‹ Correspondance inédite dʹ Auguste ComteChapitre 9 sur 25 · EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES · texte numérisé non relu

EN ONZE ENTRETIENS SYSTÉMATIQUES

Entre une Femme et un Prêtre de THumanité

Puisque vous avez lu mon premier volume, vous savez d'avance quelle est ma sainte interlocutrice subjective dont Tangélique impulsion m'a procuré l'exceptionnelle rapidité de cette élaboration épisodique, que je voulais accomplir avant de commencer, en novembre, le troisième volume de ma politique positive, qui sera publié vers le milieu de 1853. Vous voyez que la persécution polytechnique ne m'a nullement ébranlé. Cet opuscule décisif qui doit imprimer un grand essor à la propagande positiviste, contiendra, dignement condensées, toutes les notions essentielles, du positivisme sur le dogme , le culte et le régime, sauf les développements et les motifs réservés augrand ouvrage au milieu duquel j'intercale cet intermède, aussi précieux à mon cœur qu'à mon esprit.

La préface de mon récent volume vous fera connaître mon approbation systématique de la crise dictatoriale, spécialement appréciée dans le manifeste que j'adressai, vers la fin de février, à mon noble adhérent, M. le sénateur Vieillard, le plus ancien positiviste, après moi, quoiqu'il ne soit pas assez complet : ce manifeste forme le principal appendice de cette préface, où j'ai d'ailleurs jugé déjà les vaines et sot tes velléités impériales qui feront chasser honteusement, et peut-être tragiquement, le dictateur actuel, avant la fin de 1853, pour lui substituer M. Cavaignac,

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après un combat entre la partie républicaine et la partie impérialiste de Tarrnée, bientôt départagées parle prolétariat parisien. Mais j'espère que cette dernière crise violente de l'empirisme révolutionnaire, devenue seulement inévitable par la pression de mamamouchi qui dégrade le président actuel, s'accomplira sans aucune discontinuité de la dictature, en sorte que le régime parlementaire, radicalement antifrançais, ou plutôt anti-européen, puisqu'il est purement anglais, ne renaîtra pas même une semaine, pas plus que V empire, auquel M. Bonaparte, par son aveugle engoûment, n'aura pas seulement le mérite de renoncer, quoiqu'il n'y doive jamais arriver. La nouvelle dictature sera, j'espère, plus complète encore que celle d'aujourd'hui, comme étant purgée de rétrogradation quelconque, d'après un digne rétablissement de la liberté d'exposition, et même de discussion. Car, en complimentant M. Vieillard, l'un des principaux collaborateurs de la constitution actuelle, sur ce qu'elle est plus sage que les we«/ précédentes, je lui ai vivement reproché d'y avoir conservé au corps législatif le vote des lois, qu'il fallait oser remettre au gouvernement, assisté de son Conseil d'État, en laissant seulement à la Chambre élective, sous le nom à' assemblée financière, la simple attribution de voter le budget, seul office qui lui convienne réellement dans notre République. J'espère que M. Cavaignac, comme moins rétrograde, sera plus hardi ; du moins, je l'y inviterai beaucoup, au nom de l'ordre et du vrai progrès, si je le vois avant son avènement, ce qui semble probable. Cette nouvelle

dictature me paraît destinée, non seulement à favoriser l'ascendant mental et moral du positivisme, déjà très grandi, surtout à Lyon, depuis la chute des parleurs et des brouillons, mais même son installation politique. Avant i8éo, je compte voir surgir, d'après une libre discussion de quelques années, la dictature positiviste que je conçus et communiquai dès 1847, et qui fut publiée l'année suivante, sauf les améliorations notables que j'y apportai dans mes trois cours ultérieurs. Elle deviendra la seule ressource de la France et de l'Occident contre l'anarchie totale qui nous menace de plus en plus. La révolution occidentale doit finir par une lutte décisive entre le positivisme et le communisme, comme le sent déjà M. le sénateur Vieillard. Or, d'ici là, nous aurons converti les communistes des villes, ainsi que cela se voit maintenant à Lyon , leur principal foyer prolétaire. Mais il restera ceux des campagnes, qui sont beaucoup moins traitables, comme étant encore plus anarchiques par le cœur que par l'esprit, et qui resteront longtemps sous la dangereuse domination des maîtres d'école, après avoir chassé les prêtres. Pendant que nos triumvirs populaires les contiendront matériellement, nos apôtres les régénéreront intellectuellement et moralement, en y remplaçant une métaphysique subversive par la religion positive, avant la fin du siècle actuel.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

{10, rue Monsieur-le-Prince),

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P.-S. — Je me borne, faute de place et de temps, et sauf explication ultérieure, à vous annoncer ma rupture récente, mais irrévocable, avec M. Littré, par suite de laquelle je suis désormais Tunique directeur de la noble souscription qui m'abrite seule de la misère. Cette annonce doit circuler.

A Monsieur DE THOLOUZE,

Magistrat à Bordeaux.

Paris, le Samedi i** César 65.

Monsieur,

Je suis absorbé maintenant par l'élaboration de mon troisième volume, dont je ferai prochainement commencer l'impression , afin qu'il paraisse en juillet, comme vraie philosophie de l'histoire. Cependant je m'empresse d'utiliser une journée de relâche exceptionnelle pour répondre convenablement à la lettre profondément intéressante que j'ai reçue de vous lundi. Je n'ai pas trouvé trop étendu le développement que vous m'y présentez sur un cas aussi touchant, et qui, d'ailleurs, n'est, à mes yeux, personnel qu'en apparence, puisque le type s'en retrouve trop souvent dans notre anarchique société, surtout parmi les classes supérieures. Aussi n'hésiterai-je point à vous donner, à cet égard, une consultation

vraiment religieuse, c'est-à-dire pleinement synthétique qui puisse saisir l'ensemble d'une telle situation. Les pas récents que vous avez faits ainsi vers la véritable unité me font espérer que ces conseils auront bientôt leur efficacité normale, si vous joignez à votre étude décisive de mon second volume une méditation familière du Catéchisme positiviste, qui convient directement à vos besoins d'une entière direction de cœur et d'esprit, comme éminemment synthétique.

Sans pouvoir réaliser votre vœu d'une assistance journalière d'un prêtre de l'Humanité, je ne dois pas négliger de vous signaler la possibilité d'avoir quelques relations utiles avec un vrai positiviste de la Gironde, M. Alfred Ribet, propriétaire à Bommes, arrondissement de Bazas. Après avoir été dignement reçu docteur en droit à Paris, ce jeune homme (de 29 ans) s'est aussitôt retiré, sans exercer la profession d'avocat, pour diriger la culture de son domaine. D'un esprit juste et solide, il se distingue encore plus par le cœur, qui le pousse directement du catholicisme au positivisme, en évitant toute halte sceptique, de manière à le rendre plus propre à bien agir sur vous, si le contact peut s'établir, comme je tâcherai de le préparer dans une prochaine réponse que je devrai lui faire.

La situation morale et physique que vous me caractérisez si nettement mérite, dans son ensemble, toute votre attention. Vous voilà sorti de la vie préparatoire, corporelle et cérébrale, personnelle et sociale, qui cesse vers quarante-deux ans, et qui, de nos

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jours, est le plus souvent gaspillé, mais où les fautes sont heureusement réparables. Maintenant vous entrez dans la seconde vie, seule définitive, où rien ne se sépare plus, mais où toutes les expériences antérieures peuvent être pleinement utilisées par une âme vraiment mûre. La manière dont vous la dirigerez va décider irrévocablement de votre santé comme de votre bonheur. Déjà vous semblez convaincu de l'inanité des prescriptions médicales envers une perturbation dont la source est surtout morale. Je vous conseille pourtant de ne pas négliger votre régime alimentaire qui doit être sobre et régulier. Si vous essayiez, de supprimer, comme moi, l'usage du vin et des excitants quelconques, ainsi que de réduire votre nourriture animale à cent grammes de viande, peut-être vous rétabliriez, comme moi, votre appareil digestif.

Mais vous devez principalement attribuer l'ensemble de votre état morbide à l'insuflSsance de la vie morale, faute de liaison à toute grande destination, capable d'employer la noble activité de votre âme, qui se consume et vous consume sans un digne exercice. t)r, le remède dépend surtout de la plénitude des convictions qui commencent à s'emparer de vous sans vous avoir assez saisi jusqu'ici. Si le positivisme, quoique destiné finalement à tous, ne convient aujourd'hui qu'aux âmes d'élite, on peut réciproquement assurer qu'il leur convient nécessairement, quelle que soit la nature de leur supériorité, par le cœur, par l'esprit ou par le caractère. Car, il vient relever dignement toutes les nobles

organisations de raffaissement où les plonge une anarchie mentale et morale qui ne fait partout fleurir que les médiocrités. Il les rallie spontanément par une immense destination commune, en leur confiant la direction, théorique ou pratique, de la régénération humaine. C'est là seulement qu'on peut trouver l'harmonie et le bonheur, comme, il y a dix-huit siècles, en élaborant la transition catholique, et même davantage encore, vu la plénitude et la stabilité supérieure de la construction actuelle. Mais si votre foi se fortifie assez pour vous permettre une telle existence, vous devez l'inaugurer par une résolution décisive, sans laquelle votre cas ne comporte que des palliatifs, la renonciation volontaire à votre présente profession.

Quelques efforts que vous fassiez pour dissimuler son incohérence avec votre nature et sa tendance à comprimer votre digne essor, je suis certain que vous le sentez intérieurement. Un noble cœur ne peut se satisfaire en s'appliquant à réfuter des déclamations anarchiques, par des arguments accompagnés de prison et d'amende, faute de guillotine, qui n'est plus de mise en tel cas. Loin de servir ainsi l'ordre, on le compromet radicalement, en disposant les prolétaires à croire que la propriété ne comporte pas de justification loyale, puisqu'on ne sait la défendre que brutalement, de manière à rendre presque intéressants les sophistes réellement méprisables. Cette conduite est directement contraire à vos convictions positivistes, comme violant la division fondamentale entre le domaine spirituel et le temporel. Il faut

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laisser aux chefs pratiques le soin d'exercer, sous leur propre responsabilité, quelques proscriptions personnelles, qui peuvent, surtout aujourd'hui, devenir nécessaires, mais sans les déguiser jamais sous une apparence de légalité.

En quittant une magistrature avilie, qui sera bientôt punie rudement de sa récente servilité, vous pouvez, si votre fortune personnelle ne vous dispense pas d'une profession lucrative, trouver un digne moyen d'existence,'où toute votre âme pourrait s'employer, en fournissant un type personnel de la régénération de l'office d'avocat, qui, quoique tendant à disparaître, comporte encore quelque grandeur. J'ai toujours pensé qu'un avocat capable et zélé, qui se résoudrait à ne défendre que des causes conformes à ses convictions personnelles et spéciales après une discussion convenable de chaque cas, acquerrait bientôt la confiance du public et des juges, de manière à s'assurer des succès aussi complets qu'honorables. Cette probité scrupuleuse, trouvant d'abord peu d'imitateurs, ces premiers types ne seraient pas troublés par la concurrence, surtout s'ils débutaient, comme vous, en quittant volontairement la magistrature, et sous le patronage d'une noble réputation morale.

Pour vous faire assez goûter un tel conseil, je suis conduit à rectifier spécialement la fausse appréciation que renferme la fin de votre lettre envers le prochain avenir du positivisme d'après la présente situation. Je pense, tout au contraire, que notre avènement, même politique, se rapproche de plus en plus, à mesure que le milieu-pousse partout à sentir

îe d.inger ou la nullité des doctrines qui défendent maintenant Tordre ou le progrès. Les principaux conservateurs britanniques commencent à sentir la portée pratique du positivisme comme seul propre à les préserver d'un orage sans exemple, en surmontant le communisme. En même temps, nos meilleurs ré voie tionnaires l'invoquent comme Tunique garantie du progrès, depuis qne la démagogie métaphysique vient d'aboutir à V empire. Comme la France pense davantage aujourd'hui qu'elle ne peut jamais le faire, précisément parce que les parleurs sont moins actifs, la médication solitaire et le contact privé que rien ne peut empêcher, nous attireront bientôt Tattention du vrai public, qui nous invoquera comme les seuls républicains conséquents.

Quant à la situation oflBcielle, je regretterais que vous fissiez aucune méprise sur une consistance à laquelle personne ne croit ici sérieusement. Au point de vue historique, la royauté française se trouve irrévocablement abolie depuis le lo août 1792, sans avoir jamais été rétablie ensuite, malgré les illusions où Ton prit des noms pour des choses. La moins consistante de ces fictions politiques, est le mamamouchat actuel , pour lequel on n'a pas même invoqué de motifs d'ordre, en le fondant seulement sur une fantaisie personnelle ou nationale. Son tituhûre aurait autant pu compter sur deux cents ans de vie et Texemption de la goutte, que nos paysans lui voteraient, que sur ce vote d'hérédité et d'inviolabilité survenant après tant d'autres. En décembre 185 1, le dilemme était réellement entre lui et l'anarchie.

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et, s'il avait alors prisTem/^Ve, on l'aurait laissé trôner aussi quelques années. Mais lui-même a changé cette situation par l'exemple de sa dictature républicaine, à laquelle on attend seulement un chef non rétrograde, quoique je sois d'ailleurs disposé toujours à conseiller "aux Français de tout subir passagèrement, même Henri V, plutôt que l'ascendant des rouges. Notre situation n'a jamais cessé d'être réellement républicaine depuis soixante ans, et le sera toujours de plus en plus, quelque soit le nom que prenne où reçoive le chef du gouvernement, et quelques hallucinations officielles qu'il inspire.

Toutefois, quelque juste prépondérance que mérite l'ordre, le progrès exige aujourd'hui sa garantie spéciale, qui ne se trouve plus, pour la France, que dans le principe républicain, lequel y pourvoit suffisamment, même quand son exercice devient rétrograde, pourvu que cette attitude repose sur l'imminence de l'anarchie. La répression de juin 1848 et la dictature de 1852 ont irrévocablement prouvé que l'ordre peut être vigoureusement maintenu dans et parla situation républicaine. Ainsi la royauté n'a plus aucun privilège à cet égard, et ne constitue que le symbole politique de la rétrogradation, que personne ne goûte en elle-même , mais seulement comme préservatif de l'anarchie. C'est pourquoi Yempire constitue une faute irréparable, dignement sentie par M. Vieillard, qui tenta vainement d'en détourner à temps son ancien élève, dont la vanité de parvenu dédaigna l'effroyable issue personnelle qu'il se prépare ainsi. Malheureusement, cette faute va principalement re-

ii8 CORRESPONDANCE UAUGUSTE COMTE

tomber sur la France, en suscitant bientôt une grave secousse, qu'on pourrait entièrement éviter en gardant Tattitudede 18.52, sauf amélioration de la dictaturc par restitution graduelle de la liberté.

Afin d'adoucir autant que possible cette nouvelle crise, j'ai rédigé, sous ma seule responsabilité persoanelle, la petite circulaire ci-jointe, que je fais ici courir manuscrite paisiblement depuis sa date, après avoir envoyé la première copie à M. Vieillard. Je la destine à rectifier Tempirisme des républicains, honnêtes mais arriérés, qui ne sauraient devenir positivistes avant ce prochain orage, où les positivistes devront rester simples spectateurs, sauf de tels conseils. Pour votre usage, j'ai transcrit, derrière ces Conseils urgents, un tableau de la marche empiriijne, que je ne fais point circuler. Quant aux Conseils, vous pourriez, au besoin, en prendre de nouvelles copies, pourvu qu'elles fussent toujours Uwinelles et complètes, en y faisant seulement précéder ma signature du mot signé, qui dispenserait du par:iphe. Mais, quoique j'aie fait mon devoir de conseiller public en conseillant aux révolutionnaires sincères cette amélioration décisive de leur empirisme subversif, j'ai peu d'espoir que mes trois Conseils soient adoptés à temps, et je crains beaucoup que le nouvel orage ne soit qu'une répétition, aussi déplorable que honteuse, de celui de 1848, de manière à susciter, après quelques mois d'anarchie plus complète, plusieurs années d'une rétrogradation plus intensCj malgré que je compte encore sur la puissance spontanée d'une situation qui repousse

LETTRES A M, DE THOLOUZE 129

profondément le régime parlementaire et demande seulement un dictateur acceptable.

Tout à vous, Auguste Comte.

(70, rue Monsieur 'Îe-P rince).

P. -S. — Voici le reçu correspondant au mandat Aq cinquante francs inclus dans votre dernière lettre p

L'importance que j'attache à votre opinion personnelle m'avait fait projeter de terminer cette réponse par une suffisante rectification de votre appréciation envers M. Littré. Mais l'étendue des autres explications me force d'ajourner celle-là. Je me borne à vous annoncer aujourd'hui que cette rupture est devenue pleinement irrévocable, et que j'ai déjà repoussé deux tentatives de replâtrage, d'après le jugement très défavorable, mais trop motivé, surtout moralement, que j'ai dû finalement porter sur ce personnage qui, d'ailleurs, a cessé d'être positiviste et retombe dans l'ornière révolutionnaire, d'où je le dégageai pendant quelques années.

ijo CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

A Monsieur DE THOLOUZE, à Bordeaux.

Paris, le jeudi 26 Charlemagne 66 (13 juillet 1854).

Monsieur,

Grâce à l'admirable perfectionnement de la grande institution des postes, je puis aujourd'hui répondre à l'excellente lettre que vous m'écrivîtes avant-hier, et qui renfermait un mandat de cinquante francs, dont votci le reçu normal. Ma ponctualité ne se trouve aucunement troublée, cette fois, par l'élaboration qui m*ahsorbe depuis six mois, et que je terminerai dans quinze jours, en sorte que ce volume final, imprimé pendant que je l'écrivais, paraîtra vers la fin d'août. Tant que dure ma session de travail, je ne sors que le mercredi pour ma visite régulière à la tombe inspiratrice et je consacre le jeudi pour ma correspondance et mes entrevues ; ce qui me permet de vous faire aussi promptement une réponse que j'aurais été forcé de renvoyer à jeudi prochain si la fondation de Louis XI n'était point aussi perfectionnée.

L'ensemble de votre lettre témoigne un notable progrès dans la conception et le sentiment de l'unité, qui constitue le principal besoin d'une nature aussi synthétique, de cœur et d'esprit, que la vôtre. Mon

prochain volume achèvera de vous convaincre et persuader que le centre de l'existence humaine, la seule source de son harmonie, n'appartient point à Tintelligence, ni même à l'activité, maisàl'aflfection, leur unique moteur. J'espère que vous ne serez pas scandalisé d'y voir consacré l'admirable aphorisme de M™* de Staël : // ny a rien de réel au monde qu aimer, comme la formule de l'unité, qui m'avait d'abord semblée exagérée, et que j'ai fini par introduire, depuis plusieurs années, dans mon culte journalier. Votre évolution morale, commencée parla vie publique, doit se compléter en embrassant aussi la vie privée, qui l'eût -suscitée si notre temps permettait une marche normale. Comme la santé consiste, autant que le bonheur, dans l'harmonie, je ne doute pas que votre état physique ne s'améliore notablement, à mesure que vous ferez des progrès vers la véritable unité, surtout si vous pouvez développer une activité suffisamment conforme à vos convictions.

Votre appréciation des pas spontanés de l'ascendant positiviste d'après la situation actuelle me semble très saine et fort rassurante. Depuis la crise dictatoriale, la France a mieux réfléchi sur la question fondamentale qu'on n'avait pu le faire pendant les soixante années précédentes. Le besoin de concilier l'ordre ce le progrès, et l'impossibilité d'y parvenir autrement que par le positivisme, deviennent de plus en pius appréciables. On doit même considérer comme éminemment favorable à l'avènement du positivisme le grave incident suscité par l'agression russe, et sur lequel je m'expliquerai spécialement dans ,nia pro^

ip CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

chaîne préface. Il consacre la politique extérieure du positivisme en manifestant la prépondérance unanime des dispositions pacifiques en Occident, et tendant à reconstruire la République occidentale contre la vaine tentative destinée à rétablir l'Empire d'Orient. Ainsi dignement devenu progressif au dehors, le dictateur actuel se trouvera conduit, surtout si le cas s'aggrave et se prolonge, à le devenir au dedans, en renonçant à des formes illusoires, pour acquérir un surcroît réel de puissance autant que de gloire. C'est pourquoi je lui fis transmettre, en décembre, par M. Vieillard, le conseil de rétablir une suflBsante harmonie entre l'attitude officielle et la situation réelle, en se proclamant, sans aucun vote, dictateur à vie, avec la fcicuhé Je choisir son successeur, et de faire seul leslois, indépendamment de toute assemblée, sauf la Chambre financière, qui prononcera sur le budget triennal.

J'ai fait hier part à M. Laffitte de votre honorable désir de causer prochainement avec lui. Cetéminent positiviste quittera Paris dans trois semaines pour aller^ comme de coutume, passer ses vacances en famille, et spécialement cette fois aux bains de mer d'Arcachon avec son excellente mère. Il se fait une fête de vous voira Bordeaux pendant les fréquentes courses qu'il y fera.

Quant au digne positiviste dont je vous avais parlé, M, Ribet, propriétaire à Bommes (arrondissement de Bazas), il a passé l'hiver à Paris, et m'a témoigné beaucoup le désir et l'espoir d'aller bientôt se mettre en communication avec vous. Agé de trente ans et célibataire, il est pourtant moins disponible qu'on

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ne pourrait le croire, parce que ses sollicitudes agricoles l'absorbent souvent.

Tout à vous,

(10, rue Monsieur 'U'Prince).

A Monsieur DE THOLOUZE, à Bordeaux.

Paris, le dimanche 28 Aristote 67 (25 mars 1855).

Monsieur,

Parmi les générations exceptionnelles, qui correspondent aux époques de transition, la nôtre doit le plus être envisagée comme radicalement sacrifiée, parce qu'elle est moins au niveau de son irrévocable mission. Son immense majorité s'éteindra sans avoir secondé l'évolution humaine, autrement qu'en con servant, avec une légère amélioration, le trésor matériel du Grand-Être, mais en aggravant l'altération moderne du capital intellectuel et moral. Destinée à réaliser la plus décisive et la plus difficile de toutes les transitions, elle laissera quelques-uns de ses membres accomplir la régénération universelle, en les entravant au lieu de les assister. Aussi la liaison continue de l'avenir avec le passé doit-elle aujouf-

d*hui s'opérer par une minorité d'élite, tandis que, dans les temps ordinaires, la masse y participe toujours, du moins passivement. Cette exception sera plus prononcée que pendant les transitions antérieures, parce que la révolution moderne est surtout intellectuelle, tandis que celle du moyen âge fut principalement sociale. Toute âme élevée doit maintenant aspirer à concourir à cette construction finale de la vraie synthèse, au lieu de figurer parmi ses adversaires quelconques ou ses simples spectateurs. J ai toujours espéré que telle serait votre noble destinée, et je persiste à le croire, vu la persévérance et la pureté de vos efforts, malgré la sorte de rétrogradation que me présente votre lettre de jeudi, comparée à la précédente (de juillet dernier).

Quoique cette rétrogradation involontaire soit, au fond, plus apparente que réelle, j'y vérifie combien est universelle et profonde notre anarchie, en y voyant un magistrat dignement préoccupé du maintien continu de Tordre matériel consacrer, sous l'aspect intellectuel et moral, l'individualisme le plus subversif. Tandis qu'un noble cœur vous pousse à la synthèse, un esprit mal cultivé vous retient dans l'.malyse même la plus corrosive, non celle où la science prépare les matériaux des constructions ultérieures, mais celle où la métaphysique dissout les éléments des édifices antérieurs. Pour vous aider, autant que je le puis, à terminer ce déplorable conflit, je dois ici vous signaler surtout ses deux sources principales, au lieu de rectifier explicitement des hérésies qui se trouveront implicitement dissipées d'après

LETTRES A M. DE THOLOUZE ijj

la consciencieuse lecture dont vous honorer mon volume final.

Vos lacunes et vos embarras sont principalement dus à votre station trop prolongée dans la phase métaphysique, où Ton reste incapable de s'élever systématiquement au-dessus du point de vue individuel. Si vous étiez demeuré catholique, il vous serait plus facile de devenir un vrai positiviste, parce que ce régime, quelque arriéré qu'il soit aujourd'hui, vous aurait entretenu dans le sentiment du besoin, et même des conditions de l'unité, que la religion positive peut seule instituer maintenant. Néanmoins, j'espère que votre droiture vous préservera d'ériger votre propre anomalie en type de l'harmonie universelle. Votre lettre reconnaît l'existence de l'Humanité, du moins comme milieu, quoiqu'elle refuse d'y voir un Être par suite d'une irrationnelle répugnance à qualifier ainsi toute existence dont les éléments ne sont pas matériellement inséparables. Mais un meilleur examen de la réalité vous fera partout sentir que la composition constitue le cas le plus ordinaire, et même, au fond, le seul effectif, quoique la métaphysique soit incapable de le systématiser. Il n'existe essentiellement, pour nous, que deux êtres, qui, l'un et l'autre, sont éminemment composés : la Terre, y compris les astres comme appendices; l'Humanité, dont les animaux associables, et même les végétaux utiles, sont les auxiliaires : tout le reste est réellement négligeable dans la synthèse subjective, quand on a radicalement écarté l'absolu comme autant oiseux qu'inaccessible. Voilà nos deux maîtres, profondément connexes, du moins

ij6 CORRESPONDANCE U AUGUSTE COMTE

envers nous, l'un supérieur en puissance, Tautre eu dignité, mais tous deux dignes de nos respects continus, quoique l'un soit aveugle et l'autre intelligent. Pour résumer notre position générale à leur égard, j'ai récemment construit ce vers systématique dont vous ne tarderez pas à reconnaître la justesse :

Entre THomme et le Monde, il faut THumanîté,

qui les lient intimement, comme aussi semblable au second par sa perpétuité qu'au premier par sa nature. Dans le principal des trois traités que j'ai promis, je développerai spécialement cette double subordination, et je satisferai, j'espère, au digne vœu qu'indique votre lettre envers le culte du monde, ou plutôt de la Terre, d'après l'absorption définitive du fétichisme par le positivisme, qu'annonce, et même ébauche, mon récent volume. En restituant à la matière l'activité que lui ravit le théologisme, et que la science a mal représentée, je dois aussi lui rendre le sentiment que le fétichisme avait dignement consacré. Le Grand-Fétiche qui nous domine et le Grand- Être dont nous sommes les membres provisoires ou définitifs, ne diffèrent radicalement que par l'intelligence, attribut exclusif du second, conjointement avec la mobilité de composition, caractère fondamental de la vie proprement dite. Cette appréciation finale de l'économie universelle fait sentir l'inanité d'une métaphysique incapable de systématiser le point de vue collectif, seul pleinement réel chez les deux parties du dualisme synthétique, où la conception de Yindividu n'est pas moins abstraite et factice que celle delà mole'

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cule, malgré l'utilité respective de chacun des deux artifices. J'admets autant que vous le devoir d'honorer le nipnde comme l'Humanité, pourvu que le culte des volontés aveugles reste assez distinct de celui qui convient aux volontés intelligentes. Quant à votre répugnance à qualifier ces hommages du nom d'adoration, elle me semble ne provenir que d'une insuffisante appréciation du sens positif de ce terme indispensable, toujours borné réellement à désigner une suprême effusion de l'attachement, du respect, et de la reconnaissance, pleinement convenable envers les deuxêtres, d'après l'immensité de leurs bienfaits continus. Mais la même métaphysique qui vous empêche de reconnaître leur nature composée vous interdit aussi de sentir leur efficacité, principalement relative au temps, tandis que vous la bornez à l'espace.

En second lieu, cette disposition à ne jamais apprécier que la solidarité sans systématiser la continuité, se trouve entretenue par les lacunes morales de notre situation anarchique, d'après la profonde altération qu'éprouvent de plus en plus chez les modernes, non seulement la Patrie, mais aussi la Famille, bases directes de l'Humanité, comme étant pareillement éternelles et collectives, plus subjectives qu'objectives. Quoiqu'on n'ait pas osé jusqu'ici leur étendre la qualification de mystiques, qu'elles mériteraient pourtant de la même manière, l'insuffisance de l'essor civique et même du lien domestique empêche de sentir assez ces deux intermédiaires; ce qui suscite la principale difficulté que présente aujourd'hui le dogme de l'Humanité, parce

que nous sommes ainsi forcés de monter trusquemeiu de l'individualité complète à la plus vaste connexité, mais, comme je vous l'écrivis jadis, sans remonter jusqu'à Fantiquité, le moyen âge nous offre des types assez décisifs de ces termes moyens que l'anarchie moderne n'a pas entièrement effacés, et dont l'impulsion révolutionnaire nous fournit, à k fin du dernier siècle, d'admirables exemples, où Ton reconnaît que, chez les masses populaires, autant au moins que parmi les classes cultivées, la Patrie n'est point une vaine entité, non plus que la Famille, malgré leur altération passagère.

Quand vous aurez suffisamment apprécié la double source que je viens d'assigner à vos hérésies, la noblesse de votre nature doit assez surmonter les vices de votre éducation pour vous faire pleinement sentir le besoin de la religion positive, sans laquelle les impulsions spontanées ne peuvent plus trouver ni réLïle ni lien. L'unité personnelle ne peut finalement résulter que de l'union sociale, incompatible avec votre individualisme. Votre élévation morale vous fait apprécier le vrai bonheur comme consistant, autant que le devoir, dans le dévouement le plus désintéressé, que votre lettre qualifie admirablement. Mais, par un contraste analogue à celui qu'offrait Helvétius, votre esprit vous empêche de reconnaître, malgré l'évidence actuelle, l'existence directe des affections bienveillantes, dont vous attribuez, comme lui, les principaux résultats à l'orgueil mêlé de va- Tiitéj sans tenir compte des démonstrations positives qui doivent désormais interdire de tels sophismes. En

rapportant à la personnalité déguisée la sotte fin de Caton, que Montesquieu, j'espère, cesserait aujourd'hui d'admirer, vous ne pourriez expliquer ainsi le dévouement actif dont notre espèce fournit tant d'exemples, qui se prolongent parmi beaucoup d'animaux, mênae envers l'avenir.

Malgré sa longueur inusitée, cette réponse n'a point éclairci suffisamment tous les doutes de votre lettre. Je dois attendre une autre occasion, et surtout m'en rapportera votre digne étude de mon dernier volume, pour dissiper la principale hérésie, dont le danger se trouve chez vous augmenté par Tattrait spécial qu'elle peut naturellement inspirera votre noble cœur. Vous verrez que j'ai consacré la juste supériorité que vous accordez à l'abnégation de toute récompense, même future et subjective, conformément à l'admirable vœu de Danton. Néanmoins, outre la sublime contradiction qu'offre un tel désir, il pourrait habituellement devenir dangereux en nous rendant trop indépendants de l'opinion d'autrui. Presque tous les hommes ont besoin d'être retenus par les autres, et ce n'est même que d'après un enthousiasme passager qu'on peut réellement devenir insensibles à ce que penseront de nous ceux que nous aimons et vénérons.

Plus vous étudierez le positivisme, mieux vous sentirez que la religion finale se borne, au fond, à systématiser et développer tous les germes déjà consacrés par les religions antérieures. Elle rend surtout irrévocable leur unanime appréciation du besoin d'instituer une synthèse complète, sans laquelle la vie humaine manque autant de consistance que de dignité, faute

d'un Être vers lequel puissent toujours converger nos sentiments, nos penséeset nos actions. La noble franchise avec laquelle vous mê soumettez vos doutes, et ma cordiale disposition à les dissiper^ me font espérer que, si de nouvelles méditations vous laissent encore degraves embarras, vous n'hésiterez point à me demander des rectifications que je regarde, envers ceux que j'estime, comme formant une partie de mes devoirs.

Tout à vous, Auguste Comte.

(jo, rue Monsieur-îe-Princé),

P. S. — Voici le reçu correspondant au mandat inclus dans votre lettre de jeudi.

A Monsieur DE THOLOUZE, à Bordeaux.

Paris, le vendredi 4 Moïse 68 (4 janvier 1856).

Monsieur,

Votre lettre d'avant-hier, que je viens de recevoir, me procure une précieuse satisfaction, en caractérisant vos derniers progrès vers une pleine conversion, pour laquelle je suis ainsi conduit à mieux espérer de vous que vous-même. Si, dans les maladies morales, le plus

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grand danger consiste à ne pas sentir son mal, on peut, réciproquement, assurer qu'elles touchent à leur guérison quand il est tellement reconnu qu'il dispose à se croire incurable. Une nature aussi sympathique et synthétique que l'est la vôtre ne pouvait pas plus rester condamnéeàksécheresseqa'au scepticisme. L'homme aspire toujours à l'unité, personnelle et sociale, où résident à la fois son devoir et son bonheur, même sa santé. Cette concentration permanente de notre existence ne pouvant plus se rapporter à Dieu, du moins chez les âmes actives, elle ne peut désormais comporter d'autre source que l'Humanité, qui d'abord créa les dieux pour se conduire avant de pouvoir directement guider ses serviteurs. En utilisant les bases d'adoration personnelle que peuvent vous fournir vos antécédents domestiques, vous aurez bientôt institué le culte intime, premier fondement de la vraie culture morale. Ayant à peine commencé votre secondevie, vous ne sauriez ainsi désespérer d'une régénération que j'ai moi-même subie dans un âge plus avancé, sans avoir été, dans ma première vie, mieux préparé que vous, sous aucun aspect affectif. Permettez-moi donc d'espérer que, suivant mes premiers vœux, je verrai bientôt en vous un digne type du magistrat positiviste, sachant toujours compatir à l'état des âmes les moins avancées, tout en s'occupant continuellement de sa propre amélioration. Alors vous sentirez que ceux, et surtout celles, qui vous semblent retardataires, sont, au fond, plus près que vous ne l'étiez d'un état vraiment normal, en tant que plaçant le perfectionnement du cœur au-dessus de tous les autres

progrès, intellectuels comme matériels. Lemoyen âge, que votre nature est si propre à goûter, vous appa-i raitra dès lors sous son véritable jour, surtout dans son résumé chevaleresque, à la fois catholique et féodal; ce qui constitue aujourd'hui la principale condition^ spécialement chez vous, d'une saine appréciation de la vraie philosophie de l'histoire, où consiste la lacune essentielle de votre remarquable entendement.

Je suis très touché de votre appréciation littéraire, envers mes opuscules primitifs. Mais laissez-moi vous rappeler que j'ai déjà réfuté, dans la préface du tome premier de ma Politique positive, la critique comparative que vous en avez justement tirée pour mes productions ultérieures. Pour que le style de ma Philo- Sophie positive devint aussi satisfaisant, il m'aurait suffi de récrire mon manuscrit, comme je le fis dans mes premiers essais, au lieu de faire toujours imprimer mon brouillon. Or, ce soin, facile mais lent, aurait fait essentiellement avorter ma seconde vie en prolongeant la première de cinq ou six ans; ce qui m'eût interdit de subir en temps opportun Tangélique impulsion à laquelle je dois ma régénération morale, et, par suite, mon principal ouvrage. Car je ne crains pas de taxer d'arriérée votre appréciation comparative de mes deux grandes élaborations. Si ma Philosophie fournit au positivisme une fondation indispensable, c'est dans ma Politique que la postérité fera consister ma principale construction, même intellectuellement, comme l'ont déjà senti mes meilleurs disciples, conformément à l'attitude de mes opuscules primitifs. Voilà pourquoi j'ai détourné quelques adhérents de traduire.

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selon votre vœu, l'émînent travail de Miss Martineau, qui ne convient réellement qu^au milieu britannique, et peut-être aussi germanique, tandis qu'en France, et même chez les Occidentaux catholiques, les besoins sociaux exigent une marche plus rapide et plus directe, où le positivisme soit d'emblée abordé par ma Politique sans s'arrêter à ma Philosophie, dont l'étudedoit désormais être essentiellement réservée aux théoriciens. D'après un motif semblable, j'ai toujours repoussé la proposition qui me fut plusieurs fois faite de publier séparément l'ensemble de mes opuscules primitifs, que chacun peut d'ailleurs se procurer avec le volume qu'ils terminent, et qu'il importe d'y joindre afin de caractériser la parfaite unité de ma carrière totale.

Quant aux progrès du positivisme, pendant l'année de chômage que je viens d'achever, ils ont essentiellement consisté, comme chez moi-même, en recueillement, appréciation, et préparation, d'un public auquel je n'ai pas fait subir l'influence d'un nouveau volume, afin de le laisser mieux sentir l'ensemble de ma construction religieuse. Mon repos exceptionnel a pourtant été suspendu, pendant sept semaines, pour écrire un opuscule dont votre lettre me paraît indiquer que vous ignorez l'apparition en septembre, sous le titre Appel aux conservateurs. Je dois vous renvoyer à sa lecture, qui ne demande que sept heures, quant aux diverses questions ou sollicitudes exprimées à la fin 4e votre lettre, et que vous verrez essentiellement traitées dans cet écrit épisodique, destiné surtout aux hommes d'État. Il détermine l'attitude générale des "vrais positivistes, également supérieurs aux gouvernés

révolutionnaires et gouvernants rétrogrades , de manière i\ guider les véritables conservateurs pour surmonter à la fois les deux vices entre lesquels la situation ockiidentale, et surtout française, continue d^osciUer déplorablement depuis soixante ans. Suivant cette destination, j'ai dû l'envoyer aux principaux chefs occidentaux, en commençant par notre dictateur, auquel M, Vieillard en a déjà remis, en mon nom, un exempLiirej dont l'accueil m'est encore inconnu. Directement relatif à l'installation actuelle de la transition organique, du moins en France, cet opuscule pourra foire cesser l'espèce de désespoir que témoigne votre lettre envers une question dont la solution est irrévocablement trouvée, sauf à la faire suffisamment prévaloir. L'aveuglement des supérieurs ne m'empûche pas d 'espérer une issue qui dispense de l'agitaîion des int'crieurs, et je sais déjà que cet opuscule a fixé l'attention de quelques-uns de nos hommes d'État sur Taptitudc du positivisme à concilier radicalement Tordre et le progrès, en faisant toujours coïncider la consécration et la discipline, de manière à terminer ]a révolution occidentale par la seule voie qu'elle nous laisse^ Tavùntmient de la religion universelle. Mon année de chômage vient de se terminer par le testament promis à la fin de mon principal ouvrage, et déjà remis à M, Laffitte,que j'en ai constitué le gardien perpétuel. Cette contemplation directe de la mort doit consolider et prolonger ma vie, en perfectionnant mon unité cérébrale et même corporelle. Dans l'accomplissement de ce devoir personnel, je puis immédiatement trouver une amélioration de mon office

social, en subissant la meilleure préparation de la grande élaboration que je vais commencer le i*' février par le premier des trois traités annoncés qui doivent composer ma Synthèse universelle, complément nécessaire de ma Politique positive, comme celle-ci fut lu suite inévitable de ma Philosophie positive, La construction initiale pie permit de comprendre le passé, d'où la suivante a déduit la détermination de l'avenir, au nom duquel je dois directement parler dans ma construction finale. Un tel langage exige une attitude posthume, qui doit mieux m'affranchir des divers préjugés, surtout théoriques, dont nos descendants seront naturellement préservés".

Tout à vous, Auguste Comte.

{10, rue Monsieur-le-Prince).

P. -S. — Le reçu ci-joint correspond à l'envoi des cinquante francs représentés par les deux petits coupons inclus dans votre lettre.

146 COHKESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

A Hfnsieur DE THOLOUZE, à Bordeaux.

Paris, le jeudi 24 Bichat 68 (26 décembre 1856).

Monsieur,

Voici les deux reçus qui correspondent, suivant votre répartition, à Tenvoi renfermé dans votre lettre d'avant'hier^quej'aireçue hiermatin. Je suis très touché du surcroît de zèle que vous inspire la honteuse insuffisance du subsidepositiviste. La tiédeur que votre noble nature qualifie d'inexplicable n'est que trop commune parmi mes adhérents, dont les sentiments sont rarement au niveau des convictions. Un triste exemple s'en offre maintenant auprès de vous, dans k personne de M. Alfred Ribet, que je vous ai quelquefois recommandé. Ce jeune propriétaire, qui souscrivait habituellement pour loo francs par an, n'a rien mis .m subside en 1854 ^^ ^^35; il va probablement bisser finir 1856 de la même manière. Pourtant il avait récemment promis à M. Laffitte une pleine réparation des lacunes antérieures, d'autant plus étranges qu'elles suivirent un mariage avantageux !

Je suis extrêmement heureux d'apprendre, par votre lettre, votre élévation à l'honorable office d'avocat général- Cette juste récompense de vos services

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antérieurs honore le gouvernement actuel, en prouvant qu'il sait dignement apprécier les titres exempts d'intrigues. Votre nouvelle position vous permettra de mieux développer la consécration que le positivisme applique à la magistrature, qui peut tant seconder la réorganisation qu'il vient diriger.

Mais, quelque prix que j'attache à ce digne avancement, la principale satisfaction résultée de votre lettre consiste dans l'annonce décisive de la plénitude maintenant procurée à votre conversion sous T impulsion continue d'une constitution mentale et morale qui ne pouvait se contenter du scepticisme. Ayant enfin atteint l'état vraiment religieux, vous avez dignement terminé votre première vie, et vous commencez la seconde avec les dispositions les plus favorables à son noble développement individuel etsociaL La pleine unité cérébrale que vous avez ainsi trouvée ne sera pas moins conforme à votre bonheur, même privé, qu'à votre perfectionnement, en vouant vos principales forces à la culture des sentiments supérieurs, seule convenable aux âmes d'élite.

D'après cette disposition finale, votre nature, éminemment synthétique et sympathique ^ peut directement goûter l'extension décisive que ma Synthèse subjective doit irrévocablement procurer à la religion universelle, en incorporant le fétichisme au positivisme. Cette fusion, qui sera surtout propre au volume suivant, se trouve déjà caractérisée dans le tome initial, que j'ai publié le 17 novembre. Quoiqu'il soit essentiellement relatif à la philosophie mathématique, son introduction vous indiquera

rensemble de la synthèse qui convient à la religion rationnelle et sociale.

Tout à vous, Auguste Comte.

(lo, rue Monsteur-U' Prince),

A Monsieur DE THOLOUZE, à Bordeaux.

Paris (lo, rue Monsieur-le-Prince^ le samedi lo Gutenberg 69 (22 août 1857).

Monsieur,

Je suis à la fois touché de votre noble sollicitude et de l'exquise délicatesse qui m'invite à retarder une réponse que vous désirez. Quoique très sommaire, elle est encore un effort pour moi : mais j'éprouve le besoin de vous témoigner immédiatement la gratitude que m'inspire votre précieuse lettre de mercredi, reçue avant-hier. M. LafEtte vous ayant décrit ma maladie et la pleine convalescence dans laquelle il m'a laissé, je n'ai qu'à vous annoncer la continuation normale de ce retour long et pénible, qui doit probablement durer jusqu'à la fin de septembre* Quand le commencement d'octobre me procurera votre excellente visite, j'ai tout lieu d'espérer que vous me trouverez complètement dispo-

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nible pour ces cordiaux entretiens auxquels vous voulez bien attacher tant de prix. Il faut seulement savoir que cette grave crise m'ofFrant le préambule de la vieillesse qui doit normalement commencer dans quatre ans, à la fin de ma Synthèse subjective, je prends déjà* le régime de cet âge, afin de réaliser la longévité que j'ai toujours jugée nécessaire à Tachèvement de ma grande mission philosophique et sociale. Cette maladie m'ayant spontanément conduit à ne recevoir personne avant midi ni passé cinq heures, je veux désormais garder cette règle pendant tout le reste de ma vie, afin de pouvoir constamment me coucher de bonne heure, sans que mon sommeil souffre d'entretiens souvent excitants. Tous mes vrais disciples respecteront ces précautions, qui ne sont personnelles qu'en apparence, puisqu'elles me permettront de mieux remplir la nouvelle série des devoirs propre à mon active vieillesse sacerdotale.

Le gonflement des jambes et celui du ventre constituent les seuls restes graves de la grande débilité physique qui dut naturellement caractériser ma convalescence, d'après la rudesse de la crise finale et de la sévérité de la diète curative. Je combats ces deux symptômes connexes par une nourriture succulente assistée d'un peu de vin, à titre de tonique, dont je bois un ou deux doigts pur au milieu de l'intervalle de mes deux petits repas quotidiens, déjà replaces à mes heures normales (10 heures et 6 heures). Après avoir ainsi bu la bouteille de vieux bordeaux-laffitte , qui m'avait coûté six francs, je vais aujourd'hui commencer la bouteille exception-

nelle de vrai vin de la comète récemment envoyée par Tun de mes disciples, comme fabriquée par son père, en 1 8 1 1, dans ses excellents vignobles du Jura. Ces remèdes, dont je me trouve fort bien, sont si loin de me faire renoncer à Tusage exclusif de l'eau pendant mon état normal, qu'ils me font, au contraire, attacher un nouveau prix au liquide universel, ainsi devenu pour moi l'idéal du breuvage, puisqu'il caractérisera mon plein retour à la santé.

Si cette maladie, la plus grave que j'aie jamais subie depuis trente ans, me fut malheureusement survenue l'an dernier ou l'an prochain, au milieu de k composition d'un volume, elle eût profondément ralenti ma construction finale et même elle se serait notablement envenimée par une telle réaction. Mais elle est heureusement tombée dans une année où je n'écris rien et que j'ai seulement vouée tout entière à la forte préparation méditative qu'exigent les deux tiers consécutifs de ma Morale positive, théorique en 1858, pratique en 1859. 0^> ctXXt indispensable préparation n'a jamais chômé pendant ma maladie où le plus grand trouble corporel ne suscita pas le moindre mal de tête ; au milieu de sa principale intensité, j'ai fait un pas capital dans la conception générale de mon prochain volume. Directement relatif à la connaissance de la nature humaine, ce tome doit beaucoup utiliser les notions plus profondes et plus précises que cette perturbation m'a spontanément procurées sur ce grand et difficile problème, en démontant et remontant ma machine corporelle. La Mûrak pratique y doit aussi gagner en manifestant

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l'aptitude spéciale de notre culte intime envers l'état maladif, dont la plus douloureuse condition consisté à trop s'occuper du premier terme (vivre) de notre devise morale (vivre pour autrui) y en sorte qu'il tend alors à dissimuler le second, tandis que sous les plus impérieuses sollicitudes de l'égoïsme, mes trois prières quotidiennes m'ont, chaque jour, délicieusement ramené, pendant deux heures, vers l'altruisme : la prière théologique, où l'on demande surtout la santé, ne comporte pas cette sainte réaction.

Résultée des funestes émotions dues à l'ignoble conduite d'un faux disciple, qui sera publiquement flétri dans ma prochaine circulaire annuelle, cette maladie a dignement manifesté, par de nombreux et touchants exemples, les précieux sentiments restés jusqu'ici latents chez les meilleurs positivistes, ainsi reconnus assez avancés en dévouement. Quand ils y joindront assez de vénération, et surtout de fraternité, leur doctrine doit bientôt les placera la tête de l'Occident. Si le dictateur actuel du peuple central peut paisiblement durer dix ans encore, il installera mes triumvirs.

Continuez, mon noble disciple, à toujours croître en

Fraternité, Vénération et Dévouement.

Auguste Comte,

Fondateur de la Religion universelle Et premier Grand-Prêtre de VHumanité,

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