LETTRES A M. LE CAPITAINE BARBOT
même quand vous veniez, il y a douze ans, à mes leçons mathématiques.
Souvenez-vous donc. Monsieur, que les mêmes lettres qui renfermaient ces confidences pécuniaires, aux- <}uelles vous osez soupçonner un motif intéressé, contenaient également la naïve expansion de mes plus intimes sentiments privés. L'évidente impossibilité de noircir aucunement ce libre épanchement d'une éternelle douleur aurait bien dû vous fairesentirque l'autre communication tenait aussi à ce profond besoin d'ouverture que mon cœur éprouve si vivement, et que je croyais pouvoir satisfaire sans danger auprès de vous.
D'après l'ensemble de votre lettre, je vois que la tendance à l'éclectisme n'était chez vous qu'une disposition transitoire, qui vous conduira peut-être bientôt aune pleine rétrogradation théologique ; ce sera du moins plus conséquent, si vous pouvez y aboutir et surtout y rester. Je ne le regretterai guère que pour vous-même, comme déplorable issue d'uneéminenteet difficile préparation intellectuelle; caria nouvelle philosophie, essentiellement sociale, et destinée surtout à lier la vie spéculative à la vie active, et même à la vie affective, beaucoup plus complètement que dans tout autre régime, doit faire peu de cas des adhésions purement scientifiques, qui n'exerceraient aucune réaction morale et pratique. Vous avez toujours eu besoin d'une direction extérieure, et même d'un directeur; puissiezvous en trouver d'efficace dans ce clergé déchu auquel vous allez vous livrer! Mais ne comptez pas atteindre ainsi une vraie situation d'équilibre; car le développement intérieur de votre intelligence, quelqueeffbrt que
i6o CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE
vous fassiez pour l'annuler artificiellement,vous empêchera toujours d'y parvenir d'après cette base décrépite. Vous n'obtiendrez par là que le déplorable état d'inconîit^qiience qui tourmentela vieillesse de M. de Blainville, sans avoir commelui la compensation due à d'éminents services scientifiques, ni l'excuse relative aux vices et aux lacunes de sa première éducation. Une seule voie vous reste encore pour échapper réellementà l'ennui et â la décomposition morale dont vous menace irrévocablement le défautd'harmonieentre votreesprit et votre caractère. Quittez franchement, au moins pendant quelques années, la vie théorique qui vous a si mal réussi, et livrez-vous pleinement àlaviepratique. Votre ^nlut réel dépendrait surtout d'une forte inclination personnelle, si vous en êtes vraiment susceptible. Sans aspirer à un être aussi accompli que l'ange dont je pleurerai toujours la perte irréparable, vous pourriez trouver une femme digne de vous inspirer une passion suffisante pour imprimer à votre existence cette active unité qui lui manque, et que vous allez si vainement demandera une corporation devenue, sous des formes jadis imposantes, le rebut, tant. moral que mental, de h société actuelle.
Au reste, à quelque situation d'âme ou d'esprit que vous parveniez jamais, vous me trouverez toujoursdisposé, au fond, à me souvenir que vous fûtes pour moi un élève sur lequel je fondais quelques espérances sérieuses, quoique moins nettes et moins étendues que celles qui furent avant vous frustrées par l'avortement, encoreplusdépk)rable,dont je vousai quelquefois parlé.
Auguste Comte.