NEUF LETTRES
A M. BENEDETTO PROFUMO
D'après les originaux donnés par le destinataire.
Al signore BENEDETTO PROFUMO, à Gsnova.
Paris, le mercredi 24 BkhsLi âi (26 décembre 1849)1
Monsieur,
Je me félicite que ma prédilection habituelle pour la langue de Dante et deManzoni m'ait permis de goûter pleinement la bonne lettre que j'ai reçue hier de vous. Mon empressement à y répondre vous indiquera, j'espère, combien elle m'a satisfait.
Depuis une dizaine d'années, le positivisme a pénétré avec succès chez les Occidentaux du Nord, d'abord en Angleterre,ensuite en Allemagne, et surtout en Hollande. Il a fait même de solides progrès en Espagne, mais jen'avais encore aucune connaissance de son heureuse entrée en Italie. Vous pouvez ainsi juger quelle importance spéciale je dois attacher à votre franche et honorable adhésion, qui en promet beaucoup d'autres.
J'ai toujours regardé la population italienne comme la mieux disposée à la grande régénération occidentale dont la France dut prendre la périlleuse initiative. Cestpourquoi je ne m'expliquai sonsilence exceptionnel envers la philosophie qui vientsystématiserce mou-
vement spontané que par insuffisance des contacts et le défaut de liberté. Nos frères du Nord préparèrent, il y a quelques siècles, la crise finale. Mais c'est à nos frères du Midi qu'il appartient d'en seconder la terminaison. Préservés de la métaphysique protestante et de l'individualisme industriel, eux seuls comprennent assez le besoin prépondérant et les conditions essentiellesd'une vraie réorganisation spirituelle. AutantafFranchis des préjugés révolutionnaires que des tendances rétrogrades, ils compenseront bientôt leur retard apparent en passant d'emblée du catholicisme au positivisme, sans s'arrêter au déisme français, ni, encore moins, au panthéisme germanique. Cette compensation naturelle résultera nécessairement de la suprématie qu'ont heureusement conservée, en Espagne et en Italie, les besoins moraux proprement dits, tant privés que publics, auxquels la religion de l'Humanité vient aujourd'hui mieux satisfaire que ne le put jamais la religion de Dieu, même dans sa plus noble splendeur du moyen âge.
Par une hygiène cérébrale dont je me suis toujours félicité, je m'abstiens, depuis longues années, de toute autre lecture habituelle que celle des grands poètes occidentaux. Mais l'ensemble de votre lettre me déterminera bientôt à une exception passagère en faveur du travail que vous avez publié l'an dernier. Je n'ai pas voulu cependant attendre d'avoir pu le lire pour vous témoigner la gratitude que m'inspire votre noble et loyale démarche.
Si je connaissais des moyens sûrs de transport, je vous adresserais les principaux opuscules positivistes;
LETTRES A M. BENEDETTO PROFUMO i8s
publiés ici, depuis ravénement de notre république, sur rensemble des mesures de transition.
Salut et fraternité.
Auguste Comte,
(ro, rue Monsieur 'le-Princi).
Al signore BENEDETTO PROFUMO, à Genova.
Paris, le lo Shakespeare 62 Qeudi 19 septembre 18^0).
Monsieur,
Outre son vif intérêt propre, votre excellente lettre du 2 septembre m'a beaucoup satisfait en dissipant mon inquiétude sur l'arrivée de la réponse immédiate que je fis à votre première lettre en décembre dernier. Cette expérience mutuelle devant nous rassurer quant a la régularité des relations postales entre Paris et Gênes, j'espère que rien n'entravera plus la précieuse corres-pondance philosophique et sociale qui convient à la formation d'un premier foyer positiviste en Italie.
J'aurais déjà répondu à votre seconde lettre si je n'avais voulu obtenir d'abord des renseignements certains sur l'entreprise que vous m'y indiquez comme propre à transmettre sans risque les divers opuscules positivistes que je désire vous expédier depuis longtemps. Ma vie isolée, soigneusement étrangère depuis
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douze ans à toute lecture de journaux, ne me permettait de rien conclure de mon ignorance à cet égard. Il a donc fallu consulter spécialement divers amis mieux informés, dont les actives recherches sont malheureusement d'accord pour constater qu'il n'existe encore à Paris aucune agence de cette sorte, du moins à leur connaissance. Toutefois, mon premier embarras vient inopinément de se dissiper par une autre voie de transmission, résultée d'un voyage.récent sur la Corniche. Un de mes confrères, actuellement en visite dans le Var, a organisé àNice une relation confidentielle avec M. HippolytePauJet, libraire, qui y tient un cabinet de lecture, et chez lequel je vais envoyer, par le courrier de demain vendredi 20 septembre, un paquet en dépôt, avec la suscription : pour transmettre à Af. Benedetto Profutno. Ctt envoi renferme trois exemplaires de chacun de mes opuscules publiés par la société positiviste depuis sa naissance en mars 1848. Vous pourrez le réclamer chez M. Paulet aussitôt que vous aurez lu cette lettre.
En attendant cette communication , le programme cijoint vous donnera une idée immédiate du seul moyen périodique que j'aie pu instituer jusqu'ici pour la propagation normale du positivisme. Ce cours s'est heureusement accompli, Tan dernier, par une suite de prédications Hbrementprolongées pendant quatre heures chaque dimanche, dans une salle officielle. Seulement le gouvernement me retira ce local pour les deux dernières séances. Malgrécette brutalité finale, lemême cours a eu lifeu, cette année, après de longues et pénibles négociations, de la même manière et dans la même
LETTRES A M. BENEDETTO PROFUMO 187
salle. Ainsi rouvert le dimanche 2 1 avril, il dure encore très paisiblement, et j'espère cette fois l'achever sans entrave le dernier dimanche d'octobre. Cette réparation est d'autant plus décisive qu'elle ne résulte d'aucune concession. J'en ai, au contraire, remercié systématiquement le ministre en lui expliquant librement la nature et la destination d'un tel cours, par une lettre qui est ensuite devenue publique dans le journal de Madrid El Clamor publico, du 10 mai.
Dans la séance d'ouverture, j'ai ouvertement proclamé, sans aucune réclamation, le drapeau systématique que le positivisme propose aux cinq grandes populations de la République Occidentale, française, italienne, germanique, britannique et espagnole. Ce drapeau occidental est de couleur verte, symbole naturel de l'espérance propre au parti du progrès. Sur ses deux foces sont inscrites, en or, les deux devises fondamentales du positivisme : l'une politique, essentiellement destinée aux hommes : Ordre et Progrès ; l'autre morale, spécialement convenable aux femmes : Vivre pour autrui. Le manche est surmonté par la statuette de l'Humanité, une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras. De ce drapeau commun à tout l'Occident, je déduis ensuite chaque drapeau national, en y ajoutant une simple bordure aux couleurs actuelles de la population correspondante, quelque petite qu'elle soit. Ainsi, pour la France, cette bordure est tricolore, mais avec prépondérance du milieu blanc, en mémoire du vieux drapeau français. Tel est le drapeau normal des vrais constructeurs, que j'ai ouvertement
igB CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE
Opposé à remblème sanguinaire des niveleurs. Depuis six mois que cette proclamation est accomplie, elle n'a excité aucun ombrage de la part du gouvernement, et les anarchistes ne Font repoussée que par leur silence habituel envers tout ce qui émane du positivisme.
Parmi divers autres symptômes que je ne puis citer ici de l'ascendant graduel que la situation nous procure, et sur lesquels je reviendrai dans une autre lettre, je me borne aujourd'hui à vous indiquer une seconde manifestation, où le positivisme se substitue pleinement au catholicisme pour la plus intime sotennité de la vie privée. Il s'agit d'un mariage positiviste, que j'ai célébré, le jeudi i8 juillet dernier, comme prêtre de l'Humanité, devant un auditoire de véritable élite, composé de vingt-cinq personnes des deux sexes, qui remplissaient mon salon servant de chapelle. Après une longue exhortation religieuse, les deux époux ont contracté et signé, tout en larmes, et au milieu d'une profonde émotion générale, le saint engagement du veuvage éternel, qui caractérise le mariage positiviste. La signature de tous Its assistants confirme cette libre obligation. Je ne crois pas que le catholicisme puisse, de nos jours, se vanter d'avoir nulle part accompli une cérémonie aussi touchante. Des motifs de prudence envers l'une des familles m'ont seuls empêché de publier le discours que j'ai prononcé à cette occasion. Cette lacune se réparera peut-être bientôt pour un nouveau mariage positiviste. En effet, celui-ci est réellement le second. Le premier eut lieu, le 13 juillet 1848,
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avec un succès d'autant plus décisif que la loi du veuvage était encore inconnue, même aux deux époux, qui Tadoptèrent séance tenante, par le seul effet de mon exhortation philosophique. Vous devinerez aisément que cet exemple initial émana des prolétaires, seuls assez affectueux et assez dégagés d'habitudes routinières pour oser prendre une telle initiative. Mais le second exemple compense sa moindre spontanéité par une appréciation réfléchie. Il émane de classes aisées et lettrées. L'époux est un médecin distingué de trente-un ans, et l'épouse, âgée de vingt-quatre ans, appartient à une famille très considérée, dont les principaux membres assistèrent à la cérémonie positiviste et signèrent aussi le mutuel engagement sur mon registre sacerdotal.
Je n'aurais pas attendu. Monsieur, votre seconde lettre, pour vous écrire de nouveau, si j'avais pu, comme je le désirais vivement, lire votre Solution des principaux problêmes qui agitent notre siècle. Mais il a été impossible de se la procurer à l'adresse que vous m'indiquiez, ni nulle autre part. On m'a partout déclaré n'avoir aucune connaissance d'une telle publication. Je vous prie donc de vouloir bien m'en adresser directement un exemplaire par la première voie favorable. Quoique mon hygiène cérébrale m'interdise habituellement toute autre lecture que celle des grands poètes occidentaux, je vous ai déjà promis une exception spéciale pour ce travail. Malgré ma répugnance systématique envers les diverses doctrines économiques, je vous prie ausside joindre à cet envoi les travaux dont vous me parlez sur ce sujet. A mon défaut, l'un de
mes jeunes disciples aussi éminent d'esprit que de cœur, les examinera consciencieusement, de manière à me procurer d'exactes notions sur la manière de voir qui vous est propre.
Le temps n'est pas encore venu. Monsieur, de réaliser ici, ni probablement ailleurs, votre heureux projet rt:latif à la popularisation des principes positivistes. Il ru: deviendra mûr que lorsque nous pourrons établir le théâtre occidental, dont j'ai proposé la fondation publique, pour assigner un jour par semaine à chacune des cinq grandes littératures, dramatiques ou musicales, dout s'honore l'Occident. Ces représentations, exclusivement consacrées à de vrais chefs-d'œuvre éprouvés, seraient destinées par moitié à un auditoire gratuit, composé de prolétaires inscrits, l'autre moitié à des auditeurs payant leur place dans la forme ordinaire. Quand on pourra réaliser une institution aussi propre A rapprocher entre elles les diverses langues et mœurs occidentales, il existera sans doute assez de vraie liberté puurpermettredeprononcerà un telauditoirelesutiles discours que vous me recommandez. Mais je crains beaucoup qu'ils ne deviennent point praticables avant cette époque, d'ailleurs plus prochaine qu'on ne le pense. En général, le positivisme vient procurer à la seconde partie de la grande révolution une marche réfléchiequenecomportait pas la première, faute d'une rhcorie convenable sur le cours naturel des événements. Nous devons donc tout régler d'avance, autant que possible, afin de n'être jamais pris au dépourvu, ^auf toute affectation puérile ou déplacée.
En achevant cette longue lettre, je dois vous rendre
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compte de l'heureuse commission dont vous me chargiez pour M. Littré. Cet éminent collègue me prie de vous témoigner la gratitude que lui inspire cette gracieuse sympathie, où il voit à la fois la meilleure récompense et le plus puissant encouragemeut de ises consciencieux travaux.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(70, rue Monsieur -Îe-Primf),
A Monsieur BENEDETTO PROFUMO, à Gênes.
Paris, le 22 Bicliat éi (24 décembre iS^n)*
Monsieur,
J'ai regretté d'apprendre, par votre dernière lettre^ que, malgré des assurances spéciales, vous n'aviez pas reçu le paquet d'opuscules positivistes que j^ivais adressé pour vous à un libraire de Nice (M. Hippolyte Paulet). En attendant que ce dérangement s'explique, je l'ai réparé de mon mieux, en vous envoyant samedi un second paquet identique, par l'intermédiaire d'un ami, domicilié à Marseille, qui en chargera un employé de l'un des paquebots méditerranéens. Si le premier envoi vous parvient enfin, je pense que vous ne serez pas embarrassé de donner convenablement tous ces exemplaires.
Votre approbation du drapeau occidental m'est très préi;îeust\ mais je regrette que vous n'ayez pas senti 1*1 haute importance morale et philosophique du v^wvngrétcnfclf qui caractérise le mariage positiviste. C'est là le dernier complémient de la monogamie occidentale, qui sans cela reste insuffisante et même précaire. Tous ceux qui ont apprécié la femme autrement que comme instrument de plaisir, savent bien que la mort, loin d'éteindre son influence morale sur l'homme, la développe et la consolide en l'épurant et l'anoblissant. Quand rhumanité renonce irrévocablement à toute chimère ihéologique, elle a besoin de donner tout l'essor possible à la vie subjective, dont les saines et profondes émotions peuvent seules procurer unedigne compensation des puériles espérances surnaturelles. J espère donc que, par un examen mieux approfondi, vous sentirez que cette institution n'est point le résultat d'une préoccupation isolée ni excentrique, mais qu elle tient profondément au système général du positivisme, trop difficile et trop nouveau pour que vous Tiiyez compris assez. Au reste, l'expérience, quoique très restreinte jusqu'ici, confirme déjà l'efficacité de cet engiigemejit volontaire. Le premier couple positiviste, uni depuis juillet 1848, m'a fréquemment remercié du surcroît de sécurité et d'intimité ainsi apporté au lien conjugal ■ je suis persuadé que le second couple sentirn de même.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
{10, rue Monsieur-le-Prince).
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P.-S. — Votre lettre contenait, en effet, la carte du libraire que vous m'aviez déjà nommé ; mais je n'en puis faire aucun usage, l'adresse s'y trouvant entièrement effacée. Je vous prie donc de nouveau d'employer un autre moyen pour me procurer un exemplaire de votre opuscule, vainement cherché d*ailleurs dans cette librairie.
A Monsieur BENEDETTO PROFUMO.
Paris, le 7 Arfitote 6] (Mardi 4 mars J^ïi)*
Monsieur,
L'heureux expédient que vous m'avez fourni vient de me procurer une vive et éminente satisniction. Sous votre recommandation, je me suis présenté ce matin chez M™® Petit, avec la lettre reçue avant-hier. Votre ancienne hôtesse, quoique ne me connaissant en aucune manière, a bien voulu me prêter son unique exemplaire de votre précieux opuscule. Pour reconnaître sa confiante gracieuseté, je compte^ en le lui renvoyant après-demain, y joindre un exemplaire de mon Discours sur l'ensemble du positivisme, avec la troisième édition, toute récente à\i Calendrier positiviste: une dame qui a goûté votre opuscule, doît^ ce me semble, être bien disposée pour cette double lecture.
aï
En tous cas, son procédé mérite bien ce petit cadeau.
Avant de vous répondre, je tenais à lire l'écrit que j'attendais depuis si longtemps, et je viens de me procurer ce plaisir. Je ne crois pas que jamais opuscule m'ait autant frappé, soit pour la vigueur et la netteté des vues, soit pour la franchise et l'élévation des sentiments. Vous avez eu pleinement raison de m'annoncer, dès votre première lettre, la conformité spontanée de votre manière de penser et de sentir avec celle qui, depuis trente ans, caractérisait, à votre insu, l'ensemble de mes travaux. Cette concordance dépasse, en effet, tout ce que j'avais rencontré jusqu'ici. Elle offre une puissante confirmation delà profonde opportunité d'une doctrine qui a pu ainsi germer à la fois, sous des formes distinctes mais convergentes, chez deux penseurs aussi étrangers l'un à l'autre. J'y vois d'ailleurs une preuve décisive du rang que j'ai sociologiquement assigné à l'Italie dans l'avènement de la régénération occidentale. La circonspection propre aux penseurs italiens ne m'avait pas empêché de sentir, malgré les apparences contraires, combien est réellement avancée aujourd'hui la postérité de Dante, de saint Thomas d'Aquin, de Vico et de Lagrange. Mais votre opuscule suffirait pour constater la réalité de mon jugement théorique.
Cette lecture m'a tellement impressionné que, au lieu de rendre la brochure demain, comme je l'ai promis ce matin à M™* Petit, je prendrai la liberté de ne la lui renvoyer qu'après-demain, afin de pouvoir la lire intégralement à la Société positiviste, dans notre réunion hebdomadaire du mercredi soir. Je suis bien
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certain que mes confrères me remercieront de leur faire employer ainsi trois quarts d'heure. Mes meilleurs éloges ne pourraient, sans cela, leur donner une assez juste idée de la précieuse acquisition que le positivisme a faite en vous, et dont la consistance leur sera aussi démontrée ainsi. Quand ils rapprocheront le mérite éminent d'un tel essai et la modeste simplicité de votre adhésion actuelle à la religion de l'Humanité, ils sentiront en outre, comme moi, que la supériorité morale d'un pareil disciple, ou plutôt frère, est au niveau de sa valeur intellectuelle. Nous serons ainsi préparés, de part et d'autre, à la prochaine entrevue personnelle que vous voulez bien m'annoncer, et qui achèvera de consolider cette vraie fraternité.
Une semblable lecture m'explique aisément votre prompte rectification du jugement trop précipité que vous aviez d'abord porté sur le veuvage éternel. Vous sentez maintenant que cette institution deviendra bientôt l'un des caractères les plus usuels de la nouvelle religion, qui, reposant surtout sur le développement de la vie subjective, par le culte de tous les bons souvenirs, suppose la consécration prépondérante de ceux qui ont dû laisser les plus profondes traces. Si ceux-ci étaient dédaignés, comment les autres pourraient-ils prévaloir? Le positivisme se distingue ainsi spécialement du catholicisme qui ne réprouva jamais les secondes noces qu'en vue de la pureté, sans s'occuper aucunement de la tendresse. Même l'incomparable saint Paul ne put concevoir le mariage que comme une infirmité chamelle indispensable à la conservation de notre espèce. Le positivisme seul lui procure
li^e CORRESPONDANCE U AUGUSTE COMTE
sa vraie dignité, comme principale garantie du mutuel perfectionnement des cœurs. Or, un tel office n'est aucunement supprimé par la mort, qui le rend, au contraire, plus imposant, plus complet, et plus stable. Chacun peut avoir ainsi sa Béatrice, qui au lieu de lui servir de cicérone dans une excursion chimérique, servira de guide secret et d'intime consolateur à son existence réelle, encore plus que pendant la vie objective.
La pleine certitude d'être compris et goûté me disposera maintenant à vous initier, par anticipation, aux progrès inédits que mes deux derniers cours m'ont déjà conduit à introduire dans la religion de THunianité. Comme je suis de plus en plus convaincu que l'initiative française doit aujourd'hui s'appuyer principalement sur le libre concours des Italiens et des Espagnols, sans compter beaucoup sur les Allemands et les Anglais, je dois mettre une haute importance à des communications qui, d'après la lecture de votre opuscule, s'adressent maintenant au plus éminent adepte du positivisme en Italie.
Je vous indiquerai d'abord l'organisation du culte privé de la femme, conçue comme le véritable angegardim de l'homme. Cette intime adoration se systématise d*après trois types fondamentaux, d'abord la mère, puis l'épouse et enfin la fille. Ils correspondent aux trois modes de solidarité, vénération de l'être supérieur, attachement à l'égal, et bonté envers l'inférieur, comme aussi aux trois sortes de continuité, avec le passé, le présent et l'avenir. A chacun de ces types principaux se joignent beaucoup d'autres types secon-
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daires qui forment la transition graduelle du culte privé au culte public, quand ces trois ordres de relations s'étendent jusqu'à embrasser respeclivemenr le maître, le compagnon, et le disciple.
Mais la connexité normale de ces deux cultes se trouve spécialement systématisée par mon institution fondamentale des w^«/ sacrements sociaux, destinés a consacrer successivement les diverses phases naturelles de l'existence privée en les liant convenablement à la vie publique. Leur ensemble constitue le développement religieux de la notion qui représente la vie objective de chacun comme destinée à mériter peu à peu son incorporation finale à la vie subjective de THumanité.
Nous instituons aussi, sous le nom de pyèsenîaîionf un premier sacrement social dignement imité du baptême catholique, pour présenter au prêtre de THumanité chaque serviteur naissant, convenablement assisté de ses parents et parrains. Cette présentation ne pouirait être refusée que dans des cas trop exceptionnels pour être prévus, d'après l'heureuse aptitude de la civilisation moderne à utiliser presque tout ce qui naît,
A l'âge de la puberté, le présenté reçoit le sacrement de nnitiatîon, quand il passe de la simple éducation domestique à l'instruction systématiquement publique, sans cesser de vivre dans la famille, comme l'explique mon Discours de 1848.
Le troisième sacrement consiste dans l'admission, à vingt et un ans, lorsqu'une suffisante éducation a rendu le nouvel être apte à servir enfin l'Humanité, qui jusqu'alors lui a tout donné sans rien recevoir-
Il pourrait être refusé ou retardé en cas d'indignité.
Après cette aptitude générale, il faut encore apprécier r^piitude spéciale envers une profession librement choisie pendant sept ans d'efforts spontanés. Vient donc, à vingt-huit ans, le sacrement de la destination, i,|ui nY'xistait, dans le catholicisme, qu'envers les rois et les prêtres. Le positivisme traitant moralement tous les citoyens comme des fonctionnaires doit étendre à toutts les professions quelconques cette consécration solennelle de la carrière adoptée pour chaque serviteur de l'Humanité.
Le cinquième sacrement est celui du mariage qui vous est assez connu. Il forme ainsi, de vingt-huit nus X trente-cinq d'ordinaire, le milieu de la série des consécrations sociales, comme étant à tous égards hi principale de toutes.
Ainsi complété moralement, le serviteur du Grand- Ltre développe d'abord sa pleine valeur dans les car- Hères privées. Il reçoit, à quarante-deux ans, le sacrement de la maturité qui le rend apte aux plus hautes fonctions publiques, dont il a pu seulement occuper aupïiravant les grades inférieurs. Dans l'ordre spirituel surtout, on devient vicaire à trente-cinq ans, mais on n'est consacré prêtre ou philosophe qu'à quarante-deux ans.
Ce sacrement ouvre une période de vingt-un ans, qui constitue la principale épreuve de l'enfant de l'Humiinîté, devenu alors pleinement serviteur avec toutes ses forces naturelles et acquises, afin de mériter on jour d'être honoré éternellement comme organe proprement dit. A soixante-trois ans, le sep-
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tième sacrement vient solenniser la retraite, accompagnée du libre testament public. Nous rétablissons l'entière faculté de tester, en supprimant l'égalité révolutionnaire des partages, comme Tont déjà demandé quelques économistes avancés. Mais nous exigeons que le testament soit lu dans le temple de l'Humanité, afin que le sacerdoce et le public puissent l'exriminer à loisir, jusqu'à la mort du testateur, auquel seul appartient toujours toute la décision des modifications convenables. Le régime positiviste est un régime de confiance, complété par la responsabilité morale.
Le huitième sacrement positiviste, sous le nom de transformation, remplace l'odieuse extrême-onction des catholiques. Anticipant sur le jugement final, le prêtre apprécie l'ensemble de la carrière objective, et annonce, s'il y a lieu, l'avènement subjectif.
Celui-ci est prononcé, sept ans après la mort proprement dite, dans le neuvième et dernier sacrement. Par ce jugement, que la sociocratie s'honorera d'emprunter aux plus antiques théocraties, le serviteur obtient enfin son irrévocable incorporation au vrai Grand-Être. Jusqu'alors inhumé au cimetière municipal, il est solennellement transporté dans le bois sacré qui entoure le temple de l'Humanité. Sa tombe définitive y est, selon les cas, honorée d'une simple inscription, ou d'un buste, ou d'une statue. La réprobation exceptionnelle serait caractérisée en transportant le corps dans le champ réservé aux suppliciés et aux suicidés.
Telle est la >série des sacrements positivistes dont
cette sommaire indication vous montre assez la supériorité sur l'institution catholique. Nous sommes donc dcja en mesure de remplacer le catholicisme sous tous les aspects moraux et sociaux. Cette substitution décisive s'est même accomplie dans quelques cas, puisque, pendant Tannée 1850, j'ai solennellement conféré, comme prêtre de l'Humanité, au milieu d'un digne auditoire des deux sexes, le sacrement de 11 présentation, celui du mariage, et même celui du jugement sur la tombe de Blainville.
Salut et fraternité.
Auguste CoxMTe.
{10, rue Monsieur-le-Pnnce).
A Shmh-iir BENEDETTO PROFUMO, à Gênes.
Paris, le lo Aristote 63.
(Vendredi 7 mars 185 1).
Malgré ma longue lettre de mardi, je reprends la plume avec satisfaction pour vous indiquer le résultat de la lecture que j'ai faite avant-hier de votre éminent opuscule devant la Société positiviste. Tous mes confrères y ont partagé la profonde impression que venait de produire sur moi-même une si parfaite convergence
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entre vos aperçus spontanés et les vnes systématiques îque j'élabore depuis trente ans. Ce n'est pas seulement chez M. Littré, ni thez les autres membres théoriciens, que la haute valeur d'un tel essai a été dignement appréciée. Je puis vous assurer que ceux de nos frères qui sont ouvriers et parmi lesquels il se trouve un homme vraiment supérieur, en ont encore été plus vivement frappés. C'est par eux, surtout, que je suis chargé de vous témoigner, avec leur juste admiration, le désir de posséder quelques exemplaires d'an écrit qu'ils voudraient pouvoir communiquer le plus prochainement possible. En un mot, cette heureuse Jecture a produit un sentiment unanime de la consistance nouvelle procurée au positivisme par une acquisition aussi capitale, qui nous fait maintenant regarder comme accomplie la fondation décisive d'un puissant foyer positiviste chez la population occidentale où nous la désirions le plus vivement.
Avant de rendre ce précieux exemplaire, j'ai voulu, hier matin, relire spécialement l'introduction et le premier chapitre. Cette lecture finale a fortifié encore l'admiration que je me suis plu à vous témoigner mardi. Je n'ai certainement rencontré jamais une pareille concordancedanslesvuesprincipales. On conçoit aussi la plénitude et la rapidité de votre adhésion au positivisme, qui vous off"re l'entière systématisation des pensées et des sentiments dont vos méditations spontanées vous avaient déjà rapproché plus que personne. Nous pouvons surtout y puiser une nouvelle confiance dans le prochain ascendant d'une doctrine assez réelle et assez opportune pour inspirer de telles
convergences. Cette précieuse conformité m'a rappelé la juste remarque de M. Littré, dans son opuscule de Tan dernier, quand il avance que, à défaut de moi, le positivisme eût été certainement découvert parquelque autre penseur.
D'^après les informations que je viens de recevoir en renvoyant cet opuscule, vous êtes, comme je l'avais présumé, d'un âge à nous faire espérer une longue et active coopération dans la fondation de la religion de l'Humanité. Appelé à devenir l'un de ses principaux apôtres, vous devez donc remplir désormais les conditions systématiques sans lesquelles votre rare mérite ne pourrait assez fructifier. Fier d'être librement choisi et dignement avoué par vous comme votre chef spirituel, je dois vous recommander les études scientifiques que votre âge comporte aisément, suivant l'esprit et la marche encyclopédiques que vous offre le positivisme. Je serai toujours heureux de vous y seconder par mes conseils quand vous aurez convenablement pris cette résolution décisive. Un Italien n'a pas besoin, j'espère, qu'on lui recommande aussi la culture esthétique. L'aptitude éminemment poétique du positivisme doit vous avoir déjà frappé, ainsi que la dignité fondamentale qu'il procure aux beaux-arts. Mais je dois surtout vous engager à régulariser en Vous la culture familièredu cœur d'après l'institution généraledesjw^^^ gardiens indiquée dans ma lettre de mardi. C'est la seule partie du nouveau culte que la situation actuelle nous permette de développer immédiatement. Mais une telle adoration de la femme, déjà pratiquée par plusieurs jeunes positivistes, est au pouvoir de chacun de
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nous qui doit y puiser une source journalière de bonheur intime et surtout de digne préparation sociale. En me citant pour exemple, je puis vous confier que, depuis cinq ans, je commence chaque journée en învo* quant pendant une heure, par de saintes prières, In mémoire chérie et celles qui méritent de s*y joindre. Pour un vrai positiviste, prier c'est à la fois penser et aimer et même agir, si l'effusion devient orale. Toutefois, il faut écarter scrupuleusement les émotions factices qui tendent à étouffer d'avance les vrais sentiments. Si donc, vous n'aviez pas encore de digne sujet d'adoration féminine, il faudrait attendre. Mais j'espère que, dans l'un des trois types principaux que je vous ai indiqués, ou dans quelqu'un des types secondaires qu'ils comportent, votre cœur se trouve déj^L pourvu spontanément.
La lecture d'avant-hier a renouvelé mes regrets et ceux de tous nos confrères sur les entraves inattendues qui ont jusqu'ici empêché deux fois mes envois positivistes de parvenir jusqu'à vous. Ces opuscules étant tous relatifs à l'ensemble des mesures qu'exige la transition actuelle, ils devaient combler une grave lacune que doit encore vous sembler laisser la nouvelle doctrine universelle. Sans attendre même l'heureuse visite que vous m'annoncez, je tenterai donc un troisième effort pour vous procurer, le plus prochainement possible, une communication aussi importante» à laquelle vous êtes si bien disposé. Je me borne aujourd'hui à accompagner cette lettre de deux exemplaires de mon Tableau cérébral, qui a paru hier. C'est un extrait anti* cipé d'un volume que j'ai terminé depuis plus d'un an^
»t CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE
et qui reste encore manuscrit par la stupide circonspection de nos libraires parisiens, malgré tous les sacrifices que j'ai Éûts pour réduire strictement les frais de sa publication auxsimples dépenses typographiques. En voyant prolonger ce funeste retard, je me suis décidé à publier préalablement un tableau qui peut déjà mettre les penseurs bien préparés sur la voie de la vraie théorie de la nature humaine, principale base de la religion démontrée.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsteur-le-Prince).
A Monsieur BENEDETTO PROFUMO, à Gênes.
Paris, le lundi 27 Aristote 63.
(24 mars 1851).
Monsieur,
Les précieuses informations contenues dans votre leure du 12 mars ont encore augmenté l'estime et Tadmiration que m'inspira récemment la lecture de votre éminent opuscule. Votre défaut total de culture théorique fait mieux ressortir le génie spontané dont j'ai trouvé les germes irrécusables dans les quatre ou cinq premièrespagesdecetincomparableessai. Enmênie temps l'ensemble de votre caractère moral m*apparaît ainsi sous un jour aussi favorable que votre talent. Il
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est impossible de ne pas se sentir profondément touché par votre naïf dévouement et votre sincère modestie. Parmi les renseignements que m'avait donnés votre ancienne hôtesse, je ne vois à rectifier, d'après votre lettre, qu'un seul fait important, qui a influé sur les conseils contenus dans ma longue lettre du 4 mars. C'est en ce qui concerne votre âge actuel. Ne vous supposant ainsi que trente-deux ans, j'ai dû vous inviter aussitôt aux études systématiques, capables de mettre encore en pleine valeur la haute aptitude théorique dont vous m'avez fourni d'éclatants indices. Mais, puisque vous avez réellement dix ans de plus aujourd'hui, ce conseil manque d'opportunité, comme vous l'avez senti. Toutefois, il peut subsister en changeant seulement sa destination. A quarante-deux ans, vous devez, en effet, renoncer à devenir un éminent théoricien, comme vous y eussiez été certainement appelé dix ans plus tôt. Mais, en perdant cet espoir, le positivisme gagne en vous la possibilité de posséder bientôt un praticien du premier ordre. Or, ce genre de coopérateurs est jusqu'ici plus rare que Tautre, quoiqu'il ait besoin d'organes plus nombreux. Le plus éminent de nos nouveaux /A?A/îmejrf'J?/û/ proprement dits, est maintenant l'admirable prolétaire auquel nous devons le premier opuscule publié pnr lîi Société positiviste, le lumineux Rapport sur le travaU. Or, votre mérite social me semble fort analogue au sien, avec plus d'élévation encore, quoique avec une moindre précision. Si donc votre âge vous interdit de fournir au positivisme un vrai philosophe de plus, vous pouvez et devez off*rir à l'Occident, à riralie,
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un véritable homme d'État, dont nous manquons encore davantage.
Félicitez- vous, Monsieur, de n'avoir étudié ni grammaire, ni même, j'espère, la logique. Votre heureuse ignorance rend plus merveilleuse la netteté et la vigueur des aperçus de votre inappréciable opuscule. Car, votre raison a ainsi conservé sa rectitude spontanée, sans devoir combattre les vicieuses habitudes d'une absurde éducation classique. Soyez sûr aussi que votre moralité s'est ainsi conservée plus pure et plus énergique. La spontanéité de vos sympathies populaires n'a jamais été altérée par une dangereuse habileté à exprimer ce qu'on ne sent pas, qui constitue ordinairement le seul résultat durable de l'éducation actuelle. Relevez-vous donc, noble et éminent prolétaire ; croyez que l'éducation que vous vous êtes procurée par vos propres méditations sur la vie réelle surpasse beaucoup la culture sophistique et immorale dont s'enorgueiUissent les littérateurs et même les savants. Vous n'avez un peu étudié que ce qu'on appelle V économie politique. C'est ce qu'il y a de moins vicieux dans l'ensemble de la métaphysique moderne. Les erreurs et les préjugés que cette étude vous a probablement laissés ou inculqués ne tarderont pas à se dissiper d'eux-mêmes par vos propres méditations positivistes. A mesure que vous connaîtrez la véritable science sociale, votre excellent esprit vous fera sentir le vide radical de la prétendue science des économistes. Je n'ai là-dessus aucune inquiétude, sans avoir peut-être jamais besoin de vous donner des indications spéciales à ce sujet.
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En insistant désormais sur la destination pratique qui convient à votre âge et à l'ensemble de votre situation, je dois pourtant vous recommander toujours les études scientifiques capables de consolider et de développer, en la régularisant, la profonde positivité que vous tenez de votre organisation. Seulement, ces études doivent être moins systématiques, et surtout n'avoir en vue que votre propre usage intérieur, sans prétendre à aucune manifestation extérieure. D'après le plan fondamental de l'éducation positiviste contenue dans mon Discours de 1848, vous savez que les études théoriques du philosophe et celles du prolétaire sont primitivement identiques, quoique ensuite l'un développe davantage leur coordination et l'autre leur application. Cette pleine communauté d'initiation est réellement conforme à la similitude essentielle des aptitudes. Le praticien et le théoricien éminents ne diffèrent que par l'emploi qu'ils font des mêmes facultés. C'est dans cet exercice, abstrait et général pour l'un, concret et spécial pour l'autre, que consiste l'incompatibilité réelle entre la carrière théorique et la carrière pratique, sans que les génies correspondants offrent naturellement aucun contraste essentiel.
Je persiste donc à vous recommander, quoique -dans une autre intention, les études scientifiques les plus indispensables. Lisez d'abord la Géométrie de Clairaut, que vous pourrez parcourir d'ensemble en quelques heures, pour l'étudier ensuite à loisir en détail. C'était, à quatorze ans, la lecture favorite de la célèbre M"^ Roland. J'espère qu'elle deviendra la vôtre
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à un âge tripk du sien. Maïs il importe cle ne pas remplacer cet admirable traité par un ^utre que vous croiriez équivalent et qui vous inspirerait peut*être le dégoût de k géométrie, au lieu de développer votre esprit positiviste. Si vous trouvez quelque difficulté à vous procurer ce petit ouvrage, attendez une occasion favorable. Je me chargerais de vous faire parvenir Clairaut au besoin, si les moyens ^e transport le permettent. En même temps que cette lecture, commencez celle de Bicbat, par son petit traité sur la vie. Quoiqu'il renferme de graves erreurs, surtout quant au siège des passions, il vous ouvrira l'esprit biologique, et c'est ici l'essentiel. Plus tard je vous indiquerai d'autres lectures à cet égard. Mais il faut, avant tout, vous approprier cet admirable essai, aussi court que le traité de Clairaut et plus intéressant quoique moins net. Ces deux livres doivent se lire, par un homme tel que vous, avec autant d'avidité que Manzoni ou Walter Scott, Vous pouvez encore lire en même temps, dans leur ordre d*idées scientifiques intermédiaires entre la géométrie et la biologie, mon petit Traité d'Astronomie populaire, pubhé en 1843. En un mois vous aurez pu lire avec fruit ces trois ouvrages, sur lesquels vous méditerez ensuite plus lentement.
Pour corriger la sécheresse morale trop inhérente encore à nos meilleures cultures théoriques, je vous recommande aussi la lecture journalière de Vlmiiation de J.-C. Ceux qui ne savent pas le latin, et même ceux qui le savent, doivent lire la belle traduction envers faite par notre grand Corneille. Depuis
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plusieurs années, je lis chaque matin un chapitre de cette double lecture, et j'y trouve toujours de nouveaux charmes. C'est le seul poème qui existe encore sur la nature morale de l'homme, et qui tende à diriger la culture du cœur. Sans partager aucunement les croyances de l'auteur, on peut utiliser beaucoup cette incomparable composition. Un empereur musulman en faisait ses délices. Comment un vrai positiviste ne la goûterait-il pas ?J'y trouvemêmeun intéict spécial, que vous pouvez aussi vous procurer, en refaisant mentalement l'ouvrage, à mesure que je le lis, par lasubstitutionde l'Humanité à la place de Dieu. Cette substitution, presque toujourspossible, fait mieux ressortir le fond moral, en écartant la forme théologique, dont on voit ainsi l'imperfection sentimentale.
Je passe sans transition au conseil spécial que vous me demandez sur votre projet de carrière théâtrale, Très touché de votre naïve confiance, que j'accueillerai toujours avec amour, je dois y répondre par une pleine loyauté philosophique, sans jamais craindre de choquer vos goûts actuels. C'est pourquoi je n'hésite point à vous détourner entièrement d'un tel projet, comme indigne de vous, et incapable de réaliser vos vues. La profession de comédien est partout en décadence, et cela ne peut qu'augmenter rapidement. A mesure que les. hommes lisent et causent davantage, ils ont moins besoin de théâtre, excepté pour la musique, à laquelle se borneront bientôt les entreprises théâtrales. En outre, votre âge est évidemment trop avancé pour comporter aucun succès lucratif dans cette carrière, surtout envers les rôles
bouffons. Votre sort matériel y serait encore pire probablement, soit par la modicité du salaire, soit quant à la situation précaire, que dans votre petite industrie actuelle. Je vous engage donc beaucoup à vous contenter provisoirement de votre fabrication. En y attachant plus d'importance, elle vous sera moins déplaisante, et vous y réussirez mieux, parce que vous la soignerez davantage. La propagande positiviste peut très bien s'y joindre et offrir à vos nobles talents une heureuse destination sociale, sans vous détourner de l'utile métier que vous exercez. C'est ce que font déjà plusieurs ouvriers, mécaniciens, menuisiers, tailleurs, etc., qui s'occupent très activement du positivisme, et qui pourtant ne négligent pas leurs professions respectives : tel sera surtout l'état normal de la société régénérée. J'ignore encore si vous avez des liens domestiques, femme, enfants, etc. ; si cela est, voilà de puissantes ressources pour le bonheur, en même temps que de nobles devoirs qui doivent encore vous attacher davantage à une profession régulière.
Dans un prochain avenir, j'espère proposer à votre puissante coopération positiviste une destination plus spéciale et plus continue. Nous avons tenté, il y a trois ans, M. Littré et moi, de fonder la Revue Occidentale, pour appliquer la philosophie positive au cours naturel des événements. Ce précieux organe hebdomadaire est maintenant la seule lacune grave que présente la systématisation croissante de notre action sur l'esprit public. Je suis déjà pourvu d'un nombre suffisant de dignes collaborateurs, soit en France,
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soit parmi les quatre autres populations occidentales. Mais il nous manque encore les garanties matérielles sans lesquelles je ne dois pas commencer cette entreprise décisive, où aspirant à refaire l'éducation du public occidental, je ne veux pas dépendre matériellement de lui, au moins pendant trois années d'essai, îylais le positivisme étant en pleine croissance, et la situation générale y poussant de plus en plus, cette dernière condition ne peut guère tarder à s'accomplir. Elle serait déjà réalisée sans la secrète malveillance du parti rouge auquel nous venons enlever la confiance du peuple. Or, quand elle se trouvera remplie, je compterai sur vous comme principal collaborateur pour l'Italie. Alors votre action positiviste deviendra plus directe et plus complète, tout en gardant votre profession.
Mais avant cela, vous pouvez continuer à propager dignement la nouvelle doctrine universelle. C'est a vous, comme prolétaire et comme homme de génie naturel à débusquer spécialement les Mazzini et consorts, les orgueilleux lettrés qui, en Italie aussi bien qu'en France, constituent le principal obstacle réel à la terminaison organique de la révolution occidentale. A leur métaphysique subversive et creuse j ne craignez pas d'opposer de plus en plus la science réelle qui concilie radicalement l'ordre et le progrès au nom de l'Humanité remplaçant leur Dieu.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur -le-Prince).
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P. -S. ^ Puisque mon envoi par Marseille a heureusement réussi, je vais aujourd'hui vous adresser ainsi six exemplaires de la troisième édition du Calendrier posUhisie, J'y joinsç'Wtf/r^ exemplaires delà double circulaire initiale par laquelle je fondais, il y a trois anSj In Société positiviste. Quand vous désirerez de nouveiiux exemplaires de nos opuscules quelconques, je vous en enverrai, par la même voie, autant qu'il le faudra.
A Monmur BENEDETTO PROFUMO, à Gênes.
Paris, le 24 Dante 63 (Vendredi soir 8 août 1851).
Monsieur,
Votre bonne lettre de lundi m'a procuré ce matin une double satisfaction, d'après la noble confiance que vous m'y témoignez si cordialement, et par l'heureux c.spoir que vous m'y donnez de votre prochaine visite. Cette fraternelle entrevue me permettra, j'espère, de ranimer et de consolider votre énergie morale^ soit dans nos libres causeries, soit sous le contact des éminents positivistes que je vous ferai connaître et qui attendent avec impatience l'ouverture de relations aussi précieuses. Mais, en leur nom, comme im mien, je dois d'abord vous recommander
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de nous apporter le plus d'exemplaires que vous pourrez de votre admirable opuscule. Si même vous pouviez auparavant m'en expédier quelques-uns, je serais charmé de les avoir le plus promptement possible. Car, j'ai déjà reçu, de plusieurs côtés, des demandes réitérées, que je me suis chargé de vous transmettre à la première occasion épistolaire.
En attendant nos entretiens personnels, où d'ailleurs je vous offrirai sincèrement toute l'assistance quelconque dont je puis disposer, je m'empresse aujourd'hui de satisfaire, de mon mieux, votre désir immédiat sur la situation occidentale et les récents progrès de Tavènement positiviste, qui, en effets vient d'accomplir quelques nouveaux pas, depuis que j'ai écrit la préface du volume que je vous ai dernièrement envoyé.
Je dois d'abord vous indiquer mon opinion arrêtée sur la prétendue crise de l'an prochain. On s'attend à l'anarchie aiguë ; mais on n'aura qu'un simple redoublement dans notre anarchie chronique. Il consistera surtout à déprimer davantage le pouvoir central, qui est déjà si dégradé pour développer autant que possible la prépondérance, à la fois administrative et politique, de l'assemblée locale. Ce dernier essai métaphysique, quoique fort désastreux, ne peut s'éviter dans le triste état actuel de notre esprit public. Mais les projets de dictature violente conçus par les rouges de tout l'Occident seront bientôt avortés complètement sous l'indifférence et le mépris du peuple, aussitôt que la cessation légale du régime de compression aura spontanément supprimé la dis-
ti4 CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE
position générale qui semble les favoriser. Si nos provinces voulaient s'agiter pour les représailles des vexations rétrogrades, le calme imposant de Paris en arrêterait aisément l'essor. Dès lors, tout effort Je profonde commotion politique chez les autres populations occidentales se trouvera contenu avant de surgir, ou facilement réprimé par les gouvernements respectifs, sans aucune active sympathie fr.mçaise. On sent ici que la République assure le progrès et compromet Tordre, au point de détourner de tout mouvement populaire, jusqu'à ce que nos prolétaires, qui sont sérieusement à l'étude paisible et suivie des hautes questions sociales, se sentent possesseurs d'un digne programme politique, complété par des chefs convenables, de manière à pouvoir enfin réaliser la République. Or, jusqu'à ce que le vrai régime républicain commence à fructifier convenablement parmi nous, tous les efforts prématurés pour l'étendre aux autres nations occidentales manqueront de consistance, et même, au fond, de popularité. Nous, qui avons l'initiative générale de la marche occidentale, ne pouvions remplir notre mission directrice sans l'abolition de la royauté et rimmédiate proclamation de la République, quoique la rénovation républicaine soit loin d'être assez mûre ; parce qu'elle me paraît, en effet, mûrir autrement parmi nous. Mais, partout ailleurs, toute hkive promulgation de la République ne constituerait qu'une imitation routinière et puérile, qui troublerait la régénération occidentale au lieu de la seconder. Dans la marche commune vers l'établissement
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final de la République véritable, le centre occidental avait besoin de poser le principe afin d'en développer graduellement les conséquences essentielles. Au contraire, c'est l'attrait spécial résulté de ces divers fruits effectifs qui doit amener les autres éléments du groupe d'élite à faire aussi prévaloir chez eux le même principe politique. En un mot, nous devons procéder a priori, et vous a posteriori. Quoique le résultat général doive être partout le même à la fin du dix-neuvième siècle, la marche respective doit beaucoup différer entre le centre et les bords. C'est ce que ne comprennent pas les vagues socialistes, même sincères, guère plus en France qu'en Italie ou en Allemagne. Mais la rude résistance spontanée des divers gouvernements leur apprendra empiriquement combien sont vaines les utopies dont les préserverait pleinement la saine théorie historique qui caractérise le positivisme.
Puisque vous avez déjà remarqué les affinités naissantes de la presse pour la nouvelle doctrine universelle, vous apprendrez avec plaisir que, sous l'impulsion de M. Emile de Girardin, un digne littérateur va bientôt publier dans ce journal une sérieuse série d'articles sur ce grand sujet. M. de Girardin a lui-même assisté récemment à l'une de mes séances hebdomadaires, dont il a témoigné beaucoup de satisfaction. Sa mobilité spontanée est d'ailleurs contenue ici par la secrète influence permanente d'un puissant positiviste intimement lié avec lui. D'ailleurs sa sagacité empirique et son immense ambition lui révèlent la tendance nécessaire de toute la
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situation occidentale vers Tavènement du positivisme, comme seul terme possible de la grande Révolution. Mais il ne faut compter sur sa coopération que pour Téclatante publicité qu'elle nous procurera, et qui pourra compenser utileinent le coupable silence de toute la presse française envers la nouvelle foi, dont Tascendant doit également discréditer tous les partis actuels.
Un symptôme plus profond et plus décisif résulte, pour le positivisme, de l'adhésion sincère et réfléchie d'un précieux foyer américain, aussi consistant qu'étendu, qui surgit spontanément, depuis quelques années, à Philadelphie et à New-York. J'en ai eu récemment la notion spéciale et directe par l'importante visite d'un éminent citoyen de Philadelphie, qui, personnellement conduit au positivisme dans des vues d'abord scientifiques, y voit maintenant la source de la solution sociale d'après la fondation d^un véritable pouvoir spirituel, capable de concilier radicalement l'ordre et le progrès. La plénitude et l;i gravité de cette nouvelle adhésion résultent de son harmonie spontanée avec le fond de la situation américaine où les vrais conservateurs se sentent près d'être écrasés par de redoutables niveleurs, contre lesquels ils ne voient d'autre ressource systématique que dans la religion démontrée qui caractérise le positivisme. C'est donc ici par les riches que nous sommes surtout invoqués. La gravité de leur position, dans un milieu profondément ànarchique, leur f^it surmonter les préjugés britanniques, et même Forgueil spécial que leur inspirait leur priorité repu-
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blicaine. Philadelphie a les yeux fixés sur Paris, au moins autant que Madrid ou Milan, et beaucoup plus que Londres, ou même Berlin. Vous le concevrez en pensant que les divers expédients qui entretiennent une aveugle sécurité chez nos conservateurs empiriques deviennent évidemment impossibles dans un pays où il n'y a point d'armée et où les prêtres, coïncidant avec les métaphysiciens, constituent, au fond, les principaux anarchistes. Il n'y a plus là d'illusion qui permette de recourir à aucune autre protection sociale que celle d'une libre conviction ou persuasion, à laquelle sont accessibles des activités industrielles, quand la foi positive y viendra dissiper les utopies théologico-métaphysiques. Mon éminent visiteur est déjà rentré aux États-Unis, d'où il vient de m'adresser, de Philadelphie, une noble lettre que vous jugerez vraiment décisive quand je vous la communiquerai dans nos prochains entretiens personnels. Elle se termine par une demande spéciale d'explications inédites sur l'aspect religieux du positivisme. J'y ai fait aussitôt une longue réponse systématique, dont j'ai d'avance autorisé la divulgation quelconque. Ceci n'est que le début d'une sérieuse correspondance permanente, que la merveilleuse rapidité des transports actuels permet de rendre assez active.
D'après ces heureuses dispositions mutuelles, Philadelphie deviendra bientôt une sorte de faubourg de Paris, séparé par l'Atlantique au lieu de la Seine. C'est ainsi que la grande crise universelle tend spontanément à resserrer partout le faisceau occidental,
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dont le positivisme peut seul former le lien religieux. Ce qu'il faut surtout noter là, c'est d y voir la nouvelle doctrine invoquée directement au secours de Tordre. Il n'y a pas de meilleur signe de son prochain avènement. Depuis longtemps, j'annonçais à mes confidents que le positivisme serait sérieusement invoqué pour l'ordre avant de l'être pour le progrès, qui inspire des sollicitudes moins intenses, moins précises et moins tenaces. Ils voient maintenant que cette prévision systématique commence à se réaliser dans le pays où l'ordre est, au fond, le plus compromis. La même tendance se développera pleinement en France, où, dès. Tan prochain, la défense rationnelle de Tordre fondamental va nous échoir contre les utopistes métaphysiques. En ouvrant, au début d'avril, mon cours actuel, je Tai formellement annoncée, par une rupture solennelle avec les rouges proprement dits, que j'ai signalés directement comme les principaux adversaires de la vraie révolution. La secrète sympathie que me témoigne le gouvernement, en autorisant et facilitant ce cours, ne tardera pas à se prononcer fortement, quand l'inévitable réveil des libres discussions sociales fera sentir le besoin d'une protection systématique pour les notions d'ordre, que l'assistance théologique compromet autant que la dissolution métaphysique. De pareilles dispositions ne tarderont pas à surgir aussi en Italie, en Espagne, et même en Allemagne, chez les gouvernements respectifs, en vertu des mêmes dangers et de besoins semblables. Les chefs anglais seront d'abord plus rebelles, vu la sécurité empirique qu'ils attribuent à leur
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régime actuel. Mais, avant dix aiis, l'éveil de leurs propres prolétaires leur fera profondément sentir le mal commun, et ils invoqueront le positivisme plus vivement que ne le font aujourd'hui leurs frères d'outre-mer, parce que leur situation se trouvera réellement plus inquiétante.
En prévoyant ce prochain avenir nécessaire, les éminents positivistes doivent déjà s'habituer à concevoir la nouvelle religion comme aussi convenable aux chefs qu'aux populations, ou plutôt comme immédiatement destinée à faire surtout prévaloir, d'abord en France, puis dans tout l'Occident, les hommes vraiment nés pour commander, et que notre anarchie étouffe sous l'avènement officiel des médiocrités de tout genre. L'installation politique du positivisme doit s'accomplir tout autrement que celle du catholicisme. Celui-ci, directement impropre à la vie publique, et surgissant d'ailleurs sous un régime très puissant encore, ne put s'éleverau gouvernemenr qu'à force de pénétrer la société. Au contraire, le positivisme, immédiatement apte à régler la sociabilité, et arrivant au milieu d'une anarchie où le pouvoir est essentiellement vaquant, ne prévaudra dans la société qu'après s'être emparé du gouvernement, tant temporel que spirituel, par la prépondérance spontanée de ses commandants pratiques et de ses conseillers théoriques. Cela surviendra quand le développement du désordre métaphysique sollicitera l'intervention des prolétaires parisiens, ralliés par le positivisme pour dissiper la vaine domination d'une assemblée perturbatrice, qui s'installera l'an prochain, sans que
son règne anarchique puisse dépasser probablement la duré officielle d'une législature. Si, comme je commence à Tespérer, l'appui des Américains me permet bientôt de fonder dignement la Revue Occidentale^ le posiiivisme aura, dans deux ou trois an3, assez formé IVsprit public pour que notre gouvernement révolutionnaire puisse alors remplacer essentiellement ce dernier essor politique d'une métaphysique épuisée, de manière à rassurer les riches tout en calmant les pauvres.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Priuce).
A Monsieur BENEDETTO PROFUMO, à Gènes.
Paris, le vendredi 24 Bichat 63 (26 décembre 185 1).
Mon cher Monsieur Profumo,
J'aurais plus tôt répondu à votre bonne lettre du 27 novembre, que j'ai reçue le i^*" décembre, si je n'eusse attendu journellement l'envoi que vous m'y annoncez comme immédiat. Ne le voyant pas arriver, je dois vous écrire sans tarder davantage afin de prévenir ou
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de dissiper les inquiétudes que vous pourriez concevoir envers moi d'après la présente situation française. Si vos deux volumes et la lettre de M. Rossi me parviennent prochainement par la voie que vous m'annoncez, j'en serai quitte pour reprendre bientôt la plume sur un sujet naturellement inépuisable entre nous.
L'avènement inattendu d'une vraie dictature temporelle modifie très heureusement notre situation républicaine, et parsuite l'ensemble de la situation occidentale. Cet énergique effort constitue un pas important hors de l'ornière métaphysique où se consumaient nos forces de tout genre. Sans doute, nous ne pouvons pas encore nous regarder comme irrévocablement débarrassés de la désastreuse prépondérance des assemblées politiques, aussi funestes à l'ordre que stériles pour le progrès. Cela va dépendre du caractère que prendra la nouvelle dictature, dont la tendance est encore équivoque. Mais, au pis aller, cet acte vigoureux du pouvoir central laissera des traces durables, qui déjà montrent clairement l'extrême fragilité des influences et institutions métaphysiques, dont le prestige est ainsi détruit essentiellement dans un milieu préalablement dégagé de tout fanatisme sérieux à ce sujet. Le fétichisme de la loi se trouve maintenant dissipé parmi nous, grâce à cette expérience hardie. En comparant ce nouveau 18 Brumaire à l'ancien, on apprécie nettement l'immense pas qu'un demi-siècle nous a fait accomplir hors des voies métaphysiques, dont nous devons entièrement sortir pour que la révolution puisse se terminer par la conciliation fondamentale
entre Tordre et le progrès. Si les vains parleurs ne sont pas encore discrédités suffisamment, du moins le pvéicndu régime constitutionnel, qui fut toujours radicalement étranger au sol français, n'y peut plus obtenir une consistance apparente, quels que soient les essais ultérieurs. La durée de trente-six ans qui lui échut depuis la chute de la dernière dictature jusqu'à l'avènement de celle qui vient de surgir formera, pour l'histoire, une époque profondément nuisible à la France et k tout l'Occident, comme ayant tendu partout à fausser les efforts, à démoraliser les cœurs, et à dégrader les caractères. Nous aurons beaucoup de peine à réparer ses ravages, à rompre les mauvaises habitudes qu'il a développées, et à nous débarrasser des déplorablespersonnages qu'il a fait pulluler. Mais nous voilà, j'espère, garantis du moins contre son prolongement, que la situation républicaine semblait jusqu'ici devoir aggraver, quoiqu'elle doive, au fond, nous en délivrer entièrement. La république paraissait tendre à consacrer l'omnipotence parlementaire en la délivrant de toute entrave royale.
Il n'y avait que le fondateur du positivisme qui usât représenter la situation répubUcaine comme tendiint, au contraire, à faire prévaloir le pouvoir central, en y rendant impossible toute rétrogradation sérieuse. Voilà maintenant l'expérience qui va, -j'espère, me donner raison. Il suffit pour cela que la dictature nouvelle ne soit pas vraiment rétrograde. Car, si cette condition fondamentale est assez remplie, elle durera suffisamment pour nous préserver de toute phase rouge, et nous amener paisiblement au vrai régime
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préparatoire que le positivisme a conçu depuis trois ans. Dans le cas contraire, nous subirions malheureusement mie dernière domination métaphysique, non moins oppressive qu'anarchique, qui, sans doute, aboutirait bientôt au même résultat historique, mais après de profondes et dangereuses secousses qui ne sont plus assez inhérentes à la situation pour n'être pas évitables. Mais, quelque empirique que soit encore la force qui prévaut aujourd'hui, je compte sur les vives lumières que doit lui procurer son propre ascendant pour la préserver de toute irrévocable rétrogradation qui lui serait autant funeste qu'à nous. La dictature impériale ne fut rétrograde que d'après la base guerrière, sans laquelle la vaine restauration de l'ancien régime aristocratique et théologique eût L'té certainement impossible même alors. Or, aujourd'hui, tout le monde a vraiment renoncé à la guerre^ sauf peut-être quelques misérables rêveurs rouges, qui ne sont pas de leur siècle. Ainsi devenue, forcément et volontairement pacifique, la dictature doit ùrre bientôt conduite au caractère progressiste constaté partout par une franche renonciation à toute prétention spirituelle, pour se restreindre au pur domaine temporel, en laissant aux libres penseurs le soin Je reconstruire Tordre intellectuel et moral. Les difficultés croissantes que présente aujourd'hui l'indispensable maintien de la tranquillité publique vont absorber de plus en plus toute la sollicitude réelle des praticiens politiques. Ils doivent d'ailleurs sentir graduellement leur incompétence nécessaire envers l'ordre spirituel, soit d'après leur éducation évidem-
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ment insuffisante, soit en vertu de leur source grossièrement empirique. A vrai dire, j'ai souvent trouvé, chez les hommes d'État proprement dits, comme dans ma précédente entrevue avec M. Carlier, il y a deux ans, la disposition à se borner au domaine temporel, en renonçant à toute sérieuse prétention sur les doctrines et les mœurs, quoiqu'ils en reconnaissent l'importance. Maintenir avec énergie l'ordre matériel et seconder sagement Vessor industriel, en respectant toujours le mouvement spirituel : tel est, d'après la saine théorie historique, le seul programme politique qui convienne à notre anarchie mentale et morale. Or, les hommes d'État vraiment occupés m'ont paru constamment disposés à le comprendre et à s'y renfermer. Il n'y a que les vains parleurs d'assemblées et de journaux qui, étrangers à tout gouvernement réel, et ne craignant d'ailleurs aucune responsabilité sérieuse, tiennent obstinément aujourd'hui à la vieille confusion révolutionnaire entre les deux puissances spirituelle et temporelle. Ceux-là se sentiraient démonétisés aussitôt qu'on les forcerait d'opter entre la théorie et la pratique. Également impropres à toutes deux, ils persistent à les confondre pour conserver quelque influence politique. Mais les embarras croissants de la situation occidentale tendent maintenant à nous délivrer pour toujours de cette race perturbatrice, à laquelle on vient de porter ici un coup décisif, quoique encore insuflfisant. En même temps la nouvelle dictature ne tardera point à sentir combien elle est profondément solidaire avec le principe républicain, seule source désormais possible d'un véritable
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ascendant soutenu chez le pouvoir central. Aucun monarque, impérial ou royal, n'aurait pu accomplir impunément, ni dès lors tenter avec audace, le coup énergique qui vient d'être frappé ici, et dont, quoi qu'en disent les rouges, la population a été vraiment satisfaite, malgré des accompagnements oppressifs et même quelques atrocités accessoires. Le sentiment habituel d'une telle connexité attachera de plus en plus la dictature naissante à la situation républicaine, quelles qu'aient pu être d'abordles antipathies personnelles, dont l'histoire s'occupera peu. Si cette liaison n'est point assez comprise et respectée, la dictature ne subsistera pas, au grand détriment de tous. Nous voilà donc placés ainsi dans cette alternative politique : ou subir bientôt un gouvernement rouge, plus violent que ne l'eût amené le cours légal de la situation avant la crise dictatoriale ; ou éviter entièrement cette déplorable phase anarchique, de manière à constituer mieux et plus vite le vrai régime préparatoire qui peut seul présider à la digne terminaison de la grande révolution occidentale. Laquelle de ces deux éventualités opposées doit paraître la plus vraisemblable aujourd'hui ? C'est ce que vont décider les prochaines mesures, vicieuses ou raisonnables, de la dictature actuelle.
D'après ces sommaires explications, vous sentirez aisément combien une telle crise favorise nécessairement révolution spontanée du positivisme. Aucune autre doctrine ne peut à la fois tenir tête à la rétrogradation au nom de l'ordre et à l'anarchie au nom du progrès. Les sophismes constitutionnels étant
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écartés et les parleurs contenus, tous les bons esprits commencent déjà à mieux envisager la réalité de la situation, et ils sont d'ailleurs disposés davantage à écouter les véritables penseurs- Il suffit que la dictature n'entrave point essentiellement l'exposition, qu'il ne faut pas confondre avec la discussion. Or, la compression temporaire qui vient de surgir à ce sujet, d'après les exigences de la répression matérielle, ne saurait gravement persister malgré l'empirisme qui l'inspira, car elle est directement contraire à nos mœurs. La construction étant de plus en plus à l'ordre du jour, tous ceux qui, n'étant pas purement négatifs, ont vraiment à proposer quelques solutions, seront certainement encouragés, ou du moins tolérés, et dès lors mieux écoutés que quand l'agitation métaphysique détournait le public de tout examen sérieux. En même temps, les hommes d'État, absorbés par la répression de l'anarchie matérielle qui va se développer graduellement, sentiront à la fois combien serait précieuse la reconstruction de l'ordre spirituel et combien elle dépasse la portée de leurs propres forces, supposées même parvenues au taux le plus exorbitant. Dès lors, ils comprendront le mérite immédiat de la seule doctrine qui puisse aujourd'hui convertir solidement les révolutionnaires, en transformant nos dangereux démocrates en paisibles et religieux sociocrates, aussi disposés à conserver l'ordre qu'à seconder le progrès. Les illusions métaphysiques de la fantasmagorie constitutionnelle pouvaient seules empêcher les praticiens de sentir assez l'importance d'un tel concours. En même temps, les vrais philo-
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sophes écartant les derniers vestiges du vieil esprit révolutionnaire, se rapprocheront davantage d'une autorité énergique, qui, en maintenant la tranquillité publique, peut seule procurer un véritable auditoire par la compression des jongleurs et des rêveurs. Au fond, j'ai toujours regardé et traité les métaphysiciens comme les principaux ennemis actuels du positivisme, ainsi attiré vers le pouvoir central par de communes antipathies, aussi bien que par une vraie communauté de but, malgré l'inévitable diversité des moyens et l'indépendance indispensable des directions. Nous n'avons réellement rien à craindre de sérieux du côté des théologiens, dont nos hommes d'État sentiront de plus en plus l'impuissance, quels que soient encore pendant quelque temps les protocoles oratoires. Ces prévisions normales sur un rapprochement graduel^ntre le gouvernement et les positivistes se trouvent déjà confirmées par des symptômes décisifs. Non seulement le pouvoir tolère, et même encourage, à Paris, comme vous savez, mes libres prédications philosophiques dont il connaît bien la nature et le caractère, mais une disposition semblable vient aussi de se manifester à Lyon, où l'autorité a récemment permis de sages conférences privées, ouvertement destinées à convertir au positivisme les prolétaires communistes. Ce noble office est, à la vérité, suspendu momentanément depuis l'avènement dictatorial. Mais je suis convaincu que cette anomalie véritable sera prochainement dissipée, et que ces utiles publications auront bientôt plus d'extension qu'auparavant, avec une approbation plus directe et mieux avouée du
gouvernement. La lutte finale de la révolution doit certainement s'établir entre le communisme et le positivisme. Or, à mesure que la situation se développe^ etle tend de plus en plus à prendre ce caractère décisif, que la phase dictatoriale mettra davantage en évidence. Par les difficultés croissantes que présentera la répression purement matérielle des tendances anarchiques, le gouvernement sera bientôt conduit à invoquer le positivisme contre le communisme, afin de transformer en énergiques appuis de Tordre fondameiual les estimables prolétaires qu'égarent aujourd'hui les utopies métaphysiques. Délivrez-vous de vos propres rouges !
Tout à vous,
Auguste Comte.
{lo, rue Monsieur-le-Princé) .
P. -S. — Je vous renvoie votre billet de la fomeuse loterie. D'après un scrupuleux examen, il n'a rien yagné.
LETTRES A U. BEKEDETTO PROFVMO 219
A Monsieur BENEDETTO PROFUMO, à Gênes.
PariS) le jeudi lo Dante 68.
Mon cher disciple,
Quelques jours avant de recevoir votre lettre de dimanche, qui m'est parvenue hier, j'avais déjà connaissance de votre récent contact avec M. Sabatier, d'après une mémorable lettre de cet éminent apôtre à son digne ami M. Lonchampt, que celui-ci m'avair spécialement lue. Mais je suis particulièrement satisfait que vous ayez pleinement apprécié ce noble jeune homme, qui me semble destiné, de cœur et d'esprit, â remplir un office capital dans la propagation directe et radicale du positivisme, de manière à mériter un nom immortel.
Le projet que vous me soumettez pour accélérer notre propagande me paraît mal réfléchi, d'après un vicieux rapprochement. J'avais besoin de faire spécialement appel aux conservateurs, afin de leur signaler une doctrine qu'ils confondent avec les utopies révolutionnaires. Mais je n'ai jamais eu besoin de m'adresser particulièrement aux divers progressistes, puisque tous mes écrits n'ont guère eu jusqu'ici d'autres lecteurs. Si mes succès devenaient tels auprès des conservateurs, et même des rétrogrades, qu'ails pussent légî-
timement inspirer des inquiétudes aux révolutionnaires, un appel à ceux-ci pourrait alors convenir. Dans ce cas, je m'adresserais directement aux communistes, qui me paraissent les seuls révolutionnaires collectivement dignes d'attention sérieuse. Il est très probable que leur subside ne sera jamais considérable, et certainement le temps n'y convient pas. Le positivisme possède dans le Catéchisme, complété par V Appel aux Conservateurs, quant au présent, tout ce qu'exige sa digne propagande, où nul écrit ne dispenserait d'explications verbales.
Depuis le i" février, je suis continuellement occupé du tome P"" de ma Synthèse subjective. J'en écris maintenant le dernier quart, et l'impression en est déjà commencée, en sorte que j'espère le publier en octobre, suivant l'annonce de ma septième circulaire. Ce volume initial de mon troisième et dernier grand ouvrage, qui sera formé de quatre tomes, est spécialement relatif à la Philosophie mathématique, de manière à constituer là logique positive. Quand j'aurai le plaisir de vous l'envoyer, j'espère, malgré sa nature, que vous pourrez le goûter et le répandre. Son introduction vous fera surtout apprécier le complément fondamental que l'ensemble de m^ Synthèse subjective doit graduellement apporter au positivisme, en y combinant le fétichisme, pour éliminer le théologisme.
Vu l'irrévocable terminaison, suivant les prévisions positivistes, de l'épisode militaire résulté de l'incident russe, les aspirations sociales, qui furent ainsi suspendues deux ans, vont bientôt prévaloir, si nul trouble intérieur ne survient au foyer régénérateur.
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Le moment est venu, pour les vrais positivistes, de prendre la digne attitude qui leur convient comme directeurs systématiques de l'opinion publique chez tous les Occidentaux, au nom d'une doctrine actuellement capable d'offrir sur toutes les questions des solutions précises et complètes, toujours concordantes entre elles, en pratiquant la maxime indiquée par le vers philosophique que j'ai récemment construit pour spécifier notre caractère !
Conciliant en fait, inflexible en principe.
Afin d'installer cet office par une application spéciale et pleinement opportune de la politique tracée dans Y Appel aux Conservateurs enwtrs l'ensemble de la situation occidentale, je fais maintenant surgir, chez les positivistes britanniques, une initiative directement décisive, où leur public et leur gouvernement seront dignement invités, au nom de la raison et de la morale, à rendre Gibraltar à l'Espagne avant que celle-ci le demande. Si la diplomatie positiviste, adressée -aux nations ernon aux cabinets, obtient ce succès initial, le principe ainsi posé d'après un cas minime sera bientôt étendu successivement à toutes les autres atteintes aux mœurs d'indépendante fraternité qui doivent maintenant prévaloir en Occident. La principale application concernera l'Italie, où l'oppression autrichienne ne peut réellement cesser que d'après un digne appel au public germanique, qui nous aura probablement aidés envers Gibraltar. C'est ainsi que doit s'installer la papauté parisienne, en rétablissant l'ordre européen de plus en plus troublé depuis-l'annulation de la pa-
pauté romaine. Les questions extérieures nous offrent un meilleur champ que les débats intérieurs, parce qu'elles n'excitent pas les inquiétudes des gouvernements, dont nous y pouvons même obtenir l'assistance partielle.
Quant à l'ensemble de la situation, le premier besoin est maintenant d'écarter, comme des brouillons incurables, tous les métaphysiciens (protestants, déistes ou sceptiques), pour concentrer les discussions philosophiques et sociales entre les positivistes et les catholiques, dont les jésuites (ou plutôt ignaciens) sont les seuls organes vraiment sérieux. Pour réaliser le vœu que je formais, à cet égard, dès 1841 (p. 327 du tome V de la Philosophie positive) y les positivistes presseront tous ceux qui croient en Dieu de redevenir catholiques au nom de la raison et de la morale, tandis que les catholiques pousseront, au même titre, quiconque n'y croit pas à se faire positiviste. J'ai spécialement annoncé pour l'année 1862, après l'entière publication de wi^a Synthèse subjective y un Appel aux Ignaciens, où cette ligue sera directement développée, d'après un Lssor alors décisif, qui va bientôt commencer par mon invitation indirecte au général des Ignaciens, afin de me seconder envers la suppression du budget ecclésîiistique dans tout l'Occident, et d'abord en France.
Tout à vous, Auguste Comte.
(/o, me Monsieur- k' Prince).
UNE LETTRE A M. DE LIMBURG-STIRUM
A Monsieur DE LIMBURG-STIRUM,
Capitaine du Génie hollandais, à La Haye.
Paris, le 3 Frédéric 62 (Jeudi 7 novembre 18 jo).
Monsieur,
J'éprouve le besoin de vous témoigner directement combien m'afflige la mort prématurée de M. Kretzer, que j'ai apprise avant-hier. Sans avoir jamais vu ce noble jeune homme, dont la discrétion l'empêcha d'ailleurs de m'écrire autant que je l'y invitais, ses travaux naissants m'ont permis de sentir sa valeur réelle, tant de cœur que d'esprit. La nouvelle doctrine universelle perd en lui un précieux auxiliaire, qui déjà contribua très heureusement à sa haute propagation. Notre future Revue Occidentale se trouve ainsi privée d'avance d'un éminent collaborateur^ sur lequel j'avais dû compter beaucoup. Il semblait si bien destiné à seconder dignement le grand œuvre de ce siècle, la terminaison organique de la principale révolution humaine par l'avènement universel de la religion finale !
De telles pertes raniment involontairement les éternels regrets de l'Humanité sur les fatalités exceptionnelles qui lui ravirent avant le temps plusieurs de ses meilleurs organes, Bichat, Vauvenargues, Bel-
Uni, Raphaël, etc. Ces existences, brisées au début de leur maturité, ne sont jamais remplacées complètciiKiir, rien ne pouvant réparer la perte corresponde lUt de force et de soins. Le vrai Grand-Être est a in si conduit à sentir douloureusement les étroites limites de sa puissance réelle, qui ne peut éviter de tels coups. Rien n'est plus propre à confirmer tristement que le cours général des événements humains liVst dirigé par aucune providence supérieure à celle de I Humanité elle-même. Car, l'autorité quelconque qui pourrait prévenir ces désastres serait certainement inexcusable de les laisser surgir, tout en pernietranc, au contraire, la funeste prolongation de tant d'existences stériles ou nuisibles.
Ayant annoncé hier cette catastrophe dans la réunion hebdomadaire de la Société positiviste, mes confrères m'ont unanimement chargé de joindre ici, ù Texpression de ma propre douleur, le sincère témoiy!i,i4;e de leurs regrets collectifs. Puisse ce touchant concours des positivistes de France, avec ceux de Hollande, apporter quelques consolations à la famille et aux amis de l'éminent jeune homme que nous venuns de perdre, et dont la noble mémoire se conservera toujours parmi nous.
Je saisis. Monsieur, cette triste occasion pour vous fL-ntHiveler spécialement la cordiale assurance de mon atîectneuse estime et de ma juste gratitude.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-U-Prince),