QUATORZE LETTRES
MADAME E. DELHORBH
D'après les originaux donnés par le destinataire.
A Madame E. DELHORBE, 28, rue Monsieur-le- Prhia.
Mercredi soir 22 Gutenbcrg éj (3 septembre 1851).
Madame,
Très touché de votre honorable demande, je niVmpresse de vous annoncer que j'aurai le plaisir devons attendre demain jeudi, entre onze heures et midi, k moins d'objection de votre part envers cette heure.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
(ro, rue Monsienr-Ie-Ptince).
A Madame E. DELHORBE, jo, rue Monsieur -le- F rince.
Vendredi 10 Shakespeart: b] (19 septembre 185 1),
Madame,
J'éprouve, à mon tour, le besoin de vous témoigner immédiatement combien me touche la digne effusion
de votre précieuse sympathie. Parmi les femmes cultivées, vous êtes la première qui, surmontant toute vaine rivalité secrète, ayez, par le cœur encore plus que par Tesprit, pleinement apprécié Fange incomparable qui préside à ma seconde vie. Votre sanction décisive me fournit une heureuse garantie pour l'éternelle union que j'ai osé espérer, chez la postérité, entre son nom et le mien, d'après son intime coopération involontaire à la construction définitive de la vraie religion. Je me sens ainsi mieux encouragé à demander solennellement, comme extrême récompense publique, la sainte communauté de cercueil dont j'exprimerai le vœu direct à la fin de l'ouvrage que je viens de placer sous cette noble invocation. La digne adhésion du sexe aimant m'ayant toujours paru devoir constituer le meilleur appui du positivisme, j'attache beaucoup de prix à l'heureux augure que vous daignez me promettre si cordialement.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsifur-îe-Prince).
LETTRES A MADAME E. DELHORBE 245
A Madame E. DELHORBE, jo, rue Monsieur-le-Princc.
Mardi 14 Shakespeare 63 (23 septembre 185 1),
Madame,
Je suis heureux d'avoir à la fois à vous féliciter et à vous remercier des résultats déjà réalisés de votre précieux dévouement à la vraie religion . Depu is longtemps je reconnais la supériorité du prosélytisme féminin, auquel nul autre n'est comparable pour la délicatesse des procédés, l'opportunité des efforts, et même la persévérance des tentatives. Mais je n'osais point espérer que la voie ouverte, à cet égard, par mon éternelle collègue serait si promptement et si dignement suivie par une éminente appréciatrice de sa sainte vocation.
Quoique relative à une simple espérance, votre seconde annonce me semble encore plus importante que la première. Car, cette douce communication du positivisme entre deux femmes m'offre le meilleur symptôme de la pleine maturité de son avènementt religieux. En lisant le chapitre spécialement féminin du volume que vous avez daigné accepter, vous le trouverez terminé par des vœux formels à ce sujet. Vous y verrez que loin de m'effrayer du catholicisme
246 CORRESPOSDANCE D'AUGUSTE COMTE
actuel de votre digne amîe, je regarde un tel état, surtout chez votre sexe et même dans le mien, comme disposant davantage au positivisme que ne pourrait le faire aucune préparation métaphysique, soit protestante, soit déiste. C'est par le cœur que uous devons principalement obtenir la sanction des femmes. Kous devons donc compter surtout sur celles qui éprouvent le mieux cet ordre de besoins. Or, l'attachement au catholicisme témoigne souvent, chez les âmes te ïid res^une telle prépondérance en un temps où l'amour seul soutient la vieille foi. Je me félicite même que vûtre prochaine prosélyte habite la péninsule méridionale, parce que là l'importance de la culture morale est mieux sentie aujourd'hui que partout ailleurs. Vous me faites ainsi espérer une prompte réalisation de la prévision qui termine le passage indiqué ci-dessus sur la propagation de la religion positive parmi les Espagnoles et les Italiennes sous l'impulsion d'une digne ft^ninie. Cet office, que je réservais à ma sainte compagne, ) ai osé alors espérer qu'il serait enfin accepté par Vunc de ses vraies admiratrices. Il m'est aussi doux connue homme que comme fondateur du positivisme de pou%*oir ainsi compter sur une prochaine réalisation de ce noble espoir.
Au milieu de ces satisfactions inattendues, j'ai remarqué la sincère annonce d'une divergence partielle. Quand l'accord dépend surtout du cœur, les moindres dissidences acquièrent de la gravité. C'est pourquoi je voudrais dissiper celle-ci le plus promptement possible, quoique je ne la connaisse pas encore. Je .serai toujours aussi disposé à prendre vos représen-
LETTRES A MADAME E. DELHORBE i^i
talions en considération sérieuse qu'à vous donner toutes les explications convenables. Si vous voulez bien venir causer de cela, je serai libre chaque jour, sauf le niercredi et le dimanche, entre onze heures et midi, ou même pour vous à toute autre heure que vous m'indiqueriez, ayant suspendu maintenant ma grande élaboration écrite jusqu'à la fin de mon cours actuel.
Respect et sympathie.
Auguste Comte»
(/o, rue MoitsUur'U'Prim/),
P. -S. — Je dois saisir cette occasion pour vous mieux témoigner ma reconnaissance spéciale de votre précédente lettre, dont je ne vous ai point nssez remercié. La touchante sanction que vous avez dignement accordée à mon culte intime a déjà réagi sur l'heureuse efficacité de sa pratique quotidienne. Une femme daignant ainsi s'associer à moi pour honorer cordialement cette sainte mémoire, je suis dès lors assuré d'obtenir pour elle l'universalîtc et la perpétuité d'adoration qui, depuis cinq ans, constitue secrètement ma principale ambition.
748 œKRESPONDAKCE D'A UG USTE COMTE
A Madame E. DELHORBE, 30, rue Monsieur-le-Prince,
Mercredi soir i$ Shakespeare 6$ (24 septembre 1851).
Madame,
Je prends une part sincère à l'affliction indirecte qui vous frappe inopinément. Mais votre douloureuse sympathie est le seul sentiment privé dont l'expression immédiate puisse ici soulager votre malheureuse amie et par suite vous-même.
Dînant à six heures tous les jours, je serai demain à votre disposition dès sept heures moins un quart, sans aucun dérangement, ne travaillant jamais lesoir^
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
(ro, rue Monsieur-U-Frincè).
A Madame E, DELHORBE, jo, rueMonsieur-le-Prince. Madame,
C'est seulement tout à l'heure que je viens de recevoir votre billet daté d'hier. Je m'empresse d'y
LETTRES A MADAME E, DELHORBE 249
répondre en vous invitant à venir causer de ce cas intéressant, à l'heure que vous préférerez, aprèsdemain^ vendredi^ où, comme hier, je resterai chez moi toute la journée. Mais, avant tout, je dois vous recommmander de ne fliire aucun usage de l'emblème qu'on vous a remis. Laissez celle qui l'a construit se charger elle-même de sa transmission, et bornezvous, tout au plus, à lui donner l'adresse du destinataire oflSciel. Ce serait une imprudence inexplicable que de se compromettre politiquement pour un parti qu'on n'adopte pas.
Respect et sympathie, Auguste Comte.
{10, rue Monsieur-k-Prince),
A Madame E. DELHORBE,
2, rue Saint'Germain-deS'Prés prolongée.
Samedi 11 Dsecartes 6j (18 Octobre 185 1).
Madame,
J'attache trop de prix à votre présence pour oublier de vous avertir quand aura lieu la touchante cérémonie dont je vous ai parlé, et qui, j'espère, achc-
vera votre conversion au positivisme. Mais cette célcbiution exceptionnelle doit, comme vous le savez, coïncider avec la première consécration des deux enfiints issus de ce tendre couple, ce qui exige qu'il ait d'abord trouvé deux parrains et deux marraines, nécessairement positivistes. Or, cette condition difficiie^ et pourtant indispensable, n'est encore remplie qu'envers la petite fille. Quand elle le sera aussi pour son frère, la cérémonie ne tardera pas, et je m'empresserai de vous en indiquer le jour dès qu'il sera fixé*
La sage résolution que vous m'annoncez mérite mes félicitations spéciales. En restreignant un peu votre bienfaisante activité, elle la rendra plus pure et plus satisfaisante. Vous y gagnerez d'ailleurs de pouvoir mieux proclamer les convictions dont vous êtes si rapprochée maintenant.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
{zo, rue Monsieur -le-Prince).
LETTRES A MADAME E. DELHORBE 231
A Madame E. DELHORBE,
2 y rue Saint'Germain''deS'Prés prolongée.
Jeudi soir 16 Descartes b \ .
Madame,
Je suis très touché de Timpression spéciale que vous a produite ma séance de clôture. Votre zèle sincère et persévérant me permet d'espérer, r.ui prochain, un notable accroissement dans la plus précieuse partie de mon auditoire. Le prochain débordement des utopies subversises doit alors faire mieux sentir combien il importe que le" sentiment féminin intervienne dignement au milieu des désordres de hi ni son masculine. Sans l'appui du sexe qui, depuis le moye]i âge, constitue spontanément notre vraie providence morale, la nouvelle religion serait incapable de surmonter assez les tendances anarchiques qui vont surgir, en Occident, contre tous les dogmes fondamentaux de la sociabilité humaine. Dévoué systéni.itiquement à cet immense devoir, je serais heureux d'en causer avec vous dimanche prochain, comme vous daignez me le demander, si vous voulez bien venir à trois heures.
Respect et sympathie.
Auguste Comte,
(ro, rue Monsieur 'le-Prûtc^) .
252 CORRESPOSDJNCE D'AUGUSTE COMTE
A Madame E. DELHORBE,
2, rue Saint'Germain'des'Prê^ prolongée.
Samedi 2$ Frédéric 65 (29 novembre 185 1).
Madame,
Comme je vous en avertis il y a quelques semaines, il ne m'est plus possible de recevoir personne dans la journée, depuis que j'ai repris la grande composition interrompue par mon cours. Mais on est toujours certain de me trouver disponible chaque soir, excepté le mercredi et le lundi, quand on arrive avant huit heures. En régularisant ce régime d'hiver, j'ai d'ailleurs réservé le jeudi pour le repos, la correspondance et les entrevues auxquelles la soirée convient mal. Si donc vous préfériez attendre jusqu'à jeudi prochain, j'aurais alors le plaisir de vous recevoir entre deux et trois heures, qui est, je crois, le moment le plus commode pour vous.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
{10, rue Monsieur -Îe-Princé).
LETTRES A MADAME E. DELHORBE 25}
A Madame Eugénie DELHORBE ,
2, rue Neuve'Saint-Germain'deS'Prés.
Lundi 27 Bichat 65 (29 décembre 1851).
Madame,
Je suis très touché des cordiales impressions que vous voulez bien me témoigner au sujet de la double cérémonie de jeudi dernier. En vous voyant partir avant sa fin je n'ai jamais supposé que cela tînt à une insuffisante sympathie. Aussi, quand j'aurai l'occasion de vous recevoir, vous offi:irai-je de signer chacun des deux actes, comme les dames qui les ont suivis jusqu'au bout.
Mon excellente Sophie me charge de vous exprimer sa juste reconnaissance pour les sentiments qu'elle vous a spécialement inspirés. Croyez que je suis moi-même fort sensible à de tels témoignages envers une femme vraiment éminente, dont l'admirable simplicité doit faire mieux ressortir la valeur chez toutes les âmes délicates, et qui sera toujours, à mes yeux, sinon légalement, du moins religieusement, ma fille adoptive.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur'U' Prince).
A Madame Eugénie DELHORBE,
2, rue Neuve'Saini'Germain-des'Frés.
Lundi 19 Moïse 64 (19 janvier 1852).
Madame,
Mademoiselle Jacquemin, qui vous remettra ce billet, est une jeune institutrice de la Haute-Saône, digne sœur de Tun de mes meilleurs amis, avec lequel elle habite maintenant mon voisinage. Voulant transporter à Paris l'exercice de sa profession, elle ignore si son brevet de Besançon peut lui suffire ici, sans exiger de nouvelles formalités ou épreuves. Étant moi-même trop étranger à ce régime pour lui donner avec sécurité une réponse décisive, j'ai pensé que vous voudriez bien lui procurer cordialement, à mon intention comme à la sienne, un renseignement exact qui doit vous être familier. Agréez-en d'avance nos remerciements spéciaux.
Respect et sympathie.
{10, rue Monsieiir-h-Prince).
LETTRES A MADAME E. DELHORBE 25$
A Madame E. DELHORBE,
1 2 y nie Sainte-Marguerite-Saini-Germaîn .
Samedi soir 24 Archimède 64.
Madame ,
Dès le commencement de mars, j'ai tenté d'obtenir la réouverture de mon cours hebdomadaire, dans la même salle qu'auparavant. Mais rien n'est encore décidé là-dessus. Si le cours a lieu cette année, comme je puis l'espérer, ce ne sera pas avant le premier dimanche de mai.
Je suis toujours occupé profondément pour mon second volume, qui sera fini dans quinze jours. En même temps, il s'imprime rapidement, de manière à paraître vers la fin de mai. Mais ces travaux assidus ne m'empêchent pas d'être libre toute la journée du jeudi, suivant le plan de semaine que je me suis fait, afin de vaquer à ma correspondance, et de recevoir les personnes qui ayant besoin de me parler ne peuvent cependant venir le soir.
Vos préoccupations de famille m'ont beaucoup touché, et j'en ai facilement deviné l'objet. Je me félicite de plus en plus du conseil que je vous donnai sur ce cas, et qui console plusieurs âmes sans
nuire réellement à personne, quoiqu'en bravant de faux scrupules.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
Çio, rue MonsUur-le-Prince).
Mon excellente Sophie est très touchée de votre digne souvenir, et me charge de vous en remercier.
A Madame E. DELHORBE, 12, rue Sainte-Marguerite,
Lundi 26 Descartes 64 (i*' novembre 1852).
Madame ,
Mon excellente Sophie est profondément touchée de votre sincère sollicitude et me charge de vous témoigner sa reconnaissance pour cette cordiale manifestation. Sa santé se trouve maintenant rétablie du trouble grave qui résulta récemment d'un rhume intense mais passager, auquel la délicatesse de sa poitrine donna rapidement un caractère fâcheux heureusement dissipé. Veuillez agréer aussi mes propres remerciements pour cette affectueuse attention envers ma fille adoptive, le seul vivant de mes trois anges gardiens, et si pleinement digne des deux autres.
LETTRES A MADAME E. DELHORBE 257
Je vous renvoie ci-jointe l'intéressante lettre que vous avez daigné me laisser. Elle m'a paru si remarquable que je l'ai lue textuellement, mercredi dernier, à la Société positiviste, qui l'a trouvée admirable.
A cette courte réponse, je joins un exemplaire spécial du Catéchisme positiviste, destiné surtout aux utiles communications que vous savez si bien instituer. Le jeune auteur de la lettre ci-incluse mérite d'être, l'un des premiers, honoré d'une telle relation.
Respect et sympathie.
Auguste Comte.
{10, rue Monsieur-k-P rince).
A Madame E, DELHORBE, 12, rue Sainte-Marguerite,
Dimanche 23 Moïse 65 (23 janvier 1853).
Madame,
Quand vous répondrez à votre amie, je vous prie de vouloir bien lui témoigner ma gratitude pour le passage qui me concerne dans la lettre dont je vous dois la communication, et que je vous renvoie cijointe. Peu de temps après l'avoir écrite, elle a dû recevoir le Catéchisme positiviste, qui se trouvera spon-
tanément satisfaire son noble vœu, bien au delà de ce qu'elle pouvait alors espérer.
Respect et sympathie. * Auguste Comte.
{lO, rue Monsieur -h-Princé).
P. -S. — Ma bonne fille adoptive est très touchée de votre souvenir spécial.
A Madame E. DELHORBE, à Paris,
Paris, le dimanche soir 21 Gutenberg G"] (2 septembre 1855).
Madame,
L'affreuse catastrophe que vous venez de m'annoncer me fait profondément sentir la plus douloureuse des fatalités que subit l'Humanité, prématurément privée de ses meilleurs enfants, tandis que tant de purs fardeaux survivent longtemps. Mais de tels désastres doivent toujours disposer les dignes âmes à mieux chérir et à soigner davantage les existences vraiment précieuses qui peuvent ainsi cesser brusquement. Un pareil coup ne comporte aucune autre consolation, surtout chez une mère, un père, un mari, que celle que procure la sincère sympathie de
LETTRES A MADAME E, DELHORBE 259
ceux qui vous connaissent. C'est seulement ainsi que j'aspire à soulager votre incomparable douleur. Quoique je n'aie jamais eu la satisfaction de voir voire excellente fille, l'ensemble des renseignements qui me sont parvenus sur ses sentiments et sa conduite me font regarder sa perte précoce comme une véritïtble calamité, non seulement privée, mais publique, et je conserverai toujours sa mémoire parmi celles des dignes femmes que j'ai pu personnellement juger.
Mon excellente Sophie étant privée de sommeil depuis plusieurs nuits, je suis forcé, malgré ses désirs, de lui défendre, comme médecin, d'aller vous voir ce Soir. Demain matin, lundi 3 septembre, elle sera chez vous avant neuf heures, pour vous offrir les compensations qui peuvent résulter de sa franche sympathie et de ses sages conseils.
Respect et sympathie.
{10, rue Monsieur-le-Prince).