UNE LETTRE A M'»^ VIRGINIE ROBINET
A Madame VIRGINIE ROBINET,
à Vic-sur-Seille (Meurthe).
Paris, le 8 Homère 64 (5 février 1852).
c II n*y a rien de réel au monde qu'aimer (^Madame de Staël).
Madame,
Votre digne fils vient de m'informer que, sur le lit de douleur que vous habitez depuis trois ans, vous avez eu la force d'entendre avec calme ses lectures et ses explications sur les principaux dogmes du positivisme, et que votre haute raison, soutenue par une admirable tendresse, a noblement reconnu la supériorité décisive de cette doctrine régénératrice envers tous les points essentiels de la morale universelle, tant privée que publique, surtout quant à la vraie
condition sociale des femmes dans Tordre moderne, à leur surintendance normale de l'éducation humaine, et à la nature comme à la marche de cette éducation. Permettez-moi de me féliciter directem'ent auprès de vous de cette nouvelle sanction féminine obtenue par la religion positive, au milieu d'une situation personnelle qui lui procure un caractère à la fois si touchant et si solennel. C'est pour vous prouver quel prix j'y attache que je vous ai, ce matin, offert par la poste un exemplaire spécial du volume qui vient de me procurer cet auguste suffrage. Vous y verrez que déjà je me suis publiquement honoré, quoique sans aucune indiscrétion, de l'approbation décisive qui fut d'abord accordée à ma théorie féminine par une dame anglaise fort distinguée, du même âge que vous. Quand je ferai une seconde édition de ce volume, j'oserai vous demander la permission de compléter ce jugement féminin en caractérisant, avec une pareille prudence, la consécration, encore plus précieuse que cette doctrine vient d'obtenir.
Le principal office de tout vrai pouvoir spirituel consiste, soit dans l'ordre normal, soit même pendant l'état révolutionnaire, à juger les individus quelconques suivant leur véritable mérite personnel, surtout moral, et à proclaîher dignement cette appréciation, pour la faire autant que possible prévaloir sur le classement réel, qui doit rester essentiellement réglé par la puissance matérielle, fût-elle d'ailleurs fortuite. Cette mission difficile n'exige pas seulement qu'on sache écarter l'éclat vulgairement résulté d'une richesse ou d'une autorité toujours étrangères à la