‹ Correspondance inédite dʹ Auguste ComteChapitre 18 sur 25 · LETTRE A MADAME VIRGINIE ROBINET · texte numérisé non relu

LETTRE A MADAME VIRGINIE ROBINET

personne, et rarement justifiables autrement que d'après leur bon usage. Il faut aussi pouvoir s'y défendre des avantages, plus personnels en apparence, qui dérivent de Tinstruction accumulée, souvent encore plus mal distribuée et employée que la fortune, temporelle. Enfin, on doit aller jusqu'à fliire abstraction des travaux effectifs, leur accomplissement se trouvant fréquemment dominé par des influences non moins étrangères que les précédentes au mérite qu'on veut apprécier. C'est à travers cette triple écorce qu'il faut savoir sonder chaque nature humaine, pour déterminer, sans aucune illusion, toute sa valeur cérébrale, de cœur, d'esprit et de caractère. A l'âge de cinquantequatre ans, je serais peu digne de mon incomparable mission si je n'avais point assez aimé et assez souffert pour utiliser mes observations et mes méditations sur la vie réelle, de manière à pouvoir bien juger, quoique rapidement, cette valeur fondamentale de chacun, quand j'ai les renseignements indispensables. Je viens d'achever envers vous, Madame, cette opération sacerdotale, que je commençai spontanément dès les premières informations que votre noble fils me fournit, à son insu, sur votre admirable nature. Le résultat vous en est complètement flxvorable, et je me félicite de pouvoir vous le déclarer, ou même de le proclamer autant que vous le désirerez, en donnant à la présente lettre toute la publicité convenable, soit maintenant, soit plus tard.

Malgré mon existence solitaire, j'ai eu le rare bonheur de trouver déjà trois admirables types féminins, d'abord une sainte mère que j'appréciai trop

tard, puis une incomparable compagne éternellement unie désormais à ma renommée reconnaissante; enfin une éminente fille adoptive, qui continue auprès de moi leur précieuse providence morale, tout en protégeant ma vie matérielle ; bien connue du jeune couple qui vous réunit à moi, celle-ci peut donner une idée du mérite de celles qu'on ne peut maintenant juger que d*après moi-même. Vous êtes. Madame, la quatrième femme complète dont j'aie acquis une suffisante appréciation. Dès hier, pendant ma visite hebdomadaire à la tombe chérie, j'ai définitivement placé votre nom et même votre touchante image, que je vis une fois figurée, dans le saint cortège où je me plais à réunir, autour de ce centre normal, toutes les existences des deux sexes avec lesquelles j'ai pu personnellement sympathiser assez, et où se mêlent indistinctement des morts et des vivants, sauf que les uns y sont irrévocablement rangés, tandis que les autres peuvent encore y démériter leur position. Quoique ce dernier cas se soit malheureusement réalisé déjà, je ne le craindrai jamais envers vous. Votre puissante tendresse m'est assez prouvée par ses résultats sur votre fils, qu'elle a seule préservé d'une corruption anarchique et du dessèchement scientifique, et auquel elle a inspiré la force de prendre récemment, avec une épouse digne de tous deux, un admirable engagement religieux, tout en procurant à la religion positive un charmant rejeton et enfin une parfaite mère. Quant à votre haute intelligence, quelques phrases caractéristiques de vos douloureuses lettres m'en ont assez fait juger la portée et la consistance.

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