LETTRE A MADAME VIRGINIE ROBINET
indépendamment de toute acquisition artificielle. Enfin, votre caractère héroïque m'était déjà prouvé par la persistance même d'une existence que n'aurait pu soutenir aucune organisation moins énergique, moins résignée et moins persévérante ; sous tous les aspects, Madame, vous me rappelez l'ange incomparable qui ne cessera jamais de présidera ma seconde vie directe, et même à l'existence indirecte mais indéfinie, que je suis maintenant certain d'obtenir d'une impartiale postérité.
D'après cette irrévocable appréciation, je serais heureux. Madame, si je vous survis, de conférer solennellement à votre mémoire, soit de vive voix, soit par écrit, après le sage délai prescrit par les rites positivistes, le dernier et le plus auguste de tous nos sacrements sociaux, celui qui doit à jamais /W(7r/wr^r votre âme à l'être immense et éternel que vous servez dignement. Cette consécration finale élèvera à l'immortelle dignité d'un culte vraiment public le saint culte privé dont vous serez d'abord l'objet : elle est la seule propre à l'existence subjective qu'elle inaugure, et dans laquelle toutes les dignes individualités s'unissent sans se confondre. Mais si, pendant la vie directe, quelques graves inquiétudes personnelles vous faisaient éprouver le besoin du sacrement consolateur qui couronne l'existence objective, vous m'y trouveriez également disposé, pourvu que la situation me permît d'accomplir ce devoir, encore plus susceptible de renouvellement que son triste analogue dans l'ancien culte. Si même votre état physique vous faisait craindre maintenant une séparation prématurée, votre
noble fils pourrait, sous ma délégation spéciale, me remplacer auprès de vous pour ce saint ministère. Envers une mère moins admirable et un moins noble fils, je n'oserais hasarder cette substitution, qui, pouvant exiger quelque sévérité pour ne pas dégénérer en une vaine cérémonie, se trouverait alors déplacée. Mais ici rien de semblable n'est à craindre d'aucun côté. Au nom de l'Humanité, j'autorise donc mon cher disciple, Eugène Robinet, votre bon fils, assisté de sa digne épouse, à remplacer auprès de vous, pour ce cas éventuel, Auguste Comte, accompagné deClotildede Vaux, afin de vous conférer dignement, sur votre demande vraiment libre et assez réfléchie, le sacrement positiviste de la transformation, qui, complétant l'existence objective, annonce la vie subjective. Tous deux, connaissant bien l'intime connexité des neuf sacrements sociaux, sentent l'aptitude de chacun d'eux à absorber les précédents, et à suflfire seul comme préparation aux suivants. Cette unique solennité équivaudrait donc envers vous à toute la série des consécrations par laquelle passera votre charmante petite-fille, à partir du sacrement initial que je lui conférai le 25 décembre 185 1. Quand vous serez rétablie, j'espère pouvoir un jour vous expliquer personnellement toute cette doctrine religieuse que la nouveauté rend seule difficile à saisir. En attendant. Madame, une telle satisfaction, je termine cette épître consolatrice en adressant à votre belle âme la sainte appréciation que Dante formula pour la Vierge Marie, suave type chrétien du sexe aimant, que j'osai récemment transporter publiquement à quella cV imparadisa la mia
LETTRE A MADAME VIRGINIE RÔBIXET léf
mente, et qui convient, en général^ à toute digne femme, personnification spontanée de l'Humanité,
In te miser icordia, in te pietaU, In te viagnificieuia, in te s'aàmia Quantnnque in creatura è di bonîate.
Respect et sympathie.
Auguste Comte,
Prêtre de VH^manîtè, {lo, rue Monsieuf-ie-Prina),