UNE LETTRE A M. SEBA SMITH
A Monsieur SEBA SMITH, à New-York {États-Unis d'Amérique, par le Havre).
Paris, le 6 Aristote 64 (2 mars 1852).
Cette sommaire réponse à votre grande lettre du 23 janvier (que j'ai reçue le 6 février) eût été plus tôt écrite sans les urgentes occupations qui m'absorbent pour achever le tome second de mon Système de Politique positive, afin de publier ce nouveau volume au mois de juillet, comme le fut, l'an dernier, le tome P', et comme le seront, j'espère, les deux années suivantes, les deux autres volumes de cet important traité. En vous expliquant ainsi mon retard involontaire, je veux repousser aussitôt les félicitations imméritées que vous m'adressez sur ma prétendue impassibilité théorique au milieu des graves perturbations de la société occidentale. Une telle apathie me semblerait constituer un égoïsme aussi méprisable que celui qu'on reprocha justement à Gœthe, affectant d'étudier le chinois, pendant que ses concitoyens se soulevaient dignement contre l'oppressive domination de Bonaparte. Il est vrai que, depuis quatorze ans, je n'ai pas lu un seul journal, ni revue, même scientifique. Mais, cette heureuse hygiène céré-
brale ne provient d'aucune indifférence sociale. Au contraire, elle est surtout destinée à mieux conserver en moi les vues d'ensemble et les sentiments généreux qu'exige la grande régénération à laquelle j'ai toujours voué ma vie. Si vous aviez mieux lu. Monsieur, même le premier volume seulement de ma Philosophie positive, vous auriez senti que ce traité fondamental a pour but principal la reconstruction de l'ordre moderne, d'après les seules théories qui puissent désormais fonder des convictions fixes et communes par des démonstrations décisives.
Je suis ainsi conduit à remplir dignement le devoir que m'impose votre loyal appel à mon autorité spirituelle sur vos Nouveaux Éléments de Géométrie, Pour répondre à votre noble confiance, je dois vous déclarer, avec une pleine franchise, que, d'après un suffisant examen, je suis finalement obligé de blâmer sévèrement l'ensemble de ce travail, et de vous engager à n'y donner aucune suite. Sans doute la géométrie est aujourd'hui fort mal enseignée, plus mal peut-être qu'aucune autre science. Mais vous vous êtes entièrement mépris sur la source d'un tel désordre et sur la nature du remède. Il faut voir là réellement un résultat spécial de l'anarchie croissante où se trouve la raison moderne, depuis la chute de l'ancienne discipline philosophique, jusqu'à ce qu'une philosophie nouvelle fasse enfin prévaloir irrévocablement l'esprit d'ensemble sur tout esprit de détail. Si l'enseignement des sciences, et en particulier celui de la géométrie, est maintenant très vicieux, cela tient surtout à ce que ses maîtres, oraux ou écrits, s'éloignent de plus en plus
du point de vue encyclopédique, auquel il faut donc les ramener autant que possible. En considérant les Éléments de Géométrie publiés, il y a un siècle, parTéminent géomètre Clairaut,- on y reconnaît, pour ce temps-là, un type admirable de renseignement mathématique, qu'on devrait aujourd'hui dépasser philosophiquement, tandis qu'on est, au contraire, tombé de plus en plus au-dessous de ce précieux essai. Je ne crains pas de vous dire. Monsieur, que votre nouvelle tentative augmente encore les inconvénients actuels sous plusieurs aspects très graves.
Le premier tort de ceux qui écrivent aujourd'hui sur l'enseignement mathématique, consiste à n'être point assez instruits pour le concevoir, suivant sa vraie destination intellectuelle et sociale, comme le premier échelon d'une série encyclopédique d'études positives, qui doit conduire graduellement notre intelligence des notions les plus simples jusqu'aux plus compliquées, sans jamais oublier que la science humaine est nécessairement unique, n'ayant d'autre objet final que de nous connaître afin de nous améliorer. Mais la plupart, ceux du moins en Europe, qui composent des traités de géométrie, connaissent cependant l'ensemble de la science mathématique, quoiqu'ils l'isolent trop du reste de la philosophie naturelle. Vous, Monsieur, au contraire, qui voulez réformer l'enseignement élémentaire de la géométrie, vous avouez que vous ignorez l'algèbre, et par conquent la géométrie générale à laquelle un tel enseignement doit seulement fournir une indispensable préparation !
Sous un aspect plus spécial, cette évidente insuffisance vous conduit à proposer, comme perfectionment de la géométrie, une innovation directement' contraire au véritable esprit de cette science, et envers laquelle je dois ici repousser toute l'apparente solidarité que vous avez cru trouver dans une fausse interprétation d'un de mes passages, auquel vos préventions vous ont fait donner une attention trop exclusive, tandis que les explications au milieu desquelles il se trouve vous eussent préservé d'une telle méprise. Enfin, votre défaut d'instruction mathématique vous pousse jusqu'à donner à vos propositions une généralité qu'elles ne sauraient comporter. Par exemple, votre relation entre la surface et le volume d'un corps quelconque, ne convient vraiment qu'à ceux dont toutes les faces planes, finies ou infiniment petites, peuvent toucher une même sphère ; condition évidemment incompatible avec la plupart des formes rigoureuses, réelles ou idéales.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(lo^ rue Monsieur-le-Prince),
aUATRE LETTRES A M. ALFRED RIBET 1852-1853.
A Monsieur A, RIBET, à Bommes (Gironde).
Paris, le jeudi i" Dante 64.
Mon cher disciple.
Je m'empresse de répondre à votre honorable confiance en vous engageant à persister invariablement dans le refus annoncé par votre lettre de dimanche. Mais je désire que vous attribuiez ce conseil à sa seule source réelle, c'est-à-dire à la condition inacceptable d'un ignoble serment directement contraire à l'esprit fondamental de notre temps, où nul ne peut encore inspirer assez d'estime et de respect pour mériter, en politique, un dévouement personnel. Cette formalité dégradante ne saurait devenir excusable, dans notre milieu anarchique, que chez ceux qui la subissent comme une sorte de corvée attachée à leur profession, quand leur pauvreté personnelle les empêche de s'y soustraire.
Mais si cette absurde condition n'était pas imposée aux maires, je vous engagerais à l'acceptation de l'office gratuit qu'on vous offre, parce que vous y pourriez faire du bien, même sous le régime actuel. Votre lettre me donne lieu de présumer que vous n'avez pas encore reçu le tome deuxième de mon Système
28o CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE
de Politique positive, publié dès la fin de mai. Quand vous lirez ce volume, sa préface vous expliquera suffisamment ma théorie positive de la dictature et la manière dont j'apprécie notre nouvelle situation républicaine, éminemment favorable au positivisme, si les positivistes l'utilisaient assez. Malgré son caractère aveugle et égoïste, qui ne saurait longtemps durer, ce régime est très préférable au long charivari parlementaire dont il nous a, j'espère, irrévocablement débarrassés, sauf les mutations personnelles. En attendant la lecture que je viens de vous indiquer, vous pourrez prendre une idée de cette appréciation historique par le petit croquis ci-joint, que je détache afin que vous puissiez le faire sagement circuler. Quand vous aurez étudié cet enchaînement, vous sentirez, j'espère, que la succession des trois phases accomplies y garantit la prévision des deux autres, dont la plus prochaine sera malheureusement violente encore, tandis que la suivante surgira paisiblement.
Je viens d'inscrire votre engagement pour une souscription à. la fondation de la Revue Occidentale, Mais je crains bien que vous n'ayez point à le réaliser prochainement. Car le nombre de ces promesses est encore déplorablement minime, après trois mois d'avis. Le résultat est loin d'atteindre, soit en nombre, soit même en proportion, létaux obtenu dans la tentative de 1848, qui pourtant fut très insuffisante. Aussi ne me reste-t-il d'autre espoir pour le succès actuel que la très invraisemblable éventualité qui résulterait du généreux dévouement d'un riche patron.
prenant sur lui la responsabilité de toute cette dépense. Cela vient d'arriver pour la réimpression du tome I*"* de ma Philosophie positive, dont l'épuisement élevait à un taux exorbitant le prix de l'ouvrage entier, qu'on ne pouvait plus même se procurer couramment. Un jeune banquier d'Épernay, récemment converti au positivisme, entreprend, à ses frais, cette seconde édition partielle, identique à la première, d'après ma renonciation générale à tous profits littéraires. Mais la fondation de notre Revue Occidentale exigerait une dépense beaucoup plus grande, que je ne puis guère espérer, sauf peut-être des États-Unis, où le positivisme chemine profondément, surtout parmi les riches conservateurs. Quant aux ressources collectives, j.e n'en attends presque rien pour cette troisième tentative. Cela ne résulte pas seulement de la détresse commerciale, mais surtout de l'atonie sociale qui nous serait très favorable, si malheureusement elle n'avait pas gagné jusqu'à la plupart des positivistes. En effet, je n'ai point obtenu même jusqu'ici le nombre sufsant de collaborateurs habituels.
L'opuscule exceptionnel dont je suis maintenant occupé, changera peut-être prochainement cette fâcheuse disposition en imprimant une impulsion décisive à notre propagande, qui n'avait encore aucun guide systématique. Avant de commencer, en novembre, le tome III* de ma Politique positive, pour paraître en juin 1853, j'écris actuellement, comme intermède, un volume d'environ 300 pages in-12 qui sera publié, j'espère, au début d'octobre. Voici le titre de cette composition épisodique, dont vous pourrez
ainsi saisir la nature et la portée : Catéchisme positiviste, ou sommaire exposition de la Religion universelle, en on^e entretiens systématiques entre une femme et un prêtre de l'Humanité. Je puis ajouter confidentiellement que ma sainte interlocutrice est M"'* Clotilde de Vaux, Tange subjectif qui préside à ma seconde vie, comme on le sait généralement depuis ma grande dédicace. Cette condensation populaire du positivisme devait d'abord succéder à Tentière terminaison de ma Politique positive. Mais, après avoir écrit le premier chapitre du tome IP, j'ai senti que je pourrais l'accomplir quand ce volume décisif serait terminé. Une telle conviction, de plus en plus ferme à mesure qu'il avançait, est devenue complète depuis que je l'ai achevé. Elle vient de me conduire à commencer, vendredi dernier, mon Catéchisme positiviste, dont j'espère être quitte à la fin d'août. Il est surtout attendu très impatiemment à Lyon, où le positivisme a maintenant un précieux foyer d'extension méridionale.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
{lo , rue Momieur-le-Prince).
LETFRES A M. A, RIBET 283
A Monsieur ALFRED RIBET y à Bommes (Gironde).
Paris, le samedi 17 Frédéric 64.
Mon cher disciple.
Une occasion décisive se présente spontanément de constater que la morale positive ne consiste pas seiriementen discours, et que nous pratiquons dignement les préceptes que nous introduisons.
L'un des membres primitifs de la Société positiviste, M. Francelle, ouvrier horlorger, le plus ancien prolétaire atteint par le positivisme, vient d'être , à trente-neuf ans, conduit à Bicêtre pour idiotisme sénile, qu'on attribue au ramollissement cérébral, d'où va probablement résulter sa mort prochaine. Depuis un an, il avait cessé de pouvoir rien gagner, et sa jeune épouse soutenait leur ménage, en travaillant péniblement jusqu'à minuit, pour les tailleurs de Paris. Vous savez qu'elle fournit, de la manière la plus touchante, le premier exemple de l'engagement du veuvage éternel qui caractérise le mariage positiviste, quoiqu'ellemême fût encore catholique alors. Elle est ensuite devenue pleinement positiviste, au point de soustraire spontanément au baptême chrétien son fils, auquel s'appliqua la première réalisation de notre sacrement de la présentation. C'est une femme aussi distinguée
par l'esprit que par le cœur et le caractère, malgré son défout de culture. Ainsi devenue veuve à Tâge de vingt-quatre ans, elle est bien décidée à respecter toujours la loi sacrée qu'elle admit librement, quoiqu'elle pût certainement contracter un second mariage avec les avantages matériels qui sont aujourd'hui si préférés. Sa résolution est d'autant plus méritoire que la pauvreté de sa famille et de celle de son mari ne lui laisse d'autre ressource que son propre travail. Mais là survient un devoir pour tous les vrais positivistes, et surtout pour notre Société. Nous ne devons pas souffrir que M"'^ Francelle gagne deux francs par jour en cousant des gilets jusqu'à minuit, de manière à détruire ses yeux, déjà souffrants, et sans pouvoir élever son fils. Il faut qu'elle gagne seulement un franc, et que la Société positiviste pourvoie au reste, par une pension annuelle de quatre à cinq cents francs, payable par trimestre, pendant le premier mois de chaque trimestre. Afin d'atténuer un arriéré trop explicable, j'ai cru devoir fixer au i" octobre 1852 le début de cette pension, dont je voudrais pouvoir remettre le premier trimestre avant la fin du présent mois de novembre : le second serait payé dans le courant de janvier prochain. Chaque positiviste doit, à cet égard, se taxer, d'après son zèle, suivant ses moyens, mais avec une grande prudence, puisqu'il s'agit d'un engagement durable. Je me suis exceptionnellement imposé cent francs par an (ou plutôt vingt-cinq par trimestre), comme étant le principal auteur du noble nœud qui maintenant entrave l'avenir matériel de notre digne veuve, où j'espère trouver, pour le positivisme, une
sainte vivante, en pleine harmonie avec notre sainte morte. Mais ce taux, que je serais d*ailleurs hors d'état de soutenir en un second cas de ce genre, ne doit servir de guide à personne, et je pense que toutes les coopérations resteront au-dessous, même chez les positivistes, les plus aisés et les mieux disposés. Toutefois, quoique nous ne soyons ni riches, ni nombreux, j'espère que nous pourrons fonder cette modiquepension, sans que j'aie besoin d'étendre l'appel religieux jusqu'aux positivistes extérieurs à notre Société. Je sais d'avance que vous me féliciterez de concourir à construire ainsi la providence matérielle qui doit ici fliciHter l'accomplissement de deux de nos règles morales, dont la récente publication de mon Catéchisme positiviste fait mieux ressortir le prix. Quand vous aurez arrêté votre chiffre, je vous prie de m'envoyer aussitôt le premier trimestre, par un bon sur la poste, ou suivant t5ute autre voie expéditive que vous préféreriez.
Tout à vous, Auguste Comte.
{10, rue Monsieur-Ie-Prince).
A Monsieur ALFRED RIBET, à Bommes (Gironde).
Paris, le vendredi 2 Bichat 64.
Mon cher disciple,
Je profite d'un court loisir pour vous féliciter immédiatement des nobles sentiments exprimés par votre lettre d'avant-hier, et vous remercier de votre généreuse participation à la pension positiviste de notre jeune veuve. Voici le reçu correspondant à votre mandat.
Cette précieuse inauguration de la vraie providence constitue, quoique sur une petite échelle, un acte important, comme premier exemple décisif des mœurs de l'humanité régénérée. Il s'accomplit dignement, sans exiger aucun appel aux positivistes extérieurs à notre association. En même temps, celle qui s'en trouve l'objet manifeste de plus en plus combien elle mérite cette noble intervention, où la consolation morale accompagne la protection matérielle.
La réimpression de ma Philosophie positive se borne jusqu'à présent au tome I", dont l'épuisement poussait l'ouvrage total au prix le plus exorbitant. Ma renonciation solennelle à tous profits matériels de mes livres quelconques ayant réduit cette opération aux simples frais typographiques, un nouveau positi-
viste, M. Eugène DeuUin, jeune banquier d'Épernay, m'a demandé Tautorisation, que je lui ai accordée, de réimprimer, à son compte, ce volume exceptionnel. Ce travail s'accomplit malheureusement chez un imprimeur d'Épernay, qui le conduit trop lentement. Quand il sera terminé, le volume sera vendu par le libraire de M. Deullin à Paris, la maison Borrani et Droz, 9, rue des Saints-Pères. Je suis d'ailleurs totalement étranger à cette seconde édition, identique à la première. La correction des épreuves se fait ici, sans ma participation quelconque, par un jeune positiviste que j'ai désigné pour cela, et qui s'acquitte avec zèle de cette corvée gratuite.
Tout à vous, Auguste Comte.
(10, rue Monsirur-hf- Prince).
A Monsieur ALFRED RIBET, à Sommes (Gironde^.
Paris, le samedi 15 Moïse 65.
Mon cher disciple.
Je suis étonné que M. Littré, ayant cru devoir vous informer circulairement qu'il ne dirige plus ma souscription, ait négligé d'ajouter que j'en suis moi-même devenu, depuis le mois de septembre dernier, l'unique
directeur définitif. Une telle réticence aurait pu me susciter quelques entraves, ou du moins quelques retards, chez les souscripteurs qui ne seraient pas autant zélés que vous. Heureusement, l'envoi très prochain de ma quatrième circulaire annuelle dissipera toute incertitude à cet égard. Cette mesure y sera motivée par des considérations entièrement indépendantes de Tirréparable rupture survenue personnellement, entre M. Littré et moi, pour de graves raisons, à la fois publiques et privées. Depuis ma spoliation finale, ce subside étant devenu définitivement la seule base de mon existence matérielle, j'ai besoin de savoir à tout instant où il en est, surtout tant qu'il reste insuffisant. Or, cette évidente condition exige que j'en sois le seul directeur, à moins de me décharger d'un tel soin sur un ami assez intime pour que je puisse librement lui demander des comptes et des fonds chaque fois que je le désirerais, satisfaction que je suis loin d'avoir ni même d'espérer. L'envoi que vous m'avez fiiit directement, et dont voici le reçu, se trouve donc accompli spontanément suivant le mode normal qui prévaudra désormais chez tous mes patrons temporels.
Votre position spéciale m'intéresse beaucoup. Son isolement augmente le mérite de vos convictions, qui n'auraient point une telle persistance si le cœur n'y soutenait l'esprit. Mais je regrette que vous aggraviez artificiellement cette condition défavorable en usant trop peu de l'invitation de correspondance que je vous fis cordialement quand vous quittâtes Paris, et qu'il me serait doux de régulariser envers
un disciple qui m'inspire autant d'intérêt que la plupart de ceux dont je reçois une lettre par mois. Je sais que la discrétion seule vous empêche d'en user ainsi, dans la crainte de me déranger pour les réponses. Mais mon temps est tellement réglé, surtout depuis que je suis délivré de toute corvée, que je puis, sans aucune perturbation, accomplir convenablement ce cordial office, qui constitue, à mes yeux, une importante portion de mon service général, du moins envers quiconque est vraiment digne d'un tel soin (et je n'ai guère d'autres correspondants habituels). Considérez que je gagne déjà deux heures par jour, au moins, en ayant renoncé depuis longtemps à toutes lectures de journaux, revues et livres éphémères, même scientifiques, pour ne lire journellement que mes grands poètes occidentaux. L'absence de visites oiseuses et de courses fi*ivo]es complète cette disponibilité, de manière à me permettre de répondre promptement aux lettres intéressantes, même pendant mes crises de travail, durant lesquelles un jour de chaque semaine reste consacré pleinement aux réceptions et aux réponses. Je vous donne, une fois pour toutes, ces renseignements précieux, afin de vous engager à consulter plus souvent votre chef spirituel, quand vous sentirez le besoin d'appui, de direction ou même de simple épanchement.
Les courtes indications de votre bonne lettre de mercredi me révèlent, à cet égard, une nécessité qui sera, j'espère, satisfaite ici, surtout d'après les réflexions que ma réponse vous suggérera. Mais je dois d'abord vous féliciter de la noble persévérance avec
laquelle, au milieu de tant de faiblesse ou de défections, vous repoussez les séductions du pouvoir actuel et même les honorables instances de vos concitoyens. Sans vous conseiller jamais une existence passive, je devais aujourd'hui vous engager à vous réserver dignement pour un prochain avenir, qui vous permettra d'utiliser pleinement votre zèle et la confiance publique. Il faut maintenant que les vrais positivistes se regardent et môme s'annoncent comme destinés à conduire les affaires humaines, les uns spirituellement, les autres temporellement. La proclamation décisive, par laquelle débute mon Catéchisme, ne laisse aucun doute à cet égard. Mais cette indispensable prépondérance, seule issue de la crise occidentale, exige toujours que notre vie, tant privée que publique, nous montre supérieurs aux autres, par nos opinions, nos sentiments et notre conduite. Alors l'ascendant devient, à tous les yeux, la suite et la récompense du mérite. Non moins saints, à notre manière, que les premiers chrétiens, nous devons concentrer notre sollicitude et notre ambition sur la vie réelle, d'abord objective puis subjective, tandis qu'ils la dédaignèrent pour une existence chimérique : ils furent essentiellement personnels, et nous serons éminemment sociaux.
D'après l'ensemble de votre lettre, je crois nécessaire de vous indiquer sommairement mon opinion spéciale sur la phase actuelle, que je regarde comme très passagère. Notre situation républicaine ne s'y trouve suspendue qu'officiellement, sans comporter aucune suspension réelle. En effet, hors du monde
légal, personne ici ne peut employer sérieusement la qualification d'empereur envers un dictateur tyrannique, que sa passion de dandy vient de transformer irrévocablement en simple mamamouchi, sauf la bonhomie de M. Jourdain. Pour mieux caractériser mon appréciation, je puis vous citer une courte phrase incidente de la grande lettre que je viens d'écrire au noble tzar Nicolas en lui envoyant les deux volumes déjà publiés de ma Politique positive et mon Catéchisme, Ce manifeste décisifenvers le véritable chef des conservateurs européens, sera joint à la préface du tome III* delà Politique positive, qui paraîtra, j'espère, en juillet prochain. Double en étendue de mon épître imprimée à M. Vieillard, il contient une indication sommaire mais complète du positivisme, philosophique, moral et politique, même quant aux applications actuelles, d'abord françaises, puis occidentales, enfin russes. En y décrivant notre passé récent et notre prochain avenir, voici la seule note que j'y consacre au régime d'aujourd'hui, par allusion à la crise qui bientôt devra concilier la dictature avec la liberté : « Le vain épice sodé qui s'accomplit en ce moment sous un rétro- « grade démagogue doit plutôt hâter que retarder « cette quatrième crise républicaine en augmentant « ses motifs et diminuant ses obstacles ». C'est, je crois, tout ce que dira la véritable histoire sur ces nouveaux cent jours, inverses des anciens. Nul vote ne saurait altérer les lois sociologiques qui déterminèrent, il y a soixante ans, l'irrévocable abolition de la royauté française, après un siècle de putréfaction croissante. En 1842, j'étais encore le seul à dire.
dans le dernier volume de mon ouvrage fondamental, que cette institution caduque n'avait jamais été rétablie, malgré les fictions officielles, où l'on prenait des mots pour des choses. Cette conviction, alors fondée par deux crises seulement, ne pouvait émaner que d'une véritable théorie historique, qui m'était entièrement due. Mais le cours naturel de la révolution ayant, quelques années après, fiit surgir un troisième cas, les lois logiques ont permis, à cet égard, une induction purement empirique, bientôt devenue pleinement universelle. Aussi, quels que soient les vce.ux des paysans français, chacun sent, quoique confusément, que la parodie actuelle est la plus vaine et la moins durable de toutes ces illusions monarchiques. Elle aurait pu persister quelques années si son auteur avait osé l'accomplir en décembre 185 i, quand sa politique était encore vierge aux yeux des citoyens impartiaux, d'après l'évidente nullité dont elle était auparavant frappée par l'anarchie parlementaire. Mais, venant, au contraire, après une année décisive de dictature républicaine, elle ne comporte aucune consistance. Dépourvue, même oflficiellement, de tous motifs sérieux d'ordre pubHc, et dès lors érigée en simple fantaisie personnelle ou collective, elle ne confère au chef aucun surcroît de puissance réelle, et l'entoure seulement d'un ridicule indélébile, en rendant d'ailleurs irrévocable la réprobation suscitée par le caractère rétrograde qu'avait déjà pris sa dictature. On peut vraiment dire qu'il ne reste là que jusqu'à ce qu'on puisse tomber assez d'accord sur un dictateur acceptable. Quand cette condition person-
nelle sera remplie, la situation républicaine reprendra officiellement la prépondérance qu'elle n'a pas cessé de conserver réellement, et qui même se développe de plus en plus, parce qu'une telle phase suspend spontanément les dissensions principales des divers républicanismes, réunis de nouveau contre un obstacle commun. Le terrible dilemme de décembre 185 1 (Bonaparte ou l'anarchie), se trouve ainsi dissipé radicalement, par la faute irréparable du fatal personnage. En abolissant le régime parlementaire, il fit faire à notre révolution un pas vraiment irrévocable, comme accompli en temps opportun, après qu'une génération entière avait épuisé cette tentative antifrançaise. Dès lors Vempire ne se présente à personne comme notre seul préservatif momentané contre l'anarchie. Car, la dictature antérieure indique d'avance le moyen d'éviter à la fois les rouges et les blancs, en choisissant un meilleur dictateur. Depuis la chute de Louis XVI, on sent ici qu'une dictature convenable peut seuleremplacer la royauté française. Vous savez que les plus purs et les plus intelligents républicains applaudirent d'abord au 18 Brumaire, comme le montrent surtout les exemples de Cabanis, de Volney, de Tracy. Le grand Carnot lui-même consentit alors à devenir le ministre du jeune dictateur, dont il avait récemment été le chef. La rétrogradation impériale put seule permettre ensuite une tentative sérieuse pour importer d'Angleterre le régime parlementaire, sans qu'il pût jamais acquérir chez nous une vraie consistance, sauf parmi les déclamateurs. Aboli de nouveau après une expérience qui
le montre aussi vicieux sous la forme républicaine que sous le mode monarchique, il n'a plus le moindre avenir ici. Les prolétaires, surtout parisiens, se rapprochent journellement de cette conviction finale, parce que la situation fait naturellement ressortir cet aphorisme décisif : « La république sociale doit être « dictatoriale et non parlementaire ».
Mais, en attendant la prochaine dictature, la phase tnamamouchiqne offre au positivisme des avantages qui dureront après elle. On lui devra surtout l'irrévocable discrédit des doctrines métaphysiques, qui seules entravent gravement l'essor du vrai républicanisme. Quel républicain sincère pourrait conserver sérieusement les dogmes de la souveraineté du peuple et de l'égalité, quand il voit leur application universelle aboutir finalement au mamamouchisme ? La présente situation ne comporte donc de véritables convictions républicaines que chez les positivistes, qui font toujours prévaloir les lois sociologiques sur toutes les volontés arbitraires, tant humaines que divines. Mais cet avantage n'appartient solidement qu'à ceux qui, comme la plupart des membres de notre Société, acceptèrent, en décembre 1851, le principe de la dictature, du moins quand j'eus dissipé leur première irritation révolutionnaire. Ceux qui, comme M. Littré surtout, se séparèrent alors de nous, sont, au contraire, profondément troublés parVempire, qui leur semble contredire toutes leurs notions politiques, au point de les disposer à croire que la présidence de la révolution occidentale se trouve ainsi transférée à l'Angleterre !!! Toutefois, ceux-là ne furent jamais de vrais positi-
LETTRES A M. A. RIBET 29s
vistes : ils restèrent, au fond, toujours révolutionnaires, quoique leur esprit, mais non leur cœur, fût temporairement soulevé par la nouvelle philosophie. Les véritables républicains sont ainsi fort peu nombreux maintenant. Néanmoins, le républicanisme compte en France, aujourd'hui, beaucoup plus d'adhérents qu'en 1793, où réellement ils n'étaient pas plus de cent mille, tandis qu'ils forment actuellement un million. Mais ce sont de simples républicains de sentiment, auxquels le positivisme peut seul procurer des convictions systématiques. Toutefois, la nouvelle crise est trop prochaine pour ne devoir pas être, comme les précédentes, essentiellement dirigée par ces républicains empiriques. Les positivistes, dont le tour n'est pas encore venu, doivent donc les laisser prévaloir une dernière fois, et resteront seulement spectateurs sympathiques de leurs efforts, sans y prétendre aucun résultat spécial, en se bornant à participer au commun bénéfice que procurera l'irrévocable retour d'une liberté d'exposition et de discussion, qui désormais ne peut profiter qu'à notre digne propagande, principalement religieuse, et accessoirement politique, suivant le type de mon Catéchisme. Quand nous aurons ainsi gagné mille adhérents complets, nous ne tarderons pas à devenir spontanément les maîtres de la France, d'après l'évidente supériorité de notre doctrine, seule capable de concilier radicalement l'ordre et le progrès. Car ce nombre nous permettra de proposer aux sympathies publiques les deux cents fonctionnaires politiques qui doivent former l'étatmajorde notre gouvernement préparatoire. Mais en
renonçant à diriger la prochaine crise, nous pouvons Taméliorer beaucoup, en persuadant aux républicains sincères, sans exiger qu'il deviennent déjà positivistes : I ° de supprimer le terme anarchique dans leur ancienne bannière, qui dès lors reparaîtrait sous la seule devise : Liberté et Fraternité, très acceptable comme provisoire, et fort rassurante pour la bourgeoisie ; 2° de consacrer le principe de la dictature et Tabolition du régime parlementaire. Ces deux pas connexes, mûrs aujourd'hui quoique exigeant de nous des efforts sérieux, se condensent dans une séparation décisive entre les républicains et les révolutionnaires, les uns constructeurs, les autres niveleurs.
Tout à vous, Auguste Comte.
(10, rue Monsieur -le-Prinu).
P. -S. — J'aurai soin, mercredi prochain, de remettre à M. Magnin, après l'avoir lue à nos confrères, votre importante note d'agriculture. La perturbation ne m'y semble pas assez définie pour que je puisse l'attribuer sûrement ou à une maladie directe du tissu végétal ou aux ravages d'êtres parasistes. En vous adressant, de ma part, à M. Fabri^io Fabiani, jeune positiviste italien, qui demeure à Gênes, 2, pia:(p^a Colombo, il pourrait, j'espère, sans être agriculteur, vous procurer des renseignements méridionaux.