UNE LETTRE A M. ARMAND MARRAST
A Monsieur ARMAND MARRAST,
Rédacteur en Chef de La Tribune.
Paris, le samedi 7 janvier 1832.
Monsieur,
La profonde et constante aversion de mon esprit pour les doctrines théologiques et métaphysiques m'a fait remarquer avec un grand intérêt, il y a trois ans, votre défense, à la fois si spirituelle et si énergique du bon sens et de la saine méthode philosophique contre les attaques, dangereuses quoique absurdes, du sophiste Cousin : c'est par là que j'ai commencé à vous apprécier. Depuis cette époque, la vive sympathie que m'a inspirée, dès l'origine, votre lutte opiniâtre contre les déceptions et les turpitudes du système actuel de gouvernement,, n'a cessé d'accroître mon estime pour votre talent et pour votre caractère. Vous jugerez aisément d'après cela,. Monsieur, combien j'ai dû être péniblement affecté en apprenant, par votre article ipséré dans La Tribune de lundi dernier 2 janvier, que vous m'aviez confondu, du moins quant au passé, avec la secte saint-simonienne, dont je n'ai jamais
fait partie. Le dégoût que j'ai toujours éprouvé à occuper le public de ma personne, a pu me faire longtemps dédaigner de pareilles imputations, que je savais pourtant avoir été à dessein très répandues ; j'ai constamment laissé mes ouvrages et mes cours répondre pour moi, par le témoignage irrécusable d'une direction philosophique invariable, absolument opposée à celle du saint-simonisme. Mais je ne puis garder le même silence en voyant cette fausse supposition accueillie et reproduite par un écrivain, dont l'opinion personnelle a pour moi une véritable importance et peut d'ailleurs exercer une si grande influence sur celle du public.
La lettre ci-jointe, que je viens d'adresser au Rédacteur du Globe^ me dispense heureusement de répéter ici les ennuyeux détails de faits et de dates, qui, si vous voulez bien en prendre connaissance, vous prouveront clairement l'entière inexactitude de votre opinion à mon égard, quant à ma prétendue coopération, à aucune époque, avec les saint-simoniens. Vous y verrez que je me suis séparé de M. de Saint-Simon après une liaison de plusieurs années, bien avant la naissance de ce qu'on a appelé le saint-simonisme ; et que cette rupture a été précisément déterminée en partie par la tendance que je commençais à voir naître en lui vers la reconstruction d'une théorie religieuse. N'ayatit jamais pu me séparer des saint-simoniens, puisque je n'avais jamais été leur associé, je n'ai pas besoin de démentir spécialement les motifs par lesquels votre erreur involontaire à mon égard vous a conduit