LETTRE A M, ARMAND MARRAST
à expliquer cette prétendue scission. Si vous remarquez. Monsieur, que, plus jeune que tous les pères suprêmes ou non suprêmes, j'étais néanmoins et de beaucoup leur devancier dans la carrière philosophique, que j'ai invariablement suivi une direction intellectuelle et politique absolument opposée à celle qu'ils ont maintenant adoptée, vous concevrez que, de ma part du moins, il n'eût jamais pu être question de rivalité, lors même que j'aurais participé à leur association. L'ambition d'être le premier dans une coterie quelconque, et particulièrement dans celle-là, ne m'a jamais beaucoup tenté; et je puis vous assurer. Monsieur, que ce n'est point du tout par excès de modestie. Exercer, par de vagues et emphatiques déclamations, une souveraine influence sur quelques dévots et dévotes qui ont fait généreusement abnégation de leur individualité inteltuelle et morale ne m'a jamais paru pouvoir inspirer d'attrait qu'à des esprits médiocres unis à de faibles caractères : si j'avais le goût de trôner, je voudrais des sujets moins dociles.
Quant à la partie de votre article relative à votre appréciation de mes travaux philosophiques, je regrette beaucoup. Monsieur, sans toutefois m'en étonner (vu leur peu de publicité eflFective jusqu'à présent), qu'un esprit aussi distingué que le vôtre n'ait point eu l'occasion d'en examiner l'ensemble. Les six articles que j'ai publiés autrefois par la voie du Producteur, les seuls de mes écrits qui me paraissent avoir fixé votre attention, sont isolément impropres à faire connaître l'ensemble de ma
doctrine philosophique et politique. Car la direction religieuse que s'avisèrent de prendre au bout de quelque temps les éditeurs de. ce recueil m'ayant obligé à y cesser brusquement toute insertion, je n'ai pu y compléter, par trois articles qui me restaient encore à publier, une exposition sommaire de ma pensée, que je n'y aurais jamais entreprise si j'avais cru d'abord ne pouvoir l'y terminer. Cette lacune a déjà été pour moi la cause de pénibles et fausses interprétations de la part d'un philosophe plein de sagacité, Benjamin Constant; je crains qu'il n'en ait été de même chez vous. Depuis .la première partie de mon Système de politique positive (écrite en 1822), et dont mes articles du Producteur ne sont qu'une explication partielle, c'est uniquement dans mon Cours de philosophie positive, professé plusieurs fois à l'Athénée et ailleurs, et dont le premier volume a seul paru en 1830, que j'ai pu réaliser une exposition vraiment complète, quoique somipaire, de l'ensemble de ma théorie envisagée sous tous ses points de vue principaux. Il me suffit de vous indiquer ici. Monsieur, que, partant du grand déblai si heureusement exécuté par les. philosophes du dix-huitième siècle, c'est-à-dire envisageant la décadence intellectuelle et sociale des conceptions religieuses quelconques, comme entière et irrévocable, il est absolument impossible, à mes yeux, d'obtenir une véritable rénovation des théories sociales, et par suite des institutions politiques,, autrement qu'en élevant ce qu'on appelle lés sciences morales et politiques à la" dignité. de sciences pbysi-
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ques, par Tapplicatiou convenable de la méthode positive fondée par Bacon, Descartes et Galilée, et qui a déjà réorganisé toutes les autres branches de nos connaissances réelles. En un mot, j'ai entrepris de traiter la science sociale comme une nouvelle et dernière section de la philosophie naturelle. Mes travaux, quoique encore peu avancés, suffisent, je crois, dans leur état actuel, pour démontrer par le fait même, la possibilité aussi bien que la nécessité d'une telle opération intellectuelle (ce qui est mon but principal), en établissant quelques-unes des lois naturelles qui s'observent dans le développement des phénomènes sociaux. Cette manière dé procéder me paraît la seule qui puisse conduire aujourd'hui dans les théories politiques et morales, à quelques principes fixes, librement débattus et volontairement consentis, susceptibles de résoudre enfin cette eflfrayante divergence des intelligences, principal symptôme caractéristique de notre situation sociale. Une telle méthode a immédiatement pour résultat nécessaire de faire envisager l'étude et la culture de ce que j'appelle la physique sociale comme devant être indispensablement précédée et appuyée de connaissances générales exactes sur les lois déjà découvertes relativement à tous les ordres de phénomènes naturels moins compliqués, ce qui présente le grand avantage politique d'exclure nettement et radicalement pour cause d'incapacité, les prêtres et les avocats.
Vous voyez. Monsieur, qu'il ne peut y avoir jamais eu rien de commun entre le saint-simonisme
et une telle direction, suite naturelle chez moi de l'éducation exclusivement positive que j'ai eu l'avantage de recevoir à l'École polytechnique et que je me suis efforcé ensuite de compléter le plus possible. Dès le premier exercice de mon intelligence, j'ai été profondément convaincu que les idées religieuses, si salutaires à des époques déjà fort éloignées, ne peuvent plus avoir, dans Tétat viril actuel de la raison humaine, qu'une influence rétrograde, qu'il faut se hâter de remplacer par celle des idées positivés. Jugez, Monsieur, si j'ai jamais pu tremper dans la fabrication d'aucune nouvelle religion, et surtout d'une misérable parodie du cathoUcisme ! Sous le rapport purement politique, si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez que, dès mon entrée à l'École polytechnique, en 1814, j'étais intimement persuadé, comme je le pense de plus en plus depuis la mémorable crise de 1830, que la suppression immédiate de la royauté en France est un préliminaire indispensable pour la terminaison de la grande révolution qui a commencé à se manifester à tous les yeux en 1789, et pour permettre la fondation d'un système de gouvernement vraiment stable. Vous concevez d'après cela. Monsieur, si j'ai jamais pu voir le beau idéal de l'organisation sociale dans la constitution du despotisme le plus complet qui, en aucun temps, ait pu être rêvé, dans un système politique où la pensée, la conscience et la propriété de tout individu (si même le mot individu peut s'adapter à une telle hypothèse) seraient entièrement remises à la discré-