‹ Correspondance inédite dʹ Auguste ComteChapitre 21 sur 25 · M. ALEXANDRE DE HUMBOLDT · texte numérisé non relu

M. ALEXANDRE DE HUMBOLDT

A Monsieur le Baron ALEXANDRE DE HUMBOLDT, à Berlin,

Paris, le jeudi 25 Bicliat 67 (27 décembre 1855).

Monsieur,

Trente ans écoulés depuis mon premier contact avec vous ne m'ont jamais fait oublier les nobles encouragements dont vous avez honoré mes débuts philosophiques, par suite des tendances synthétiques et des dispositions sympathiques qui vous ont toujours si dignement distingué des savants actuels. Une juste gratitude m'a déterminé successivement à vous faire hommage des six volumes de ma Philosophie positive, à mesure qu'ils ont paru, de 1830 à 1842. L'accueil dont votre esprit encyclopédique a gratifié ce traité fondamental me disposait à vous offrir, de la même manière, les quatre tomes de mon principal ouvrage, la Politique positive, suite nécessaire et complément indispensable du premier. Mais la nature plus homogène de cette seconde composition et la connexité plus intime de ses diverses parties m'ont fait spontanément retarder ce nouvel hommage jusqu'à l'entière terminaison d'une publication qui ne s'est achevée qu'en 1854. C'est son ensemble que je vais demain

vous adresser, par la poste, avec les deux opuscules qui s'y rattachent.

J'ai destiné le dernier, mon Appel aux Conservateurs , à diriger l'attention des hommes d'État sur la seule doctrine qui puisse radicalement concilier l'ordre et le progrès en faisant toujours coïncider la discipline et la consécration, de manière à terminer la révolution occidentale d'après l'avènement d'une synthèse universelle. Dans cette intention, j'ose espérer que vous daignerez offrir, et peut-être recommander, à votre roi l'exemplaire que je lui soumets d'un écrit qui caractérise la politique capable de surmonter à la fois l'anarchie et la rétrogradation, entre lesquelles le dixneuvième siècle a si déplorablement oscillé jusqu'ici.

Respect et sympathie.

Auguste Comte.

(lo, rue Mousieur-îe-P rincé).

A Monsieur ALFRED SABATIER, à Albano (Rome),

Paris {lo, rue Monsieur-le-Prince)^ le mardi 6 Charlemagne 60,

Mon cher disciple.

Votre lettre du 17 Saint-Paul m'est seulement arrivée neuf jours après, et huit jours séparent, contre ma coutume, ma réponse de sa réception. Cette dernière anomalie résulte d'une perturbation physique, essentiellement due à de récentes secousses morales. Depuis la crise déterminée par la mort imprévue de mon plus ancien adhérent (le sénateur Vieillard) qui seul avait dignement suivi l'ensemble de ma carrière depuis mon opuscule fondamental de 1822, je suis resté spécialement accessible aux impressions que dans toute autre situation j'eusse facilement surmontées. Voilà pourquoi je me suis récemment trouvé péniblement affecté par l'indigne conduite d'un faux disciple, votre ancien camarade polytechnique, le capitaine d'artillerie B , à l'occasion d'une mauvaise publication qu'il vient de faire pour une prétendue exposition du positivisme, que son titre qualifie à! abrégée, quoiqu'elle ait 600 pages, et populaire, malgré sa lourdeur prétentieuse. La médiocrité mentale et l'indisciplinable personnalité de ce jeune homme doivent vous être mieux connues qu'à moi, qui, d'après ma

4îsposition générale à Tindulgence préalable, l'avait d'abord jugé trop favorablement, surtout de cœur, quoique je l'eusse immédiatement détourné de la carrière théorique à laquelle il a vicieusement aspiré. Mais le dégoût et finalement le mépris ont aujourd'hui remplacé l'irritation suscitée par ses ignobles procédés ; et la naissante inflammation du bas-ventre que j'avais subie commence à se dissiper irrévocablement sans que la flétrissure justement réservée à ce personnage dans ma prochaine circulaire puisse désormais m'émouvoir, malgré l'appui croissant qu'il va certainement recevoir dans la coterie Littré, confuse agrégation naturelle de tous les faux positivistes.

Je dois d'abord féliciter votre zèle, sans le remercier, de la noble suscription extérieure de votre dernière lettre, où vous avez ainsi constitué le cinquième exemple d'une manifestation périodiquement propre à constater et seconder l'installation sociale de la religion universelle. Un Espagnol influent, dont je reçus la visite quelques heures après cette lettre, fut extrêmement frappé d'une telle enveloppe, où la digne reconnaissance publique du nouveau pontificat circule sous les armoiries officielles de l'ancien, comme dans mes circulaires annuelles, la République occidentale, avec le timbre impérial. Mais, en regrettant que ces correspondants soient seulement au nombre de cinq, je suis loin de pousser les autres à suivre leur exemple, afin de ne jamais transformer en formalités des manifestations dont la vraie valeur résulte d'une pleine spontanéité, que je dois scrupuleusement respecter.

Depuis ma dernière lettre, j'ai spécialement formé, pour l'ensemble de mes volumes ultérieurs, un recueil général d'acrostiches dans mes cinq langues. Cette petite occupation incidente ayant naturellement reporté mon attention sur votre heureux amendement relatif à la coordination des sections d'après l'acrostiche propre à la partie correspondante, je n'ai plus besoin d'attendre l'usage habituel que j'en ferai dès l'an prochain pour vous l'annoncer déjà comme définitivement adopté. Ma prochaine préface fera directement apprécier le mérite d'un tel compliment et l'éminent disciple à qui je le dois.

Quant à la principale question de votre dernière lettre, je dois d'abord rappeler que la tendance au vague constitue, surtout au début, l'écueil ordinaire des dispositions vraiment synthétiques, qui souvent poussent à de vicieux rapprochements faute d'une discipline convenable, dont vous n'avez pu encore contracter assez l'habitude, quoique vous ayez pleinement adopté son principe. En précisant ce danger, il consiste surtout dans la tendance, autant inaperçue qu'involontaire, à prendre le subjectif pour l'objectif, en regardant comme des lois naturelles, c'est-àdire extérieures, les institutions purement artificielles, mais aucunement arbitraires de l'Humanité. L'Espace constitue la plus subjective de ces constructions, au delà de ce que furent jadis les Dieux et, plus tard, leur unique condensateur, auxquels on attribuait une existence pleinement objective, quoiqu'elle fût entièrement chimérique. Au contraire, le Grand- Milieu sera toujours conçu, soit philosophiquement,

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soit poétiquement, comme une institution totaien»ent anificielle. J'ai déjà marqué ce caractère dès ma première ébauche de cette conception, quand je disais, avant la fin de ma vingtième année, relativement à la consistance du fluide universel, que si nous étions des animaux aquatiques, nous l'imaginerions liquide afin de le mieux saisir, tandis que, habitant l'atmos* phère, nous le supposons ^/ï;(^w;c, pour que sa densité puisse toujours rester notablement inférieure à celle de l'enveloppe terrestre. Ce contraste, directement rappelé dans mon récent volume, devait vous indiquer la nature profondément relative et purement subjective d'une telle institution. Elle est théoriquement destinée à fournir le siège de tous les phénomènes qui peuvent être habituellement conçus indépendamment des êtres correspondants ; ce que j'ai surtout réduit aux divers modes de l'existence inorganique, sauf l'appendice propre aux aspects purement statiques des corps organisés, sans que leur état dynamique puisse jamais comporter une telle abstraction. Religieusement, l'Espace est directement adoré comme offrant, en vertu de son universalité nécessaire, l'unique siège auquel nous puissions familièrement rapporter la fatalité suprême, celle qui résulte des lois de la philosophie première, essentiellement commune à tous les phénomènes, et dès lors incapable de résider en aucun corps spécial.

Mais, dans l'un et dans l'autre oflSce, l'Espace reste uniquement fictif ; notre tendance à le réaliser n'est que l'hommage involontaire à la puissance irtésistible de l'Humanité sur ses enfants, au^uels ses

conceptions semblent des faits. Une telle méprise doit surtout provenir aujourd'hui du régime profondément illusoire dont nous sommes à peine sortis. Dans l'état normal, on honorera mieux le Grand- Être en lui rapportant la construction de l'Espace qu'en attribuant une existence réelle au fluide fictif.

Outre ce vice général, vos récentes questions indiquent une confusion spéciale, où des influences extérieures essentiellement chimériques deviennent la source de phénomènes incontestables, quoique souvent exagérés et mal appréciés, due à la réaction continue du cerveau sur le corps. Je suis, par exemple, aussi disposé que les Italiens à croire aux stigmates exceptionnels qui précédèrent la mort de l'incomparable réformateur du xiii* siècle, mais en y voyant un simple résultat de cette réaction chez un organisme éminemment impressionnable, sans aucune mystérieuse impulsion du dehors. Sous ces aspects, comme sous les précédents, je vous conseille d'attendre les éclaircissements et développements naturellement propres au second volume de la Synthèse subjective, qui sera construit l'an prochain pour paraître en octobre 1858.

Sans m'étonner de votre proposition sur le légendaire positiviste, je dois sommairement reproduire l'explication que j'ai toujours opposée aux nombreuses demandes analogues qui me furent spontament faites depuis sept ans. Quoique je n'aime pas les comités d'auteurs plus que ceux de dictateurs, je conviens qu'un tel ouvrage pourrait exceptionnellenïent comporter une exécution collective toutefois

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bornée à sept coopérateurs choisis, entre lesquels se trouveraient convenablement réparties les biographies respectives propres à la religion, la poésie, la philosophie, la science, la politique, la médecine et rindustrie. Avec le mode typographique de ma Politique positive, une page et demie devrait, moyennement, suffire à chacun des 500 noms du calendrier occidental. Mais, quoique ce travail doive certainement s'accomplir dans ce siècle, il faut maintenant l'ajourner plus que vous ne croyez, sous peine d'une exécution vicieuse et regrettable. Il ne deviendra vraiment possible que quand j'aurai suffisamment réalisé le cours esthétique de philosophie de l'histoire, que j'ai spécialement annoncé depuis sept ans, et que je ne puis plus faire que sous forme religieuse, quand nous serons convenablement entrés en possession du Panthéon. Là, je ferai tous les dimanches et le premier lundi de chaque mois positiviste, les soixante-cinq apothéoses qui doivent, chaque année, glorifier les chefs hebdomadaires et mensuels de notre culte historique. Aucun des sept collaborateurs auxquels je confierais le légendaire occidental ne pourrait utilement coopérer à ce volume sacré sans avoir préalablement suivi deux fois ce cours religieux, que je ferai trois années de suite.

Relativement au digne vœu final de votre lettre, je suis profondément touché de vos nobles dispositions, qui font mieux ressortir la triste insuffisance morale de la plupart des disciples dont je suis habituellement entouré, sauf de très rares exce^ptions. Croiriez-vous que la mémoire de mon Angélique

collègue subjective est plus honorée à New-York qu'à Paris, où la sainte tombe n*a jamais été, depuis onze ans, l'objet d'aucun hommage positiviste ? Mais cette sécheresse trop explicable chez des âmes élevées dans le scepticisme et plus poussées au positivisme par Tesprit que par le cœur, doit être toujours traitée avec la même réserve que les manifestations publiques dont je vous parle au début de cette lettre, afin de ne pas susciter une hypocrisie qui paralyserait tout élan ultérieur.

Tout à vous, Auguste Comte,

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