UNE LETTRE A M. DE
(Sur l'enveloppe : Jugement B...)
Paris (lo, rue Monsieur-îe-Princé), le samedi lo Charlemagne 69.
(27 juin 1857).
D'après la corvée exceptionnelle que j'ai scrupuleusement accomplie, je regrette de vous avoir d'abord qualifié d'avorié : l'expression était trop indulgente ; car l'avortement suppose la fécondation, tandis qu'ici le mot vraiment convenable est finalement stérilité. Si, de votre lourde et prétentieuse publication, on écarte les nombreux passages que vous m'avez impudemment volés, il ne reste que de vulgaires tartines, où ne perce aucun aperçu secondaire qui puisse vous appartenir ; au lieu que les moindres écrits publiés sur le positivisme, depuis qu'il est complet, contiennent quelques vues accessoires efiectivement propres aux auteurs correspondants. Vous n'avez exceptionnellement trouvé de la verve que pour exhaler de mauvais sentiments, lorsque, en délayant, hors de toute mesure, une demi-page du Catéchisme positiviste, vous avez publiquement épanché votre animosité,bien ou mal fondée, contre votre mère et votre père ; cette diatribe déplacée prend plus d'extension que vos froides et mesquines indications sur le culte positif.
Ceux qui vous connaissent de plus près et depuis plus longtemps que moi ne seront nullement surpris d'un' tel résultat : vos divers camarades d'études et
d'office vous ont toujours regardé comme ayant une intelligence extrêmement médiocre, et n'offrant de vraiment saillant qu'une monstrueuse personnalité. Mais, pour moi, tardivement informé de cette opinion collective, vous êtes malheureusement resté, pendant plusieurs années, sous l'illusion favorable, qui, d'après ma constante prédisposition à l'indulgence, résulta des circonstances propres à nos premiers contacts. Alors votre chétif altruisme se trouvait exceptionnellement soulevé par un milieu passagèrement animé de sentiments vraiment généreux, quoique profondément déréglés. Quand le public, faute de principes et de chefs, retomba dans sa torpeur apparente, vos aspirations sociales, réduites à leurs faibles sources antérieures, ne tardèrent pas à s'engourdir ; et vos demi-convictions positivistes n'aboutirent qu'à susciter une indisciplinable vanité théorique. La chute, commencée à Rennes, et développée à Douai dès 1852, ne me devint nettement appréciable qu'à partir de 1854, d'après l'irrévérence et l'hostilité toujours croissantes de votre nouvelle attitude envers moi, sans aucun autre motif réel que votre propre dégradation. Néanmoins, au milieu de mes illusions, surtout relatives à votre cœur, j'avais constamment senti la faiblesse et la superficialité de votre esprit ; comme l'indique l'utile conseil que je vous donnai, dès notre première entrevue, dépasser, avec votre grade, de l'artillerie dans la gendarmerie,, afin de suivre une carrière franchement pratique, à laquelle, vous croyant pur, j'ai vainement espéré que; vous reviendriez quand l'expérience vous aurait as^^
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dévoilé votre impuissance théorique. Sans vous avoir jamais examiné, soit avant, soit pendant, soit après vos études polytechniques, je vous avais, sur parole^ supposé capable d'apprécier les principales conceptions mathématiques ; tandis que, aujourd'hui, vous sachant trop dépourvu de force et de profondeur, je doute que vous les ayez suffisamment comprises, et je vous crois radicalement incapable de lire avec fruit mon traité définitif de philosophie mathématique, publié, dès novembre 1856, comme tome i*"" de ma Synthèse subjective. Essentiellement morales, mes illusions sur vous m'ont finalement produit un profond et douloureux désappointement : si vous tenez au pouvoir de faire du mal, qui vous est commun avec des êtres les plus vils, vous devez eflfectivement jouir de m'en avoir fait, même physiquement, d'après les pénibles émotions suscitées, depuis trois semaines, par votre déplorable compilation. Mais l'indignation, mêlée de regret et de pitié, que j'avais d'abord éprouvée, se trouve définitivement transformée en un irrévocable mépris, vu la honteuse conduite que caractérisent vos trois récentes lettres, où se manifestent les monstrueux sentiments sous lesquels vous avez entièrement exécuté votre funeste travail, surtout dans les outrages inouïs que contient votre ignoble lettre de mardi dernier. Les imputations les plus contraires à ma nature et les mieux démenties par tous mes actes, font seulement ressortir votre aveuglement, en même temps que votre insolence et votre ingratitude. J'y suis tellement supérieur que je leur procurerai, dans ma prochaine
circulaire annuelle, la publicité que vous n'avez point osé leur donner; c'est ainsi que, malgré votre extrême médiocrité, vous arriverez jusqu'à la Postérité, comme Flourens sous le fouet de Gall. Ceux même qui ne connaissent pas votre conduite envers moi ne tarderont point à connaître votre déloyauté, d'après le soin de votre Préface pour cacher à vos lecteurs que le fondateur du positivisme a, depuis longtemps, publié deux opuscules spécialement didactiques, dont votre écrit ne pouvait eflfrontément nier, comme vos lettres, l'efficacité constatée. Une gloire entièrement indépendante de ces épisodes m'autorise à les juger comme s'ils émanaient d'ailleurs; en rappelant que trente-cinq ans d'exercice continu de l'enseignement scientifique et philosophique, tant public que privé, m'acquirent en ce genre une réputation incontestée, il serait vraiment étrange que ce talent d'exposition m'eût essentiellement manqué pour propager ma propre doctrine. Vous même l'avez involontairement reconnu, quand, après avoir cru mes phrases difficilement intelligibles dans mes livres, elles vous ont semblé suffisamment claires aussitôt que vous les avez textuellement pillées en supprimant les intermédiaires qui les lient et les expliquent. Quoique votre rhétorique reproduise les formules du positivisme sur la subordination de l'esprit au cœur, vous êtes certainement incapable de les sentir assez pour les utiliser : ce verbiage résulte de la déplorable faculté que développent les habitudes polytechniques, non moins que les études littéraires, d'exposer ce qu'on ne comprend point, comme je l'ai trop cons-
taté pendant dix-neuf ans d'observation journalière. Insensible aux moindres convenances usuelles, et nullement susceptible de vénération, vous ne pourrez jamais reconnaître la nécessité d'aimer pour croire, ni la vraie distinction entre la foi démontrée et la foi démontrable, ni surtout la condensation finale du positivisme dans cette sentence universelle : La soU'mission est la base du perfectionnement. Votre puérile imitation du début et de la terminaison propres à mon principal ouvrage ne saurait me dissimuler votre sécheresse radicale envers cette sœur dont je ne pus jadis vous faire aucunement instituer l'adoration intime comme premier fondement nécessaire du vrai culte positif. Au fond, vous êtes entièrement incapable d'aimer et d'admirer aucune autre personne que vous-même, malgré votre tendance apparente vers ceux que leur insuffisante énergie vous semble spécialement adapter à vos besoins de domination ; tel fut mon noble et malheureux disciple Jundzill. Pourtant, on ne peut convenablement écrire ou parler sur l'ensemble du positivisme, sans avoir sufiisamment subi l'influence féminine à laquelle vous resterez toujours étranger. Faute d'une telle préparation continue, vous ne serez jamais pourvu de véritables convictions quelconques ; et malgré votre langage public, votre secrète appréciation qualifiera de chimère sentimentale le principe fondamental où le positivisme érige la sympathie en unique source de la vraie synthèse. Une insurmontable infirmité cérébrale vous a fatalement relégué parmi ces prétendus positivistes, qui, se qualifiant à' intellectuels,
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sont les moins intelligents de t«His, d'après l'insuffisant essor des seuls sentiments propres à susciter, féconder et soutenir les vastes méditations quelconques.
Vous m'avez spontanément fourni votre mesure mentale et morale en préférant la lecture habituelle de M"** de Lambert à celle de l'incomparable Imita-^ tion ; puis en exagérant un théorème secondaire de ma doctrine cérébrale pour ériger les instincts égoïstes en principaux mobiles continus des grands efforts humains, où jamais ils ne fournissent qu'une impulsion purement initiale, dont la persistance fait tout avorter. Si votre cœur pouvait assez illuminer ou rectifier votre esprit, vous verriez que l'orgueil et la vanité purent seulement inspirer des hommes et des résultats médiocres ; tous les grands types historiques, mêmes praticiens, fiirent essentiellement poussés par la sociabilité. Mais quoique vous n'ayez réellement pensé qu'aux conditions purement intellectuelles, votre insuffisante moralité vous a finalement empêché de remplir celles qu'exigeait votre travail, où prévaut mon ouvrage préparatoire, tandis que mon principal traité ne s'y trouve effectivement utilisé qu'en y pillant ma philosophie de l'histoire, ce qui ne prouve pas que vous l'ayez vraiment comprise. Quant à mon nouveau volume, il vous reste encore inconnu, bien que vous dussiez spécialement l'étudier, afin que la partie mathématique ne fût pas la plus faible et la plus arriérée, jusque dans le langage, de toute votre déplorable exposition scientifique. Le tome final de ma Politique positive, plus décisif qu'aucun autre, et dont
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l'assimilation préalable vous était la plus indispensable, n'a réellement été lu par vous -qu'après Taché* vement de votre première partie : aussi vos indications sur le régime, le culte et même le dogme de l'Humanité sont-elles scandaleusement insuffisantes. Dans le tome I", vous n'avez aucunement saisi le grand perfectionnement encyclopédique qui ramène ma distinction primitive entre la science abstraite et la science concrète à la division définitive entre la théorie et la pratique : vous exposer; cela comme si je n'avais nullement avancé, depuis 1830, vers La constitution finale de l'entendement humain. Tout ceci prouve aussi peu de valeur mentale que de mérite moral ; un ouvrage ainsi composé ne saurait longtemps obtenir une attention sérieuse, dès qu'on verra que la pure compilation en forme plus des deux tiers ; l'autre tiers ne contient, dans sa moins mauvaise partie, qu'une insuffisante tartine sur la séparation des deux puissances, moins incomplète, mais aussi vulgaire que vos premières lettres manuscrites, et très inférieure à quelques articles suscités, dès 1 826, par mon opuscule initial sur le pouvoir spirituel.
Sous ces divers aspects essentiels, j'étais assez renseigné pour juger la nullité de votre ^t^r^tg^^ avant de l'avoir lu, sans que mon régime cérébral subît une exception que n'aurait point obtenue un écrivain plus estimable ; la leaure n'a fait que confirmer et développer cette appréciation en l'abritant contre toute imputation de partialité- Mais j'ai surtout accompli cette corvée inouïe parce que je regarde votre livre comme devant bientôt devenir, s'il ne l'est
déjà, celui de Tincohérente coterie graduellement formée du concours spontané de tous les faux positivistes, nominalement groupés autour du rhéteur usé que le positivisme a passagèrement décoré d'une auréole de penseur. Elle a pour programme secret, étourdiment divulgué, dès 1854, par un complice bavard : // faut désormais développer (c'est-à-dire exploiter) le positivisme en dehors de (c'est-à-dire contré) son fondateur. Votre prétendue théorie du pouvoir spirituel lui convient parfaitement, en cachant au public que ce pouvoir existe depuis la terminaison de ma construction religieuse ; vous le représentez comme étant encore à fonder, et vous osez même insinuer qu'il doit finalement résider dans un comité, sans se condenser chez un pontife. On vous y réserve de soutenir, sous forme scientifique, la thèse métaphysique où l'on proclamera tyrannique la possession de la papauté positive par le fondateur de la religion universelle : subtilité naturellement précieuse à tous les roués qui veulent aujourd'hui prolonger, sous un nouveau mode, l'interrègne spirituel, mal étayé d'une ontologie irrévocablement épuisée. Tout cela vient trop tard : j'ai publiquement saisi le pontificat qui m'était normalement échu ; loin d'exciter la moindre réclamation, cet avènement fit bientôt surgir, chez plusieurs de mes correspondants occidentaux, la suscription extérieure : Au vénéré Grand* Prêtre de l'Humanité ; manifestation surtout décisive sous les armoiries papales, dans les lettres mensuelles que m'adresse, de Rome, votre ancien camarade polytechnique Alfred Sabatier, que vous n'oseriez aucu-
nement taxer de servilité, quoique vous ne puissiez jamais sentir combien il vous surpasse de cœur, d'esprit, et même de caractère. Dans une telle situation, je laisserai librement développer les intrigues et les déclamations des roués qui n'annoncent une nouvelle autorité spirituelle qu'afin de pouvoir impunément adresser au fondateur de la religion qu'ils feignent d'adopter des outrages analogues à ceux de vos ignobles lettres finales.
Auguste Comte.
P. -S. — Vous êtes irrévocablement exclu de la Société positiviste, depuis sa séance de mercredi dernier 24 juin 1857, d'après l'ensemble de votre indigne conduite envers moi, surtout récemment.
Cette lettre doit irrévocablement terminer nos relations quelconques. Si jamais vous tentiez d'en rouvrir, ma porte vous serait toujours fermée, et je vous renverrais vos lettres entièrement intactes.