UNE LETTRE A M. J. WINSTANLEY
D'après Toriginal.
A Monsieur J. IVINSTANLEY, à Brauston-House (near Leicester).
Paris (to, rue Monsieur-le-'Prineé)^ le jeudi i" Dante 69.
Mon cher fils spirituel.
Votre excellente lettre initiale de dimanche, reçue hier, était depuis longtemps attendue, sans que le retard d'un tel début m'ait jamais paru devoir s'attribuer à la moindre indifférence ou négligence. Je suis très touché du noble choix que vous avez récemment fait de mon angélique collègue subjective pour votre propre patronne personnelle. Mais, puisque vous possédez une digne mère, c'est surtout de celleci que doit normalement dépendre l'essor de votre culte intime, en réservant l'adoration de la Vierge positiviste à votre ébauche spontanée du culte public, où je crois, en effet, qu'elle doit universellement représenter l'Humanité.
Je vous remercie de m'avoir cordialement offert l'essai poétique que vous a récemment inspiré cette sainte* mémoire. Malgré l'imperfection de la forme, et même du fond, ces huit octaves expriment, d'une manière souvent touchante, des sentiments dont la sincérité m'est pleinement connue. Le principal vice de cette petite composition résulte d'une insuflSsante connaissance du positivisme, qui vous reste trop peu familier jusqu'à présent. Quant vous aurez convenablement étudié les quatre tomes de la Politique positive,
leur influence générale vous aura tellement pénétré de la Religion de l'Humanité que ses propres ressources poétiques vous seront directement appréciables, de manière à vous dispenser de tout recours fondamental aux formules hétérogènes de l'ancienne synthèse, autrement que comme préambule spontané de la nouvelle. Il est même nécessaire, pour l'appréciation poétique du positivisme, de connaître le grand ouvrage complémentaire dont je suis maintenant occupé; son volume initial, seul publié jusqu'ici, contient une Introduction qui peut déjà fournir, à cet égard, de précieuses indications générales, en instituant la conception religieuse spécialement destinée à combiner le fétichisme avec le positivisme.
Quoique l'hydrothérapie me paraisse une illusion ou jonglerie germanique, le régime que ses docteurs vous prescrivent me semble parfaitement convenable à votre situation physique : cet accessoire a seul accrédité le principal, dont il est d'ailleurs indépendant. Mais les règles de sobriété que vous me décrivez ne doivent pas cesser avec votre traitement actuel, même quand votre santé corporelle sera pleinement affermie. Il faut vous habituer à ce régime comme devant toujours durer, en tant que seul conforme à l'existence normale, où les sources d'excitations continues sont tellement intenses et multipliées que les hommes n'auront jamais besoin des excitants artificiels dont l'usage doit entièrement cesser avec l'état préparatoire de l'Humanité.
Le noble projet que vous me soumettez envers vos habitations rurales mérite mon entière approbation
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générale, comme pouvant déjà signakr la paternelle sollicitude d'un digne chef futur d'industrie agricole. Je crois que l'isolement total de chaque cottage tend à développer l'individualisme : les constructions urbaines me semblent conçues suivant un mode plus social; pourvu que tous les cottages soient respectivement pourvus de leurs jardins postérieurs, leur *idhérence antérieure me paraît convenable, suivant le type des villages français, italiens, et même espagnols. Quant aux presbytères et temples ruraux, vous oubliez qu'ils sont directement incompatibles avec l'organisation générale du culte de l'Humanité, qui concentre le sacerdoce dans les villes d'où procèdent de fréquentes tournées diocésaines. Au taux normal d'un temple pour dix mille familles, Leicester n'aura qu'un seul temple et presbytère, régulièrement composé de sept prêtres et trois vicaires, mais vous ne devez jamais oublier que chaque ménage doit toujours avoir un oratoire, que vos constructions projetées appliqueraient aux cultes actuels, jusqu'à ce que les habitants adoptent la religion positive. Dès lors, l'oratoire propre au principal habitant du village fournirait un lieu naturel de réunion religieuse pour l'ensemble des villageois, comme les chapelles catholiques des anciens seigneurs féodaux; outre que ce lieu servirait au prêtre ou vicaire en tournée, il pourrait habituellement faciliter les instructions et les cérémonies secondaires spontanément émanées des meilleurs vieillards, auxiliaires naturels du sacerdoce positif. Un mémorable exemple en sera bientôt fourni par l'émincnt fondateur (M. Henry Edger) de notre
naissante église américaine : dans l'oratoire dont il a dignement pourvu sa modeste habitation rurale à Long Island, il va, d'après les délégations spéciales que j'ai récemment envoyées, prochainement conférer le sacrement de la présentation à deux nouvelles filles positivistes.
D'après la visite que me fit M. Holyoake en 1855, je ne pourrai jamais voir en lui qu'un pur agitateur, dévoré d'une vaine ambition politique, et dont les seules convictions réelles sont uniquement négatives, si toutefois il n'est point un complet sceptique, comme les principaux sécularistes : j'espère que le prolétariat britannique ne leur accordera point sa confiance. Malgré leur torpeur apparente, vos prolétaires me semblent maintenant avoir une meilleure attitude que les nôtres; ils dédaignent toutes les doctrines en circulation, et se méfient des écrivains quelconques en tant que liés aux classes qui les oppriment : mais ils attendent la solution finale de la grande question régénératrice provisoirement posée par Cromwell; quand le positivisme leur sera suffisamment connu, l'ardeur que leur inspira le début de la crise française annonce l'accueil qu'ils feront à la doctrine décisive. La déplorable activité politique de nos prolétaires, relevant, après neuf ans d'expérience et de réflexion, des incapacités et des indignités pleinement constatées, indique combien une sage indifférence serait habituellement préférable, jusqu'à ce qu'ils remplacent leur métaphysique épuisée par la foi du dix-neuvième siècle, dont ils sont déjà coupables de ne point assez s'enquérir, depuis qu'elle est pleinement instituée.