UNE LETTRE A M. LEFÈVRE
A Monsieur LEFÈFRE, Répétiteur de la Marine,
II y rue Gouéno, à Saint- Brieuc
(CôteS'du'Nord).
Paris, le dimanche 7 mai 1843.
Monsieur,
Je suis très sensible à Thonorable regret que vous voulez bien me témoigner avec tant de franchise sur l'impossibilité où je me trouverai longtemps encore, et peut-être toujours, d'écrire un traité d'algèbre supérieure conforme à mon enseignement annuel, tel que l'a caractérisé le programme raisonné que j'ai cru devoir annexer à mon récent ouvrage élémentaire sur la géométrie analytique. Mais je crains bien que des travaux plus importants ne me laissent jamais le loisir d'entreprendre cette rédaction, quelque rapide qu'elle pût être : tout au plus, y a-t-il maintenant quelque lieu d'espérer que je puisse ultérieurement consacrer une nouvelle intermittence philosophique à la publication de mon système d'enseignement du calcul différentiel, qui, dans l'ensemble total de l'éducation mathématique, me paraît aujourd'hui constituer une opération plus décisive et plus salutaire. Dans cette situation inévi-
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table, je regrette. Monsieur, de ne pouvoir vous indiquer provisoirement aucun ouvrage didactique propre à remplir la lacune dont vous vous plaignez, car je n'en connais pas (il est vrai que je lis fort peu) qui soit suffisamment en harmonie avec mes vues, du moins en France ; l'ancien traité d'algèbre de Clairaut, quoique maintenant presque oublié, est peut-être celui qui s'écarte le moins d'un tel esprit didactique, sauf d'ailleurs les acquisitions ultérieures, à beaucoup d'égards plus apparentes que réelles, que la science a pu faire ensuite : mais même cet estimable ouvrage d'un géomètre plus philosophe que la plupart de ses successeurs est encore fort éloigné de la direction que j'ai cru devoir suivre, et où l'influence générale des lumineuses conceptions de Lagrange a beaucoup concouru jadis à me placer.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec une parfaite considération.
Votre dévoué serviteur, A" Comte.
Quoique datée du 24 avril, votre lettre ne m'est parvenue qu'avant-hier 5 mai : je me suis empressé de saisir un instant de loisir inopiné pour répondre autant que possible à la touchante confiance scientifique dont vous m'y avez honoré.