UNE LETTRE A M. EUSICE JACQUIER
A Monsieur. JACQUIER EUSICE, élève en médecine 14, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Monsieur,
Je trouve très rationnel le vœu que vous m'exprimez sur le prolongement systématique du plan d'initiation positive commencé par mon cours d'astronomie populaire, sauf l'opportunité d'une exécution sagement graduelle. En poursuivant avec ténacité cette opération annuelle, comme je le fais depuis quinze ans, j'espère qu'un tel exemple, de plus en plus senti, finira par surmonter suffisamment, chez quelques-uns des savants propres à participer à cette grande tentative, la honteuse indiflférence qui résulte aujourd'hui de leur double défaut caractéristique de vues générales et de sentiments généreux. Si cette réaction naturelle se faisait trop attendre, je me disposerais à entreprendre moi-même cette nouvelle tâche, malgré son immensité, comme je l'ai déjà projeté depuis longtemps, en convertissant peu à peu mon simple cours annuel d'astronomie en un véritable cours populaire, de trois ou quatre années, sur l'ensemble méthodique de la philosophie positive, suivant le désir très honorable que vous me témoignez. J'espère que cette extension, convenablement accomplie, trouverait alors chez l'autorité, soit locale, soit centrale, autant d'appui qu'en a
toujours obtenu le degré initial auquel je me borne encore.
Recevez aussi. Monsieur, mes sincères félicitations sur les nobles sentiments manifestés dans votre lettre, et" que partagent, sans doute, la plupart de vos camarades. Par de saines études persévérantes, continuez tous à rendre vos convictions de plus en plus complètes et inébranlables ; que le développement d'un actif sentiment du devoir marche toujours de front avec celui du véritable esprit d'ensemble, conformément à leur solidarité naturelle. Maîtres et élèves, prouvons tous aux diverses écoles rétrogrades, par toute notre conduite journalière, personnelle, domestique et sociale, que le plein essor de la moralité humaine est désormais entièrement indépendant des doctrines chimériques qui lui furent provisoirement indispensables pendant la longue enfance de notre espèce. Cest ainsi que la génération actuelle se rendra de plus en plus digne de Téminente mission que lui réserve l'ensemble dé^ antécédents, pour terminer directement la révolution fondamentale, en faisant dériver, de la philosophie définitive, une vraie régénération sociale, d'abord morale, puis politique.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur, avec une affectueuse considération. V
Votre dévoué serviteur^ : . ;. . l . ;. A'^ Comte.. . , :-^ -
'Mercredi' 5 fnârs 1845.