‹ Correspondance inédite dʹ Auguste ComteChapitre 8 sur 25 · SEIZE LETTRES A M. DE THOLOUZE · texte numérisé non relu

SEIZE LETTRES A M. DE THOLOUZE

D'après les originaux donnés par le destinataire.

Paris, le samedi 28 novembre 1846.

Monsieur,

Je suis très touché de votre intéressant envoi et de votre honorable lettre ; de telles manifestations constituent, comme vous l'avez justement pensé, la plus digne récompense et le plus efficace encouragement de la grande élaboration à laquelle j'ai voué ma vie. Veuillez, à votre tour, agréer, avec tous mes intimes remercîments, l'opuscule ci-joint, composé environ un an avant l'éminent travail de M. Littré, pour donner sommairement une première idée de la nouvelle philosophie.

La lecture de votre discours m'a beaucoup intéressé à plusieurs égards. Je n'ai point trouvé trop longue la précieuse citation de d'Aguesseau, où l'on peut apprécier si bien la tendance de la vie pratique à rectifier spontanément les vices de la méthode métaphysico-théologique, seule accessible à ce grand juriste. Bien loin d'affecter orgueilleusement aucune rénovation sans précédents quelconques, la philosophie positive s'honorera toujours de trouver, dans les inspirations naturelles de tous nos éminents pré^ décesseurs, d'heureux pressentiments de ses principales conceptions.

Parmi les divers sujets de satisfaction que m'a

oflFert votre discours, je dois surtout vous féliciter, Monsieur, et même vous remercier, du noble langage de vos dernières pages, si dignement consacrées, sous l'évidente impulsion du cœur, à proclamer la subordination fondamentale du talent au devoir, et de la science à la morale. Je suis heureux, et j'ose dire fier, que vous ayez aussi profondément saisi ce suprême caractère du positivisme, osant proposer à nos superbes intelligences le joug continu de la moralité. Cette tendance systématique distinguera surtout le grand traité dont je suis maintenant occupé sur la philosophie politique. J'y représenterai directement le règne du cœur comme constituant seul l'état normal de la nature humaine, individuelle ou collective, pour laquelle le prétendu règne de l'esprit, tant poursuivi depuis la fin du moyen âge, ne peut former qu'une transition révolutionnaire, aujourd'hui prête à finir. La plus noble destination de l'intelligence consiste à mieux développer la sociabilité, par de lumineux conseils et une sage systématisation. La saine philosophie ne pourra complètement remplacer la théologie qu'en se montrant encore plus propre qu'elle à organiser cette indispensable subordination, que la métaphysique a seule fait perdre de vue. Outre l'impérieuse nécessité sociale qu'importe cette évidente prescription, vous avez convenablement signalé son extrême importance pour le bonheur privé, qui dépend bien plus du cœur que de l'esprit. Après avoir, pendant trente ans de profondes méditations, goûté, j'ose le dire, les plus sublimes satisfactions personnelles que

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puisse procurer la découverte des grandes vérités, je ne crains pas d'avouer que rien de tout cela n'est comparable, soit pour la pureté, soit pour l'énergie, aux intimes jouissances inhérentes aux émotions tendres et aux vertueuses actions accessibles à toute âme bien née. Je ne. m'excuse point auprès de vous de m'étendre sur ce grand sujet, si mal apprécié dans nos temps d'anarchie morale et mentale ; car votre lettre et votre discours m'indiquent avec quelle profonde sincérité vous adoptez une telle manière de concevoir la vie humaine. Votre énergique réprobation de l'irrationnel blasphème de Mirabeau suffirait pour montrer combien vous sentez dignement que la moralité privée peut seule garantir la moralité publique. Par votre noble profession, vous êtes heureusement placé à un point de vue propre à familiariser avec une telle connexité : mais cette avantageuse situation ne produit, surtout aujourd'hui, de semblables convictions que chez les âmes d'élite.

Avec les sincères remercîments que je vous dois à plus d'un titre, veuillez. Monsieur, agréer l'assurance de l'affectueuse estime de

Votre dévoué serviteur, Auguste Comte.

(/o, rue Momieur-le-Prince),

A Monsieur DE THOLOUZE,

Procureur du Roi, à La Réole.

Paris, le samedi i8 décembre 1847.

Monsieur,

Profondément touché de votre nouvel hommage, je viens de lire avec soin l'intéressant Discours que vous avez bien voulu m'adressersur une grave question pratique, radicalement liée aux plus hautes considérations de philosophie sociale. Votre consciencieux examen, évidemment inspiré par des sentiments aussi sages que nobles, me semble aboutir à des conclusions très judicieuses, pleinement conformes au véritable esprit de la nouvelle doctrine générale qui vient aujourd'hui faire cesser un désastreux antagonisme en systématisant enfin une conciliation fondamentale entre les deux grands instincts continus de conservation et d'amélioratipn. J'ai surtout remarqué, à ce sujet, avec une vive satisfaction, le premier alinéa de la page éi, où ressort si heureusement un sentiment exquis de cette continuité nécessaire qui caractérise l'évolution humaine. En rappelant spécialement l'obligation de juger chaque innovation partielle d'après l'ensemble de l'économie sociale, la dernière partie de votre travail indique

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tacitement la nature purement provisoire de toutes les mesures propres à une société décomposée, où les opinions, les sentiments et les mœurs manquent essentiellement de consistance et de direction.

Quant au grand projet que vous voulez bien me confier, comme suggéré par vos heureux efforts soutenus pour utiliser noblement les discours de rentrée, je ne saurais trop vous encourager à poursuivre une entreprise aussi favorable au plein avènement social du positivisme. Une telle opération ne peut, sans doute, acquérir son vrai caractère définitif que d'après une systématisation décisive de la saine morale universelle, dont la législation proprement dite ne constitue naturellement qu'un indispensable complément temporel. Mais ce qu'il y a de prématuré aujourd'hui dans votre projet n'empêche point son active élaboration de comporter déjà une haute efficacité philosophique et sociale, même <lirecte, et surtout indirecte.

Cette précieuse confidence me fait encore mieux sentir la réalité et l'importance du noble office que je crois réservé à notre magistrature dans l'ensemble de l'immense transition qui doit immédiatement préparer la société actuelle à sa vraie régénération finale.

Par la salutaire influence permanente des contacts •pratiques, les légistes ont toujours plus ou moins amélioré les conceptions métaphysiques d'après lesquelles ils étaient jusqu'ici forcés de procéder. Ils doivent donc utiliser beaucoup un régime intellec* tuel qui, aujourd'hui, systématisant les notions historiques, dirige sans détour leurs spéculations

vers le grand but social qu'ils ont constamment poursuivi malgré tant d'entraves philosophiques et politiques, l'ascendant pratique d'une morale uniquement fondée sur la connaissance réelle de la nature humaine, à la fois individuelle et collective. Telle est surtout, à mes yeux, la vocation actuelle des juristes français, qui, mieux émancipés que leurs autres collègues occidentaux, se trouvent aussi, à tous égards, dans un milieu bien plus favorable à cette mission; il ne leur manque, d'ordinaire, qu'une éducation mieux adaptée à leur vraie destination. En distinguant, sous ce rapport, les deux principales classes de légistes, il devient évident qu'un tel office social convient beaucoup plus à nos magistrats qu'à 110^ avocats. Depuis le début de la grande révolution, ceux-ci ont essentiellement dépossédé les premiers de la carrière politique proprement dite, mais sans pouvoir leur ravir cette haute intervention morale naturellement échue à une classe aussi distinguée aujourd'hui par la noblesse de ses sentiments que par la rectitude de ses vues. Le traité spécial de philosophie politique dont je suis maintenant occupé me conduira, j'espère, à caractériser dignement la puissante coopération que je conçois propre à notre magistrature dans la transition finale, et qui lui ofirira spontanément une juste compensation de l'ascendant révolutionnaire des avocats.

Votre honorable appréciation du Discours que je vous envoyai l'an dernier se trouve exactement conforme à la destination que j'avais en vue dans cette petite composition, qui constitue, en effet, une

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sorte de résumé usuel de mon ouvrage fondamental, surtout en y joignant le mémorable jugement de M. Littré, qu'elle a d'ailleurs préparé.

J'espère avoir bientôt la satisfaction de vous adresser un Discours plus important sur l'ensemble du posi-* tivisme; produit naturel d'une récente élaboration orale, il formera aussi l'introduction générale au grand traité ci-dessus mentionné, dont le. vrai caractère essentiel s'y trouvera déjà profondément indiqué. Vous êtes. Monsieur, du très petit nombre de ceux qui, jugeant mes travaux autant par le cœur que par l'esprit, ont dignement apprécié, dès sa naissance, l'aptitude nécessaire du positivisme systématique à faire convenablement prévaloir la morale sur la science. Personne n'est donc mieux disposé à goûter un ouvrage destiné surtout à systématiser directement toute existence individuelle ou collective, à la fois intellectuelle, sentimentale et pratique, en prenant pour unique base la prépondérance continue du cœur sur l'esprit. Cette harmonie nécessaire des deux grands attributs de l'humanité me semble devoir constituer le vrai caractère usuel du positivisme ; elle lui assurera à la longue l'irrésistible appui des deux éléments sociaux qui vivent surtout par le cœur, c'est-à-dire le peuple et les femmes. Elle ne pouvait émaner que d'une philosophie qui, d'abord issue d'une source purement mentale, se trouve enfin conduite, par son propre essor spéculatif, à faire universellement prévaloir le point de vue social. Une telle doctrine peut seule amener notre orgueilleuse intelligence à se subordonner

librement à la sociabilité, dont la consolidation et le développement lui fournissent une carrière systématique beaucoup plus active et plus étendue que les vaines recherches, les unes chimériques, les autres oiseuses, que notre esprit est si disposé à préférer quand il n'est pas gouverné par le cœur.

Quoique ce caractère définitif du positivisme ne puisse être, pleinement établi que dans Tensemble même de mon second grand ouvrage, il sera déjà très marqué dans le discours préliminaire que je vous annonce, comme il l'a été, Thiver dernier, pour un nombreux auditoire, dans les douze séances publiques qui m'ont permis d'apprécier la maturité et l'opportunité d'une telle élaboration. En offrant au cœur un essor plus pur et plus actif que pendant les meilleurs temps du catholicisme, la nouvelle philosophie écartera sans retour les graves inculpations de sécheresse que lui attife encore son indispensable préambule scientifique. Ce reproche, trop naturel jusqu'ici, ne pourra plus atteindre un système qui érigera le perfectionnement moral en but principal de la vie humaine, de manière à instituer la plus heureuse solidarité entre l'existence privée et l'existence publique.

Je ne pouvais. Monsieur, mieux vous témoigner ma gratitude pour le haut prix que vous daignez attacher à ma juste approbation, qu'en vous annonçant ainsi, avec une naïve confiance, la nouvelle phase du positivisme, celle qui constituera, sans doute, sa physionomie définitive. Puisse ce libre abandon philosophique vous indiquer sans équivoque

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la profonde considération que m'inspire déjà l'ensemble de votre caractère, que votre noble réputation locale me permet d'apprécier au delà des inductions naturelles !

Auguste Comte.

A Monsieur DE THOLOUZE, Magistrat, à Libourne,

Paris, le samedi. 19 août 1848.

Monsieur,

En cas que votre prochain voyage à Paris se trouve un peu avancé, je m'empresse de vous témoigner dès aujourd'hui combien j'attache de prix à la visite que vous m'annoncez. Je serai heureux de pouvoir ainsi connaître personnellement un magistrat pour lequel j'éprouve déjà une profonde estime. Vous devez compter d'avance sur une cordiale disposition à vous donner alors tous les conseils que vous voudrez bien me demander.

Je n'oublierai jamais que votre adhésion au positivisme a été surtout déterminée par le cœur, en un temps où l'aptitude morale de la nouvelle philosophie ne pouvait être dignement sentie que par les plus nobles natures. Cette doctrine a mainte-

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nant assez manifesté son vrai caraaère final pour multiplier beaucoup un tel mode de propagation, bien plus actif, et même plus ferme, que la puissance de la démonstration, à laquelle je devais d'abord recourir directement, afin de terminer la révolte de Tesprit contre le cœur depuis la fin du moyen âge. Quand vous aurez achevé la lecture de mon nouveau Discours, vous reconnaîtrez que le genre d'imitation dont vous ofi*rîtes le premier un exemple alors si honorablement anticipé, va désormais devenir la base de l'ascendant moral et social du positivisme, comme cela convient à tout système destiné à une véritable universalité. Loin que ce soit un mérite, pour une doctrine générale, de ne pouvoir être comprise et appliquée sans de grands efibrts intellectuels, c'est une preuve certaine d'imperfection, ou plutôt d'insuflSsance, car cela prouve qu'elle n'a pu encore parvenir à embrasser réellement l'ensemble de l'existence humaine , où le cœur l'emporte infiniment sur l'esprit. Vous sentirez bientôt que le triomphe du positivisme dépend déjà, et dépendra de plus en plus, des natures, soit féminines, soit prolétaires, où dominent naïvement le bon sens et la morale, dénués (et j'ose dire aujourd'hui prér serves) de toute culture artificielle, sans aucune autre direction que celle qui résulte d'un suflSsant exercice spontané.

Cette appréciation compensera, j'espère, le sentiment d'insuffisance scientifique dont . vous dafgnez lue faire un si noble aveu, pleinement adapté, comme vous le dites très justement, à mon sacerdoce phi-

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losophique, déjà préparé à accueillir dignement ces légitimes eflFusions. Tout le monde n'est point appelé à la culture systématique de la nouvelle philosophie, afin de la développer et de la perfectionner. Il serait même très fâcheux pour la société que trop d'intelligences s'appliquassent à une fonction qui, par sa nature, doit rester concentrée chez un petit nombre d'organes. Or, c'est à ceux-là seulement que devient indispensable le long et difficile préambule scientifique par lequel j'ai dû passer, et, dont, au reste, j'ai ainsi facilité l'accomplissement ultérieur. Tous les autres n'ont aujourd'hui besoin que de vues instinctives et d'impulsions spontanées, pour se rendre très propres à propager utilement la nouvelle doctrine et même l'appliquer sagement au cours naturel de la vie réelle, soit privée, soit publique. Comme le positivisme se résume finalement en un véritable culte, il devient également accessible, par la spontanéité et par la réflexion, sans quoi il ne comporterait aucune popularité. Seulement, la première génération positiviste se trouve nécessairement, à cet égard, dans une situation moins normale que celles qui succéderont à l'établissement du nouveau système d'éducation universelle. Mais cette inévitable insuffisance est aujourd'hui compensée, sous un autre aspect, par la satisfaction exceptionnelle de concourir à fonder l'état final de l'Humanité.

Quoique le positivisme n'ait atteint que depuis environ un an la phase définitive proclamée par mon récent Discours , et malgré l'absence de tout encouragement artificiel, cette marche est tellement

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naturelle que déjà se confirme sa réalisation nais* santé, au sein de la Société positiviste que j'ai fondée depuis quelques mois. Car cette Société a eu pour premier noyau spontané une libre réunion de quelques prolétaires auditeurs de mon cours public. Les purs praticiens y figurent aujourd'hui en nombre aussi grand que les théoriciens. Dans sa composition finale, elle me semble devoir même se composer surtout de prolétaires. Quand l'accession des femmes viendra nous offrir dignement quelques véritables salons, je regarderai comme complet le système de nos moyens d'initiation et de propagation, le club, le salon et le temple ou école, que nous sommes aujourd'hui forcés de confondre dans une même réunion périodique.

En attendant. Monsieur, votre précieuse visite, veuillez agréer la nouvelle assurance de ma cordiale estime.

Paris, le lundi i8 décembre 1848.

A Monsieur DE THOLOUZE, à Ltbourne.

Monsieur,

Je suis très touché de votre cordial souvenir, et je regarde la pleine confiance que vous m'inspirez comme devant toujours m'offrir, de loin ou de

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près, de précieuses satisfactions. Vous avez bien raison de voir, en d'aussi nobles sympathies, une douce compensation permanente des tribulations inhérentes à ma destinée rénovatrice. L'isolement même dé m^ situation donne plus de prix à ces purs témoignages, en garantissant mieux leur consciencieuse spontanéité. Mes travaux obtiennent ainsi leur plus heureuse récompense et leur plus efficace encouragement. Déjà ces éminentes manifestations, qui annoncent de loin la voix de la postérité, ont dépassé pour moi Tespoir conçu au début de ma carrière philosophique. Quoique nécessairement rares, elles ne cessent point de se multiplier. Peu de temps après votre excellente visite, j'ai reçu, entre autres, du fond de l'Ecosse (Aberdeen), une adhésion aussi complète qu'imprévue, du cœur et de l'esprit, de deux légistes très recommandables, qui s'honorent de figurer parmi les plus zélés partisans du positivisme.

Mais ces résultats caractéristiques, qui annoncent si heureusement le prochain avenir, ne sont pas encore assez multipliés pour permettre la fondation immédiate de notre Revue occidentale. D'après l'ensemble des souscriptions obtenues en Hollande, en France et en Angleterre, l'insuffisance des conditions matérielles m'oblige, à mon grand regret, d'ajourner une seconde fois cette importante tentative, que la situation générale rendrait pourtant si opportune dès aujourd'hui. Veuillez donc réserver pour ce nouvel essai, peut-être prochain mais indéterminé encore, la participation pécuniaire annoncée dans votre lettre du 1 5 .

Toutefois, malgré ce fâcheux ajournement, nous devons éprouver quelque consolation à bien apprécier sa source effective. En effet, l'impossibilité de fonder immédiatement cette publication mensuelle ne tient nullement au défaut de collaborateurs convenables.

Outre la coopération décisive de M. Littré, je pouvais compter sur l'assistance régulière de six ou huit écrivains distingués quoique jeunes, et cela sans préjudice des participations éventuelles, qui déjà s'annonçaient en divers points de l'Occident. Tout cela prouve la maturité réelle d'une entreprise qui ne s'ajourne maintenant que faute de trouver chez les praticiens un appui suffisant. Il faut laisser au développement de notre orageuse situation le soin de dissiper, à cet égard, la torpeur qu'entretiennent l'empirisme et l'égoïsme des classes dirigeantes (ou plutôt résistantes). Jesuisconvaincu quelepositivismene tardera pas à être surtout invoqué au secours de l'ordre, comme seule doctrine capable, suivant votre juste appréciation, de soutenir dignement ce redoutable tèteà-tête avec l'anarchie universelle qui ressort de plus en plus du milieu actuel. Quoi qu'il en soit, cette récente expérience montre déjà la situation comme normale en ce sens que la théorie se trouve enfin en avant de la pratique ; tandis que, depuis le début de la grande révolution occidentale, c'était assurément l'inverse, et même jusqu'à ces dernières années. Espérons que les praticiens dignement stimulés ne tarderont pas à fournir, à leur tour, la participation [nécessaire pour que les théoriciens assez préparés puis-

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sent enfin fonctionner librement au profit commun de la réorganisation occidentale.

- Cet échec philosophique vient d'inspirer une importante mesure personnelle sur laquelle votre noble concours va être bientôt invoqué. On a spontanément pensé, de divers côtés, à me procurer autrement les ressources privées que m'eût assurées si dignement la fondation de la Revue. Cette intervention est maintenant devenue encore plus nécessaire que quand j'écrivis Y Appel au public occidental qui termine mon dernier Discours. Depuis cette époque, j'ai perdu, malgré treize ans d'irréprochables services, ToASce didactique, qui constituait mon principal moyen d'existence après ma spoliation polytechnique. Je reste ainsi sans aucune autre ressource actuelle que le traitement de deux mille francs attaché aux fonctions accessoires qui me restent à l'École polytechnique, et qu'on m'y ôtera peut-être à leur tour, sans égard à mes seize ans d'exercice.

• Dans une telle extrémité, depuis que la nécessité d'ajourner la Revue est devenue incontestable, M. Littré, et plusieurs autres positivistes, ont conçu le noble projet de soutenir ma modeste existence matérielle par une souscription publique, prolongée aussi longtemps que la persécution l'exigera. Une circulaire, écrite par M. Littré, et signée aussi de onze souscripteurs primitifs, va venir invoquer franchement, à cet égard, l'appui, secret ou déclaré (comme chacun le préférera) de tous les positivistes de l'Occident, et même de tous ceux qui, sans aucune sympathie philosophique, sentent dignement l'iniquité

de la persécution dont je suis l'objet. Écrite depuis plus d'un mois, cette circulaire aurait été déjà envoyée partout si les préoccupations suscitées par l'élection du président n'avaient déterminé l'ajournement des exemplaires destinés à la France.

Votre connaissance actuelle de mon caractère doit vous indiquer ma disposition spontanée à accepter sans hésitation cette noble mesure exceptionnelle, qui me permettra d'employer dignement au service fondamental de l'Humanité la douzaine d'années de pleine vigueur cérébrale qui me restent encore, sans perdre aucun temps précieux à lutter péniblement contre la misère. Quand le moment sera venu de remercier les auteurs de cette tutélaire intervention, je signalerai publiquement un tel acte comme rinauguration spontanée des véritables mœurs républicaines, et l'annonce décisive de la nouvelle chevalerie qui doit paralyser un jour toute dangereuse oppression. Certain d'avoir mérité, par l'ensemble de mes services, une telle protection publique, j'ai toujours été disposé à accepter, en ce genre, tout ce qui .■ierait pleinement avouable, comme aussi honorable pour celui qui en est l'objet que pour ceux qui y coopèrent. Si le positivisme était tellement répandu que mon existence pût reposer sur des souscriptions à'un centime par jour, je m'en tiendrais encore plus honoré.

J'espère donc n'avoir bientôt qu'à me féliciter de la dernière catastrophe personnelle qui a suscité enfin cette noble sollicitude collective. Ma juste indépendance privée et la paisible continuation de

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mes travaux vont ainsi se trouver garanties par une mesure généreuse qui a l'heureuse propriété d'exciter à la fois le sentiment social chez celui qui en est l'objet, chez ceux qui y participent, et même chez les spectateurs attentifs. Je pourrai dès lors attendre patiemment que l'autorité publique répare dignement les iniquités commises envers moi depuis dix ans. Les jeunes philosophes qui veulent désormais vouer sérieusement leur vie au sacerdoce de l'Humanité apprendront, par un tel exemple , à braver les persécutions pécuniaires, seules réelles aujourd'hui, d'après la certitude morale d'obtenir, à leur tour, une pareille protection, quand ils l'auront assez méritée. En un mot, les nouveaux rapports entre la classe active et la classe spéculative tendent ainsi à se régulariser. Car, le sacerdoce positiviste ne devra être directement entretenu par un budget officiel, qu'après avoir longtemps vécu de libres souscriptions privées.

L'extension imprévue de cette lettre, et le peu de temps qui me reste, ne me permettent pas de vous féliciter aussi amplement que je le désirerais sur la rare justesse de votre lumineuse appréciation quant à la dernière élection, considérée comme un symptôme spontané de notre vraie situation générale. Cet événement, sans exemple depuis le début de la grande crise, me semble, comme à vous, comporter une signification beaucoup plus profonde que celle qu'on lui attribuera communément. Je n'hésite point à adopter votre avis sur l'annonce solennelle qui surgit ainsi d'une lutte politique entre les campagnes

et les villes. L'enaemble du passé moderne m'a feit, depuis longtemps, prévoir ce conflit final, et divers symptômes m'en avaient annoncé, il y a quinze ans, l'essor partiel , en certains points de l'Occident. Mais cette inévitable conséquence de notre anarchie morale n'est plus bornée à quelques cantons suisses, etc. La voilà décidément installée au foyer même du grand mouvement occidental. Depuis la fin du moyen âge, les villes ont remorqué les campagnes, sans trop les consulter. Celles-ci réagissent, à leur tour, contre cette subordination normale, souvent devenue abusive. Au nom de l'anarchie spirituelle, elles prétendent enfin à commander aussi. Toutefois, je ne crois pas que cette réaction naturelle puisse devenir très dangereuse, par la difliculté qu'éprouveront toujours les campagnes à concentrer assez leur intervention. Mais il en résultera une puissante stimulation habituelle à s'occuper enfin dignement de la masse agricole , dont les légitimes intérêts sont encore si peu respectés.

Veuillez, Monsieur, voir dans l'extension et la cordiale franchise dé cette réponse empressée une nouvelle confirmation de l'afiectueuse estime que je vous ai vouée.

Auguste Comte.

P.-S. — Je comptais vous entretenir d'un travail important dont s'occupe, depuis six semaines, la Société positiviste. Mais le temps et le papier me manquent aujourd'hui sur ce sujet. Ce sera donc

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pour une autre fois* Il s'^agîrait d'instituer directement le systèmede commémorationqui peut le mieux caractériser et propager le positivisme, en signalant son aptitude exclusive à glorifier dignement toutes les phases et tous les aspects de la grande évolution humaine, depuis Moïse jusqu'à Gall. J'ai déjà construit, à cène fin, un calendrier positiviste, qui, pour chaque jour de Tannée, remplacerait le culte catholique par une noble célébration systématique. En soumettant peu à peu ce travail au contrôle de la Société positiviste, j'espère lui procurer une autorité qui m'inviterait à publier bientôt séparément cette anticipation spéciale sur le dernier volume de mon second grand ouvrage.

A Monsieur DE THOLOUZE, Magistrat, à Périgueux.

Paris, le samedi 31 mars 1849.

Monsieur,

Je suis heureux de pouvoir encore, suivant ma coutume, répondre immédiatement à la bonne lettre que j'ai reçue hier. Votre loyal concours à la noble intervention organisée pour moi par M. Littré me touche beaucoup, sans toutefois me surprendre aucu-

nement. Croyez que je suis aussi très sensible à vos atFectueuses exhortations sur les démarches officielles qui pourraient tendre à améliorer ma désastreuse situation matérielle. Jamais la réparation qui m'est due n'a été, ni, j'espère, ne sera empêchée par aucune raideur, ni obstination déplacée de ma part. Mais je ne crois pas à la possibilité du succès, tant que durera h présente allure. L'occasion qui s'offrit l'an dernier était la plus favorable que pût trouver ma juste réintégration, et mes lâches ennemis y ont pourtant prévalu. Si cela dépendait du gouvernement, comme il est naturel que vous le pensiez, j'aurais beaucoup d^tspoir, quel qu'il fût. Mais aujourd'hui, encore plus qu'auparavant, le gouvernement ne gouverne pas : son caractère rétrograde ne lui laisse de puissance réelle qu'en cas d'anarchie imminente. Quand l'insurrection ne gronde pas, il ne peut rien contre les iniquités même qu'il réprouve le plus. L'ascendant de quelques misérables coteries scientifiques, qu'un pouvoir un peu populaire braverait si aisément, constitue^ pour nos prétendus gouvernants, un obstacle insurmontable. Or, c'est de ces coteries que dépend immédiatement mon sort polytechnique; et jamais It pouvoir n'a osé leur tenir tête suffisamment, même entre les mains du maréchal Soult, qui se prononça si fortement contre ma persécution. Le ministère fut occupé, l'an dernier, par un de mes élèves (le général La Moricière). Je le mis en mesure formelle d'intervenir dignement contre ma spoliation; il m'accueillit fort bien, me donna officiellement raison sur tous les points après une longue explication de

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toutes ces iniquités, et finit par me déclarer que leur réparation était au-dessus de sa puissance. Quoi qu'il en soit, comptez que je ne négligerai aucune occasion favorable, s'il s'en présente pour quelque démarche raisonnable. Mais je crois bien plutôt que ces misérables haines scientifiques, émanées de la plus lâche et, au fond, la plus immorale de nos classes françaises, s'efforcera de poursuivre encore davantage ma ruine, en m'ôtant le chétif office polytechnique qu'ils m'ont laissé par crainte d'esclandre public. Assujetti aussi à leur réélection pédantocratique, il me sera probablement ravi l'an prochain, malgré dix -sept années consécutives d'un irréprochable exercice. Je suis d'ailleurs persuadé que les mêmes coteries s'efforcent d'annuler mon dernier appel au public pour obtenir de l'ouvrage comme professeur privé de mathématiques. Leur influence ne leur permet que trop de détourner les élèves qui seraient disposés à me venir. Au fond, il n'y a guère d'issue immédiate dans ma situation matérielle que par la noble voie qu'ouvre M. Littré, et envers laquelle ma préférence confirme pleinement la vôtre. Je crains pourtant, comme vous, qu'elle ne soit insuflSsante. Mais, si cela est, il ne faudra l'attribuer surtout qu'à la tiédeur de mes adhérents, beaucoup plus qu'à leur petit nombre. Les partisans de la philosophie positive sont déjà assez multipliés pour que mon modeste revenu fût assuré, si chacun d'eux y sacrifiait, en moyenne, seulement cinq francs par mois. Le mal réside surtout dans l'influence égoïste d'un milieu profondément anarchique, qui laisse le

cœur insensible aux naissantes convictions de Tesprit.

Depuis quelque temps, on m'avait annoncé, d'après les journaux, votre juste avancement. Je vous fièlicite de l'avoir noblement accepté, en surmontant vos convenances personnelles. L'hommage que vous en voulez bien faire indirectement à vos convictions philosophiques me semble digne de vous et d'elles. Il faut, en eflFet, que la nouvelle synthèse se fasse communément apprécier en améliorant profondément ses vrais sectateurs, qui, loin de dédaigner ainsi leurs spécialités actuelles, y deviendront plus propres. Nous devons instituer, au profit du public, une large et loyale concurrence envers tous nos adversaires, en luttant toujours à qui remplira le mieux ses divers devoirs personnels, domestiques et sociaux. Cette appréciation pratique doit concourir encore davantage que l'appréciation théorique au légitime ascendant du positivisme. Que seraient nos convictions si d'abord elles ne perfectionnaient pas notre propre conduite ?

En regrettant avec vous que le nouvel emploi de votre temps diminue votre loisir philosophique, je partage entièrement votre judicieuse confiance dans l'efficacité continue de l'élaboration insensible, par laquelle notre cerveau assimile sans cesse les matériaux introduits. Il n'est pas de penseur qui n'ait pu en vérifîerrinfluence décisive. Au fond, les lectures, et même les méditations senties, n'ont surtout d'effet qu'en dirigeant ou provoquant une telle assimilation spontanée. C'est un des motifs les plus propres à

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.caractériser la puérile inanité de la prétendue méthode psychologique, uniquement fondée sur une observation intérieure, à laquelle échappe ainsi nécessairement la majeure partie de l'élaboration mentale, qui est complètement imperceptible.

Je vous ai adressé mardi une nouvelle publication intéressante de notre Société positiviste. Dans ma première élaboration, ce projet fut destiné, il y a six ans, à régénérer radicalement TÉcole polytechnique, comme application naturelle de ma théorie encyclopédique. Mais je me suis ensuite pleinement convaincu, et même à mes dépens, que cette école n'est nullement régénérable aujourd'hui, et qu'il vaut beaucoup mieux la supprimer pour en fonder une autre, à la fois plus rationnelle et plus morale. Son coupable attachement à d'odieux monopoles commence â soulever contre elle d'énergiques animosités populaires, contre lesquelles je pense que, au premier ébranlement, elle succombera. J'ai donc attaché de l'importance à publier déjà le plan d'une nouvelle école, éminemment adaptée aux besoins principaux de la grande transition occidentale. Vous pouvez y remarquer que la magistrature n'est pas oubliée dans l'indication des carrières publiques qui s'alimenteraient à cette source systématique.

Avant le milieu d'avril, j'espère aussi vous envoyer le Calendrier positiviste, que je vous annonçai à l'entrée de l'hiver, et qui est maintenant sous presse. Nous offrirons ainsi à la commune vénération de rOccident une digne hiérarchie d'environ cinq cents noms d'élite, consacrant notre reconnaissance envers

l'antiquité, le moyen âge et la préparation moderne. Cette construction caractéristique m'a paru indispensable pour organiser la transition occidentale. En effet, la juste glorification du passé complète ainsi la systématisation du présent par notre théorie du Gouvernement révolutionnaire, et la préparation de lavenir par la fondation de l'École positive. Afin d'augmenter TefiScacité sociale de ce complément , où h conciliation entre l'ordre et le progrès est si pleinement instituée, je compte, dès l'an prochain, mettre en pratique publique ce système de commémoration, si on me le permet. J'ai déjà présenté comme une introduction dogmatique à ce culte concret le cours que je viens de rouvrir avec succès, malgré les idéologues et les psychologues, sur l'histoire générale de l'Humanité. Les femmes commencent il sentir, avec leur profondeur morale, la puissance et le charme de la nouvelle synthèse universelle, surtout celles qui furent ardemment catholiques.

En répondant enfin à la dernière partie de votre intéressante lettre, je déplore comme vous, la rétrogradation empirique et égoïste qui semble nous entraîner maintenant. Mais je suis convaincu qu'elle est trcs superficielle, et que loin d'atteindre aucunement îiOn but, même passager, elle suscite une nouvelle et orageuse secousse, où d'ailleurs la république sera inébranlable.

L'action de gouverner se compose de deux efforts combinés, l'un pour pousser, l'autre pour retenir. C'est pourquoi nous n'ayons pas à proprement parler de gouvernement, parce que ces deux

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influences sont dispersées et même contradictoires. La bourgeoisie, qui croit gouverner, ne fait, au vrai, que résister, et c'est réellement le peuple qui dirige, quoique sans règle ; quand il^ une véritable volonté, on lui cède d'assez bonne grâce, pour peu qu'il garantisse l'ordre. Nous n'aurons un vrai gouvernement que quand cette impulsion populaire deviendra ouvertement prépondérante et suflisamment systématique : jusque-là, il n'y a guère de possibles que des tiraillements stériles et ignobles. Quant à la monarchie, constitutionnelle ou non, elle est irrévocablement perdue . Cet amendement antifrançais se trouve maintenant épuisé, après trois essais désastreux. L'espèce de stathoudérat qui vous semble imminent ne me paraît susceptible d'aucune chance sérieuse, car les trois prétendues monarchies qui succédèrent à la Convention ne furent pas autre chose au fond, l'hérédité y était une illusion ridicule. Ce n'est point à dire que le pouvoir central ne pourrait pas être monocratique et viager. Au contraire, cela serait très possible, mais à une seule condition, sa direction vraiment populaire, son esprit dignement progressif. Toute monocratie rétrograde est impossible, et ne constituerait d'ailleurs qu'une source immédiate d'immenses perturbations, en justifiant presque les plus anarchiques impulsions. Loin d'être surpris, l'an dernier, par l'avènement de la république, nous devions, au point de vue historique, nous étonner qu'elle n'eût pas prévalu plus tôt. Car elle était certainement possible dès 1830, comme je le dis alors à tous les observateurs. La surprise qu'on affecte de

déplorer en 1848 n'eut vraiment lieu que dix-huit ans plus tôt, où la république fut réellement escamotée par les meneurs bourgeois, grâce aux inquiétudes anarchiques qu'inspiraient ses partisans. Aujourd'hui l'attitude populaire est irrévocablement prise, et les obstacles n'aboutiront qu'à la fortifier. Dans la partie négative de la révolution, le peuple fut seulement l'auxiliaire de la bourgeoisie pour renverser la domination ancienne. Mais, depuis l'an dernier, et surtout depuis juin, il a manifesté assez sa volonté prononcée de diriger à son profit la partie positive de la révolution. Les bourgeois ne pourront, à cet égard, que sanctionner une telle politique, quand elle aura concilié assez les conditions d'ordre avec les besoins de progrès. Toutes les solutions bourgeoises sont épuisées et leur insufiîsance est notoire. Le système de rétrogradation ou d'immobilité réduit aux plus misérables expédients, ne pourrait s'appuyer réellement que sur l'armée. Or, de nos jours,* Tiirmée, du moins en France, se compose de prolétaires qui bientôt seront entraînés à seconder l'évolution politique de leur classe, et même à lui servir peut-être d'organes légaux. Je crois donc, comme vous, que la présidence actuelle ne subsistera point. Mais, au lieu de se concentrer en monarchie ou monocratie, elle me semble devoir se transformer bientôt en triumvirat et je souhaite qu'il ne soit pas sanglant. Le bonapartisme est un anachronisme sans consistance, dont les chefs naturels touchent à la tombe. Au fond, leur héros lui-même succomberait aujourd'hui à cette rude tâche, qu'il n'accomplit jadis

LETTRES A Af* DE THOLOUZE 75

<iu*avec des moyens beaucoup plus efficaces et sous des circonstances bien autrement favorables. Les roués qui, depuis vingt ans, rêvent la restauration impériale, ont été forcés, par Tesprit du siècle, de travailler euxmêmes contre leur propre dessein en dépeignant le héros rétrograde comme le représentant essentiel de la révolution. Ce mensonge historique n'a réussi que quant aux personnes, mais en obligeant à abandonner les principes impériaux. Si le président actuel avait pu être vraiment dangereux pour la république, c'était dans la huitaine de son élection, où sous le poids de ses six millions de voix, il pouvait écraser l'assemblée et tenter d'écarter la république. Mais le moment opportun est maintenant passé et s'éloigne de plus en plus. L'insignifiance politique d'un personnage réduit presque à la représentation le discrédite rapidement ; si tant est qu'il eût sérieusement des intentions despotiques (ce qui me semble fort douteux), il y a sans doute déjà renoncé essentiellement, quoique ses amis puissent les conserver. Tous les ambitieux actifs sont maintenant rattachés à la république, malgré leurs répugnances de l'an dernier qui ne reposaient sur aucune vraie conviction monarchique. Ils espèrent de plus en plus y trouver une meilleure carrière pour leur ambition extravagante. Au fond, je crois qu'ils se trompent en comprenant la république comme le régime d'omnipotence parlementaire. L'expérience ne tardera pas à les détromper. Quand le pouvoir central passera à des chefs vraiment populaires, l'assemblée se sentira bientôt annulée par son énergique ascendant, alors

assisté des plus vives sympathies. Mais Terreur actuelle de nos tribuns métaphysiques est fort naturelle , et elle contribue momentanément à maintenir la république, dont la première année était la plu^ difficile à passer. Au fond, quoiqu'il n'y ait nulle part de vraies convictions, c'est là aujourd'hui qu'on trouve des sentiments qui en tiennent lieu.

Entraîné par cette intéressante causerie, je n'ai plus que la place suffisante pour vous rappeler de nouveau mon affectueuse estime.

Auguste Comte.

A Monsieur DE THOLOUZE, Magistrat

à Puybarbatij par La Réole

(Gironde).

Paris, le lundi 8 Shakespeare 6i (17 septembre 1849).

Monsieur,

Je m'empresse de répondre à la noble lettre que j'ai reçue avant-hier, et dont la seconde lecture vient de me procurer une profonde satisfaction. La nouvelle philosophie m'a toujours semblé devoir être encore plus invoquée pour défendre l'ordre que

LETTRES A M, DE THOLOUZE 77

pour diriger le progrès. Je ne suis pas étonné qu'une telle aptitude soit déjà sentie dignement parmi ceux que le cœur plutôt que l'esprit a conduits au positivisme. Surtout envers les plus hautes questions sociales, on reconnaîtra de plus en plus que nos doctrines sont seules capables de prot^er systématiquement tous les dogmes fondamentaux relatifs à la famille et à la propriété, radicalement ébranlés par une métaphysique corrosive et gravement compromis par une impuissante théologie. Mais cette efficacité mentale et morale ne peut se réaliser pleinement que sous la condition permanente d'une libre discussion , où l'on ne se propose que de convertir ses adversaires sans les punir. Des auxiliaires tels que la prison et l'amende gâtent nécessairement les meilleures démonstrations, et aujourd'hui ils en neutralisent presque entièrement la puissance sur les cœurs et les esprits qu'il s'agit de discipliner. Le principal danger de la compression rétrograde que l'on s'efforce maintenant de développer à grands frais consiste surtout à prolonger le crédit des jongleurs subversifs et des utopistes anarchiques, qui, sous une libre discussion, seraient déjà privés de leur principale influence, dans une situation éminemment propre à manifester leur inanité. Par cette stupide violence, nos prétendus gouvernants semblent s'avouer incapables de soutenir dignement ces controverses inévitables, et sans dpute ils n'ont pas tort. Quand cette indispensable lutte finale sera philosophiquement engagée, il faudra bien, en effet, que la défense de l'ordre

sGcîal passe à de meilleurs organes que ceux qui, au fond, ont des principes aussi anarchiques que leurs adversaires et sont seulement mus par de grossiers intérêts personnels ou collectifs. C'est alors que votre noble langage pourra librement acquérir toute son autorité surtout auprès de nos dignes prolétaires, seule ressource solide pour l'ordre comme pour le progrès. Dans cette immense masse se trouvent les hommes les plus disciplinés, tant de cœur que d'esprit : partout ailleurs on ne trouve guère que des .unbitions illimitées dont chacune répugne à toute subordination habituelle. C'est aujourd'hui le peuple seul qui sent profondément, d'après son admirable instinct pratique, la profonde maxime du grand Corneille :

On va d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire.

Vous avez justement présumé que j'approuverais beaucoup la belle définition de la démocratie contenue dans le discours que vous avez bien voulu m'envoyer. Seulement, j'ai toujours évité, autant que possible, d'employer ce terme, que la métaphysique moderne .1 rendu vague et même subversif. Mais je sais bien que votre tribune officielle ne saurait tee à cet égard aussi libre que ma chaire philosophique. Dans le cours que je viens d'achever sur l'histoire généralç Je l'Humanité, et dont vous recevrez le programme avec cette lettre, j'ai publiquement remplacé cette dangereuse expression par la dénomination systématique de sociocratie, qui sera pour l'avenir normal.

LETTRES A Af. DE THOLOVZE 79

envers la sociologie, l'équivalent de ice que fut jadis la théocratie envers la théologie, afin de mieux caractériser la relation nécessaire . du régime au dogme, comme les mots sociolâtrie et théolâtrie caractérisent les deux cultes respectifs. La nature hybride de mes nouveaux termes a peu d'inconvénients réels, et elle offre le précieux avantage historique de rappeler directement les deux sources essentielles de notre civilisation, romaine par les institutions et grecque par les idées. Mais le mot sociocratie est surtout préférable à démocratie, comme autant relatif à la continuité qu'à la solidarité.

Au sujet de ce cours, vous connaissez peut-être l'étrange brutalité officielle qui a empêché mes deux séances finales, accomplies seulement chez moi pour une portion de l'auditoire. Je crois que M. Littré a flétri en deux mots cette stupide mesure dans quelqu'un des mémorables articles que cet éminent collègue* consacre, presque tous les lundis depuis deux mois, dans le National, à mon Discours, En m'accordant cette salle il y a six mois, parla consciencieuse intervention d'iin estimable représentant (M. Vieillard), le gouvernement connaissait pourtant l'esprit et le but de cette suite de prédications positivistes, puisque ce Discours avait été spécialement envoyé et lu à cet effet. Mes séances ont toujours été suivies pendant quatre grandes heures avec un profond recueillement continu. Rien n'excuse donc l'interdiction qui m'a frappé au moment où j'allais finir. Elle constitue l'un des symptômes les plus évidents de la profonde incapacité des puissants

8a CORRESPONDANCE VA UG USTE COMTE

du jour, qui prétendent ainsi empêcher Tessor delà seule doctrine aujourd'hui propre à discipliner les cœurs et les esprits populaires. C'est gratuitement appeler des tempêtes et on n'y réussira que trop. Ne semblerait-il pas que pour guérir notre intime anarchie , il suffise de fermer les yeux et d'interdire l'examen ! Si encore ceux qui ainsi croient gouverner, quand ils ne font que résister faiblement, quoique avec violence, profitaient de ce morne silence pour étudier à loisir la question ! Mais, au fond, comme ils sont incapables de toute méditation semblable, ils ne visent alors qu'à diminuer leur impuissance. Je ne crois pas que l'aveuglement des frivoles courtisans de Marie- Antoinette, à l'approche de la grande explosion, soit aucunement comparable à ce stupide délire de nos meneurs bourgeois au milieu de la plus intime révolution que comporte riîumanité.

Votre affectueuse sollicitude sur ma situation personnelle m'oblige à vous apprendre, avec ma sincérité habituelle, qu'aucune amélioration ne s'est encore accomplie à cet égard, en sorte que le mal va toujours croissant. Il n'y a pas le moindre espoir d'une prochaine réparation officielle, à moins d'éventualités fort invraisemblables. Peut-être même va-t-on bientôt consommer l'iniquité légale en ra'ôtant, à la prochaine réélection (en novembre), malgré dix-sept ans consécutifs d'irréprochables services, la minime place polytechnique qui me reste encore. Du moins je m'y suis toujours attendu dès le début de la persécution, et je prédis officielle-

LETTRES A M. DE THOLOUZE Si

ment au maréchal Soult cette conséquence finale^ quand la principale spoliation s'accomplit en 1844. Il dut s'en étonner peu, lui qui a dû tant éprouver combien est insatiable la haine des lâches. Au reste, l'École polytechnique est une institution épuisée, qui ne tardera pas à succomber entièrement sous les justes répugnances qu'excitent de plus en plus ses odieux monopoles, aujourd'hui qu'il ne peut plus exister de prestige durable sur les vices et les dangers d'un tel établissement, qui n'a jamais vécu réellement que sur son éclat initial, dû surtout à l'élan révolutionnaire. Quant à la noble souscription instituée par M. Littré, je persiste à compter sur ce patronage exceptionnel pour neutraliser entièrement ma longue persécution. Mais les résultats en ont été jusqu'ici insuffisants, et à peine équivalents à la moitié de l'indication énoncée dans la circulaire, après la plus modeste évaluation de mes strictes nécessités. Je suis donc maintenant en grave souffrance matérielle, qui peut-être atteindra bientôt mon existence morale, si je suis forcé de quitter un domicile où se rattachent, comme vous le savez, mes plus sacrés souvenirs. Mais une conscience sans reproche me permet de tout supporter aisément. J'ai assez d'énergie pour me résigner d'avance aux plus extrêmes tribulations, de manière à les subir dignement , et même en conservant ma pleine santé, qui, au fond, n'a jamais été aussi complète qu'aujourd'hui.

Outre le culte privé qui m'offrira toujours d'intimes compensations, je suis surtout soutenu par le

8a CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

sentiment de ma mission publique/ qui acquiert cliaque jour une importance et une consistance nouvelles^ d'après son harmonie de plus en plus évidente avec notre lumineuse et entraînante situation. Le positivisme a maintenant pris son caractère irrévocable, puisque, dans mon dernier cours, il a été ouvertement présenté et accueilli comme la Religion finale, seule complète et réelle, qui vient aujourd'hui remplacer toutes les religions provisoires, d'abord en Occident, puis successivement partout. Au point où nous sommes parvenus, son essor ne peut plus être arrêté, et la persécution ne ferait que l'accélérer, outre qu'elle est aisément neutralisable comme ne pouvant guère atteindre que la fortune et non la vie ni même la liberté. Si les docteurs en guillotinas avaient un instant le dessus, ce qui constitue la plus défavorable hypothèse (que la sottise et Tégoïsme des prétendus défenseurs de Tordre peut seule rendre plausible), je saurais braver et surmonter leur compression sanguinaire : depuis longtemps je me tiens prêt à tout , et jamais l'esprit de désordre n'obtiendra de moi la moindre concession. Je laisse à la constante pureté de mes sentiments et de ma conduite le soin de rendre cette inflexibilité philosophique (et désormais religieuse) exempte de tout extrême danger personnel. Même dans cette triste supposition, que la sagesse populaire saura, j'espère, écarter, je ne craindrais pas de succomber avant le temps convenable à une suflSisante réalisation de mes travaux.

Vous concevez ainsi, Monsieur, que mes tribu-

LETTRES A M, DE THOLOUZE 8j

lations actuelles ne m'empêchent nullement de sentir la grandeur , et j'ose dire le charme , d'une existence publique et privée qui a maintenant atteint une harmonie finale qui n'offre , je crois , aucun équivalent historique. Le républicanisme spontané de ma première jeunesse se trouve irrévocablement lié à ma pleine maturité philosophique, et notre situation fondamentale offre à cette puissante unité le plus admirable champ que je puisse désirer pour les dix ou douze années de vigoureuse activité qui me restent encore, et après lesquelles une noble retraite me préservera, j'espère, du fatal archevêché de Grenade. Je n'ai pris aucune part directe et spéciale aux deux révolutions dont je fus le témoin presque passif, sauf la préparation indirecte et générale inhérente à mon essor philosophique : je ne compte pas d'ailleurs la chute de Bonaparte, où mes seize ans m'interdisaient de participer, quoique déjà je n'y fusse nullement indifférent. Les deux révolutions essentiellement négatives de 1830 et 1848 ne pouvaient convenir à ma nature, ni d'esprit ni de coeur, et je me suis borné à les subir comme le gros da public. Mais vient maintenant à grands pas une nouvelle révolution, qui sera bientôt vraiment positive, et. que je m'efforce, depuis plus d'un an, de régler et d'adoucir autant que le peut un philosophe, fermement résolu à rester toujours tel, pour fonder, au milieu d'inévitables bouleversements dus aux fautes de tous (et surtout des puissants) le régime final de l'Humanité.

Déjà le communisme est essentiellement éliminé

au centre de l'Occident, d'où ses meilleurs organes sont allés misérablement cristalliser en Amérique.- Mais sa réaction inaperçue a transformé l'ancien républicanisme en ce qu'on appelle le socialisme, qui, cliez les prolétaires, ses seuls véritables représentants, constitue l'interprétation positive du vrai principe républicain, la consécration directe et exclusive de toutes nos forces quelconques au service continu de THumanité. A ce sentiment, jusqu'ici perturbateur faute de direction, il ne manque qu'une doctrine correspondante, et leur ensemble régénérera le monde. Or, le positivisme constitue certainement cette doctrine, en sorte qu'il devient aujourd'hui le socialisme systématique ; ou, sous un autre aspect, le socialisme n'est réellement chez nos prolétaires, surtout parisiens, que le positivisme spontané. Je me vois ainsi investi de la direction mentale et morale d'une immense révolution prochaine, destinée à terminer enfin la révolution occidentale, et où une théorie vraiment adaptée à la pratique pourra exercer une sainte efficacité, dont le passé ne pouvait nous offrir aucun exemple. Sans l'empirisme et l'égoïsme des classes soi-disant dirigeantes, cette révolution pourrait être paisible, du moins en France. Mais cet empirisme et cet égoïsme constituent eux-mêmes dHnévitables éléments de la maladie, en sorte qu'il faut encore s'attendre encore à quelques violents orages, qui seront peut-être sanglants, du moins par accès. Une prévision nette et ferme de l'avenir humain peut cependant permettre aux âmes pures et énergiques d'atténuer beaucoup la gravité de ces chocs.

inévitables, en s' opposant avec constance aux mauvaises passions et aux aberrations anarchiques. Tel est le niotif sacré qui surtout encourage mes efforts continus, bien plus que la juste gloire de fonder l'état final de l'Humanité.

Pour mieux caractériser cette action systématique du positivisme dans notre milieu révolutionnaire, j'ai été récemment conduit à une innovation qui ne paraîtra secondaire qu'aux esprits sans portée, trop peu susceptibles d'apprécier l'importance des signes bien institués. Il s'agit d'un changement de drapeau destiné à prévenir ou écarter le fatal drapeau rouge, afin de mieux séparer les véritables socialistes d'avec les niveleurs métaphysiques qui déjà s'apprêtent à les exploiter et à les salir.

Une phrase de mon Discours a dû vous indiquer d'abord le drapeau commun à tout l'Occident. La couleur verte, symbole naturel et unanime de l'espérance et même de la paix, y convenait au régime où l'on a toujours en vue l'avenir. Il sera surmonté (au lieu de lance, aigle ou coq) de la statuette de l'Humanité, représentée naturellement par une femme de trente ans tenant son fils entre ses bras, dernière transformation de Noire-Dame. D'un côté, il portera l'inscription politique (Ordre et Progrès) et de l'autre l'inscription morale (Vivre pour autrui), dont l'ensemble caractérise le vrai régime final.

Ce drapeau occidental une fois conçu, j'en fais dériver chaque drapeau national, en y joignant une simple bordure aux couleurs propres de chaque population. Pour la France, ce sera donc une bordure

tricolore, où devra toutefois dominer le blanc, en mémoire de notre antique drapeau.

En exposant cette petite théorie du drapeau, comme application naturelle de la politique positive, dans Tavant-dernière séance de mon cours, j'ai eu In satisfaction de reconnaître combien elle dénoue heureusement une difficulté sérieuse, qui , laissée sans solution systématique, tendrait à entraîner prochainement le vrai parti progressif vers l'aveugle adoption, du moins provisoire, d'une affreuse bannière. Ces entraînements spontanés ne sont pas encore assez développés pour qu'on n'en puisse point prévenir les suites, en donnant à temps une juste satisfaction Il un besoin de plus en plus senti de quitter les insignts dégradées par Bonaparte et par Louis-Philippe. La seconde partie de la grande révolution pourra ainsi se mieux distinguer de la première, même à lœîl. Cette paisible proclamation de la république verte indique, en un mot, une ferme résolution de s'écarter également des blancs, des rouges et des bleus. Tous ceux qui comprennent profondément la tendance sociale du positivisme, pourront ainsi s'habituer à la voir représentée nettement par un signe caractéristique.

Ces libres effusions, qui me rappellent nos bonnes soirées de l'an dernier, répondent amplement, quoique implicitement, à la demande qui termine votre lettre. En passant ainsi quelques heures cordiales avec une âme dont on se sent pleinement compris, on éprouve déjà la réaction durable qu'exercent naturellement de tels épanchements pour fonîfier nos

LETTRES A M. DE THOLOUZE S7

convictions et nos sentiments par leur digne exercice spontané.

Tout à vous, Auguste Gîmte.

(10, rue Monsieur 'U'Prince),

vn

A Monsieur DE THOLOUZE, Procureur de la République, à Périgueux,

Paris, le samedi soir 25 Charlemagne 62.

(13 juillet 1850).

Monsieur,

En voyant le timbre de Vichy, j'étais loin de penser à vous. Mais votre lettre m'a bientôt rassuré sur cette excursion médicale. Toutefois, quoique vous m'annonciez ce trouble chronique comme étant sans gravité, il m'a suscité des réflexions dont je dois vous faire part. Un tel dérangement me semble comporter une médication plutôt morale que physique. Car, je le crois essentiellement dû à une insuffisante harmonie entre votre situation et votre nature, dont les plus hautes tendances ne sont pas assez exercées. Rien ne me paraît vous manquer quant à la vie privée. Mais, quoique votre cœur soit très propre à la

Ç8 CORRESPONDANCE jyj UG USTE. COMTE

bien apprécier, elle ne saurait vous tenir lieu, d'un convenable essor de la vie publique. Or, sous ce derr nier aspect, votre existence n'est point encore organisée suffisamment. Le rare concours de noblesse et de tendresse qui caractérise votre âme élevée n'a pas trouvé jusqu'ici assez d'exercice habituel. Avec une telle organisation morale, vous ne pouvez être heureux, et même bien portant, qu'en vous liant profondément au grand mouvement de notre siècle, ou, malgré d'activés sympathies, vous n'avez pas encore pris une part digne de vous. Tant que cette condition totidamentale ne sera point assez remplie , aucune indication ne dissipera l'hypocondrie dont vous vous plaignez, et que l'âge, au contraire, aggraverait naturellement. Puisque vous en avez fait la confidence à un vrai philosophe , vous ne serez pas étonné de recevoir, en retour, une loyale appréciation, qui vous indique une issue peu conforme aux vulgaires décisions doctorales. En la précisant mieux, je dois surtout vous signaler franchement la réaction fâcheuse qu'exerce nécessairement, sur votre santé morale et physique, la fausse position où vous place votre récente élévation officielle. Vos nouveaux devoirs se trouvent en conflit croissant avec vos meilleurs sentiments, et même avec vos principales convictions. II en résulte un tiraillement pénible dans l'ensemble de votre existence morale, et par suite une tendance vraiment maladive. Je sais que vous êtes assez dégagé du grossier matérialisme qui domine encore nos explications médicales, pour sentir la réalité et l'importance d'une telle appréciation. Malgré son morcel-

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lement scientifique, Tétude de l'homme est véritablement unique : le moral et le physique, la vie privée et la vie publique, n'y doivent être finalement appréciés que dans leur consensus total, d'où dépend chaque prescription spéciale.

La foi métaphysique est trop altérée maintenant pour qu*on puisse ériger en devoir civique le service officiel des volontés quelconques d'une assemblée vicieuse, qui décore du nom de hisses décisions éphémères. En même temps, un citoyen aussi apte que vous à combattre dignement les anarchistes ne saurait voir sans répugnances des auxiliaires tels que l'amende et la prison, dont la désastreuse assistance paralyserait les meilleures discussions. Moi-même, quoique étranger à cette barbarie légale, je sens que son existence actuelle gêne souvent ma libre défense de l'ordre fondamental contre nos jongleurs et nos utopistes. La routine rétrograde a trouvé ainsi le secret de rendre intéressants des hommes qui, presque toujours, seraient bientôt jugés sans valeur mentale ni morale, si le public ne les voyait point à travers une stupide persécution, dont l'auréole a déjà relevé tant de noms qui se flétrissaient spontanément il y a deux ans. Ce motif a plus d'une fois aflfaibli ma parole ou ma plume contre des personnages dangereux, que j'attaquerais mieux s'ils étaient pleinement libres. On me force ainsi d'attendre le retour de leur puissance éphémère pour les combattre ouvertement. En outre, quoique je ne lise rien que mes grands poètes, je sais que la compression rétrograde a pris une extension vraiment

intolérable, qui peut atteindre jusqu'aux personnes les plus dignes, et qui doit inspirer un violent dégoût h tous les honnêtes gens qui se trouvent y coopérer. On semble surtout vouloir organiser un système d'hypocrisie théologique, aussi honteux et plus ridicule que l'anglicanisme. Je regrette beaucoup devoir notre magistrature ardemment vouée à une telle politique comme pour reprendre son antique rivalité avec les libres penseurs envers le gouvernement de l'opinion, qui lui a depuis longtemps échappé irrévocablement. Cette conduite a déjà modifié la disposition où j'étais, en 1848, de défendre systématiquement une telle classe contre toute tentative révolutionnaire. Un tel effet sur un philosophe impartial peut donner une idée delà vive irritation qu'inspire notre magistrature à la plupart des spectateurs habituels des luttes actuelles. Je crois donc que ce corps sera fortement attaqué et faiblement défendu dans la prochaine secousse, à laquelle la plupart de ses membres ne pourront résister.

Pour satisfaire convenablement à la seconde partie Jl; votre lettre de Vichy, je n'ai qu'à poursuivre les indications politiques de ma réponse d'octobre. Vous savez que je m'efforçais dès lors de prévenir le fatal drapeau des niveleurs ou plutôt de préparer déjà la prompte élimination irrévocable de cette sanglante b^innière, dont la conduite de nos rétrogrades me semblait rendre presque inévitable le triste ascendant passager. J'ai continué ce consciencieux office, d'une manière à la- fois plus énergique, et plus solennelle, depuis que ma libre tribune hebdomadaire m'a été

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dignement rendue par la civique intervention d'un puissant personnage (M. Vieillard, ancien précepteur du président actuel), qui n'a jamais cessé de suivre le lent essor du positivisme avec la sollicitude d'un vrai citoyen convaincu de son aptitude à fournir la seule issue systématique de l'anarchie occidentale. Dans mon discours d'ouverture du 21 avril, j'ai hautement proclamé le drapeau occidental dont je vous ai parlé, en concurrence directe avec l'emblème anarchique. Le développement de cet antagonisme salutaire s'est ensuite accompli à chaque occasion convenable résultée de mon exposition normale. Mais, tout en indiquant ainsi aux niveleurs la fragilité de leur prochain triomphe , je ne me flatte point de pouvoir l'empêcher, malgré l'admirable sagesse des instincts populaires, sur lesquels les influences métaphysiques diminuent journellement. Je ne crois donc pas qu'il surgisse sérieusement aucune lutte légale entre le pouvoir central et le pouvoir local, déjà presque également discrédités. Tous deux succomberont à la fois sous l'impulsion révolutionnaire, dans une secousse qui, quoique matériellement désastreuse, pourra être peu sanglante, si elle se trouve assez retardée.

Depuis le Directoire, chaque gouvernement (pour employer le terme usité) a surtout vécu d'après les répugnances du public envers ses rivaux immédiats. C'est aujourd'hui la seule base qui soutienne réellement un système de rétrogradation aussi impuissant qu'immoral. La situation républicaine lui a promis une e;ttension interdite au régime précédent, parce

qu'elle donne au progrès assez de garanties naturelles, en même temps qu'elle inspire pour l'ordre de plus profondes sollicitudes. Mais tout cela est loin d*être inépuisable, et nous touchons à l'extrême limited'efEcacitéprotectrice de ces diverses influences. Quelles que soient la patience et la sagesse du peuple, et malgré sa défiance croissante envers les indignes chefs qui veulent surgir par lui, Tégoïsme et l'incapacité de nos rétrogrades ont tellement abusé de ces avantages spontanés, que la population décisive semble déjà disposée à risquer un nouvel orage plutôt que de supporter encore une compression perturbatrice si le parti du progrès donnait à Tordre de vraies garanties, l'explosion serait immédiate, unanime, et dès lors peu inquiétante. Mais, quoique cette grande condition reste inaccomplie tant que le positivisme ne guidera pas le socialisme, le peuple n'attendra pas une demi -génération comme dans les deux cas précédents, ou la rétrogradation, moins aveugle et moins immorale, ne se trouvait point eii contradiction avec le principe ostensible du régime politique. Ceux qui se sentent incapables de lutter contre le simple nom de république , devraient comprendre leur impuissance à contenir la réalisation d'un programme qu'ils n'osent désavouer. Leurs propres efforts n'aboutissent réellement qu'à consolider l'esprit républicain, en le dégageant de plus en plus des préjugés métaphysiques qui l'altéraient jusqu'ici. Telle est surtout la tendance des attaques dirigées contre le suffrage universel, d'où la situation a fait ressortir l'heureuse influence de nos prolétaires envers

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les leurres politiques. Ce résultat inattendu, maïs inévitable, sépare déjà les vrais socialistes d'avec les docteurs formalistes qui aspirent encore à exploiter la nouvelle révolution. Si on tente de prolonger la présidence, j'espère que le peuple montrera de plus en plus son indifférence spontanée pour les questions constitutionnelles, au grand scandale de ses prétendus directeurs, dont l'état mental et moral est fort en arrière du sien. Le positivisme lui a toujours conseillé d'écarter radicalement les lettrés de toute sorte ou couleur, qui constituent aujourd'hui, encore plus que les mauvais riches , le principal obstacle à la terminaison organique de la révolution occidentale, où leur indisciplinablfe orgueil ne pourra jamais fonctionner utilement. Or, à Tinsu des rétrogrades, toutes leurs mesures officielles concourrent à seconder cette tendance de notre situation républicaine. Elles ne comportent, au fond, aucun autre résultat sérieux.

Dans un milieu aussi favorable, le positivisme grandit sans cesse, malgré l'indigne malveillance de la presse métaphysique interposée entre le peuple et nous. Notre principe révolutionnaire qui confère aux prolétaires un pouvoir central purement temporel, en assurant aux riches un pouvoir local exclusivement financier, fait sérieusement des progrès rapides. Ce qu'on traitait presque d'utopie indiscutable il y a deux ans, se présente aujourd'hui à beaucoup d'hommes honnêtes et sensés comme la seule garantie actuelle d'un ordre matériel vraiment stable et paisible en tant que reposant sur la force réelle et livrant d'ailleurs ^'ascendant spirituel au

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libre concours de toutes les écoles quelconques. Je viens d'apprendre sans surprise l'adoption légale de la règle que j'ai proposée alors comme unique base de la police de la presse, la signature loyale et complète de toute communication au public. Quoique ce principe moral surgisse ainsi au milieu d'une législation oppressive, son développement ne tardera point à nous en débarrasser, en faisant sérieusement prévaloir la responsabilité personnelle, seule digne et efficace, mais, à ce titre même, peu goûtée des marchands de tartines, blanches, bleues ou rouges. Avec cette relation croissante aux besoins du jour, le positivisme continue à manifester sa destination nécessaire envers Tavenir, non seulement intellectuel, mais surtout moral et social. Le vœu que vous me citez de Chateaubriand, sur une reconstruction religieuse, comme seule capable de surmonter notre anarchie, se trouve déjà réalisé ouvertement par la religion de l'Humanité, qui discipline et rallie tout, à un degré auparavant impossible, d'après l'entière convergence de nos pensées et de nos sentiments vers l'unique Grand-Être qui puisse supporter l'examen. Notre aptitude à remplir loyalement tout le programme moral et social du catéchisme au moyen âge, se caractérise de plus en plus même dans la vie privée. J'ai exposé, l'an dernier^ et je. prêcherai cette année avec plus de soin encore, les neuf sacrements positivistes, dont l'ensemble rattache à l'Humanité toutes les phases essentielles de chaque existence personnelle, beaucoup plus systématiquement que ne le tenta jamais la. religion

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précédente. Mon récent Discours funèbre sur Blainvîlk a dû vous manifester la première apparition publique du nouveau sacerdoce dans une solennité privée, où il a directement surmonté la théologie et la fausse science. Jeudi prochain, un cas plus décisif va caractériser l'aptitude nécessaire du positivisme à régler dignement toute l'existence humaine. Quelques mois avant votre bonne visite de 1848, j'avais déjà célébré un premier mariage positiviste, où deux époux prolétaires ont signé, tout en larmes, l'engagement sacré du veuvage éternel, quoique cette propriété de la nouvelle union religieuse ne Içur fût alors connue, ainsi qu'aux témoins, que d'après mon exhortation immédiate. Tous deux m'ont depuis remercié souvent d'avoir ainsi consolidé leur sainte affection mutuelle , et cet acte a même converti bientôt au positivisme la femme qui était encore catholique. Mais la spontanéité d'un tel résultat, quoique constatant mieux la puissance morale de la nouvelle religion, n'établissait point assez la consécration systématique de cette extension finale de la monogamie. Il fallait encore une application postérieure à la pleine publication de cette doctrine. Le cas du 18 juillet 1850 offrira toute la maturité convenable pour une épreuve décisive, soit d'après l'entière discussion préalable d'un dogme promulgué depuis deux ans, soit par la nature des nouveaux époux, qui ne sont plus de simples prolétaires. D'un côté, le docteur Segond, bibliothécaire de l'École de médecine de Paris : l'épouse sera assistée de son père, directeur actuel des Sourds-Muets et maire du

XII* arrondissement, pendant la majeure partie du r^e orléaniste. Toutes les conditions sont donc réunies pour rendre irrécusable cette seconde démonstration de l'aptitude du positivisme envers les plus intimes besoins moraux. Mais, l'épreuve aura peu de témoins, puisque la chapelle sera mon simple salon, où le saint bouquet que vous connaissez représentera seule l'éternelle colique sans laquelle mon coeur n'aurait jamais atteint une telle plénitude religieuse. Les procès -verbaux de ces deux actes sont peut-être destinés à une grande célébrité ultérieure. Aux vaines prétentions du catholicisme putréfié, nous substituons ainsi la puissance réorganisatrice du positivisme. Tandis que l'un ne peut empêcher d'anarchiques tendances vers le divorce, l'autre impose au lien conjugal des restrictions jusqu'ici impossibles et désormais accueillies avec reconnaissance. C'est la seule manière de répondre dignement à l'esprit de désordre, en lui prescrivant des règles plus austères au lieu des concessions qu'il réclame.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

{lo, rue Monsieur-le-Princé),

LETTRES A U, DE THOWUIE 97

A Monsieur DE THOLOUZE,

Procureur dé la République, à Périgueux.

Paris, le aS Ârdiimède ^ (Mardi 22 avril T651).

Monsieur,

Je commence par vousremercier de Ja nouvelle sollicitude témoignée si noblement, à la fin de votre lettre de samedi, envers ma situation personnelle, ^amélioration annoncée à. cet égard dans ma récente circulaire est plus décisive que ne l'indique l'insignifiant accroissement de la souscription totale, car le nombre des coopérateurs a beaucoup plus augmenté que le chiffre du subside, et leur persistance semble d'ailleurs assurée. Tout me fait donc espérer que cette noble sauvegarde atteindra bientôt le taux modeste invoqué d'abord par son éminent fondateur. Malgré de graves embarras matériels, je continue ainsi à travailler avec une pleine confiance dans un prochain avenir.

Cette paisible activité se consolide graduellement .par les progrès journaliers que procure au positivisme une situation qui pousse en tous sens vers l'unique issue normale de l'anarchie moderne. Vous avez raison de supposer que le milieu actuel^ me semble devenu beaucoup plus favorable à la nou-

velle doctrine universelle que quand j'achevais mon ouvrage fondamental. Cet ascendant plus prochain ec plus complet résulte d'abord du développement moral et du caractère pleinement religieux de la philosophie positive depuis la puissante régénération eflFective que je dus à une sainte passion, et dont les suites s'étendent journellement chez tous mes disciples surtout chez le plus éminent d'entre eux qui en subit, à son insu, une réaction admirable. En second lieu, il faut aussi l'attribuer à la lumineuse situation républicaine, qui, plaçant au grand ordre du jour les plus hautes questions sociales, en outre r insuffisance radicale de toutes les autres écoles, et appelle énergiquement le positivisme, au secours de Tordre encore davantage que du progrès, celui-ci étant désormais autant garanti que l'autre est compromis.

J'ai toujours pensé que la tyrannie rétrograde de Bonaparte avait retardé le mouvement occidental d'environ une demi-génération. Or, je crois maintenant que l'heureuse impulsion de 1848 nous a fait compenser essentiellement cet arriéré exceptionnel. Tel est du moins son influence à Paris, où se concentre de plus en plus la crise régénératrice, par la libre subordination du reste de la France, et même de tout l'Occident. La préface de mon nouveau volume vous indiquera bientôt ce que le positivisme a déjà gagné. Mais je puis aujourd'hui le caractériser par le notable accroissement de succès obtenu, cette année, dans mon cours hebdomadaire, que je viens de rouvrir le premier dimanche

LETTRES A M. DE THOLOUZE 99

d'avril, au milieu d'un nombreux auditoire, toujours persistant ensuite à supporter des séances de quatre ou cinq heures.

Un long entretien préalable que j'eus, à ce sujet, en février, avec un puissant personnage (M. Vieillard, ancien précepteur, et le principal confident du Président actuel de la République) suffirait pour caractériser l'importance croissante que prend aujourd'hui le positivisme auprès de tous les hommes clairvoyants et honnêtes. Depuis vingt-cinq ans, M. Vieillard suit noblement l'évolution de ma philosophie, avec une persévérance vraiment civique, comme y voyant la seule garantie systématique de Tordre social. Aujourd'hui ses convictions à cet égard se fortifient et se propagent parmi les hommes d'État, sous l'irrésistible impulsion d'une situation qui nous pousse à un terrible tête-à-tête avec l'anarchie, qu'aucune autre doctrine ne peut soutenir. Dans ces deux heures d'entretien politique, cet honorable représentant s'est hautement montré convaincu de la décrépitude totale des divers p;irtis existants, et de l'urgence d'en constituer un nouveau, qui, écartant dignement tous les autres comme étant à la fois anarchique et rétrograde, s'empare directement de la seconde République pour terminer la révolution par la conciliation radicale entre l'ordre et le progrès. Or, c'est précisément le caractère que j'ai donné, avec autant de vigueur et de netteté possible, à mon cours de cette année. Mon discours d'ouverture a été surtout consacré à proclamer le parti positiviste^ sa philosophie, sa reli-

too COKKESPOtiDANGE DTAUGUSTE COMTE

gion,, et sa politique ptopremeat dlce smr k présem d'après te pasaé et l'avenir. Je me suis particolièrement attaché à séparer profiotwMment ce parti coostracteur d'avec les misérables anarchistes^ qui, sotts le nom de rouges^ constituent maintenaiat le principal obstacle au vrai progrès occidental, et donnent seuls, par contraste, quelque reste de valeur aux rétrogrades ou aux immobiles. Personne désormais ne pourra plus nous accoler à ces brouillons sans tête et sans cœur. J'ai d'ailleurs apprécié dignement le service essentiel que rendent aujourd'hui les conservateurs en maintenant l'ordre matériel, quelque empirique et imparfaite que sort leur attitude, seule possible jusqu'à l'avènenient des hommes d'État positivistes qui ne sont pas encore assez appuyés. Toute cette appréciatibn a été rattachée à une loi évidente : rordre restera rétrograde, tant que 'le progrès restera anarchique. Mais, en même temps , j'ai caractérisé l'extrême fragilité d'un tel ordre en montrant qu'il repose sur des doctrines que désavouent leurs propres partisans^ en sorte que tout se borne à des intérêts, dont l'efl&cadité politique est fort précaire. J'ai expliqué l'anomalie, inintelligible pour les non -positivistes,, qui confie aujom'd'hui le maintien de l'ordre matériel a«x débris du parti rétrograde, entraîné d'ailleuîTs à sa propre dégradation finale ,. pubqu'il est forcé de reocmnaitre officiellement la souveraineté du pcnpk et l'égalité, que je combattis toujours dans mes trente ans de luttes philosophiqmes. Une telle inccwiséquence a. &it ressortir qwi l'ordre sera^ tkmaan

LETTRES A M. DE THOLOUZE m

tant qu'il ne se trauTera point ccmfiè à des posttmstcs^ qui osent rcjtrter ouYertement tous ks dogmes anarchiques^ au nom même de la gran<k révolution occidentale. J'ai caractérisé la souveraineté du peuple comme une émeute des vivants contre Us morts, l'égalité comme un mensonge immoral, et le suffrage universel comme une maladie sociale. Tout cela s'est trouvé applaudi par deux ou trois ceats révolutionnaires très prononcés^ qui ne supporteraient d'aucune autre part un pareil langage. La puissance du positivisme pour discipliner la révolte actuelle devient donc de plus en plus incontestable, n y a dix ans que je prédis qu'il sera surtout invoqué au secours de l'ordre, dont les sollicitudes sont bien plus vives et plus nettes que celle du progrès. Or, cela se vérifie pleinement aujourd'hui, o» la propriété, la famille, etc., ne peuvent plus trouver ailleurs de vrais défenseurs. En même temps, cette irrésistible situation feit surgir l'opportunité de nos vues politiques les plus audacieuses. Je suis persuadé que, avant Tannée 1860, je prêcherai le positivisme à Notre-Dame, comme la seule religion réelle et complète. En attendant, ma plus hardie innovation politique, l'avènement des prolétaires au suprême pouvoir central, qui paraissait un rêve bizarre il y a trois ans, commence à devenir presque Éunilière. Un célèbre intrigant, plutôt effronté qu'habile, vient de s'en emparer, à sa manière ; tout en l'altérant beaucoup, il sert du moins à la vulgagariscr. Quand elle reviendra, à son rang normal, dans les dernières séances de mon cours actuel, je

lui donnerai la plus extrême précision, en allant jusqu'à proclamer solennellement les noms des trois gouverneurs populaires que je choisis déjà quand je fis ma proposition initiale en 1848. D'ici là, vous aurez sans doute le nouveau Rapport de M. Littré, comprenant l'ensemble des perfectionnements que mes deux cours précédents m'ont permis d'apporter à ma conception primitive du gouvernement révolutionnaire. Nous serons donc pleinement en mesure, sauf le nombre des partisans, pour ce qu'on appelle d'avance la crise de 1852. Mais, à mes yeux, plus l'instant s'approche, mieux je sens qu'il n'y aura point alors de crise proprement dite, du moins violente. On s'attend à V anarchie aiguë, on n'aura qu'un surcroit d'anarchie chronique. Il consistera surtout à développer l'omnipotence de l'assemblée, et la dégradation, déjà si déplorable, du pouvoir central. C'est la dernière aberration métaphysique dont nous ayons à nous purger. Le mauvais état de l'esprit public ne nous permet pas de l'éviter, quelque désastreuses qu'en soient les suites. J'ai bien pu soulever, le 6 avril, de nobles sympathies en proclamant de nouveau , avec plus de solennité , le drapeau vert des constructeurs , contre le drapeau rouge des niveleurs. Mais ses partisans ne sont pas encore en mesure de prendre les rênes. Le public a besoin d'une dernière leçon expérimentale avant de se désabuser du préjugé des assemblées politiques. J'espère toutefois que cette expérience ne durera pas même autant qu'une législature officielle. Avant ces trois ans de désordre administratif, les proie-

LETTRES A M, DE THOLOUZE 103

taires parisiens auront irrévocablement congédié l'assemblée, et installé un énergique pouvoir central, avec la sanction tacite des provinces. Telle est, en aperçu, l'indication que vous me demandez sur mon opinion positive quant à la prochaine crise, avortée ou transformée, après laquelle je pense que le tour des positivistes sera définitivement venu, invoqués à la fois par les pauvres et les riches. Mais vous savez d'avance que cet avènement ne changera rien à ma paisible activité sacerdotale, sauf en la rendant plus sûre et plus digne. Aucune tentation ne fera, j'ose le garantir, jamais tomber le fondateur du positivisme dans la faute capitale de son éminent jp récurseur, Condorcet, qui se mêla si déplorablement aux hommes d'action, quand il aurait dû garder plus strictement l'attitude philosophique. Mes convictions fondamentales sont trop arrêtées, depuis vingt-cinq ans, sur la division des deux pouvoirs, pour que le libre conseiller général de la nouvelle république aspire jamais à figurer parmi ses gouverneurs quelconques. Je suis, et serai toujours de plus en plus le prêtre de YHumanité, et mon influence en deviendra plus complète comme plus pure et plus calme. Mais je dois avoir de l'ambition pour les autres, et je me félicite d'en avoir inspiré sérieusement à quelques-uns de ceux que je juge dignes d'être poussés au suprême pouvoir pratique : aucun d'eux, je le sais, ne me contestera jamais le pouvoir théorique.

Ces importantes • indications sociales m'ont tellement entraîné qu'il ne reste aucune place pour

examtnef la déplorable âoctitation mentaie que votre lettre TTie révèle sans me swrpreofdre. J'y revifCMbai, comme elle le mérite, si -vous m'en fiwirnissez oaae prochfime occasion. Ne craignez pas de me déraoger : Tabstinence des jonrnaux et des lectaies vulgaiires «e permet de donner à un commerce a«ssi imtéressant îQtit le temps convenable, sans nuire aucunement i TiKs travaiix.

Tout à vous, Auguste Comte.

(lo, rue Momieur-îe-Prince),

P -S. — Je VOUS remercie d'avoir dignement accueilli le jeune ouvrier mécanicien que je vous ai adressé comme mon confrère. Vous sentirez bientôt, j'espère, que M. Penot mérite toute notre estime, tant privée que publique.

A Mamieur DE THOLOUZE, à Périgueux.

Paris, le 25 Dante 63 (Samedi 9 août 185 1).

Monsieur,

Je suis heureux d'apprendre le bon effet de votre nouveau séjour aux eaux, dont l'efficacité me semble ordinairement plus morale que phjrsique. Si je

LETTRES A Af. DE THOLOUZE 105

l'avais su à temps, j'aurais pu vous procurer, à Vichy, l'agré^Ui société d'un jeune oflScier d'artillerie, éminent positiviste, M. de Blignières, qui s'y trouvait aussi en juin. De son côté, il eût bien apprécié une telle relation, qu'il regrette d'avoir manquée, l'année précédente, par suite d'une semblable ignorance. En vous montrant son propre' exemplaire, il vous eût d'ailleurs appris la récente publication du tome premier de mon Système de politique positive , qui, après beaucoup d'obstacles, vient enfin de paraître chez les mêmes libraires que mon Discours sur l'ensemble du positivisme.

Ce nouveau volume vous prouvera, j'espère, sans même attendre les trois autres, que le positivisme se trouve déjà devenu plus qu'une ébauche. Mon premier grand ouvrage a suffisamment posé les bases philosophiques d'une synthèse vraiment universelle. Dans ce second traité, qui constituera finalement ma principale composition , je construis directement rédifice religieux qui repose sur ces fondements scientifiques. Sa préface vous expliquera comment j'ai pu, exceptionnellement, accomplir ainsi deux vies en une seule. La sainte dédicace qui la suit achèvera d'éclaircir cet heureux mystère, chez un esprit aussi disposé que le vôtre à comprendre et à subir la digne influence du cœur. Si ce volume initial vous laissait encore quelque incertitude sur le résultat essentiel, elle se dissiperait certainement par la lecture du volume suivant, que j'espère livrer au public dès le début du printemps prochain. Car, ce tome second, constituant le traité abstrait de

iû6 CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

Tordre humain, constatera nettement combien j'ai déjà réalisé la construction définitive de la véritable unité, tant sociale que personnelle, comme le savent seuls tous ceux qui, depuis trois ans, suivent mon cours hebdomadaire. Quant à la vulgarisation du positivisme, elle est beaucoup plus avancée que vous ne pouvez le croire. Plusieurs hommes distingués s'y livrent oralement, de divers côtés, avec une activité soutenue qui produira bientôt des écrits airactéristiques. Si la fondation de ma Revue occidentale n'était pas encore arrêtée par de misérables obstacles pécuniaires, chacun pourrait déjà juger kl vraie maturité de la nouvelle religion. Elle est încme assez avancée pour que, entre la publicité du second volume de mon traité actuel et celle du troiîSLème, je croie devoir suspendre, pendant quelques mois, cette construction décisive, pour composer un véritable Catéchisme positiviste, que j'espère publier avant la fin de 1852. On l'attend, dans plusieurs parties de l'Occident, avec beaucoup d'impatience, comme base directe et guide général d'un sérieux prosélytisme habituel.

Je regarderais comme oiseuse toute dissertation abstraite sur les inconvénients de l'état maladif, autant chez les peuples que chez les individus. Chacun ne sent que trop , aujourd'hui , combien rOccident se trouve, et depuis longtemps, en pleine révolution , sans qu'il dépende de personne de réaliser immédiatement un ordre normal. De là j'ai conclu l'évidente nécessité d'un gouvernement r/l'ùlutionnaire , sagement conforme à la situation et

LETTRES A M. DE THOLOUZE 107

capable de l'améliorer en la dirigeant avec énergie vers son terme naturel. Mais cela ne signifie nullement qu'un tel gouvernement doive être violent : il sera seulement exceptionnel et transitoire ; encore même le sera-t-il le moins possible, s'il est construit d'après une vue nette de l'état final. Quant à la violence, c'est l'attribut des gouvernements faibles. On n'y persiste qu'autant qu'on prétend fonder immédiatement l'ordre normal, ce qui, étant contraire à la nature de notre situation, conduit toujours à alterner entre la rétrogradation et l'anarchie, comme on le fait depuis soixante ans d'après cette vaine tendance absolue. Dans cette longue suite d'essais empiriques, il n'y a eu de vraiment sage et digne que le gouvernement révolutionnaire de la Convention, fondé par Danton, sous l'imminente impulsion d'une nécessité sentie, mais bientôt altérée par la tentative rétrograde de Robespierre pour établir d'emblée le régime normal sur l'ascendant officiel de son Être Suprême, Nous ne pouvons aujourd'hui sortir du désordre que d'après une équivalente institution provisoire , mais résultée d'unie exacte notion de l'état final. Il y a vingt :ins, je disais à M. Vieillard (qui commence maintenant à le croire), à propos des émeutes contre Louls- PhiUppe, que la tranquillité ne sera solidement établie en France que quand le pouvoir y sera tenu par des gouverneurs prolétaires. L'essor systématique du positivisme, et son application complète à la situation révolutionnaire, ont procuré depuis une consistance inébranlable à ce qui fut alors un

loa CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

simple aperçu de mon instinct politique. Toutes les tendLiiices réelles ne tarderont pas à converger vers une telle ouverture de solution, aussitôt que les contacts du positivisme avec le véritable peuple auront pu se développer assez. C'est seulement ainsi que l'Occident sera délivré d'une presse perturbatrice et des ambitions méprisables. Les affiches nous débarrasseront des journaux, et les clubs des Chambres.

Votre nouvelle position officielle me semble, à vrai dire, tendre à troubler votre jugement et même h neutraliser vos principes positivistes, en vous procurant trop de contacts avec une bourgeoisie dirij^^tiinîff dont l'aveuglement se trouve aujourd'hui plus complet et moins excusable que celui de la haute noblesse en 1789. Il vous devient ainsi très difficile de connaître le véritable état des esprits, môme dans votre voisinage. Tous les rapports qui me parviennent des dignes positivistes qui voyagent maintenant se trouvent en contradiction directe iivec votre manière d'apprécier les dispositions provinciales. Je pourrais surtout citer mon jeune ami, M. Laffitte, dont la sagesse et la portée me sont bien connues. En vacances dans sa famille, à Bégucy, près Cadillac, il m'écrit, sur le véritable état politique de la Gironde, des renseignements qni tendent à prouver combien il faudra, l'an prochnin, soigneusement veiller à empêcher que l'ordre ne soit gravement troublé par la violente exaspération des provinces contre le régime de compression, qui, même quand il aura cessé, laissera redouter encore des représailles blâmables. Mais je compte

LETTRES A M, DE THOLOVZE 109

bien que le calme imposant de Paris suffira pour contenir ces tendances aveugles quoique excusables. Toutefois il faudra donner une juste satisfaction à la vindicte publique, en la concentrant sur la punition légale de tous ceux qui ont sciemment et librement participé à l'indigne expédition de Rome. Cest seulement ainsi qu'on obtiendra l'absolution sociale des coopérations quelconques d'un régime de compression, qui était devenu indispensable pour nous préserver de l'anarchie, etauquell'histoire reprochera uniquement son exagération empirique et égoïste. Mais l'affaire de Rome est d'une toute autre nature; elle ne constitue qu'un pur épisode, nullement lié à cette résistance nécessaire, et simplement inspiré par une rouerie très méprisable. Tous ses divers fauteurs éviteront difficilement l'exil et la confiscation, et j'ose dire que ce sera justice.

Au milieu de ces prochains émois, l'attitude du positivisme sera bientôt digne de sa principale destination, qui concerne directement l'ordre, comme base normale du progrès. C'est à nous que vont échoir les grands intérêts politiques, aussi bien que les dogmes domestiques, pour défendre le pouvoir central contre le morcellement légal que vont lui appliquer de prétendus conservateurs, mus par une misérable ambition, qui ne laisse guère cesser leur taquinerie que quand l'émeute matérielle leur inspire une ignoble soumission. Lespraticiens sérieux sentent déjà cette attitude protectrice du positivisme. Dans mon heureuse entrevue avec M. Carlier, en janvier 1850, il fut surtout frappé de ce que j'avais tou-

jours attaqué les dogmes anarchiques , la souverain netédu peuple et l'égalité, sans pourtant perdre jamais mon crédit populaire. Ce magistrat semblait envier secrètement cette attitude digne et conséquente, contrastant avec les honteuses concessions de principes ou de formules que subissent aujourd'hui tous les hommes d'État.

Une récente manifestation, émanée d'une situation très grave, m'a déjà confirmé cette affinité nécessaire des véritables conservateurs, à la fois honnêtes et clairvoyants. Il y a trois mois, un éminent citoyen de Philadelphie, au nom d'un vaste foyer positiviste formé, depuis quelques années, aux Etats-Unis, parmi les riches éclairés et loyaux, est venu invoquer le positivisme au secours de l'ordre fondamental, privé de toute autre défense systématique contre une population de purs niveleurs (de race et d'éducation), dans un pays d'ailleurs dépourvu d'armée et où les prêtres, coïncidant avec les métaphysiciens, sont devenus les principaux anarchistes. Ces diverses données générales expliquent un tel recours chez ceux qui se trouvent ainsi préservés des illusions politiques inspirées à nos hommes d'État par les expédients empiriques dont ils peuvent encore disposer ici pour se dispenser d'étudier la question fondamentale. On désirait même que je pusse venir prêcher le positivisme en Amérique, afin que la religion démontrée y réparât les désordres des religions révélées. J'ai lieu d'ailleurs d'espérer que ce riche et puissant foyer lèvera bientôt les difficultés matérielles qui seules empêchent la fondation décisive de notre Revue occiden-

LETTRES A M. DE THOLOUZE m

iale. Mon digne visiteur, déjà rentré aux États-Unis, vient de m'écrire, de Philadelphie, une lettre noble €t caractéristique, qui me semble le début d'une précieuse correspondance, à laquelle la merveilleuse rapi- <îité des transports actuels permettra une suffisante activité. J'ai aussitôt répondu à sa principale demande spéciale par une exposition décisive de nos institutions religieuses, surtout de la théorie des vrais anges gardiens et de la série des neuf sacrements sociaux. Ces messieurs attendent leur salut de l'avènement d'un nouveau pouvoir spirituel. Ils savent bien que ce pouvoir leur imposera de fortes obligations morales, mais ils les acceptent d'avance afin de n'être pas dépouillés.

Ce cas ne fait que mieux manifester un besoin commun à toute l'occidentalité, et seulement prononcé davantage dans le milieu où l'ordre fondamental se trouve au fond le plus compromis. Sous de telles impulsions, on surmonte les préjugés nationaux, et même l'orgueil spécial qu'inspire là une vaine priorité républicaine. Philadelphie se reconnaît un simple faubourg de Paris, séparé par l'Atlantique, au lieu de la Seine. Quoique Londres semble très loin d'une équivalente disposition, les plus arrogants des lords invoqueront aussi le positivisme avant dix ans, quand l'éveil inévitable de leurs redoutables prolétaires aura dissipé leur empirique sécurité sur la prétendue consistance de leur régime provisoire et factice, déjà radicalement épuisé.

Ainsi placé devant une situation lumineuse et irrésistible qu'il peut seul comprendre et régler, le

positivisme doit s'installer tout autrement que ne le fit le catholicisme. Celui-ci, directement impropre u la vie publique, et surgissant sous un régime tîncore puissant, ne peut parvenir au gouvernement qu'à force de pénétrer la société. Le positivisme, au contraire, immédiatement relatif à la vie sociale, et survenu au milieu d'une profonde anarchie où le vrai pouvoir, tant temporel que spirituel, est essentiellement vacant, ne doit prévaloir dans la société qu'après s'être emparé du gouvernement, par ses conseillers théoriques et ses commandants pratiques, seuls capables de concilier aujourd'hui l'ordre et le progrès. En appréciant cette différence capitale, vous sentirez qu'il n'y a de ma part aucune grave présomption à espérer des succès aussi rapides que l'indique ma dernière lettre. Loin d'être contraire aux précédents historiques, cette rapidité vous semblera d'ailleurs autorisée par beaucoup d'exemples décisifs de rénovateurs, intellectuels ou sociaux, qui ont triomphé avant leur mort, comme Mahomet, Luther, Cromwel, Voltaire, etc. Dans l'ordre purement théorique, vous voyez, de nos jours, Bichat, Gall et Broussais, prévalant chez la génération même où ils surgirent, malgré tous les obstacles officiels.

Salut et fraternité.

Auguste Comte.

{lo, rue Monsieur-Je-Princi),

A Monsieur DE THOLOUZE,

Substitut du Procureur général, à Bordeaux

Paris, le jeudi 1$ Gutenberg 64 (26 août 1852).

Monsieur,

Je ne conçois pas que la notion de l'Humanité puisse vous sembler plus mystique que celle de la Famille et de la Patrie, dont elle ne constitue, au fond, qu'une simple extension. Car, celles-ci concernent aussi des êtres collectifs et perpétuels, qui sont seulement moins étendus ; et personne pourtant n'oserait les qualifier d'imaginaires. La notion de Patrie est, à la vérité, devenue très vague depuis la fin du moyen âge, d'après la monstrueuse grandeur obtenue temporairement chez les états modernes, surtout en France, par la rupture du lien catholique, quand Louis XIV fut conduit à dire : VÉtai, c'est moi, afin de définir la Patrie. Mais vous savez très bien quelle profonde réalité cet être composé présentait aux populations anciennes, principalement à Rome , où elle détermina tant d'intimes dévouements, qui ne pouvaient s'adresser à de pures chimères. Au milieu de l'anarchie moderne, on observe nettement des sentiments et des convictions analogues chez les états assez petits pour que la solida-

t H CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

rite puisse y devenir familière à tous, en Suisse, en Irlande, en Savoie, en Portugal, etc. ; vous en trouvez même des vestiges appréciables, malgré notre centralisation excessive , dans plusieurs anciennes provinces françaises, en Auvergne, en Provence, en Dauphiné, même en Bourgogne, outre celles qui ne sont françaises que par force, et d'une manière purement officielle, comme la Corse, l'Alsace, sans parler de la prétendue Algérie, qui, j'espère, retournera bientôt aux Arabes. Dans toutes ces notions et émotions sociales, il y a plus qu'un simple artifice scientifique» Or, l'Humanité n'est vraiment que la patrie univerfïcUe qui réunit déjà, du moins en perspective, tous les habitants de la planète humaine : c'est, en un mot, ^ensemble des hommes vraiment assimilables, passés, futurs, et présents, en excluant seulement les Néron, les Robespierre, les Bonaparte, et tous ceux qui rompent l'harmonie humaine. Cet ensemble est seul réel, et Vindividu n'existe que par une abstraction d'ailleurs indispensable. Si vous aviez feit des méditations biologiques, vous sentiriez, d'après leur nature, éminemment synthétique, qu'il en est de même au fond, pour tout le règne animal, surtout supérieur, où Vunité biologique consiste dans Yespice et nullement dans l'individu, qui n'en est qu'une partie réellement inséparable, ou dès lors inintelligible. Mais il suffirait de la simple famille pour vous démontrer la réalité des êtres collectifs et perpétuels ; car l'étendue du groupe importe peu sous ce rapport. Or, chez toutes les. familles aristocratiques, où le culte des ancêtres s'est mieux conservé, chacun s'ha-

LETTRES A M, DE THOLOUZE 115

bituc à contempler, de cœur et d'esprit, à travers les siècles passés ou futurs, cette sainte unité domestique, qu'on ne souffrirait pas d'y voir qualifier d'artifice scientifique. L'Humanité n'est encore que la famille universelle, si l'on conçoit tous les hommes parvenus au degré suffisant de véritable fraternité. Mais la Patrie vient dignement combler l'exorbitant intervalle que le cœur et l'esprit trouveraient entre ces deux groupes extrêmes. En observant comment on s'élève de la Famille à la Patrie, il ne vous sera pas diflicile d'achever votre éducation sociale, en montant, suivant la même marche, de la Patrie à l'Humanité. Vous y serez bientôt forcé par votre noble résolution de combattre à outrance l'anarchie moderne, dont la base réside pourtant dans cette théorie de V individualisme, comme le montrent les écrits de son meilleur représentant actuel (M. Proudhon), qui figure l'anarchie dignement incarnée.

Quant à la nouvelle Religion, dont le dogme de l'Humanité constitue la base générale, à la fois mentale, morale et sociale, si ce mot vous déplaît, par suite de vos vestiges voltairiens, substituez-y le mot synthèse, comme le permet l'étymologie. Mais, dans l'usage universel, seul vrai régulateur du langage, ce dernier nom est pris d'une manière purement philosophique , au point de ne comprendre que l'intelligence, sans y joindre même l'activité, et surtout le sentiment. L'autre est le seul qui combine les trois parties essentielles de notre existence. Sa composition latine se trouve d'ailleurs plus parfaite que celle d'aucun autre terme français. Quoi

n6 CORRESPONDANCE D'AUGUSTE COMTE

qu'il en soit, en écartant toute question de nomenclature, il faut constituer i'ttmV^' humaine : c'est la seiile issue possible de la révolution occidentale. On ne surmontera pas l'anarchie moderne en réglant seulement Tintelligence, même quand on y joindrait r^ictiviréj si on laisse en dehors les sentiments, c'est-à-dire la principale partie de la nature humaine, celle qui conduit toute l'économie réelle. Ce qui manque surtout aujourd'hui, ce sont la vénération, Tenthousiasme, etc., sans lesquels la raison et l'activité sont plutôt perturbatrices qu'organiques. Mais cette religion, ou condensation totale, qui constitue maintenant le principal besoin des masses, devient aussi la principale nécessité des individus. En ce qui vous concerne, j'ose assurer que, si vous deveniez un positiviste complet, c'est-à-dire religieux, en réglant vos sentiments autant que vos opinions et vos actes, votre santé s'en trouverait beaucoup mieux bientôt que de toutes vos eaux minérales, sur lesquelles vous serez promptement blasé, si vous ne Tctes déjàj malgré leurs sites accidentés, qui vous laissent vide pendant la majeure partie de l'année. Votre excellent cœur est jusqu'ici contrarié par votre esprit, qnl en est encore au dix-huitième siècle, avec son Ignoble matérialisme, son ton critique, et sa triste théorie dé la personnalité. L'existence naturelle des instincts altruistes, principale découverte de la science moderne, et source directe de la religion positive, n*a fait encore que glisser sur votre intelligeijce, plus familière avec Condillac et Helvétius qu'avec Gall et moi.

LETTRES A M. DE THOLOUZE 117

Pour vous convertir, je compte beaucoup sur votre lecture de mon second volume, publié depuis trois mois, le 25 mai. Votre lettre me donne lieu de remarquer qu'il est parvenu plus promptement à Nevsr-York qu'à Bordeaux, car le positivisme a mainnant un succès notable aux États-Unis, bien autrement qu'en France et même en Angleterre ; l'ensemble de ce volume très condensé renferme toute la théorie abstraite de l'ordre humain, et constitue le livre le plus systématique qu'on ait encore écrit sur le Gouvernement depuis la politique d'Aristote. Son premier et principal chapitre produira, j'espère, une salutaire révolution dans votre esprit aidé de votre cœur : car il présente la théorie générale de la religion, ou théorie positive de l'unité humaine. Vous apprécierez alors le positivisme religieux. On doit au président actuel un très bel aphorisme, que j'emploierai beaucoup, en le rapportant toujours à son auteur, même quand il sera chassé : On ne détruit que ce qu!on remplcu:e. Suivant cette maxime, aussi bien dite que bien pensée, il faut donc substituer au catholicisme une véritable religion, sous peine de le voir prolonger indéfiniment son ignoble caducité. Mais, outre ce tome deuxième de ma Politique positive, un opuscule exceptionnel, qui s'y trouve promis, et que j'achève maintenant, déterminera mieux votre conversion, comme plus facile à lire. C'est un mince volume in- 12, dont l'impression va commencer lundi, et qui sera publié vers la fin de septembre, sous ce titre caractéristique :

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