A M. DE PUYMAURIN
Au Jardin du Roi, le 16 janvier 1762.
J'ai reçu, monsieur, la petite caisse que vous avez eu la bonté de m'envoyer par la messagerie de Toulouse, et il faut que vous me permettiez de me plaindre de ce que vous en avez payé le port. C'était bien assez de la chose même, sans augmenter encore vos dons de l'argent qu'il vous en a coûté. Ces pétrifications m'ont fait grand plaisir, et tiendront bien leur place au Cabinet du Roi, où nous en avons déjà quelquesunes de semblables. La composition de l'ivoire, qui est par fibres croisées, à peu près comme les mailles des bas, est très-reconnaissable dans les morceaux que vous m'avez envoyés. L'épaisseur des couches qui se séparent les unes des autres est aussi très-bien marquée, et, en les comparant avec d'autres, on pourra en tirer des indications sur l'accroissement annuel des défenses de l'éléphant. Je ne puis donc, monsieur, vous remercier assez de ce présent; mais je ne voudrais pas vous engager à vous défaire en ma faveur de ce qui vous reste, à moins que vous n'ayez la bonté de me demander en échange les choses qui pourraient vous être agréables. Il est singulier que ces défenses d'éléphant se soient trouvées à si peu de profondeur; elles ont apparemment été roulées et entraînées avec les terres du sommet du coteau, où il est vraisemblable qu'elles étaient autrefois plus profondément enterrées. On trouve de ces défenses fossiles dans plusieurs provinces de l'Europe, et jusqu'en Sibérie. A l'égard des cornes de cerf, elles sont très-communes dans cet état de pétrification, et il n'est pas étonnant qu'on en trouve dans le pays de Comminges2 et dans les contrées adjacentes, quoiqu'il y ait plus de deux cents ans que cette race d'animaux y soit détruite; c'est probablement parce qu'on y a, depuis
ce même temps, détruit les forêts et défriché les terrains couverts de bois. On voit par le traité de Gaston Phœbus 3, comte de Foix, que de son temps le cerf y était commun, et qu'il y avait même alors des rennes en France, puisqu'il donne la manière de les chasser, et qu'il en fait un article particulier sous le titre de chasse du rangier. Cependant les rennes rangiers sont aujourd'hui relégués bien loin de nous, et ne se trouvent guère qu'en Laponie et au delà du cinquante-cinquième degré de latitude nord.
Je ne puis, monsieur, que vous offrir mes services, et vous assurer de la reconnaissance et du respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. Buffon.
(Cette lettre, dont nous devons la connaissance à l'obligeance de M. Laroche-Drillière, a paru en 1808, dans le journal du département de la Haute- Garonne. Elle a été publiée par le baron de Puymaurin, fils de celui à qui elle est adressée. Le baron de Puymaurin, membre de la chambre des députés pendant toute la durée de la Restauration, mourut le H février 1841 ; il était né à Toulouse, le 5 décembre 1757.)
AU PRESIDENT DE RUFFEY
Paris, le 11 février 1762.
J'ai remis aujourd'hui, mon cher monsieur, à notre ami le président de Brosses , les tomes huitième et neuvième de mon ouvrage que je vous prie d'agréer, et qu'il s'est chargé de vous envoyer par la première occasion qu'il pourra trouver. Vous devriez bien faire comme lui , et venir quelquefois passer l'hiver à Paris; car je suis affligé toutes les fois que je pense au peu d'occasions que nous avons de nous voir. Cependant, mon cher monsieur, cela ne diminuera jamais les sentiments de la tendre amitié et du respectueux attachement que je vous ai voués. Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)