A LEBRUN
Au Jardin du Roi, le 17 janvier 1763.
Vous renouvelez, monsieur, si souvent mes plaisirs, qu'il faut que vous me permettiez de vous en marquer quelquefois ma reconnaissance. J'ai été enchanté de votre ode sur la Paix. Il y a surtout trois strophes qui sont de la plus grande beauté ; partout des traits de génie, et les sentiments de l'âme la plus honnête ; de la hauteur d'idées , du nerf dans les expressions, de la couleur dans les images et du mouvement dans le style. Votre dernière pièce, quoique d'un autre goût, m'a paru charmante par le bon sel et la plaisanterie fine, aussi bien que par la justesse et la vérité de votre critique. Continuez, monsieur, à cultiver vos grands talents, et vous serez bientôt hors de portée à tous les traits de l'envie.
En m'occupant de vous, monsieur, j'oubliais de vous parler de moi, et de vous remercier de la place que vous m'avez donnée dans votre dernier écrit1. Assurément je ne la prends
pas si haut, et je serais fort fâché que le voisinage de mon nom, comme celui de ma personne, pût indisposer ou gêner quelqu'un. Nos grands hommes sont trop délicats, et, malheureusement, les petits ont la vie si dure qu'on les écorche sans les faire souffrir.
Je suis, monsieur, avec un respectueux attachement, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Publiée en 1811, à la suite des OEuvres complètes de Lebrun.)