A M. LE COMTE DE TRESSAN
Au Jardin du Roi, le 3 mai 1775.
Monsieur le comte,
Je reconnais à votre lettre votre cœur pour vos amis, et je suis très-reconnaissant de tout ce qu'elle contient; mais je ne ferai néanmoins aucune démarche, ni même aucune plainte contre cet homme qui a voulu se donner le plaisir de me contredire. Ce serait la première fois que la critique aurait pu m'émouvoir. Je n'ai jamais répondu à aucune, et je garderai le même silence sur celle-ci. Nous avons aujourd'hui élu M. le maréchal de Duras2, et sa réception est pour le 15. Je vous offre deux billets, si vous voulez y assister. Le discours de M. le maréchal sera court3, et le mien aussi ; mais on dit que M. l'abbé Dclille4 lira un chant de son Yirgile; et cela viendra très-bien après ma pauvre prose. Je suis toujours fort enrhumé; sans cela j'aurais eu l'honneur de vous voir. Mes respects, je vous
supplie, à Mme la comtesse de Tressan et à votre cher et digne fils M. l'abbé de Tressan5. C'est dans ces mêmes sentiments que je serai toute ma vie, monsieur le comte,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.
(Inédite. — De la collection de M. le marquis de Loyac, qui a bien voulu nous en donner communication.)
GLXII AU PRÉSIDENT DE BROSSES
Paris, le 4 mai 1775.
Je vous envoie, mon cher Président, un petit discours1 que peut-être vous n'aurez pas le temps de lire, et qui ne vaut pas trop la peine d'être lu. J'imagine bien la multiplicité de vos occupations ; cependant on espérait vous voir ici, et je crois que vous devez en effet y venir. Je reste encore, assez malgré moi, pour faire une drogue pareille à celle que je vous envoie, en adressant la parole au maréchal de Duras2, que nous avons élu, et qui doit être reçu le 15. Souvenez-vous d'un dîner que vous fîtes au Jardin du Roi avec lui et Mme Saint- Contest3 : ce n'étaient pas des paroles alors, c'étaient de bons effets. Je vous embrasse bien sincèrement et de tout mon cœur.
Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses.)
A MADAME DAUBENTON
Le 12 mai 1775.
Ma chère bonne amie, vous êtes tout âme et tout courage. Je suis enchanté que les mouvements et la grande f ;itigue du
voyage ne vous aient point incommodée; n'ayez donc nulle crainte sur le moment1, vous vous en tirerez sans aucune mauvaise suite. Je ne suis pas encore sûr du temps de mon départ; ma santé n'est pas mal, mais mes affaires n'en finissent pas. L'émeute2 n'était rien, et nous sommes ici très-tranquilles; je voudrais cependant en être hors et vous revoir. J'espère que dans huit jours je pourrai vous le dire positivement. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
(Inédite. — De la collection de M. Henri Nadault de Buffon.)
AU PRÉSIDENT DE RUFFEY
Montbard, le 23 juillet 1775.
Je ne vous ai jamais accusé, mon cher Président, que de bonnes pensées et d'actions honnêtes, et je voudrais que vous n'eussiez pas à vous plaindre des procédés de votre jolie nièce1, à laquelle j'ai dit et répété plusieurs fois que vous étiez incapable de lui faire la moindre mauvaise chicane, mais qu'il ne fallait pas aussi qu'elle espérât que vous ne soutiendriez pas vos intérêts ; que si sa grand'mère vous avait fait quelque tort, vous aviez plus de lumières qu'il n'en fallait pour vous en apercevoir. Et vous avez en effet trèsbien fait de sauver la terre de Montfort, et je ne conçois pas même que vous n'ayez pas des preuves de cette différence de cent trente mille livres, qu'il n'est guère possible d'avoir soustraites, sans qu'il reste de traces des moyens qu'on a employés pour en venir à bout. Vous voyez bien, mon cher ami, que je suis bien loin de vous blâmer: je connais de tous les temps votre droiture et même votre désintéressement. Je voudrais bien que vos affaires vous rappelassent à Montfort; mais je ne l'espère pas pour le courant de cet été, et je compte retourner
à Paris vers la Toussaint, pour ne revenir qu'à Pâques. Je vous dis tout cela d'avance, par le regret que j'ai de vous avoir manqué cette fois-ci. Vous êtes bien bon de me parler de mon lils; il arrivera de Paris dans huit ou dix jours, et, comme il doit faire une petite tournée de voyage jusqu'à Chambéry2, je lui ordonnerai de vous aller voir à Dijon, et, si vous êtes à votre campagne, je supplierai Mme de Ruffey de l'y recevoir pour deux ou trois jours; il ne pourrait être en meilleure compagnie. Assurez-la, je vous prie, de mes tendres respects, et soyez sûr de mon inviolable amitié.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)
AU PRÉSIDENT DE BROSSES
Montbard, le 26 juillet 1775.
Voilà votre petite carte, mon très-cher Président, qui me fait bien plaisir. Je savais qu'Orose vivait en 416, mais j'ignorais que le fameux roi Alfred, son traducteur, fût delà lin du ixe siècle. Il y a donc neuf siècles entiers que toutes les côtes de la Laponie ont été reconnues, et presque aussi bien indiquées qu'elles le sont aujourd'hui. Je voudrais bien qu'oneût une carte aussi exacte de la pointe de l'Afrique du temps du roi Néco; mais la mémoire de ce voyage, dans lequel il paraît qu'on a doublé dès ce temps le cap de Bonne-Espérance, n'est que dans quelques auteurs et sans aucun détail.
Le libraire Frantin l a dû vous aller voir de ma part pour vous remettre le volume qui vous manque. Il n'y a que la reliure qui peut faire ici quelque différence. Si cela était, je pourrai vous remettre à Paris ce premier volume des minéraux de la même reliure que le's autres, et vous me rendriez celui que Frantin vous aura donné.
J'ai des remercîments essentiels à vous faire, mon très-cher ami, de la bonté avec laquelle vous avez accueilli ma pauvre parente Charault. Vous avez rendu justice à sa bonne cause, et je vous en ai la plus grande obligation. Mais on la menace de cassation de votre arrêt, et d'autre part on s'efforce de lui fermer tout accès au Conseil des dépêches, où elle s'est pourvue en rapport des lettres patentes. Si vous avez occasion d'écrire à M. le Garde des sceaux , rendez-moi le service de lui dire un mot pour le soutien de votre arrêt. Je lui ai déjà écrit deux fois pour cette affaire, et il m'a fait deux réponses fort honnêtes. Je vais encore lui écrire aujourd'hui pour qu'on ne casse pas l'arrêt, au moins sans entendre la partie intéressée ; ce serait une seconde surprise semblable à la première, car on avait donné les lettres patentes sans aucun avertissement ni communication à l'héritière, qu'elles lésaient si fort.
J'ai un mal de têle assez violent depuis trois semaines, qui m'empêche de suivre mes occupations ordinaires. Ménagez votre santé, mon très-cher Président. Vous avez plus d'affaires que jamais, mais aussi vous avez le talent unique de faire plus en une heure que la plupart des autres n'en font en vingt-quatre. Mes respects, je vous supplie, à Mme la première présidente.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses.)
AU MÊME
Monthard, le 18 octobre 1775.
J'écris aujourd'hui, mon très-illustre et cher Président, à M. Dupleix1, pour le presser de terminer l'affaire de Mme Charault, et je vous prie en grâce de lui en parler et delà terminer en effet. Vous savez le très-grand intérêt que
j'y prends, et je me recommande avec toute confiance aux bons offices de votre amitié, et surtout pour iinir promptement 2.
Je serai comblé de vous recevoir ainsi que M. et Mme... 8, et vous aurez des chevaux où il vous plaira de m'en demander. Je me fais la plus grande fête de vous voir et de causer à mon aise avec le plus digne de mes amis et le plus savant de nos littérateurs : c'est ainsi que je vous vois, mon trèscher Président , et que je vous embrasse avec autant de respect que de tendresse.
Je reçois dans le moment une lettre de M. Gueneau de Mussy, par laquelle il me demande avec instance de vous supplier de faire mettre sa cause contre M. de* Longvoi au rôle immédiatement après celle de M. Versailleux contre Mme de Feillant4. Pardon, mon très-illustre Président , de cette seconde importunité.
(Inédite. — Delà collection de M. J. P. Abel Jeandet, à l'obligeance de qui nous en devons communication.)
GLXVII AU MÊME.
Montbard, le 15 novembre 1775.
Mes jours les plus heureux, mon très-cher de Brosses, sont ceux où je reçois des marques de votre amitié et des nouvelles certaines que non-seulement votre santé, mais votre pleine vigueur, se soutiennent. Mme de Brosses est prête d'accoucher1; je vous en fais compliment de tout mon cœur, et néanmoins je ne vous dirai pas : « Courage, mon bon ami! » car il me semble que vous voilà très-suffisamment pourvu de postérité, et je sais, du moins par mon expérience, que passé soixante ans il faut devenir économe et même avare de ces molécules organiques que nous pouvions autrefois prodiguer.
Vous avez tort de dire que votre sang est appauvri. Vous voyez p que ceci le dément, et si vous entendez par là l'esprit plutôt que le corps, vous vous trompez encore plus : car je vois par votre conduite, par vos discours publics, et même par vos lettres, que vous avez la même bonne tête, la même fraîcheur d'idées, la même gaieté, les mêmes expressions de cœur toujours charmantes pour vos amis, et je jouis de tout ceci moimême en vous le rappelant.
Je vous recommande plus instamment qiie jamais l'affaire de Mme Gharault, et je vous confierai sous le sceau de l'amitié que j'ai un intérêt personnel à ce qu'elle ne donne que quarante mille livres. Cette femme est ma plus proche parente. Mon fils est son héritier substitué. Il n'y a que des procédés de sa part vis-à-vis de moi ; elle m'a donné toute sa confiance, et la plus grande preuve sont les quarante mille livres qu'elle m'a remises entre les mains avec tout pouvoir de les donner pour tout terminer. J'ai cet argent depuis plus de trois semaines, et je le ferai compter le jour même que les agents des villes de Viteaux et de Saulieu signeront leur désistement pur et simple de leurs prétentions. M. l'Intendant (soit dit entre nous) aurait pu me mieux servir qu'il n'a fait; c'est de mon propre mouvement que je me suis adressé à lui. J'ai dit que nous irions jusqu'à quarante mille livres; s'il eût voulu ménager mes intérêts , il aurait pu n'en offrir que trente, sauf à augmenter jusqu'à quarante ; mais il a jugé à propos de partir du point extrême, c'est-à-dire de quarante. Je n'ai pas voulu lui en faire le moindre reproche ; je lui ai seulement marqué que j'étais prêt à donner les quarante mille livres, mais que, si l'on exigeait quelque chose déplus, je retirerais ma parole comme je l'avais donnée. Je lui dis encore que ce n'était point ici une affaire d'arbitrage, mais de simple médiation , pour faire accepter la somme que nous voudrions bien donner; et en vérité, mon très-cher et trèsillustre Président, ce n'est pas la crainte qui nous fait agir. Le Conseil est actuellement aussi bien informé que le Parle-
ment de l'injustice des lettres patentes, et d'autre part il n'y a nulle ouverture à la cassation de votre arrêt. C'est donc par pure charité, et, si vous voulez, par honneur, que Mme Charault fait aujourd'hui ce sacrifice. J'ai eu quelque peine à la déterminer; car ce n'était pas l'avis des avocats de Paris, et il me paraît certain qu'elle conservera ses quarante mille livres, si son offre n'est point acceptée. Mais par les délibérations des deux villes, vous êtes les maîtres d'ordonner que les mêmes offres soient acceptées, et je vous supplie de le faire, en vous protestant que nous ne donnerons pas la moindre chose de plus. Ce n'est pas le cas de nous marchander, puisque c'est un don libre et volontaire; et vous me mortifieriez et me feriez tort auprès de ma parente, si vous n'acceptiez pas son offre purement et simplement. Quarante mille livres d'argent comptant pour les deux hôpitaux de Yiteaux et de Saulieu, à partager dès demain par moitié, est un don bien honnête , et rien ne le serait moins que de prétendre en exiger davantage.
Je quitte avec plaisir les affaires pour revenir h vous, mon bon et très-illustre ami. Que l'espérance de vous posséder trois ou quatre jours à Montbard m'a remué délicieusement! il me semble que j'ai cent mille choses à vous dire, et tout autant de sentiments à vous exprimer. Ramenez promptement votre cher fils en bonne santé à sa tendre maman; cela lui donnera du courage pour vous présenter celui qui est prêt à paraître. Je lui dois des remercîments infinis des bontés dont elle a comblé mon fils, et je les reconnais pour moi-même clans l'éloge qu'elle a bien voulu en faire. Je ne retournerai à Paris que vers le 15 novembre. Je penserai chaque jour à votre voyage de Montbard. En me prévenant deux jours d'avance, je vous enverrai des chevaux. Partant de Dijon à cinq ou six heures du matin, vous pourriez arriver pour dîner, et nous dînerons à notre aise, et je serai comblé de la joie la plus pure. En attendant, je vous embrasse du meilleur de mon cœur, Buffon.
Le retour de M. l'Intendant n'est-il pas encore éloigné? Il me semble que , de concert avec vous , il pourrait ordonner aux maires de Viteaux et de Saulieu d'accepter nos offres. Les pauvres perdent l'intérêt de cet argent, qui est dans mon coffre et dans mon portefeuille en rescriptions.
(Inédite. — Communiquée par M. Chambry. — M. Flourens en a publié différents extraits.)
AU MÊME
Novembre 1775.
Recevez, mon très-cher Président, avec quelque bonté mon fils qui vous remettra cette lettre, et permettez-lui de faire sa cour à Mme la première présidente , et de faire connaissance avec votre cher enfant1. Je désire que quelque jour ils soient unis par les liens d'une aussi tendre amitié que celle qui m'attache à vous depuis si longtemps, et qui ne finira certainement qu'avec ma vie. Mon fils ne doit rester à Dijon que sept ou huit jours, pour aller ensuite à Lyon et à Chambéry, et je lui ai dit que son premier devoir était d'aller vous rendre ses respects.
J'ai parole positive par écrit de M. et Mme Charault de donner quarante mille livres , savoir vingt mille livres pour l'hôpital de Viteaux , et vingt mille livres pour l'hôpital de Saulieu. Je les ferai compter à Dijon le jour même qu'on passera le traité, et, si vous me le permettez, j'aurai l'honneur de vous envoyer incessamment les conditions très-simples que Mme Charault met à cette libéralité, que je trouve très-honnête de sa part. Mais je dois vous prévenir que, si Ton voulait exiger quelque chose de plus, elle retirerait ses offres; car en vérité elle n'a rien à craindre au Conseil de la suite de cette affaire , et elle a eu bien de la peine à trouver les quarante mille livres d'argent comptant qu'elle donnera, ayant payé précédemment pour deux cent vingt-cinq mille
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livres de legs et plus de soixante mille livres de dettes et frais de la succession. J'espère de votre amitié que vous voudrez bien vous intéresser réellement à faire accepter ses offres d'une manière qui lui soit agréable. J'écrirai au premier jour à ce sujet à M. Dupleix.
Adieu, mon très-cher et bon ami
(Inédite. — De la collection de M. le comte de Brosses. — La fin de cette lettre manque.)