‹ Correspondance inédite de Buffon (volume 2)Chapitre 63 sur 80 · A M. RIGOLEY · texte numérisé non relu

A M. RIGOLEY

Paris, le. 6 décembre 1775.

J'ai reçu, monsieur, votre lettre du 23 novembre, et l'avis que vous voulez bien me donner de l'injonction aux commis du droit de marque des fers par M. Le Secq. Je suis allé pour en conférer avec M. de Boulongne , qui a cette régie dans son département1; mais il est malade depuis dix à douze jours. J'attendrai son rétablissement, et je compte bien de lui parler et même de lui donner un mémoire au sujet de cette odieuse manutention, dans lequel il sera aisé de démontrer que le droit de marque, ruineux pour tous les propriétaires et maîtres de forges, est en même temps très-peu utile au Roi, et qu'il ne peut pas se soutenir, à moins qu'on n'établisse sur l'entrée des fers étrangers un droit de douze ou quinze livres par mille. Mais il est bien difficile de se faire entendre à l'autorité prévenue et à la finance toujours avide2.

M. le comte de Stuart est un fort galant homme , que vous ne serez pas fâché d'avoir obligé. Gomme vous avez de bons yeux pour voir et pour juger, et que M. Potot de Montbeillard et M. de Grignon seront aussi présents à ces essais, je suis bien sûr qu'on pourra s'en rapporter à votre jugement3.

Je recevrai avec grand plaisir un exemplaire de votre ouvrage sur les charbons, et même, si vous le trouvez bon, je

l'enverrai prendre chez le libraire quand j'aurai votre réponse.

Je compte toujours sur ce que vous m'avez promis, monsieur, au sujet du bois de Chaumour; et, si j'en suis adjudicataire4, j'en partagerai volontiers la charbonnette. On ne peut rien ajouter aux sentiments de toute la considération et de tout l'attachement av,ec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Buffon.

(Inédite. — Appartient à Mme Morel , qui a bien voulu nous en donner communication.)

ET

ET

Note 1, p. 1. — Gilles-Germain Richard de Ruffey, né en 1706, mort en 179'i, fut un littérateur distingué, auquel il ne manqua, pour être compté parmi les écrivains sérieux et renommés de son temps, que la bonne volonté. M. de Ruffey appartenait à une des plus anciennes maisons de la Bourgogne, famille toute parlementaire et de tradition, où, de père en fils, on aimait les lettres, sans cependant s'y adonner avec cet esprit de suite et cette persistance qui peuvent seuls y faire prendre un rang distingué. Richard de Ruffey laissa deux fils : l'un mourut pendant la Terreur; l'autre n'a pas eu de postérité ; la branche aînée de la famille est aujourd'hui représentée par M. le comte de Vesvrotte, à l'obligeance duquel nous devons la communication des lettres de Buffon au président de Ruffey. Il nous permettra de lui témoigner publiquement la reconnaissance dont nous l'avons déjà assuré en particulier.

Note 1, p. 3. — Buffon, alors âgé de vingt-trois ans, avait quitté Dijon depuis un an environ, et était venu à Angers prendre ses grades. Là il fit la connaissance du P. de Landreville, de l'Oratoire, dont la

fréquentation et l'exemple eurent sur la direction de son esprit une grande influence. De l'enfance do Buffon nous savons peu de chose. Avant le collège et pendant une période de temps bien courte, il reçut l'éducation du foyer domestique. Christine Marlin, sa mère, fut une femme remarquable par la fermeté de ses principes et par la netteté de son esprit. Bufl'on eut beaucoup du caractère de sa mère, et, parvenu au comble de la gloire , il aimait à le reconnaître ; il répétait souvent que les grands hommes sont fils de leur mère, et faisant aussitôt, sans ostentation ni vanité, application de ce principe à la sienne, il rappelait avec une vive émotion toutes les qualités essentielles qui la distinguèrent.

Né à Montbard , le 7 septembre 1707, Buffon vint de bonne heure habiter Dijon avec son père, qui avait acheté une charge de conseiller au parlement de Bourgogne (\k juin 1720). Il entra au collège des Jésuites; on n'a point eu l'heureuse bonne fortune de retrouver ses notes de collège , comme on retrouva celles de Crébillon : aussi ne sait-on pas quelle opinion les Révérends Pères eurent de leur élève. Il est certain cependant qu'il se passionna pour la géométrie. D'un caractère plus sérieux que n'est communément celui des enfants de son âge, il recherchait la solitude et, s'éloignant de ses camarades , il emportait avec lui un exemplaire des Éléments d'Euclide. Souvent, lorsqu'on l'avait vainement cherché, on le découvrait, seul, à l'écart, assis sur un banc de pierre et traçant sur le sable des figures de géométrie. Ses maîtres, assure-t-on, ne trouvaient pas bon qu'un enfant de son âge eût l'esprit sans cesse occupé de semblables choses. Un autre livre familier aussi à son enfance, plus abstrait peut-être que le livre d'Euclide, fut un ouvrage du marquis de L'Hôpital, le Traité analytique des sections coniques. Dès ce temps il aimait avec passion le jeu, le jeu de paume surtout ; il lui arriva souvent cependant de quitter subitement une partie engagée pour aller à l'écart chercher la solution d'un problème de mathématiques ; tour à tour emporté par sa passion pour le mouvement et par son goût pour l'étude, il a donné quelques preuves singulières de ces penchants contradictoires. Un jour, il monta sur un clocher; arrivé au sommet, son esprit fut absorbé par une proposition de géométrie dont il cherchait en vain la solution. Il descendit à l'aide d'une corde à nœuds, sans s'être aperçu qu'il s'était déchiré les mains et qu'il venait de courir un grand danger. A vingt ans il avait trouvé le binôme de Newton, sans savoir que Newton l'eût découvert avant lui. Lorsque, dans la suite, on lui demandait pourquoi il n'avait alors imprimé nulle part sa découverte : « Parce que, répondait-il en souriant, personne n'eût été obligé de me croire. » A Angers, où nous le trouvons au mois de juin de l'an-

née 1730, il se prit de querelle avec un Anglais, se battit, blessa son adversaire et fut obligé de quitter la ville. A la suite de ce duel, il revint, tout permet de le penser, à Dijon, qu'il devait bientôt quitter pour faire avec le duc de Kingston un voyage en Italie.

Note 2, p. 3. — Richard de Ruffey a beaucoup écrit, mais peu de ses ouvrages ont été publiés. J'ai sous les yeux la liste complète de ses oeuvres, soit manuscrites, soit imprimées, soit en vers, soit en prose ; elles comprennent un grand nombre de sujets et traitent les matières les plus variées. Richard de Ruffey aimait les vers avec passion, même les siens, ajoute malicieusement le président de Brosses.

L'ode sur la naissance du Dauphin, que Buffon loue peut-être avec quelque complaisance pour un ami, n'a rien de remarquable. Ceux qui seraient curieux de la lire, la trouveront dans le Mercure du mois de mai 1729, page 231. Elle a, en outre, été imprimée à Dijon la même année (broch. in-4°).

Note 3, p. 3. — Richard de Ruffey venait d'acheter une charge de président à la cour des comptes de Bourgogne. Il exerça durant de longues années cette haute magistrature, et le culte des lettres, dont il se montra l'ami éclairé, ne le détourna jamais des rigoureux devoirs

de sa charge.

Note 1, p. 5. — Obligé de quitter Angers, Buffon revint à Dijon. Personne, pas même son père, ne connut la cause de son retour précipité. Il avait alors assez de fortune pour se passer d'un état, et résistait à son père, qui désirait le voir lui succéder au Parlement. Lorsque Buffon arriva à Dijon, deux Anglais, deux touristes, venaient de s'y établir pour quelques mois. Le duc de Kingston, que sa famille faisait voyager avec son gouverneur M. Hinckman, s'était arrêté à Dijon avec le projet de continuer sa route vers l'Italie. C'était un jeune fou, à la tête d'une immense fortune, donnant dans tous les travers de son temps, et prêt à se jeter dans toutes les aventures. Buffon le rencontra dans des maisons amies où le duc était reçu, et lui fut présenté. Il avait peu à gagner à cette relation nouvelle; mais le duc était accompagné par son précepteur, homme de grand mérite , qui avait amassé dans ses différents voyages de précieux matériaux, et avait senti se développer en lui, par la vue des contrées diverses qu'il avait parcourues, un goût inné pour l'histoire

naturelle. Buffon lia avec l'élève et avec le maître des relations si intimes, que le jour où on parla de départ, il fut convenu qu'il accompagnerait ses nouveaux amis. Ils quittèrent Dijon le 3 novembre 1730, et traversèrent la France en touristes, faisant de longs séjours dans les villes qu'ils rencontraientsur leur route. Ils entrèrent en Italie par Gênes, et, après avoir séjourné dans les différentes villes de la Lombarçlie, ils arrivèrent à Rome au commencement de l'année 1732. Buffon trouvait un charme singulier dans le commerce intime qui s'était établi entre lui et ses compagnons de voyage. Le jeune duc était le confident des pensées folles et des hasardeuses entreprises; M. Hinckman était l'ami des heures sérieuses, le conseiller d'un esprit qui commençait à comprendre ses forces et souffrait de son inaction. Hinckman, Allemand d'origine, auquel on ne connaissait d'autre défaut que d'aimer la pipe au point de compromettre sa santé, parlait de l'étude des sciences naturelles avec l'enthousiasme' le plus communicatif. Buffon l'écoutait et sentait naître en lui cette autre passion qui devait le conduire à la gloire, la passsion du travail et de l'étude. A Rome, les trois amis se séparèrent. Buffon, qui venait seulement d'apprendre la mort de. sa mère (Christine Marlin était morte à Dijon le 1er août 1731), se hâta de regagner la France; le duc de Kingston et son gouverneur continuèrent leur voyage vers la Sicile. On se quitta en se promettant de se revoir et de ne s'oublier jamais.

Note 1, p. 7. — Francisque était directeur du théâtre de la Foire Saint-Laurent. A l'exemple de Nicolet et d'Audinot, dont la gloire dépassa la sienne, Francisque commença par un théâtre de marionnettes , et finit par avoir une des meilleures troupes de Paris. Piron travailla longtemps avec Lesagepour le théâtre de la Foire, et, après leur entrée au Théâtre-Français, tous deux regrettèrent parfois leurs premiers débuts. En 1722, à Lyon, le feu ayant prisau théâtre, Francisque faillit périr; en 1731, à Bordeaux, il courut les plus grands dangers.

Note 1, p. 8. — Jean-Louis Malteste de Villey, né le 25 mars 1709, fut reçu conseiller au parlement de Bourgogne, le 15 décembre 1727.

On a de lui un volume de Mélanges, publié à Londres en 1784, sous ce titre : OEuvres diverses d'un ancien magistrat.

Note 2, p. 9. — Notre première pensée avait été de supprimer ce passage. Mieux inspiré, nous l'avons rétabli. Notre désir est de faire connaître Buffon tel qu'il fut; et d'ailleurs, en lisant ces quelques lignes écrites dans un style dont les correspondances du dix-huitième siècle offrent de si nombreux exemples, on n'oubliera pas que celui qui les a tracées, avait vingt-quatre ans à peine, et qu'il était dans la force de la jeunesse et de la santé.

Note 3, p. 9. — L'abbé Jean-Bernard Le Blanc, né le 4 décembre 1707, mort en 1781 , fut un des plus intimes amis de Buffon, Élevé avec lui au collège des Jésuites, l'abbé quitta de bonne heure Dijon, sa ville natale, et vint à Paris, dans l'espoir bien souvent trompé d'y trouver fortune. Un poëme qu'il fit paraître en 1726, et dans lequel il célèbre les grands hommes de sa province, lui valut quelques lettres de recommandation pour Paris, et dans le nombre une à l'adresse du comte de Noce, l'ancien favori du régent. Le jour de son arrivée, l'abbé Le Blanc se présenta à l'hôtel du comte ; sa bonne étoile l'avait heureusement servi, car M. de Noce, qui avait le matin même congédié le chapelain de sa maison, proposa àl'abbé de devenir son successeur. Les doux loisirs que procura à l'abbé Le Blanc sa nouvelle charge furent de courte durée ; le comte de Noce fut bientôt obligé de vendre son hôtel, devenu le gage de ses créanciers, et l'abbé Le Blanc se vit remercié de ses services. De l'hôtel du comte, il passa, sans changer de quartier, à l'auberge de la Croix de fer, et fit paraître, au commencement de l'année 1731, son recueil d'élégies. L'abbé Le Blanc, dont la correspondance de Buffon nous donnera souvent occasion de nous occuper dans la suite, était un grand parleur et reconnu pour tel; un jour, au temps de sa prospérité, La Tour fit son portrait, au-dessous duquel Piron s'empressa d'écrire :

La Tour va trop loin, ce me semble, Quand il nous peint l'abbé Le Blanc.

N'est-ce pas assez qu'il ressemble?

Faut-il encor qu'il soit parlant?

Note 1, p. 11 . — Benjamin-François Leclerc, seigneur de Buffon, né à Montbard, le 6 mars 1683, mort le 23 avril 1775, à l'âge de quatre-

vingt-douze ans, exerça d'abord l'office de conseiller du Roi, président au grenier à sel de Montbard, puis la charge de commissaire général des maréchaussées de France. Le 14 juin 1720, il fut pourvu de l'office de conseiller au parlement de Bourgogne, sur la démission donnée en sa faveur par Jean-François Rigoley dePuligny. 11 résigna cette charge le 13 novembre 1742, en faveur de François-Samuel Rigolier de Parcey, et obtint le 12 mai 1742 ses lettres d'honneur. Durant dix-huit années, Benjamin Leclerc remplit avec exactitude et distinction les honorables devoirs de sa charge. Il laissa dans sa compagnie, lors de sa retraite, le souvenir d'une grande aptitude aux affaires. Lorsque son fils, déjà célèbre, eut fait construire à Montbard la maison où il passa depuis la plus grande partie de sa vie, le conseiller Leclerc, à qui les années n'avaient rien enlevé de la vivacité de son esprit, quitta Buffon et vint habiter Montbard, où il demeura jusqu'à sa mort. Un an avant sa fin, il avait encore toute la vigueur de son esprit , l'usage de tous ses membres, et cette douce gaieté si pleine d'attrait chez les vieillards. Il vécut assez pour voir la gloire de son fils. Il étudiait avec une sorte de respect chacune de ses nouvelles productions. Il lui dit, après avoir lu sa Théorie de la terre : « Tu es le nouveau saint de* la légende, » et il lui fit voir en souriant les mots suivants, que sa main, alourdie par ses quatre-vingt-onze ans, avait tracés sur la dernière page du livre : Sancte Clarissime, orapro nobis. Le jour où il lut pour la première fois dans l'Histoire naturelle le chapitre où se trouve l'invocation éloquente à l'Être suprême, il tomba aux pieds de son fils, inclinant ainsi ses cheveux blancs devant la majesté du génie. Homme de la meilleure compagnie, Benjamin Leclerc aima le monde ; il y apportait du reste ces qualités gracieuses toujours assurées d'un accueil empressé : la finesse de l'esprit et la loyauté du cœur. Passionné pour la musique , il reprochait parfois à Buffon de ne point avoir l'oreille juste. Charitable et bon, il dota sa terre de Buffon de plusieurs fondations utiles, et abandonna toujours aux pauvres une large part de son bien. Une de ses lettres à Richard de Ruffey, dans laquelle il le remercie de l'affection qu'il témoigne à son fils, ne me paraît pas sans intérêt; elle pourra donner une idée de la nature de son esprit gai et facile, et montrera qu'il n'était point étranger aux événements littéraires de son temps.

Voici cette lettre :

a Buffon, près Montbard, le 6 janvier 1754.

« Je vous rends bien des grâces, monsieur, de l'honneur que vous m'avez fait de m'envoyer par M. Daubenton un exemplaire imprimé

de la lettre qui vous a été écrite par un ami au sujet de l'élection de M. le comte de Clermont par l'Académie éminente, et de la belle réponse que vous y avez faite. Je doute fort que cet ami vous sache gré d'avoir mis sa lettre au grand jour vis-à-vis d'une réponse si supérieure. Le patriote qui vous l'a écrite, quoique homme d'esprit et fort exercé dans le style épistolaire, n'a mis dans son épître ni style, ni goût, ni bornes; il s'est livré éperdument à l'éloge du prince, que vous avez fait plus noblement, en moins de paroles. En un mot, son écrit ne plaît pas ici, et le vôtre enlève tous les suffrages. Mais ne sommes-nous pas des juges suspects, après tout ce que vous venez d'écrire de flatteur et d'honorable pour mon fils, votre ancien ami, et pour tous ceux de Montbard, qui vous sont communs avec lui? Et encore dans quelles circonstances! après les avoir tous étrennés trèslargement de votre bon vin. Les louanges, et surtout le bon vin, attaquent la judiciaire. Quoique je ne sois pour rien en tout ceci, je dois aussi me défier de mon jugement, s'il est vrai que le père et le fils ne soient qu'una et eadem persona, et partant, me taire comme récusable , et me renfermer dans les remercîments que je vous dois pour mon fils , des sentiments distingués et de l'intime amitié dont vous l'honorez ; et puisque lui et moi ne faisons qu'un , je vous en dois aussi d'infinis pour toute la part que l'amour paternel m'y fait prendre. En reconnaissance, monsieur, recevez avec votre bonté naturelle tous mes vœux pour votre bonheur au commencement de cette année et pour tout ce qui vous appartient, et me croyez, avec toute sorte d'estime et le plus respectueux attachement , monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Leclerc de Buffon. »

(Inédite. — De la collection de M. le comte de Vesvrotte.)

Note 2, p. 12. — Paul-Hippolyte de Beauvillers, duc de Saint- Aignan, né en 1684, mort le 22 janvier 1776, fut membre de l'Académie française. A la mort du prince de Condé, il fut nommé gouverneur de Bourgogne durant le temps de la minorité du jeune duc de Bourbon. Le président de Brosses, qui le vit à Rome en 1739, a dit de lui : « C'est un homme d'esprit, d'une conversation douce, qui a des connaissances et des lettres. Il aime à conter, et s'en acquitte agréablement. A le voir, on le croirait plus jeune; encore moins se douterait-on qu'il fut le père du vieux duc de Beauvillers, gouverneur du roi d'Espagne et fils de cet ancien paladin qui figurait dans le tournoi de la princesse d'Élide , au temps du mariage de Louis XIV. »

Note 3, p. 12. — « La magnificence de la décoration dans les ope-

ras italiens, écrit de Rome le président de Brosses en 1739, est telle, surtout comparée à la mesquinerie ordinaire de la nôtre, que je ne puis vous en donner qu'une faible idée : il faut l'avoir vue. L'art de la peinture est aujourd'hui perdu en Italie; il n'y reste d'habiles gens que dans la partie de perspective et de décoration. L'immense grandeur des théâtres leur donne lieu d'étaler leur savoir-faire dans un espace convenable, que nous n'avons pas dans nos chétives salles de Paris. Vous ne sauriez croire avec combien de vérité, dans le tout et dans le détail, ils rendent le lieu représenté; c'est en effet une galerie, une forêt, une grange, un cabinet, une prison voûtée , etc. »

Note 4, p. 12. — « Ces messieurs les châtrés, dit le président de Brosses, sont de petits-maîtres fort jolis, fort suffisants, qui ne donnent pas leurs effets pour rien.... Quand on les rencontre dans une assemblée, on est tout étonné, lorsqu'ils parlent, d'entendre sortir de ces colosses une petite voix d'enfant.... » Les chanteurs castrats se montrèrent en Italie vers la fin du douzième siècle, et furent introduits dans la chapelle papale vers la fin du seizième; ils y remplacèrent les enfants. Peu répandus d'abord, ils devinrent par la suite si communs que, vers le milieu du dix-huitième siècle, on pouvait lire sur l'enseigne d'un barbier :

« Qui si castra ad un pezzo ragionevolo. » Ici l'on fait des castrats à un prix raisonnable.

Note 1, p. 13. — Gabriel Cramer, célébré géomètre, naquit à Genève le 30 juillet 1704, et mourut en 1752. En 1730, dans un voyage qu'il fit à Genève, Buffon connut Cramer, et lui donna la solution d'un problème mathématique rapporté dans son Traité d'arithmétique morale. Voici, au reste, comment il parle de cette rencontre et du problème dont il chercha alors avec Cramer la solution : « Les mathématiciens qui ont calculé les jeux de hasard, et dont les recherches en ce genre méritent des éloges, n'ont considéré l'argent que comme une quantité susceptible d'augmentation et de diminution , sans autre valeur que celle du nombre; ils ont estimé, par la quantité numérique de l'argent, les rapports du gain et de la perte; ils ont calculé le risque et l'espérance relativement à cette même quantité numérique. Nous considérons ici la valeur de l'argent dans un point de vue différent; et par nos principes, nous donnerons la solu-

tion de quelques cas embarrassants pour le calcul ordinaire.... Cette question m'a été proposée pour la première fois par feu M. Cramer, célèbre professeur de mathématiques, à Genève, dans un voyage que je fis en cette ville en l'année 1730.... Je rêvai quelque temps à cette question sans en trouver le nœud; je ne voyais pas qu'il fût possible d'accorder le calcul mathématique avec le bon sens, sans y faire entrer quelques considérations morales; et ayant fait part de mes idées à M. Cramer, il me dit que j'avais raison, et qu'il avait aussi résolu cette question par une voie semblable. Il me montra ensuite sa solution, à peu près telle qu'on l'a imprimée depuis dans les Mémoires de l'Académie de Pétersbourg, en 1738, à la suite d'un mémoire excellent de M. Daniel Bernoulli Sur la mesure du sort, où j'ai vu que la plupart des idées de M. Daniel Bernoulli s'accordent avec les miennes; ce qui m'a fait grand plaisir, car j'ai toujours, indépendamment de ses grands talents en géométrie, regardé et reconnu M. Daniel Bernoulli comme l'un des meilleurs esprits de ce siècle. Je trouvais aussi l'idée de M. Cramer très-juste, et digne d'un homme qui nous a donné des preuves de son habileté dans toutes les sciences mathématiques, et à la mémoire duquel je rends cette justice avec d'autant plus de plaisir, que c'est au commerce et à l'amitié de ce savant que j'ai dû une partie des premières connaissances que j'ai acquises en ce genre. »

Note 2, p. 13. — Charles-Catherine Loppin de Gémeaux, né le 13 novembre 1714, mort le 25 octobre 1805, fut pourvu d'une charge d'avocat général au parlement de Bourgogne.

Note 3, p. 13. — Le ballet-opéra des Sens, pièce en cinq actes, paroles de Roy, musique de Mouret, fut donné pour la première fois le 5 juin 1732. Un acte de ce ballet, intitulé : La Vue, en fut détaché et représenté séparément devant le Roi , le 28 mars 1748. Une seconde représentalion eut lieu à l'Opéra, le 2 décembre 1751, et une troisième à Versailles, sur le théâtre de la cour, le 23 janvier 1755.

Note 4, p. 14. — « Tout le monde, dit La Bruyère, au chapitre vu de ses Caractères, connaît cette longue levée* qui borne et qui resserre le lit de la Seine du côté où elle entre à Paris avec la Marne, qu'elle vient de recevoir. Les hommes s'y baignent au pied pendant les chaleurs de la canicule ; on les voit de fort près se jeter dans l'eau , on les en voit sortir, c'est un amusement. Quand cette

* Le faubourg ou la porte Bernard.

saison n'est pas venue, les femmes de la ville ne s'y promènent pas encore; et quand elle est passée, elles ne s'y promènent plus. »

Les satires du temps n'ont pas épargné celte mode de la promenade de la porte Saint-Bernard. Une comédie représentée au Théâtre-Italien en 1696 a pour titre : Les Bains de la porte Saint-Bernard.

Note 5, p. 14. — L'histoire a conservé la liste des nombreux expédients auxquels eut recours le curé de Saint-Sulpice, Languet de Gergy, pour construire son église. En 1646, la reine Anne d'Autriche avait posé la première pierre de l'église Saint-Sulpice, dont Louis Levau avait donné les plans; en 1718, les constructions, suspendues par suite du manque d'argent, s'élevaient à peine au niveau du sol. Le curé Languet fît alors mettre dans les rues des pierres de taille d'un gros volume, annonçant publiquement qu'elles étaient destinées à la construction de son église; la piété des fidèles s'émut; des dons volontaires, augmentés par le produit d'une loterie, produisirent bientôt des ressources importantes, et en 1733 le chevalier Servandoni fut chargé de l'achèvement de l'édifice, dont la dédicace eut lieu le 30 juin 1745. On rapporte que voulant ériger dans sa nouvelle église une statue de la Vierge en argent massif, l'abbé Languet avait pris l'habitude, chaque fois qu'il dînait en ville, de mettre son couvert dans sa poche, ce qui fit donner à la Vierge de Saint-Sulpice le nom de Notre-Dame de Vieille-Vaisselle. Les deux grandes coquilles qui servent de bénitiers viennent du Jardin des Plantes, et les marbres qui décorent les piliers de l'église furent enlevés au cabinet du duc d'Orléans.

Note 1, p. 15. — Antoine- Jean-Gabriel Lebault, conseiller, puis président au parlement de Bourgogne.

Note 2, p. 15. — Charles de Brosses, comte de Tournay, baron de Montfalcon, né le 7 février 1709, mort le 7 mai 1777, fut reçu conseiller au parlement de Bourgogne le 3 février 1730. Il devint successivement président, puis premier président de sa compagnie. Charles de Brosses et Buffon se lièrent de la plus étroite amitié. Elle commença au collège et se continua jusqu'à la mort du président. Buffon a tracé de lui le portrait suivant : « Ce fut un de ceux qui peuvent, suivant les circonstances, devenir les premiers des hommes en tous genres, et qui, également capables de comparer des idées, de les généraliser,

d'en former de nouvelles combinaisons, manifestent leur génie par des productions nouvelles , toujours différentes de celles des autres, et souvent plus parfaites. » Ailleurs, dans une lettre écrite au comte de Tournay, frère du président, il dit encore, en parlant de lui : « Ce qui lui donnait cette avidité pour tous les genres de connaissances, quelque élevés, quelque obscurs, quelque difficiles qu'ils fussent, c'était la supériorité de son esprit, la finesse de son discernement, qui, de très-bonne heure, l'avaient porté au plus haut point de la métaphysique des sciences. Il en avait saisi toutes les sommités, et sa vue s'étendait d'en haut , presque sur les plus petits détails, au point de ne laisser échapper aucun de ces rapports fugitifs que le coup d'œil du génie peut seul apercevoir. » D'un autre côté le président de Brosses, apprenant en Italie, à Florence, l'entrée de Buffon au Jardin du Roi , écrit à M. de Neuilly, conseiller au parlement de Bourgogne : « Que dites-vous de l'aventure de Buffon? Je lui ai écrit de Venise, et j'attends avec impatience de ses nouvelles. Je ne sache pas d'avoir eu de plus grande joie que celle que m'a causée sa bonne fortune, quand je songe au plaisir que lui fait ce Jardin du Roi. Combien nous en avons parlé ensemble ! Combien il le souhaitait et combien il était peu probable qu'il l'eût jamais, à l'âge qu'avait Dufay!... » (Lettres écrites d'Italie.)

On rencontre dans la correspondance de Buffon de nombreux et touchants témoignages de cette mutuelle sympathie qui rapprocha deux hommes de caractères différents , mais bien faits pour se comprendre.

Note 3, p. 15. — Zaïre fut représentée pour la première fois, au Théâtre-Français, le 13 août 1732. Voltaire composa cette pièce, qu'il acheva en vingt-deux jours, pour se défendre du reproche fait à ses tragédies de manquer de l'intérêt que donne l'amour. Elle figura longtemps sur le répertoire avec le titre de Tragédie chrétienne, et fut souvent jouée à la place de Poîyeucte.

Note 4, p. 16. — Jean Bouhier, qui porta quelque temps le titre de seigneur de Buffon, naquit le 17 mars 1673, et mourut le 17 mars 1746, à 1 âge de soixante-treize ans. Il fut président au parlement de Bourgogne et membre de l'Académie française; il possédait une des plus riches bibliothèques de la province. Longtemps le président Bouhier, goutteux et infirme, réunit un jourj par semaine dans sa vaste bibliothèque les hommes qui recherchaient les plaisirs de l'intelligence.

Note 5, p. 16. — La précieuse collection do livres du président

Bouhier, successivement accrue des livres de Pontus et de Cyrus de Thiard, ne comprenait pas moins de trente-cinq mille volumes et de deux mille manuscrits. Le président Bouhier mourut sans laisser d'héritier de son nom; sa bibliothèque passa, par droit de succession, entre les mains de son gendre, M. Chartraire deBourbonne, président au Parlement. A la mort du fils de ce dernier, en 1781, elle échut au comte d'Avaux son gendre, qui la vendit à D. Rocourt, abbé de Clairvaux , moyennant le prix de cent trente-cinq mille livres. Le jour où la bibliothèque du président Bouhier fut enlevée de Dijon, Bernard Piron, neveu de l'auteur de la Mêtromanie, composa l'épigramme suivante :

Adieu, riche bibliothèque, Dépôt du génie et de l'art; Du grand prophète de la Mecque Va trouver les fils chez Bernard.

Sur tes ballots je veux qu'on lise, N'en déplaise au fripier d'Avaux:

a Trésor livré par la sottise A l'ignorance de Clairvaux.»

En 1792, en exécution d'un décret de la Convention, la bibliothèque du président Bouhier fut transportée de l'abbaye de Clairvaux dans la ville de Troyes.

Note 1, p. 16. — Le mariage projeté eut lieu, malgré les observations que Buffon crut devoir faire à son père, et Benjamin Leclerc épousa, le 31 décembre 1732, Antoinette Nadault, sa parente, fille de Jean Nadault , seigneur des Berges , ancien élu aux états généraux de la province de Bourgogne, et de Jeanne Colas, de la famille de Jacques Colas, comte de La Fère, vice-sénéchal de Montélimar et grand prévôt de France, qui joua un rôle important au temps de la Ligue.

Buffon, qui ne cacha pas le mécontentement que lui causait le second mariage de son père, partit pour Paris peu de jours avant qu'il eût été célébré, se refusant ainsi à y assister. Ce mariage, du reste, s'expliquait par bien des motifs. Le conseiller Leclerc avait une famille nombreuse, et il avait pu reconnaître pendant une année de veuvage que l'absence d'une maîtresse de maison nuit essentiellement à la bonne direction des affaires domestiques.

Son premier mariage avait eu lieu en 1706 ; il avait épousé à cette

époque Anne-Christine Marlin, qui fut la mère deBuffon. Le protocole de son contrat de mariage est ainsi conçu :

« Au nom de Dieu soit. L'an mil sept cent six, le neuvième jour du mois d'aoust après midy, en la ville de Semur, au logis de noble Jacques Manin, avocat en parlement, par-devant Jean Daubenton, notaire du Roy, de la résidence de la ville de Montbard, furent présents en personnes, noble Benjamin-François Leclerc, avocat en parlement, fils de noble Louis-Leclerc, conseiller du Roy, juge-prévôt de la ville de Montbard, et de deffunte damoiselle Catherine d'Espoisses, d'une part. — Damoiselle Anne-Christine Marlin, fille de Louis Marlin et de deffunte dame Antoinette-Edmée Blaisot, d'autre part. »

Anne-Christine Marlin mourut à Dijon, le 1er août 1731, à l'âge de cinquante ans. De ce premier mariage, Benjamin Leclerc avait eu cinq enfants. L'aîné fut Georges-Louis Leclerc de Buffon, qui devait illustrer son nom; il naquit à Montbard le 7 septembre 1707. Son parrain fut messire Georges Blaisot, seigneur de Saint-Étienne et Marigny, maître ordinaire de la Chambre des comptes de Chambéry, représenté par messire Leclerc, conseiller du Roi, subdélégué à l'intendance de Bourgogne. Sa marraine fut dame Gillette d'Espoisses, veuve de messire Vaussion, avocat.

Jean-Marc Leclerc fut le second des enfants de Benjamin Leclerc et de Christine Marlin; il naquit à Montbard le 17 octobre 1708, et y mourut le 22 janvier 1731. Il fut prieur de Flâcey, au diocèse de Sens, de l'ordre de Cîteaux.

Jeanne Leclerc, née à Montbard le 18 janvier 1710, mourut le 2 mars 1781, supérieure du couvent des Ursulines de cette ville.

Anne-Madeleine Leclerc, née le 23 mars 1711, mourut sans avoir été mariée, le 28 novembre 1731.

Charles-Benjamin Leclerc, né le 22 juillet 1712, mourut prieur de l'abbaye du Petit-Cîteaux et vicaire général du même ordre. Aimant l'étude, ne craignant pas les longs travaux, Charles Leclerc, dans un procès suscité à son ordre, fit pour sa communauté des recherches laborieuses et difficiles; il entreprit de la défendre et gagna son procès. On a delui divers mémoires insérés dans la collection académique.

De son second mariage, Benjamin Leclerc eut deux enfants: Pierre- Alexandre Leclerc, chevalier de Buffon, et Catherine-Antoinette Leclerc, mariée à Benjamin-Edme Nadault, conseiller au parlement de Bourgogne, sur lesquels on trouvera plus loin une notice biographique.

Note 2, p. 17. — Le comte de Tavannes, commandant en chef de la province de Bourgogne, dont le prince de Condé était gouverneur, ne fut pas nommé à l'ambassade de Portugal , alors vacante en effet.

En 1739, dans le temps où, après la mort du prince de Condé, le gouvernement de Bourgogne fut donné au duc de Saint-Aignan, alors ambassadeur à Rome, il commandait encore la province. « Le duc de Saint-Aignan, écrit d'Italie le président de Brosses, m'a beaucoup surpris en me disant qu'il comptait faire sa résidence habituelle à Dijon, et qu'il lui paraissait, par la lettre de son fils, que c'était l'intention de la Cour. Il m'a demandé si cela ne ferait pas de la peine à M. de Tavannes, et quelle maison il pourrait habiter. Je ne comprends pas trop bien ceci; car il n'est pas vraisemblable, ni que l'on ôte le commandement à M. de Tavannes , ni que l'on laisse ensemble dans la même ville un gouverneur et un commandant. Vous savez l'effet de deux soleils dans un lieu trop étroit. »

Charles-Henri de Saulx-Tavannes était menin de Monseigneur le Dauphin. Il a laissé des mémoires inédits. « Il est à remarquer, dit Courtépée, que les Tavannes ont toujours joint la gloire des lettres à celle des armes. »

Note 3, p. 17. — L'hôtel habité par le père de Buffon, et où demeura ce dernier durant le temps où il faisait ses études à Dijon, était situé rue du Grand-Pôtet: c'était l'ancien hôtel Quentin, vendu, après la mort du dernier procureur général de ce nom, à Claude Varenne, avocat célèbre. Claude Varenne, dont la famille était originaire de Semur près de Montbard, et depuis longtemps en relation avec la famille Leclerc, vendit l'hôtel Quentin à Benjamin Leclerc, lorsque, ayant acheté une charge au parlement de Bourgogne, il vint se fixer à Dijon pour y remplir les devoirs de sa place. La rue du Grand- Pôtet se nomme aujourd'hui rue de Buffon, et, sur l'hôtel habité durant sa jeunesse par le célèbre naturaliste, le conseil municipal de la ville de Dijon a fait placer une plaque de marbre noir avec l'inscription

suivante :

Geï V* Leclerc

de BUFFON ,

né le 7 septembre 1707,

habita cet hôtel

de 1717 à 1742.

Note 4, p. 17. — Louis, marquis de Vienne de Commarin, baron de Châteauneuf, après avoir servi avec distinction dans les dragons, fut pourvu, le 29 juin 1697, d'une charge de chevalier d'honneur au parlement de Bourgogne. Il succédait dans cette dignité à François- Bernard Sauve, démissionnaire. En 1721 , il fut élu député de la noblesse aux états généraux do la province. On s'étonne de le voir chercher à louer une maison à Dijon en 1732. En effet, sa famille, ancienne

et puissante en Bourgogne possédait encore à cette époque deux hôtels à Dijon : 1° l'hôtel de Saint-Georges, bâti en 1430 par un de ses ancêtres, Guillaume de Vienne, sire de Saint-Georges et de Sainte-Croix, ambassadeur du duc de Bourgogne au concile de Constance et premier chevalier de la Toison d'Or; — 2° l'hôtel de Vienne, rue Saint- Étienne, construit par Guillaume de Vienne, neveu d'Etienne, comte de Bourgogne.

Note 1, p. 17. — Jean Folin entra au parlement de Bourgogne le 11 janvier 1715.

Note 2, p. 18. — A la suite du mariage qu'il avait désapprouvé, Buffon se décida à demander judiciairement compte à son père du bien de Christine Marlin, sa mère. Ce bien consistait d'abord en une donation faite par Georges Blaisot, alors maître ordinaire de la Chambre des comptes de Chambéry, oncle de Christine Marlin , lors du mariage de sa nièce avec le conseiller Leclerc; mais la part la plus importante provenait d'une seconde donation faite le 21 novembre 1714 à Buffon par Jeanne Paisselier, «veuve de noble Georges Blaisot, seigneur de Saint-Étienne et de Marigny, conseiller-maître auditeur en la Cour souveraine des comptes de Savoie, et directeur des fermes du roi de Sicile, » qui, suivant en cela les instructions de son mari, léguait, avant de mourir, à Georges Leclerc, âgé d'environ sept ans, arrière-neveu et filleul dudit seigneur Blaisot, fils du sieur Benjamin- François Leclerc, avocat à la cour, demeurant à Montbard, et de demoiselle Anne-Christine Marlin, son épouse, nièce dudit seigneur, « plusieurs contrats de rente qu'elle avait reçus de défunt son mari.... et qui, montant ci-devant à la somme de 91 800 livres, ne reviennent, en conséquence de la dernière réduction ordonnée par la déclaration de Sa Majesté, qu'à celle de 78000 livres.» Ce fut en partie pour faire emploi de cette somme, que le conseiller Leclerc acheta des héritiers du président Jacob, parmi lesquels se trouvait en première ligne le président Bouhier, la terre de Buffon et une charge de conseiller au parlement de Dijon.

La fortune qui lui était confiée ne prospéra pas entre ses mains. La terre de Buffon fut vendue, et Buffon, craignant de voir sérieusement compromise la fortune assez considérable qui lui était personnelle, actionna son père en justice. Le président Bouhier écrivait à M. de Ruffey , à Paris , à la date du 29 janvier 1733 : « Nous avons

depuis peu ici M. Leclerc de Buffon, votre ami, qui se trouve tristement engagé à entrer en procès avec M. son père par le sot mariage que vient de faire ce dernier. » Heureusement le procès n'eut pas lieu. La famille intervint, et obtint que le différend se terminât par une transaction amiablement consentie. Il en résulta d'abord la rétrocession de la terre de Buffon. En 1729, le conseiller Leclerc, sous le coup d'obligations pressantes, en avait opéré la vente au profit de M. de Mauroy ; Buffon tenait à une seigneurie dont il portait déjà le nom, et peut-être aussi au modeste manoir où il avait passé ses premières années. La terre de Buffon fut rachetée en son nom et devint sa propriété.

A trente années de distance, en 1771, un nouveau traité de famille intervint entre le père et le fils. Cette fois le conseiller Leclerc abandonna à son fils le reste de son bien, et ce dernier le prit chez lui en pension ; ce traité, qui mit fin aux discussions d'intérêt entre le père et le fils, est ainsi motivé : «Entre nous soussignés Benjamin-François Leclerc de Buffon , conseiller honoraire au parlement de Bourgogne , demeurant au château seigneurial de Buffon, d'une part, et nous Georges-Louis Leclerc, chevalier, comte de Buffon, intendant du Jardin du Roi à Paris, déclarons que comme M. Nadault, conseiller au parlement de Dijon, et la dame son épouse, sont sur le point de quitter, nous ledit Leclerc de Buffon, conseiller honoraire, leur père et beaupère, avec lesquels nous demeurons, pour aller s'établir à Dijon, à l'effet par ledit sieur Nadault d'y remplir les fonctions de sa charge; c'est pourquoi nous ledit Leclerc de Buffon père, étant âgé de quatrevingt-neuf ans, nous reconnaissons qu'il ne nous serait pas possible de conduire notre maison seul, n'ayant plus notre fille et son mari auprès de nous. En conséquence, nous déclarons que nous nous départons purement et simplement au profit du comte de Buffon, notre fils aîné du premier lit.... de la totalité de nos biens. 3>

Note 3, p. 18. — Fils de Pierre de La Mare, conseiller au Parlement, et neveu de Jean-Baptiste de La Mare, alors second président au Parlement.

Note k, p. 18. — Chartraire de Montigny, trésorier des états de la province de Bourgogne.

Note 1, p. 19. — Pierre Daubenton, avocat au Parlement, maire, châtelain et lieutenant général de police de la ville de Montbard, subdélégué de l'intendance de Dijon au département de la même ville, colonel des armes de ladite ville et capitaine de l'exercice de l'arquebuse; membre des académies de Lyon et de Dijon, des sociétés littéraires d'Auxerre et d'agriculture de Rouen, membre honoraire de la société économique de Berne, naquit à Montbard le 10 avril 1703 et mourut le Ik septembre 1776. Son frère, beaucoup plus jeune que lui, et qui faisait alors son cours de médecine à Paris, fut le collaborateur deBuffon.

Note 2, p. 19. — M. de Montigny, sous les ordres duquel se trouvait M. Daubenton, en sa qualité de subdélégué de l'intendance, était alors trésorier des états de Bourgogne. La charge de trésorier des états fut pendant plus de deux cents ans dans cette famille. La seigneurie de Montigny avait été érigée, en 1706, en comté pour François Chartraire de Montigny, conseiller au Parlement et trésorier des états.

Le dernier maire de Dijon, avant les réformes introduites par la Révolution dans l'administration communale, fut le dernier des Chartraire de Montigny, Marc-Antoine, qui exerça cette fonction du 2k février 1790 au 20 novembre 1791. Son élévation donna lieu au quatrain suivant :

Par un choix libre et pur, Dijon vous a fait maire. Vous avez su monter les cœurs à l'unisson ; Et la reconnaissance , en votant pour Chartraire , A su mettre d'accord la rime et la raison.

Note 3, p. 19. — M. Daubenton avait affermé, moyennant un abonnement fixe, la perception de certains impôts qui devaient être versés dans la caisse des états de la province. Il s'était trompé dans ses calculs ; la difficulté que présentait la rentrée de l'impôt, les charges qui lui étaient imposées, avaient rendu sa position fort précaire, et il employa l'entremise de Buffon près du trésorier des états, pour obtenir d'être déchargé d'une partie de ses obligations.

Note 4, p. 19. — Louis Leclerc, écuyer, procureur du Roi et syndic au grenier à sel, bailli de Fontenay, juge-prévôt de la châtellenie de Montbard, conseiller-secrétaire du Roi près la chancellerie de Dijon,

né à Montbard le 11 novembre 1646, mort le Ie' mars 173**, à l'âge de quatre-vingt-huit ans. Il avait été maire et gouverneur de la ville de Montbard, de 1695 à 1697, en attendant que Jean Nadault son parent, qui était titulaire de cet office, eût atteint sa majorité.

Le grand-père de Buffon mourut à l'âge de quatre-vingt-huit ans; son père vécut quatre-vingt-douze ans, et le naturaliste quatre-vingtdeux.

Note 1, p. 20. — Le 6 juin 1735, on représenta pour la première fois sur le Théâtre-Français la tragédie d'Aben-Saïd, dont l'abbé Le Blanc était l'auteur. Aben-Sdid fut joué à la cour et accueilli avec faveur; imprimé l'année suivante , il soutint à la lecture le succès qu'il avait eu au théâtre. (Aben-Said, empereur des Mogols, tragédie en cinq actes et en vers. Paris, 1735, in-8.)

Note 2, p. 20.— La Bourgogne était Pays d'états. Avec quelques autres provinces elle partageait le privilège de s'occuper seule de la répartition des impôts. Les états se réunissaient tous les trois ans, sous la présidence du prince de Condé, gouverneur de la province. Les trois ordres y étaient représentés , la noblesse , le clergé et le tiers. L'évêque d'Autun était président-né de la Chambre du clergé, comme le maire de Dijon était président-né de la Chambre du tiers. La session durait un mois environ. En se séparant, l'assemblée nommait une commission composée de trois membres, pris dans chacun des trois ordres, et qui, sous le nom de Chambre des élus, administrait les intérêts de la province jusqu'à la nouvelle assemblée. Les élus rendaient alors leurs comptes entre les mains de délégués choisis par les états, et qui prenaient le nom d'Alcades. Dans les réunions générales et dans les solennités auxquelles assistaient les états en corps, l'évêque d'Autun avait le pas sur tous les autres évêques de la province, appelés comme lui à faire partie de l'assemblée.

Note 3, p. 20. — Jean Bouhier, sacré évèque de Dijon le 16 septembre 1732, se démit de son siège en 1743, et mourut le 15 octobre 1745.

Note 4, p. 20. — Gaspard de Thomas de La Valette, pourvu en 1733 de l'évêché d'Autun, fut remplacé en 1748 par Antoine de Malvin de Montazet, depuis archevêque de Lyon et membre de l'Académie française.

Note 5, p. 20.— Louis-Henri duc de Bourbon, prince de Condé, né en 1692, mort le 27 janvier 1740, avait été chef du conseil de régence durant la minorité de Louis XV, et premier ministre à la mort du régent. En 1726, compromis par les intrigues de la marquise de Prie, sa maîtresse, il fut exilé à Chantilly, et le cardinal de Fleury le remplaça au ministère. En 1735, il présida les états de Bourgogne, et vit BufFon, auquel il fit un accueil distingué. L'année suivante, il eut un fils, et Buffon, qui n'avait pas oublié l'accueil que lui avait fait le prince lors de son dernier séjour à Dijon , voulut témoigner, d'une manière éclatante, la part qu'il prenait à cet heureux événement. On trouve dans une lettre écrite de Montbard à la date du 16 août 1736, par Daubenton, et insérée dans le Mercure, le compte rendu de la fête improvisée à Montbard pour célébrer la naissance de l'héritier des Condé.

« J'ai appris, monsieur, avec le plus grand plaisir, que vous vous disposiez à cheminer du côté de la Bourgogne ; mais je pense que l'envie vous doit prendre en même temps de venir rendre un hommage de reconnaissance au vieux Pégase de notre ville. Vous avez éprouvé qu'il vous a été favorable il y a deux ans, etvous avez grande raison de vouloir le revoir, car vous trouverez l'antique habitation des bardes * tout à fait changée. Le chaos du vieux château s'est débrouillé ; le Dieu des jardins a regardé l'emplacemeut d'un œil favorable, et les choses sont en état d'y pouvoir attirer les Muses et les Grâces même par vos chants. Venez donc, et n'irritez plus l'empressement qu'on a de vous voir.

« M. de Buffon vous attend avec la plus grande impatience, et vous sait mauvais gré de ne vous être pas pressé davantage. Vous auriez été témoin des réjouissances qu'il a faites au sujet de la naissance du prince de Condé. Il en reçut la nouvelle dimanche dernier, 12 août, à sept heures du matin. L'entier attachement qu'il a pour la maison de Condé le porta aussitôt à marquer sa joie par tout ce qu'on pouvait imaginer de réjouissant dans une petite ville. Son premier mouvement fut d'abord de rendre l'heureux événement public ; il lit transporter les canons de la ville dans les jardins du château, et l'on en fit trois décharges, au bruit de plusieurs tambours et d'une grande mousqueterie qu'on avait assemblée, ce qui fut répété jusqu'à dix-huit fois dans toute la matinée. Ces salves réitérées parurent si extraordinaires dans tous les villages des environs, que la plupart des paysans vinrent à la ville, croyant que ce fût l'arrivée du prince ou la publication de la paix.

* Moins Bardorum, Mont des Bardes, Montbard.

«Sur le midi il fit rassembler tous les instruments de la ville et des environs, qui dans ce pays, où le goût de la musique ne prévaudra jamais sur celui du vin, ne laissèrent pas que de former trois troupes de plusieurs instruments chacune. On en plaça une partie au château, et le reste devant sa maison, qui est, comme vous savez , monsieur, dans l'endroit le plus apparent et le plus fréquenté de la ville ; tout le peuple s'y assembla pour danser en très-grand nombre.

« A cinq heures, on disposa par une fenêtre au haut de la grande porte une fontaine de vin, et cet article ne fut pas le moins plaisant de la fête. Elle coula abondamment et sans discontinuer jusqu'à près de minuit, et le bon jus attira mainte fois les acclamations de : Vive le Roi, Leurs Altesses Sérénissimes et le Prince nouveau-né I Grand souper ensuite , où se trouva ce qu'il y avait de mieux à la ville. La compagnie était nombreuse ; aussi fallut-il plus d'une table. On y a bu en vrais Bourguignons.

<c A l'entrée de la nuit, la maison fut illuminée dans toute la façade avec tout ce qu'on put rassembler de torches, flambeaux, lampions , pots de goudron; on employa jusqu'aux creusets du laboratoire *.

ce Après le souper, on fit devant la maison un essai du feu d'artifice ; sur le perron que vous connaissez et autour de la porte était une illumination singulière, composée de soleils et de lances à feu ; on tira ensuite des grenades et quelques fusées, et en même temps on jeta par les fenêtres partie des desserts au peuple, quantité de fruits qu'on avait rassemblés pour ce sujet, et, entre autres choses, une fournée entière d'échaudés. Alors les acclamations recommencèrent; jugez aussi si l'on s'y battit.

« Sur les dix heures, la compagnie monta au château. Elle était précédée de tous les instruments, et suivie de toute la ville en si grand nombre, qu'on eut grande peine à garantir les jardins de l'affluence.

« Le feu était disposé sur un belvédère que vous n'avez pas encore vu, mais que vous pouvez juger propre à la chose, puisqu'il est en vue de la ville et des beaux vallons dont vous avez paru si charmé. Là s'élevait encore une estrade qui soutenait en son milieu une grande pyramide, autour de laquelle était rangé tout l'artifice, que l'on avait préparé plusieurs semaines auparavant, dans l'attente de l'heureuse nouvelle. Il réussit si bien, que j'aurais grande envie de vous le décrire. Imaginez-vous grand nombre de longues et belles fusées, étoiles, aigrettes, grenades, soleils, lances et pots à feu, en un mot tout l'art que vous nous connaissez sur cet article. Il dura plus d'une heure, au bruit des canons et de la mousqueterie, au son de tous les instru-

* M. de Buffon est de l'Académie des sciences et travaille à la chimie.

ments et d'un plus grand nombre d'échos; après quoi le bal et la collation terminèrent la fête, que l'on célébra encore le lendemain d'aussi bon cœur, mais un peu plus tranquillement. »

Note 6 , p. 20. ■— Buffon était né à Montbard; il résolut de bonne heure de faire de cette résidence, depuis longtemps délaissée par son père, son principal séjour. En 1734, l'abbé Le Blanc est à Montbard, fumant comme un grenadier, et dirigeant les nombreux ouvriers appelés par Buffon pour embellir le domaine paternel. L'abbé entendait le commandement à merveille ; il avait des connaissances en bâtiments, et soulageait Buffon d'une surveillance fatigante. Les maisons voisines de celle que Buffon tenait de son père furent successivement achetées ; la maison paternelle s'agrandit et devint château. Telle qu'elle est aujourd'hui, elle est sans vue , humide, privée d'air et de soleil, resserrée par le coteau, ouvrant sur la place publique. Buffon pouvait la placer plus loin, de l'autre côté du coteau, en face du soleil, en face des champs et des bois. Il n'y songea même pas. C'était la maison paternelle; son aïeul y était mort, lui-même y était né. Il faut savoir gré à Buffon de l'attachement qu'il montra pour sa maison de Montbard ; c'est là qu'il passa presque tout le reste de sa vie , n'oubliant jamais son berceau, quoiqu'il fût devenu grand seigneur et grand écrivain.

Note 7, p. 20. — Jean-Bernard Michault, né à Dijon le 18 janvier 1707, mort le 16 novembre 1770, fut contrôleur ordinaire des guerres de Bourgogne. Son père était procureur au Parlement, et lui-même exerça pendant quelque temps une charge de greffier. Son premier écrit a pour titre : Réflexions critiques sur l'Élégie (1734, in-8), et est une réfutation parfois assez vive de l'opinion de l'abbé Le Blanc, qui avait publié en 1731 (in-8) un recueil d'Élégies, avec un discours sur ce genre de poésie et quelques autres pièces. Michault combat l'opinion de l'abbé son compatriote et un peu son ami, qui ne voit dans l'élégie que l'expression d'une âme exaltée par de violentes passions.

Note 8, p. 20. — Hector-Bernard Pouffier était entré au Parlement, dont il fut longtemps le doyen, le 9 décembre 1681. L'Académie de Dijon, fondée par lui en 1735, fut autorisée par lettres patentes du mois de juin 1740. Buffon en fut reçu membre le 1er juillet.

Note 9, p. 21.— -M. Flourens de l'Académie française, et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, qui vient de donner une édition annotée et complète de l'Histoire naturelle, a publié deux études

sur Buffon. La première a paru en 18^ sous ce titre : Histoire des travaux et des idées de Buffon; elle a eu une seconde et une troisième édition (1850 et 1859.)

La seconde étude a paru en 1859 sous ce litre : Des manuscrits de Buffon. Dans ces deux ouvrages, M. Flourens cite un certain nombre de lettres de Buffon , rapportées soit par fragment , soit en entier. Chaque fois qu'une lettre insérée dans la correspondance de Buffon sera désignée comme ayant déjà été publiée en tout ou en partie par M. Flourens, il doit être entendu qu'elle se trouve dans l'un ou l'autre de ces deux ouvrages, quelquefois même dans les deux.

Note 1, p. 21. — Thoresby était la terre patrimoniale du duc de Kingston. C'était un vaste et gothique château, situé dans la province de Nottingham. Le jeune lord y avait conduit Mme de La Touche et l'abbé Le Blanc, qui avait repris à Thoresby les fonctions qu'il avait autrefois exercées à l'hôtel de Noce. L'abbé Le Blanc passa en Angleterre une partie de l'année 1736 ainsi que les deux années 1737 et 1738, tour à tour à Londres, s'abandonnant au tourbillon de la vie mondaine, ou enfermé à Thoresby, au milieu des splendeurs de l'aristocratie anglaise. Comme ses fonctions de chapelain lui laissaient beaucoup de loisirs, il avait pour cabinet d'étude une des plus riches bibliothèques de la province, et pour ses promenades de poëte cherchant l'inspiration, les allées d'un parc taillé sur le modèle des plus beaux sites du Tyrol ou de la Suisse. Le séjour de l'abbé Le Blanc en Angleterre fut dans sa vie une heureuse période, et lui inspira une de ses pages les mieux écrites. N'ont-ils pas commis une grave exagération, ceux qui ont dit que la meilleure école du génie était l'adversité? Buffon, Montesquieu, Voltaire ont tous trois heureusement commencé la vie; ils ont été constamment riches et honorés; et cependant la fortune, qui seconda leur vocation en assurant leur liberté , ne put jamais endormir leur génie.

Note 2, p. 21. — L'abbé Le Blanc suivit le conseil de Buffon, et, à son retour en France, il mit en ordre et revit avec soin les lettres qu'il lui avait adressées durant son séjour en Angleterre ; il y ajouta des lettres nouvelles et fit paraître, en 17(t3, trois volumes sous ce titre : Lettres d'un Français sur les Anglais. L'ouvrage comprend quatre-vingt-douze lettres : dix-neuf sont adressées à Buffon. Le style est correct et élégant ; on y trouve des aperçus fins et des pensées dé-

licates. Les Lettres d'un Français furent très-goûtées. Elles furent traduites en anglais et en italien, et cinq éditions successives en attestèrent le succès. Ce recueil a inspiré au marquis d'Argenson la réflexion suivante : « Pourquoi les livres traduits de l'anglais ont-ils tant d'attrails pour nous? On n'y rencontre nulle méthode; tout y semble décousu, ex abrupto.... C'est que d'ordinaire les livres anglais sont exempts de ces lieux communs si fatigants, même chez nos auteurs les plus renommés.... Je ne connais chez nous, entièrement à l'abri de ce reproche, que les gens de lettres qui ont fréquenté l'Angleterre, Voltaire et l'abbé Le Blanc. Tout se ressent chez les Anglais de la liberté de penser, et d'une profondeur de pensées qui s'exerce par la liberté. »

Note 3, p. 22. — Au mois de septembre de l'année 1736, Montbard avait déjà changé d'aspect. Buffon plantait ses vastes jardins, ne reculant devant aucune des difficultés que présentait une semblable entreprise, « Yous trouverez, est-il dit dans une lettre écrite de Montbard le 16 août 1736 (voy. ci-dessus, page 213), l'antique habitation des bardes tout à fait changée. Le chaos du vieux château s'est débrouillé ; le Dieu des jardins a regardé l'emplacement d'un œil favorable, et les choses sont en état d'y pouvoir attirer les Muses et les Grâces mêmes par vos chants.... » Un mamelon isolé dans une plaine étroite et resserrée par de rapides coteaux, de vieux remparts détruits par le temps, un donjon seul debout au milieu des ruines, tel était Montbard avant l'arrivée de Buffon. Sous sa direction puissante tout changea. « M. de Buffon, dit un auteur contemporain, a su répandre le goût et l'agrément dans les masses ruineuses de ce vasteemplacement, tout irrégulier qu'il est. Les jardins surtout, autant par leur ordonnance que par leur variété, méritent l'attention des curieux. On y voit des bosquets d'arbres étrangers, de grandes allées de platanes, des avenues et des terrasses plantées d'épicéas, de cyprès, cèdres, sycomores, érables, peupliers d'Italie, de la Caroline à grandes feuilles dont ils se dépouillent fort tard.... » (Courtépée, Histoire du duché de Bourgogne.)

Créer des jardins fertiles sur un rocher, planter des arbres étrangers dans un sol nu et aride, cette tâche devait présenter à l'imagination la plus hardie, à l'esprit le moins timide, des difficultés insurmontables. Buffon les vit toutes, mais il ne s'en effraya pas; malgré les importants sacrifices d'argent que demanda la création de ses jardins de Montbard, il poursuivit sans se lasser l'œuvre qu'il avait courageusement entreprise. On rasa le château, un des plus vastes de la province, vieille forteresse des ducs souvent habitée et embellie par eux,

sentinelle avancée de leur puissant empire. Les murs d'enceinte, le donjon et une seule tour demeurèrent debout. Les anciennes cours furent comblées, les matériaux des bâtiments furent enfouis dans l'enceinte de la forteresse, et le sol, exhaussé à la hauteur des murs d'enceinte, forma une vaste terrasse qui domine les campagnes voisines. Autour de cette plate-forme convertie en un frais jardin, se groupèrent des terrasses conduisant par des pentes douces et heureusement ménagées du château au sommet de la colline. Ce furent là d'immenses travaux, et, à vrai dire, ils ne furent jamais terminés ; car, chaque fois que l'année était dure et que le travail des champs venait à manquer, il y avait toujours du travail au château, s C'est, disait Buffon, une manière utile de faire l'aumône sans encourager la paresse. » Aussi comprendra-t-on sans peine que ses jardins durent lui coûter de grosses sommes d'argent.

« On couvrirait mes jardins de pièces de six francs, disait-il un jour à Mme Nadault, sa sœur, que ce ne serait rien encore au prix de ce qu'ils m'ont coûté! » L'architecte des jardins de Montbard, leur principal, je pourrais dire leur seul dessinateur, fut le beau-frère de Buffon, Benjamin Nadault, conseiller au parlement de Bourgogne, un peu artiste, un peu trop pour un conseiller, disait parfois Buffon. Chargé, pendant les nombreuses absences de Buffon, de présider à l'exécution des travaux de Montbard, Benjamin Nadault lui écrivit un jour que les ouvriers qu'il employait perdaient beaucoup de temps. « Laissez-les faire, répondit Buffon, et n'oubliez jamais que mes jardins sont un prétexte pour faire l'aumône. y> Un autre jour, au sujet d'un terrain qui lui était nécessaire et dont on demandait un prix exagéré, il lui disait : « Il y a des gens qui n'osent demander et à qui on n'ose offrir, espèce de pauvres honteux; il faut, quand leur bien nous peut convenir en quelque chose, le leur payer bien au delà ; on n'a ni à rougir de son aumône, ni à les en faire rougir; on leur laisse l'estime d'eux-mêmes. •» Pour exécuter ses plans, Buffon ne choisissait pas ses travailleurs parmi les plus robustes et les plus diligents; il recherchait de préférence les plus pauvres et les plus nécessiteux. Pour procurer de l'ouvrage à un plus grand nombre de bras, il avait donné ordre que la terre végétale qui venait prendre la place du rocher fût portée à dos d'homme, et il recommandait à ses surveillants de veiller à ce que les hottes fussent petites.

Note 4, p. 23. — Il s'agit de la belle édition des œuvres d'Horace, publiée à Londres, en 2 volumes gravés, in-8, en 1733. Cette édition, dont les premières épreuves sont fort recherchées, parut sous ce titre : Q. Horatii Flacci opéra omnia. Londini, œneis tabulis incidit Joan.

Pine. Elle fut reproduite à Paris en 1733 (in-16) et à Londres en 1736 (édition J. Jones. In-8).

Note 5, p. 23. — Abraham de Moivre, né en 1667 à Vitri, en Champagne, mort à Londres, le 27 novembre 1754, à l'âge de quatre-vingtsept ans, appartenait à la religion réformée. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, il passa en Angleterre, où il publia des écrits estimés sur la géométrie. L'ouvrage dont parle Buffon a pour titre : Miscellanea analylica de seriebus et quadraturis. Cette collection, qui renferme les découvertes faites par de Moivre et les méthodes par lui employées pour y parvenir, est divisée en huit livres qui parurent successivement, d'année en année; le premier volume est de 1730 (in-4).

Note 6, p, 23. — Baniche , terme familier, diminutif de Bernarde, comme Catiche et Cateau sont les diminutifs de Catherine, Gothon de Marguerite, etc.

Note 7, p. 23. — La tour Saint-Louis, que l'abbé Le Blanc habita lors du séjour qu'il fit à Montbard pendant l'automne de l'année 1734, et dont Buffon avait fait peintre les voûtes d'une couleur qu'elles conservent encore aujourd'hui.

Note 8, p. 23. — Jean-François Rigoley de Puligny entra au parlement de Bourgogne le 4 janvier 1716. Le 14 juin 1720 il résigna ses fonctions en faveur de Benjamin-François Leclerc, qui vint siéger au Parlement à sa place et transmit à son tour, le 13 novembre 1742, sa charge à François-Samuel Rigolier de Parcey. En quittant le Parlement, Rigoley de Puligny fut revêtu de la dignité de premier président de la Cour des comptes de Bourgogne.

Note 9, p. 23. — Pierre-Louis Moreaude Maupertuis, né le 17 juillet 1698, mort le 27 juillet 1759, se distingua par l'originalité de son caractère au moins autant que par ses nombreuses et importantes découvertes scientifiques.

Note 10, p. 23. — ■ Alexis-Claude Clairault, né le 7 mai 1713, mort le 17 mai 1755, fut, avec Euler et d'Alembert, le commentateur de Newton. Ses éléments de géométrie sont encore estimés.

Note 1, p. 23. — Jeanne-Guillemine Bouhier, fille aînée du président, venait d'épouser Gabriel-Bénigne Chartraire de Bourbonne, président au Parlement depuis le 9 août 1735.

Note 2, p. 24. — Traité de la dissolution du mariage pour cause d'impuissance (Luxembourg, 1735, in-8); ouvrage réimprimé en 1736 avec les Principes sur la nullité du mariage, par Boucher d'Argis.

Note 3, p. 24. — Isaac Newton, né en 1642, mort le 20 mars 1727, à l'âge de quatre-vingt-cinq ans, fut le créateur de la philosophie naturelle. Les découvertes dont il a enrichi la science sont innombrables. Lorsqu'on lui demandait comment il avait fait pour découvrir tant de choses, il répondait : « En cherchant toujours. »

Note 4, p. 24. — Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, née en 1706, morte en 1749, est devenue célèbre par un genre de productions sur lequel on voit peu communément s'exercer l'esprit d'une femme. Elle fut également savante en géométrie, en astronomie et en physique; elle savait le latin, l'anglais, l'italien, et a laissé une traduction inachevée des plus belles pages de Virgile. Le marquis du Châtelet, lieutenant général des armées du Roi, était grand bailli de Semur. Sa charge l'obligeait à de fréquents séjours. Le voisinage établit entre Burïon et la marquise des rapports fort suivis et qui furent l'origine d'une sérieuse amitié.

Note 5, p. 24. — Jean-Jacques Rousseau, né le 28 juin 1712, mort le 2 juillet 1778, a dit de Buffon : « Je lui crois des égaux parmi ses contemporains, en qualité de penseur et de philosophe; mais en qualité d'écrivain, je ne lui en connais aucun. C'est la plus belle plume de. son siècle. »

Note 6, p. 24. — Le président Bouhier fut marié deux fois, la première en 1702. Sa femme mourut en 1717, après lui avoir donné un fils, mort lui-même en bas âge. 11 épousa en secondes noces Claudine Bouhier de Lanienay, dont le père devint, en 1746, doyen du Parlement. Le président Bouhier dans ses Mémoires donne les raisons de cette seconde union en citant ce passage de Pline (liv. X, ép. n) :

« Liberos etiam illo tristissimo saeculo volui, sicut potes duobus matrimoniis meis credere. »

Note 7, p. 24. — Claudine Bouhier, seconde fille du président, épousa Philibert-André Fleutelot de Marlien, né le 10 janvier 1714, et mort doyen du Parlement le 25 janvier 1787 à Versailles, où il avait été mandé au sujet des remontrances présentées par sa compagnie.

Note 1, p. 25.-— Charles - François de Cisternay Dufay, né le 14 septembre 1698, mort le 16 juillet 1739, fut le prédécesseur de Buffon au Jardin du Roi. D'une famille qui avait depuis longtemps charge à la cour, Dufay choisit de bonne heure la carrière des armes; mais bientôt, poussé par son goût naturel pour les sciences, il quitta le service et s'adonna dès lors sans entraves à sa passion favorite. Appelé vers 1734 à succéder à François Chicoisneau , gendre de Chirac, dans l'intendance du Jardin du Roi, il entreprit avec courage l'œuvre régénératrice que Buffon devait, après lui, accomplir d'une façon si brillante. Avant de se mettre à l'œuvre, Dufay fit un voyage en Angleterre et en Hollande, afin de visiter des établissements analogues et d'arrêter ses plans. La mort l'empêcha de les réaliser. On a beaucoup loué Dufay d'avoir, à son lit de mort, désigné au ministre Buffon pour son successeur. Des différends scientifiques les divisaient, dit-on; Dufay, oubliant généreusement ses griefs personnels, facilita la nomination de Buffon à un poste qu'il ambitionnait. Celte lettre à l'abbé Le Blanc, du 22 février 1738, écrite un an avant la mort de Dufay, permet de reconnaître que cette division, si toutefois elle a existé, n'était pas ancienne, ou du moins qu'un rapprochement avait déjà eu lieu, à cette époque , entre les deux académiciens.

Note 2, p. 25. — Charles Lenox , duc de Richemond , était le fils naturel de Charles II et de la duchesse de Portsmouth.

Note 3, p. 25. — A cette époque, Buffon n'a pas encore rompu avec les habitudes des soupers et des veilles, mais il en éprouve déjà de la fatigue et de l'ennui. Une seconde période, toute de travail et de retraite, va bientôt commencer pour lui et modifier profondément sa vie , jusqu'alors si diversement occupée et partagée entre des études souvent interrompues, et des heures consacrées à la dissipation et au plaisir. Dans la suite, après qu'il fut entré au Jardin du Roi et qu'il se fut retiré à Montbard pour se consacrer à son grand ouvrage , lorsque des amis de sa jeunesse qui l'avaient connu ardent au plaisir, et le

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