‹ Correspondance inédite de Buffon (volume 2)Chapitre 64 sur 80 · PRONONCÉ DEVANT L'ACADÉMIE · texte numérisé non relu

PRONONCÉ DEVANT L'ACADÉMIE

Rien n'est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit , que ces étincelles d'esprit qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres , et qui ne vous éblouis-

Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants ; rien n'est plus contraire à la lumière , qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que

sent un instant que pour vous laisser ensuite dans les ténèbres.

....A moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie, l'art de dire des riens étant souvent moins aisé que celui de dire des choses.

.... Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles: ils ont des mots et point d'idées ; ils s'imaginent avoir combiné des idées parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir perfectionné la langue, quoiqu'ils n'aient fait que du jargon.

. . . .Pour bien écrire , il faut donc posséder pleinement son sujet, voir l'ordre de ses pensées et en former une seule chaîne dont chaque point représente une idée , conduire la plume sur cette ligne sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer ni la mouvoir trop inégalement.

....Mais ces règles ne sont que pour ceux qui ont du génie"; car bien écrire et bien penser, bien sentir et bien rendre, c'est avoir de l'esprit, de l'aine et du goût,

par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne vous éblouissent pendant quelques instants que pour vous laisser ensuite dans les ténèbres.

.... A moins que cet esprit ne soit lui-même le fond du sujet, et que l'écrivain n'ait pas eu d'autre objet que la plaisanterie; alors l'art de dire do petites choses devient peut-être plus difficile que l'art d'en dire de grandes.

.....Ce défaut est celui des esprits cultivés, mais stériles : ils ont des mots en abondance, point d'idées ; ils travaillent donc sur les mots, et s'imaginent avoir combiné des idées, parce qu'ils ont arrangé des phrases, et avoir épuré le langage , quand ils l'ont corrompu en détournant les acceptions.

....Pour bien écrire, il faut donc posséder pleinement son sujet; il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées, et en former une suite, une chaîne continue , dont chaque point représente une idée; lorsqu'on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier trait, sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir.

.... Les règles, disiez-vous encore, ne peuvent suppléer au génie ; s'il manque, elles seront inutiles. Bien écrire, c'est tout à la fois bien penser, bien sentir et

NOTKS

Les idées seules forment le fond du style; l'harmonie des paroles n'en est que le vernis et ne dépend que de la sensibilité des organes, qui sont choqués par les dissonances.

.... Le ton n'est que la convenance du style avec la nature du sujet : il ne doit jamais être forcé, et doit naître naturellement du fond de la chose : si l'on s'est élevé à des idées générales, si l'objet est grand en lui-même , le ton pourra s'élever à la même hauteur : si, en le soutenant à cette élévation , le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte couleur; si l'on peut représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et chaque suite d'idées par un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non- seulement élevé, mais sublime.

....Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. La singularité des faits,

bien rendre; c'est avoir en même temps de l'esprit , de l'âme et du goût. Le style suppose la- réunion et l'exercice de toutes les facultés intellectuelles; les idées seules forment le fond du style ; l'harmonie des paroles n'en est que l'accessoire, et ne dépend que de la sensibilité des organes ; il suffit d'avoir un peu d'oreille pour éviter les dissonances, et de l'avoir exercée, perfectionnée par la lecture des poètes et des orateurs , pour que mécaniquement on soit porté à l'imitation de la cadence poétique et des tours oratoires.

.... Le ton n'est que la convenance du style à la nature du sujet; il ne doit jamais être forcé; il naîtra naturellement du fond même de la chose, et dépendra beaucoup du point de généralité auquel on aura porté ses pensées.

Si l'on s'est élevé aux idées les plus générales, et si l'objet en luimême est grand , le ton paraîtra s'élever à la même hauteur; et si, en le soutenant à cette élévation, le génie fournit assez pour donner à chaque objet une forte lumière ; si l'on peut ajouter la beauté du coloris à l'énergie du dessin; si l'on peut, en un mot, représenter chaque idée par une image vive et bien terminée, et former de chaque suite d'idées un tableau harmonieux et mouvant, le ton sera non-seulement élevé, mais sublime.

.... Les ouvrages bien écrits se ront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connais-

la nouveauté des découvertes ne suffisent pas pour faire vivre un livre, s'il est écrit sans goût, sans noblesse et sans génie , et s'il roule sur de petites choses, parce que les faits et les découvertes s'enlèvent et gagnent à être transportés d'un livre mal écrit dans un ouvrage bien fait; le style, au contraire, ne peut ni s'enlever ni s'altérer.

.... Que de grands objets frappent mesyeux! L'élite des hommes est assemblée, la Sagesse est à leur tête ; la Gloire, assise au milieu d'eux , lance des rayons sur chacun et les couvre tous de son éclat. Des traits d'une lumière plus vive encore partent de sa couronne et vont se réfléchir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des Rois.

....Quelle autre scène de grands objets dans le lointain du tableau !

le génie de la France qui parle à Richelieu, et lui dicte à la fois l'art d'éclairer les hommes et de faire régner les rois; la Justice et la Science qui conduisent Séguier, et l'élèvent de concert à la première place do leurs tribunaux ; le dieu

sances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l'immortalité. Si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s'ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront, parce que les connaissances, les faits et les découvertes s'enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même. Le style ne peut donc ni s'enlever, ni se transporter, ni s'altérer.

.... Que de grands objets, messieurs, frappent ici mes yeux ! Et quel style et quel ton faudrait-il employer pour les peindre et les représenter dignement? L'élitedes hommes est assemblée, la Sagesse est à leur tête ; la Gloire, assise au milieu d'eux , répand ses rayons sur chacun et les couvre tous d'un éclat toujours le même et toujours renaissant. Des traits d'une lumière plus vive encore partent de sa couronne immortelle, et vont se réunir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des rois.

.... Dans le lointain, quelle autre scène de grands objets! le génie de la France qui parle à Richelieu, et lui dicte à la fois l'art d'éclairer les hommes et de faire régner les rois; la Justice et la Science qui conduisent Séguier, et l'élèvent de concert à la première place de leurs tribunaux; la Vie-

delaVictoirequi s'avance à grands toire, qui s'avance à grands pas

pas et précède le char triomphal et précède le char triomphal de

des Bourbons, où Louis le Grand, nos rois, où Louis le Grand, assis

assis sur un trône de trophées, sur des trophées, d'une main

d'une main offre la paix aux na- donne la paix aux nations vain-

tions vaincues, et de l'autre vous eues, et de l'autre, rassemble

dorme la clef de son palais. Et dans ce palais les Muses disper-

près de moi quel autre objet inté- sées! Et près de moi, messieurs,

ressant! La Religion en pleurs, qui quel autre objet intéressant! La

regarde le vide de la place que je Religion en pleurs, qui vient em-

vais occuper; mais c'est à vous, prunter l'organe de l'éloquence

messieurs, à qui il est réservé de pour exprimer sa douleur , et

louer un prélat aussi considéré semble m'accuser de suspendre

dans l'Église que vous l'aviez trop longtemps vos regrets sur

rendu considérable dans les let- une perte que nous devons tous

très. ressentir avec elle.

Cette étude comparative des tâtonnements de Buffon, au moment où il donne à la postérité des leçons de style, ne serait pas complète, si le plus heureux hasard ne nous avait fourni l'occasion d'y joindre un morceau inédit sur le même sujet, et dû également à la plume de Buffon. Ce précieux fragment a été copié sur l'original écrit de la main de l'illustre académicien , et qui se trouve déposé en l'étude de M. Pascal, notaire à Paris, rue Grenier-Saint-Lazare, n° 5. M. Pascal est le troisième successeur de M. Boursier, qui a laissé dans le notariat d'honorables souvenirs, et qui fut durant de longues années le notaire de Buffon et de sa famille.

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