DE L ART D ECRIRE
(Morceau inédit.)
ce Pour bien écrire il faut que la chaleur du cœur se réunisse à la lumière de l'esprit. L'âme, recevant à la fois ces deux impressions, ne peut manquer de se mouvoir avec plaisir vers l'objet présenté ; elle l'atteint, le saisit, l'embrasse, et ce n'est qu'après en avoir pleinement joui , qu'elle est en état d'en faire jouir les autres par l'expression de ses pensées. La main lui obéira pour les tracer, et tout lecteur attentif partagera les jouissances spirituelles de l'écrivain; si les objets sont simples, il n'a besoin que de l'art de peindre; mais s'ils sont compliqués, il lui faut de plus l'art de combiner, c'est-à-dire l'art de penser
par ordre, de réfléchir avec patience, de comparer avec justesse, en réunissant les idées éparses pour en former une chaîne continue qui présente successivement à l'esprit toutes les faces de l'objet.
« Selon les différents sujets, la manière d'écrire doit donc être trèsdifférente ; et pour ceux même qui paraissent les plus simples, le style, en conservant le caractère de simplicité, ne doit cependant pas être le môme. Un grand écrivain ne doit point avoir de cachet; l'impression du même sceau sur des productions diverses décèle le manque de génie; mais ce qui annonce encore plus cette pauvreté du génie, c'est cet emprunt d'esprit, étranger au sujet qui seul doit le fournir. Mettre de l'esprit partout, c'est la manie de nos jeunes auteurs : ils ne voient pas que cet esprit, à moins qu'il ne soit tiré du fond du sujet, ne peut qu'en gâter la représentation ; que semer mal à propos des fleurs, c'est planter des épines. Avec plus de génie, ils trouveraient dans le sujet même tout l'esprit qu'ils doivent employer. S'ils eussent formé leur goût sur de bons modèles , ils rejetteraient non-seulement cet esprit étranger à la chose, mais ils n'auraient pas même ridée de le rechercher. Ce même goût les porterait à éviter toute expression obscure, toute sentence déplacée, dans des sujets qu'il suffit de peindre pour les bien présenter. Le sujet n'est dans ce cas qu'un objet dont il faut tracer l'image par un dessin fidèle , des couleurs assorties.
« Peindre ou décrire sont deux choses différentes : l'une ne suppose que des yeux, l'autre exige du génie. Quoique toutes deux tendent au même but, elles ne peuvent aller ensemble. La description présente successivement et froidement toutes les parties de l'objet ; plus elle est détaillée, moins elle fait d'effet. La peinture au contraire, ne saisissant d'abord que les traits les plus saillants, garde l'empreinte de l'objet et lui donne de la vie. Pour bien décrire, il suffit de voir froidement; mais pour peindre, il faut l'emploi de tous les sens. Voir, entendre, palper, sentir, ce sont autant de caractères que l'écrivain doit sentir et rendre par des traits énergiques- Il doit joindre la finesse des couleurs à la vigueur du pinceau , les nuancer, les condenser ou les fondre; former enfin un ensemble vivant , dont la description ne peut présenter que des parties mortes et détachées.
« Est-il possible, dira-t-on , de tracer un dessin avec des phrases et de présenter des couleurs avec des mots? Oui, et même, si l'écrivain a du génie, du tact et du goût, son style, ses phrases et ses mots feront plus d'effet que le pinceau et les couleurs du peintre. Quelle est l'impression que reçoit un amateur lorsqu'il voit un beau tableau? Il l'admire d'autant plus qu'il le contemple plus longtemps; il en saisit toutes les beautés, tous les rayons, toutes les couleurs. L'écrivain qui
veut peindre doit se mettre à la place de l'amateur, recueillir les mêmes impressions, les faire passer à son lecteur dans le même ordre que l'amateur les reçoit en examinant son tableau.
ce Tous les objets que nous présente la nature, et en particulier tous les êtres vivants, sont autant de sujets dont l'écrivain doit faire nonseulement le portrait en repos, mais le tableau mouvant, dans lequel toutes les formes se développeront, tous les traits du portrait paraîtront animés , et présenteront ensemble tous les caractères extérieurs de l'objet.
« A génie égal , l'écrivain a sur le peintre le grand avantage de disposer du temps et de faire succéder les scènes, tandis que le peintre ne peut présenter que l'action du moment; il ne peut donc produire qu'un étonnement subit, une admiration instantanée, qui s'évanouit dès que l'objet disparaît. Le grand écrivain peut, non-seulement produire ce premier effet d'admiration , mais encore échauffer, embraser son lecteur par la représentation de plusieurs actions qui toutes auront de la chaleur, et qui par leur union et leurs rayons se graveront dans sa mémoire et subsisteront indépendamment de l'objet.
« On a comparé de tout temps la poésie à la peinture; mais jamais on n'a pensé que la prose pouvait peindre mieux que la poésie. La mesure et la rime gênent la liberté du pinceau; pour une syllabe de moins ou de trop, les mots faisant image sont à regret rejetés par le poëte et avantageusement employés par l'écrivain en prose. Le style, qui n'est que l'ordre et le mouvement qu'on d'Anne à ses pensées, est nécessairement contraint par une formule arbitraire, ou interrompu par des pauses qui en diminuent la rapidité et en altèrent l'uniformité. »
Note 1, p. 65. — Lettre à M. le président de Ruffey sur l'élection du comte de Clermont à l'Académie française. (1753, brochure in-4°.)
Note 2 , p. 65. — Cétait en effet une nouveauté de voir un prince du sang se mettre sur les rangs pour entrer à l'Académie. « Le désir qu'il en avait, dit Duclos, ayant été communiqué à dix d'entre nous, tous gens de lettres, lé premier mouvement de nos confrères fut d'en marquer au prince leur joie et leur reconnaissance. Je partageai ce second sentiment; mais je les priai d'examiner si cet honneur serait pour la compagnie un bien ou un mal; s'il ne pouvait pas devenir dangereux; si l'égalité que le Roi veut qui règne dans nos séances
entre tous les académiciens, quelque différents qu'ils soient par leur état dans le monde, s'étendrait jusqu'à un prince du sang; enfin, si nous, gens de lettres, ne nous exposions pas à perdre nos prérogatives les plus précieuses, qui toucheraient peu les gens de la cour nos confrères, assez dédommagés de l'égalité académique par la supériorité qu'ils ont sur nous partout ailleurs. » (Histoire de l'Académie.)
Note 3, p. 65. — Louis de Bourbon, prince de Conti , comte de Clermont, né le 15 juin 1709, mort le 15 juin 1770, fut reçu membre de l'Académie française le 20 janvier 1754. On lui représenta qu'il ne pouvait paraître à l'Académie que s'il y avait un rang distingué. L'Académie n'ayant pas voulu changer son règlement, le prince ne put se résoudre à occuper la place du récipiendaire , qui est la dernière au bureau académique, et n'assista pas à la séance. Le discours qu'il avait préparé ne fut pas prononcé.
Note 4, p. 65. — Cette édition in-12 de l'Histoire naturelle fut commencée en 1750, en même temps que trois autres éditions in-4° qui furent rapidement épuisées. En 1753, deux jours après la réception de Buffon à l'Académie française, parut le quatrième volume de l'Histoire naturelle; on eût dit qu'il avait hâte de justifier par de nouveaux titres littéraires la faveur dont il venait d'être l'objet. On trouve dans Grimm (tome I, p. 63), au sujet de ce nouveau volume du grand ouvrage dont Bulfon poursuit la publication, sans se laisser décourager par l'immensité de la tâche, les réflexions suivantes :
« Nous avons depuis un mois le quatrième volume de l'Histoire naturelle. Ce livre, qui est du petit nombre de ceux qui iront à la postérité et qui devraient y aller seuls, a réuni dès le commencement tous les suffrages. Il y a quatre ans que M. de Buffon et M. Daubenton nous donnèrent les trois premiers volumes; ils furent reçus avec un applaudissement universel. Quand je dis universel, j'y compte bien pour quelque chose les Lettres américaines et d'autres mauvaises brochures que la cabale et l'envie ont forgées contre l'ouvrage immortel de M. de Buffon. Grâce à l'imbécillité et à la méchanceté des hommes, ces brochures sont devenues d'une nécessité indispensable pour un grand succès, et il n'y en a point de complet sans elles. Ce sont les productions, comme dit un de nos philosophes dans un ouvrage qui va paraître, de ceux qui usurpent le titre de philosophes ou de beaux esprits, et qui ne rougissent point de ressembler à ces insectes importuns qui passent les instants de leur existence éphémère à troubler l'homme dans ses travaux et dans son repos. Quand
les insectes font des piqûres sans venin, quand l'envie se tient aux brochures et aux feuilles, l'homme de génie les dédaigne l'un et l'autre, et aurait honte d'écraser un ennemi aussi méprisable; mais, quand la morsure est envenimée, quand la cabaje et la calomnie trouvent le secret de dénigrer le philosophe dans la société, de rendre suspectes les mœurs des hommes les plus respectables, et leur sûreté et leur repos mal assurés, alors l'indignation s'en mêle et doit s'en mêler, et la justice demanderait d'exterminer des êtres aussi nuisibles dans la nature et aussi indignes de leur existence. »
Note 1, p. 66. — On doit à l'abbé Le Blanc la traduction d'un assez grand nombre d'ouvrages anglais. Il s'occupa de ces travaux durant le séjour qu'il fit en Angleterre. Il a donné plusieurs morceaux de Hume, et notamment ses discours politiques, dont la traduction parut pour la première fois en 175^; une seconde édition en fut donnée à Dresde l'année suivante (1755, 2 vol. in-8°). De ses différents ouvrages, c'est celui dont Hume faisait le plus de cas, disant que, de tous, c'était le seul qui, lors de sa publication, avait été accueilli avec faveur et intérêt. David Hume était né à Edimbourg, au mois d'avril 1711 ; il mourut le 26 août 1776.
Note 1, p. 66. — D'Alembert fut reçu à l'Académie française, au mois de décembre 1754, dans le temps où les premiers volumes de l'Encyclopédie, dont l'impression venait d'être suspendue, causaient une grande fermentation. Gresset était alors directeur de l'Académie; son discours est demeuré fameux par une sortie aussi violente qu'inattendue contre les évêques qui manquaient aux devoirs de la résidence. Les évêques qui faisaient partie de l'Académie n'avaient point assisté à la réception; cependant , lorsque la réponse de Gresset leur fut connue , ils se plaignirent au Roi qui, à son tour, témoigna son mécontentement au directeur.
Jean-Baptiste-Louis Gresset était né en 1709; il mourut le 16 juin 1777. De singuliers bruits coururent dans la suite sur l'élection de d'Alembert à l'Académie. On prétendit qu'il y avait eu majorité de boules noires, mais que Duclos, ami de d'Alembert, et qui, en qualité
de secrétaire, tenait l'urne, avait brouillé le scrutin en disant qu'il y avait nombre suffisant de boules blanches. D'Àlembert lui-même, par son langage, pouvait faire croire que son élection n'était due qu'à une surprise ; lorsqu'on le questionnait à ce sujet, il répondait, en se frottant les mains : « Tout était noir ! a
Note 2, p. 66. — Joseph Thoulier d'Olivet, né en 1682, mort le 8 octobre 1768, à l'âge de quatre-vingt-six ans, entra à l'Académie en 1723. Piron a dit de lui :
Du reste, il n'aima personne; Personne aussi ne l'aima!
Note 1, p. 67. — Buffon a dit quelque part, dans ses meilleures pages sur l'homme : « Ce n'est ni la douleur du corps, ni les maladies, ni la mort, mais l'agitation de l'âme, les passions et l'ennui, qui sont à redouter. » — L'ennui surtout qui use l'intelligence et abaisse l'esprit, qui flétrit les généreuses qualités de l'âme, détruit l'énergie et amollit la volonté. L'ennui est une plaie qui, lorsqu'elle s'attache à la vie, la ronge et la détruit plus sûrement et plus vite que les troubles de l'âme ou les excès du cœur. Au reste, on doit le dire, c'est un mal qui no s'attaque point aux fortes et vigoureuses natures, aux intelligences laborieuses et occupées; c'est une maladie familière à ceux qui ont négligé les fêtes de l'esprit pour les joies du corps, et chez qui l'abus de toutes les jouissances a bientôt fait naître la satiété; la satiété à son tour produit l'ennui.
Note 1, p. 68. — N. Gagnard, chanoine du chapitre de la cathédrale d'Autun, fit paraître en 1774 une histoire de cette ancienne église.
lu
Note 1, p. 69. — L'ouvrage du président de Brosses dont parle Buffon a pour titre : Histoire des navigations aux Terres australes,
contenant ce que l'on sait des mœurs et des productions des contrées découvertes jusqu'à ce jour, et des moyens d'y former un établissement. Paris, 2 vol. m-4°, Durand, 1756. On trouve dans la correspondance du président de Brosses, dont M. Foisset nous a conservé des fragments, différents passages relatifs à cet important ouvrage et aux encouragements que Buffon donna à son auteur.
« Jeudi.
« Il sort de ma chambre un grand homme rouge, annoncé de la part de M. de Buffon. Il m'a dit : « Monsieur, je viens du Kamtschatka; « je sais par cœur la Sibérie. Je me nomme de Lisle, frère du grand « Guillaume. Je vous apporte mes ouvrages et mes cartes. Quoi que « vous me puissiez dire, le passage du nord-ouest est vrai, l'amiral « de Fonte n'est pas moins véritable et ne ment pas d'un mot. Dieu « vous bénira éternellement d'avoir fait les Terres australes. Je vous « demande la grâce de me charger des cartes. J'ai toutes les caries o manuscrites, les mémoires et les lettres de mon frère, que je cornet muniquerai , mais à condition que vous croirez que la relation de « Fonte est vraie et qu'on ne l'a pas fabriquée exprès en Angleterre ; « car j'en ai une édition de 1708. Il est vrai qu'il n'en subsiste qu'un « exemplaire, mais ce n'est pas à dire que la date soit falsifiée. » Il a parlé pendant deux heures. J'ai accepté ce qu'il m'a offert, et refusé de croire ce qu'il m'a dit. Justement je venais de recevoir la lettre de Jallabert. 11 va faire l'arctique , comme je viens de faire l'antarctique. Buffon me pousse tant qu'il peut pour finir et terminer cet ouvrage. Il est content du premier volume, qui est à son point.... »
« Lundi-mercredi.
« De Lisle m'obsède au moins deux fois par semaine et me bourre sur les terres australes. Il voudrait que j'entrasse dans les discussions critiques sur le géographique; ce que je n'ai garde de faire, de peur d'être inlisible. Enfin j'ai gagné ce matin qu'il se chargerait de cette partie, et qu'il la ferait par cartes et tables, avec des notes; non par discours suivis intolérables, autant que l'est M. Daubenton.... a
« .... Buffon est retenu à Montbard par une fluxion et un érysipèle. Je l'attends avec impatience pour lui remettre mon manuscrit et finir quelque chose avec de Lisle au sujet des cartes géographiques. Ce de Lisle ne me quitte pas, m'obsède, et me fait perdre un temps infini. C'est le plus grand amuseur du monde. Je ne puis rien tirer des Mémoires de son frère qu'à bâtons rompus : et quand il travaillera aux
caries, il me fera encore plus enrager, car il ne travaillera pas. Je lui laisserai Buffon aux trousses.... »
(Le président de Brosses, Histoire des lettres et des parlements au dix-huitième siècle, par Th. Foisset. Paris, 1842, p. 540-542 et 546.)
Note 2, p. 69. — Grimm, dans sa correspondance littéraire (tomel, page 399), rend ainsi compte de ce nouveau volume de l'Histoire naturelle :
« 1er décembre 1755. — Le cinquième volume de l'Histoire naturelle paraît depuis un mois. Il contient l'histoire naturelle de la brebis, de la chèvre, du cochon et du chien, par M. de Buffon, et la description de ces animaux par M. Daubenton. Les morceaux du dernier ont le mérite de l'exactitude et de l'instruction. Vous lirez ceux du premier avec ce vif plaisir que produit l'élévation et la beauté de son style ; car, n'en déplaise à M. l'abbé de Condillac, quand on veut être lu, il faut savoir écrire.... Au reste, je ne puis m'empêcher de rapporter un trait que M. le comte de Fitz-James m'a conté l'autre jour, et qui ne fait pas moins honneur à M. de Buffon qu'à ses ouvrages. Dans le temps que les premiers volumes de l'Histoire naturelle parurent, M. de Fitz-James remarqua qu'en lisant cet ouvrage chez lui, il était curieusement observé par un de ses laquais. Au bout de quelques jours, voyant toujours la même chose, il lui en demanda la raison ; ce valet lui demanda à son tour s'il était bien content de M. de Buffon et si son ouvrage avait du succès dans le public. M. de Fitz-James lui dit qu'il avait le plus grand succès. « Me voilà bien content, dit le valet; car je vous « avoue, monsieur, que M. de Buffon nous fait tant de bien à nous c autres habitants de Montbard,que nous ne pouvons pas être indiffé- « rents sur le succès de ses ouvrages. » Montbard est le nom d'une terre que M. de Buffon a en Bourgogne, et où il passe une grande partie de l'année. »
Note 1, p. 70. — En 1756 parut le sixième volume de l'Histoire Naturelle, dont le succès allait toujours croissait. Grimm, dont j'aime surtout à citer le témoignage en fait de jugements littéraires, s'exprime ainsi au sujet de ce nouveau volume (tome II, page 56) :
« 1er novembre 1756. — MM. de Buffon et Daubenton viennent de donner le sixième volume de l'Histoire naturelle. 11 contient l'histoire et la description du chat, des animaux sauvages en général, du cerf,
du daim, du chevreuil, du lièvre et du lapin. Vous savez que M. de Buffon est chargé de l'histoire naturelle, et M. Daubenton de la description et de la partie anatomique. On ne parle point à Paris du travail de ce dernier ; comme c'est un travail de recherche plus utile que brillant, il n'intéresse guère des gens qui ne cherchent qu'à s'amuser et point du tout à s'instruire. Nous ne sommes occupés que des morceaux de M. de Buffon, dont les sujets sont plus de notre goût, et qui les traite avec une pompe, une harmonie et une magnificence de style, qui ne peuvent manquer de nous tourner la tête. En effet, c'est une chose fort singulière que le cas qu'on fait à Paris du style; il n'y a rien qu'on ne soit sûr de faire réussir par ce moyen.... Mais je crois que le mérite de M. de Buffon perdra de son éclat chez la postérité autant que chez les étrangers. La beauté de l'harmonie tient à une si grande finesse d'organes, à une manière si déliée d'affecter l'oreille, qu'elle ne se fait sentir qu'à un petit nombre de gens de goût résidant dans la capitale, et formés par un long exercice. Elle est presque perdue pour la province et pour les étrangers; elle le sera totalement pour la postérité, qui, négligeant la forme, ne pourra juger que les idées et le fond. Au contraire, la réputation de M. Daubenton ne pourra que gagner auprès d'elle. Son mérite est durable et solide; seulement, il n'appartient pas aux oisifs de Paris de l'apprécier. Tenons-nous-en donc aux morceaux de M. de Buffon, et pour le juger avec sincérité, soyons perpétuellement en garde contre la majesté et la poésie séduisante de son style. S'il lui arrivait d'abuser de cet instrument dangereux contre les intérêts de la vérité, il serait plus coupable qu'un autre, à proportion que ses talents sont plus grands de ce côté. C'est donc un reproche grave que j'ai à lui faire sur l'éloge pompeux de la chasse qu'il a mis à côté de l'histoire naturelle du cerf. Je ne veux pas le soupçonner d'avoir voulu faire sa cour aux grands, et flatter leur goût dominant au mépris de la vérité et de ses droits sacrés : ce serait une bassesse impardonnable.... »
Note 2, p. 70. — Mlle de Thil, amie de Mme du Châtelet, fut en outre une des femmes les plus remarquables de la société alors fort érudite de Dijon. Ce fut, dit M. Foisset, la seule femme de Dijon que le maréchal de Richelieu consentit à recevoir à son retour de Mahon. Son frère, sous-lieutenant aux gardes-françaises, fort versé dans les langues anciennes et dans la recherche des monuments de l'antiquité, fut, au mois de juillet 1770, élu membre de l'Académie des belleslettres à la place de Bonamy. Il fut préféré à l'abbé Bergier, connu par ses écrits contre les philosophes, et dont le nom jouissait alors d'une certaine célébrité.
Noie 1, p. 71. — Anne-Thérèse Feuillet, baronne de La Forest.
Note 2, p. 71. — Jacques Varenne, fils de Claude Varenne, était (on l'a vu plus haut, p. 208) un ami d'enfance de Buffon.Les deux familles, qui habitaient deux villes voisines l'une de l'autre, étaient unies depuis longtemps par les liens les plus étroits. Destiné par son père au barreau, Jacques Varenne fut choisi pour conseil par les états de Bourgogne. En 1734 , l'une des places de secrétaire en chef des étals étant venue à vaquer, il l'exerça par commission, et, deux ans après, sur la demande des élus de la province, une troisième charge de secrétaire des états fut créée en sa faveur. Il mourut en 1789. Nous aurons occasion de parler de nouveau, dans la suite, de Jacques Varenne et de l'ardente persécution dont il devint l'objet de la part du Parlement, pour avoir voulu faire reconnaître , avant le temps, un grand principe de droit public, qui est aujourd'hui la base de tout gouvernement : le principe de la séparation des pouvoirs.
Note 1, p. 72. — Jacques de Vaucanson, né le 24 février 1709, mort le 21 novembre 1782, avait dit que la science mécanique ne pouvait aller jusqu'à faire articuler des sons et prononcer des mots à une machine. En 1783, l'abbé Mical présenta à une commission de l'Académie deux têtes automates, qui prononçaient distinctement les paroles suivantes. La première disait : « Le Roi vient de donner la paix à l'Europe. » La seconde reprenait : « La paix couronne le Roi de gloire. — Et la paix fait le bonheur des peuples, » disait encore la première. Puis toutes deux reprenaient en chœur : « 0 Roi adorable, père de vos peuples, leur bonheur fait voir à l'Europe la gloire de votre trône. » En 1778, l'abbé Mical avait déjà inventé une tête d'airain qui articulait quelques sons; mais, mécontent de son œuvre, il l'avait détruite.
Note 2, p. 72. — Christophe de Beaumont, né le 26 juillet 1703, mort le 12 décembre 1781, fut exilé à la suite des désordres dont la bulle Unigeniius fut la cause. Son exil sans rigueur eut pour but de le soustraire à la persécution du Parlement, bien plutôt que de le punir
du mal trop réel dont son intolérance fut la cause. — Il fut envoyé tour à tour à la Roche en Périgord , à Conflans, Chambeaux, à la Trappe, et mourut sans avoir été autorisé à reprendre possession de son siège. On fit sur l'archevêque l'épitaphe suivante :
Dieu lui donna la bienfaisance ; Le diable en fît un entêté :
Il couvrit par sa charité Les maux de son intolérance.
Note 1, p. 73. — Il s'agit de la naissance de sa fille, Marie-Henriette Leclerc de Buffon, dont Mme de Buffon était accouchée le 25 mai 1758.
Note 2, p. 73. — L'abbé Le Blanc venait de perdre son père, mort à un âge fort avancé.
Note 1, p. 74. — Il y avait une double charge de procureur-syndic attachée aux états de Bourgogne. Ces deux syndics des états étaient, en 1756, Claude Perchet et Àndrez de La Poix.
Note 1, p. 74. — En 1759 parut le septième volume de l'Histoire Naturelle, que Grimm annonça de la manière suivante (t. II, p. 338) :
« 15 août 1759. — Le septième volume de l'Histoire naturelle paraît depuis plusieurs mois. Cet ouvrage s'avance au milieu de la persécution qu'on a suscitée à la philosophie ; mais ce n'est pas sans faire de fréquents sacrifices de la liberté et de la hardiesse avec laquelle il convient de dire la vérité. L'alarme que le livre de YEsprît a jetée dans le camp des fidèles a obligé M. de Buffon de mettre à ce nouveau volume de son Histoire, déjà imprimé depuis quelque temps, plusieurs cartons avant que d'os:r le faire paraître en public. Quoi qu'il en soit, ce volume contient l'histoire naturelle du loup, du renard, du blaireau, de la loutre, de la'fouine, de la marte, du putois, du furet, de la belette, de Y hermine, de Y écureuil, du rat, de la souris, du mulot, du rat d'eau et du campagnol. A la fin de l'histoire de
chacun de ces animaux, écrite par M. de Buffon, vous trouverez, conformément au plan de l'ouvrage, la description de ces animaux avec leurs dimensions et leur anatomie, par M. Daubenton; et cette partie, quoique la moins brillante, ne sera pas la moins estimée dans la suite. Comme tous les animaux de ce volume sont de la classe des carnassiers, M. de Buffon a mis à la tête un discours sur les animaux carnassiers en général, et c'est là le morceau remarquable de son volume. Vous connaissez le style de M. de Buffon. Cet écrivain n'abonde pas en idées ; mais la noblesse de ses images et l'élévation de sa plume le font lire avec un grand plaisir. »
Note 2, p. 74. — Marie - Henriette Leclerc de Buffon, née le 25 mai 1758, mourut le 14 octobre 1759. D'abord inhumée dans l'église de Montbard, elle fut transportée dans le caveau de la chapelle que Buffon avait fait bâtir. Aujourd'hui ce caveau renferme la dépouille de Buffon. Son père, sa femme, Jean Nadault, avocat général à la Cour des comptes de Bourgogne, la comtesse de Buffon, née Daubenton, veuve de son fils, y ont aussi leur sépulture.
Note 3, p. 75. — Le docteur est, ici, comme dans tous les autres passages de la correspondance de Buffon où il sera désigné sous ce titre, Louis-Jean-Marie Daubenton , qui, avant de devenir le collaborateur de Buffon (1742), exerçait la médecine à Montbard (1741). Il avait épousé le 21 octobre 1754 sa cousine germaine Marguerite Daubenton, née à Montbard, le 5 décembre 1720, et qui mourut à Paris, le 2 août 1818. Marguerite Daubenton était une femme d'un cœur excellent et d'un esprit distingué. Elle a composé plusieurs ouvrages; un seul a été publié sous le titre de Zèlie dans le désert; ce roman, écrit d'un style naturel et facile, a eu de nombreuses éditions et a pris place parmi les meilleurs livres du dix-huitième siècle.
Note 1 , p. 75. — Buffon était atteint de myopie ; il éprouvait une grande peine à écrire lui-même; de là vient que l'on trouve si peu de lettres écrites de sa main. 11 semble que la première qualité d'un naturaliste soit d'avoir la vue nette et bonne; Buffon a souvent parlé d'une autre vue qui fut la sienne : la vue de l'esprit. Au reste, il fatigua beaucoup ses yeux, déjà mauvais, par les observations auxquelles il se livra à l'aide du microscope avec l'Anglais Needham, pour appuyer son système de la génération sur des faits. Le 2 janvier 1760, Gueneau
de Montbeillard écril à sa femme : « M. de Buflbn a toujours les yeux en mauvais état. »
Note 2, p. 75. — C'est ici une des plus tristes pages de notre histoire. Au dehors une guerre malheureuse ; au dedans la pénurie du Trésor réduit aux dernières extrémités. Telle était, aumois de mars 1757,1a situation intérieure et extérieure de l'État, lorsque Etienne de Silhouette, ancien conseiller au parlement de Metz, maître des requêtes et chancelier du duc d'Orléans, remplaça au contrôle général M. de Boulogne. Après diverses mesures financières généralementapprouvées,lenouveau ministre des finances fit rendre par le conseil, le 20 septembre 1759, un édit de subvention ; il établissait en même temps un grand nombre de nouveaux impôts. Le Parlement résista et refusa l'enregistrement. Le 22 septembre, un lit de justice fut tenu à Versailles, et l'édit militairement enregistré; mais le Roi lui-même effrayé recula devant l'exécution ; l'édit fut révoqué et remplacé par un troisième vingtième. A la suite de l'édit du 20 septembre, l'effroi fut grand, on se crut à la veille d'une banqueroute générale; le crédit disparut à ce point qu'il devint impossible au contrôleur général de se procurer les fonds que nécessitaient les charges du Trésor. Réduit aux moyens désespérés, M. de Silhouette, pas plus que Law, ne recula devant des mesures extrêmes. Le 21 octobre, il fut déclaré que le payement des billets des fermes, des rescriptions,et le remboursement des capitaux, qui devaient être faits par le Trésor royal ou la caisse des amortissements, seraient suspendus pendant un an. On alla plus loin ; on viola les dépôts publics, on fouilla dans toutes les caisses, même dans celles des particuliers, et, comme au temps des grandes calamités du précédent règne, Louis XV, à l'exemple de Louis XIV, fit porter" son argenterie à la Monnaie (24 octobre). Une pareille démarche venue de si haut était plus qu'un exemple, c'était un ordre. Le clergé imita le Roi, et messieurs du chapitre de Notre-Dame étant venus lui demander le chiffre de leur don volontaire : « Envoyez tout, répondit Louis XV, tout, excepté les vases sacrés. » Les courtisans suivirent l'exemple du maître': quelques-uns, et entre autres le maréchal de Noailles, s'en tirèrent par un bon mot, d'autres avec un léger sacrifice ; mais pour le plus grand nombre la mesure fut prise au sérieux et rigoureusement exécutée. Buffon, très-sensible aux malheurs publics, envoya à la Monnaie son argenterie tout entière, et pendant longtemps, soit à Montbard, soit au Jardin du Roi, il ne se servit plus que de faïence ou de porcelaine. En 1788, à la mort de Buffon, son argenterie, qu'il avait eu le temps de recomposer, formait une partie notable de son mobilier. La batterie de cuisine même était en argent
massif. J'ai sous les yeux l'inventaire dressé après son décès, qui en rend témoignage. Durant la Terreur, le jour où on apprit à Montbard que le comte de Buffon venait de périr sur l'écbafaud et que ses biens, confisqués par l'État, allaient être vendus au profit du Trésor, un vieux serviteur nommé Lapierre, qui avait succédé à son père dans la garde du château, transporta de nuit l'argenterie dans la grande tour de l'ancien château des ducs, la tour de VAubespin, et la cacha dans l'embrasure d'une porte, qu'il mura lui-même avec soin. L'argenterie de Buffon ne fut point vendue par le district; mais lorsque la famille, rentrée en possession de ses biens, fit abattre le mur, on trouva la place vide; l'argenterie avait disparu.
La violation des dépôts publics, l'invitation faite aux particuliers de porter leur argenterie à la Monnaie pour soulager l'État, telles furent les dernières mesures du contrôleur général; il tomba, poursuivi parla haine universelle. Pour hâter sa chute, on l'attaqua avec cette arme toujours puissante en France, le ridicule. Un nouveau genre de portraits, dans lesquels le trait seul était marqué, se dessinant en noir sur un fond clair et reproduisant ainsi l'ombre de celui dont on conservait l'image, furent appelés portraits à la silhouette. Cruelle épigramme contre un ministre dont les mesures avaient fait dire qu'à force de demander aux sujets du Roi, il les réduisait à l'ombre d'eux-mêmes. On inventa des gilets sans gousset, qui se nommèrent gilets à la silhouette. M. de Silhouette quitta le contrôle général, où M. deMontmartel le remplaça. Le public lui reprocha l'indifférence avec laquelle il accueillit sa disgrâce; on lui reprocha aussi, mais avec plus de raison, le luxe dont il s'entoura, mangeant dans de la vaisselle d'or, tandis que le Roi luimême ne se servait plus que de faïence ou de porcelaine ; puis M. de Silhouette fut oublié. Il a laissé quelques ouvrages estimés. Il mourut le 20 janvier 1767 ; il était né à Limoges le 5 juillet 1709.
Note 1, p. 76. — Ce fut lors de ce voyage à Paris que Buffon fit faire par Drouais le portrait qui a servi de type à tous ceux du grand naturaliste. Ce portrait fut, ainsi que celui de la comtesse de Buffon, terminé l'année suivante, en 1761. Dans une lettre sur les peintures de MM. de l'Académie royale exposées au salon du Louvre, le 22 septembre 1772, se trouve cette mention : « L'artiste Drouais ne se voue pas seulement à peindre les grâces ; son pinceau fier atteint aux traits mâles du génie; ce qu'il prouve par le portrait de M. le comte de Buffon, où l'on retrouve la noblesse et la vigueur de la tête de ce philosophe, i 20
vraiment pittoresque. » J'ai sous les yeux , faisant pendant au portrait du naturaliste, celui de la comtesse de Buffon. Elle a les attraits et la fraîcheur de la jeunesse et de la beauté ; elle porte une robe du temps ornée de fourrures; sa gorge est découverte; son cou est nu et coupé à l'anglaise, peut-être un peu long; aussi suis-je surpris de voir Diderot tracer en 1760 de la comtesse de Buffon le portrait suivant : « M. et Mme de Buffon sont arrivés. J'ai vu madame. Elle n'a plus de cou; son menton a fait la moitié du chemin, devinez ce qui a fait l'autre moitié? moyennant quoi ses trois mentons reposent sur deux bons gros oreillers. Elle me paraît avoir un peu oublié ses douleurs.... »
Note 1, p. 77. — Ponce-Denis-Écouchard Lebrun, né en 1729, mort en 1807, fit des vers dès l'âge de douze ans. Il excella surtout dans le genre héroïque ; ses meilleures productions sont des odes et des satires. Buffon est le sujet de deux de ses odes ; celle qu'il lui adressa pour le féliciter d'avoir échappé à une maladie grave qui mit sa vie en danger, quelque temps après la mort de sa jeune femme, est une des plus achevées, et un soir, dans un cercle, chez Mme Necker, je crois, pendant qu'on en donnait lecture, une jeune femme veuve depuis peu, la comtesse du Pujet, s'évanouit, ne pouvant dominer l'émotion que cette pièce avait éveillée en elle. Buffon n'en entendait pas la lecture sans verser des larmes. Lebrun lui adressa à cette occasion les vers suivants :
Quand de ta jeune épouse, errant dans l'Elysée, Je chantais l'ombre en pleurs et d'amour embrasée, De l'horrible Atropos embrassant les genoux,
De ses pleurs conjurant les armes Qui déjà menaçaient les jours de son époux, A ces cris si touchants pleins d'amour et de charmes,
Buffon, j'ai vu couler tes larmes ! Le Génie a pleuré ; quel suffrage plus doux ? Muse! qui dois ta gloire à ces douces alarmes, Étale bien ces pleurs à mes rivaux jaloux.
Note 2, p. 77. — Voici la belle ode qui a fait à Buffon un si sensible plaisir. Quoique les beautés qui frappaient les contemporains aient un peu vieilli, et qu'un siècle n'ait pas passé impunément sur cette œuvre, où la critique moderne trouverait sans doute plus d'emphase que din-
spiration, nous n'hésitons pas à la transcrire ici, au moins comme pièce historique.