AU CHÂTEAU DE SEMUR, EN AUX01S
a Lundi, sept heures du matin, 11 janvier 1773.
« .... A propos de froid, il fait bien froid au Jardin du Roi; notre docteur surtout est à la glace ; il ne peut être fâché que de ce que je me suis chargé d'une besogne qu'il ne voulait point faire ; car je ne veux pas croire qu'il soit mortifié de ce que mon travail a eu quelque succès. Quel que soit son motif, il aura bien honte lorsqu'il saura le fond de mes procédés, si jamais il daigne s'en informer.... »
« Le 22 janvier 1773.
c: .... Je travaillai hier six heures d'horloge aux oiseaux, et tous les jours j'en ferai autant jusqu'à mon départ. Notre homme cherche à se rapprocher, mais je suis indigné. Il me boude pour avoir eu les procédés les plus nobles; il aura bien honte quand il les saura, mais il ne sera plus temps. Je n'ai jamais travaillé aux oiseaux que lorsque j'ai été assuré par lui-même qu'il n'y travaillerait jamais. S'il savait ce secret, il ne pourrait me blâmer, et s'il en savait un autre, il n'oserait me regarder. C'en est assez là-dessus; n'en parlons plus. Encore un mot cependant : le docteur m'offrit bien connaissance de quelques faits relatifs à l'ornithologie et qu'il croyait nouveaux ; j'ai reçu cela trèsfroidement ; il m'offrit de l'argent, je ne l'acceptai point.... »
(Les deux lettres d'où ces passages sont extraits appartiennent à la ville de Semur. J'en dois la communication à l'obligeance de M. Beaune.)
Note 5, p. 113. — François du Quesnay, le chef de la secte des Economistes, dont Turgot fut le plus fougueux partisan, naquit en 16% et mourut le 16 décembre 111 k. En 1768, il fit paraître son livre de la Phtjsiocratie ou constitution naturelle des gouvernements (in-8 publié par Dupont de Nemours). « Dans cet ouvrage, l'alcoran des économistes, l'auteur se propose de substituer dans toute l'administration supérieure du royaume, relative aux impositions et au commerce, des principes universels et constants de calcul et d'intérêt général à l'action du gouvernement, et une liberté indéfinie à la variation arbitraire des règlements. (La Harpe, Correspondance littéraire.) j>
Note 6, p. 113. — Buffon, en envoyant à son ami l'épigramme de Piron sur Poinsinet, lui dit : « En voici une bien courte et bonne (si vous connaissiez l'homme!).» Pour qu'on puisse sentir le sel de l'épigramme, l'homme en effet doit être connu.
Antoine-Alexandre-Henri Poinsinet, né à Fontainebleau le 17 novembre 1735, mort à Cordoue le 7 juin 1769, fit représenter avec des succès bien divers un grand nombre de pièces de théâtre. Il s'était vanté d'avoir été joué le même soir sur trois théâtres de Paris. Il était connu sous le nom de Poinsinet le Mystifié, pour le distinguer de son cousin, Poinsinet de Sivry, qui, parcourant la même carrière, écrivit beaucoup pour le théâtre. « Ses amis, dit Grimai, lui ont donné le nom de Mystifié, terme qui n'est pas français, qui n'a point de sens, et qui, inventé et employé par certaines gens, ne mériterait pas d'être remarqué, si M. d'Éon ne l'avait employé en dernier lieu dans sa fameuse et étrange apologie. » Le mot mystifié a donc été inventé pour le poëte Poinsinet, et on ne saurait croire à combien de mystifications l'exposèrent sa vanité et son amour-propre.
Un jour (février 1768), dans le bon temps de l'Opéra, au bal de la nuit, alors qu'il revenait du théâtre où une de ses pièces avait été sifflée, Mlle Guimard et un grand nombre des demoiselles de l'Opéra assaillirent le poëte qui n'avait pas de masque et le frappèrent à tour de bras. Lorsqu'il demanda pourquoi on le tourmentait ainsi : « Pourquoi as-tu fait un mauvais opéra? » répondirent ces demoiselles ; et elles le frappèrent de nouveau. Le lendemain on vit entrer dans la salle, avec une démarche lente et consternée, la tête basse et les bras pendants, les trois principaux personnages de sa pièce. Ils marchaient en se suivant d'un pas d'enterrement et, arrivés sous le lustre, tous trois tombèrent à plat. C'est dans cette même soirée que parut une bande de masques portant un immense nez de carton, au bout duquel était suspendue une croix de Saint-Louis. Le public apprit ainsi qu'une promotion, depuis longtemps annoncée, n'aurait pas lieu.
On fit apprendre le russe à Poinsinet en lui persuadant que l'impératrice Catherine le destinait à une haute fortune. Lorsqu'il fut en état de parler cet idiome difficile, il s'aperçut que son professeur lui avait enseigné le bas-breton. Un autre jour, ses amis, parmi lesquels se trouvaient Palissot de Montenoy, lui persuadèrent que le roi de Prusse l'avait choisi pour lui confier l'éducation de son fils aîné, à la condition qu'il renoncerait à sa religion. On lui fit faire une abjuration solennelle entre les mains d'un ministre prétendu. Cette comédie dura plusieurs mois, eut plusieurs représentations et plusieurs actes, et peu s'en fallut que le Parlement ne se chargeât de lui donner un dénoù-
menl sérieux. Une autre fois on lui persuada qu'il avait tué un homme en duel, et il alla aussitôt se constituer prisonnier à Saint-Lazare.
Il composa les paroles d'un grand nombre d'opéras dont Philidor fit la musique; l'opéra ô'Emelinde, fait avec sa collaboration, donna
I eu aux couplets suivants :
La Muse gothique et sauvage
De Poinsinet, La Muse a fait caca tout net; A Philidor rendons hommage, Et réservons le persiflage A Poinsinet.
Le soir, sur le théâtre de la Foire, on appela Poinsinet. Un âne parut. Gilles vint à son tour et s'approcha pour le caresser. « Ah 1 comme il est propre! comme il est net! » L'âne fit ses ordures, et tous les acteurs de s'écrier : « Point si net ! Point si netl »
Les mystifications dont cet auteur fut accablé devinrent si nombreuses et tellement publiques, qu'on les recueillit dans un ouvrage de plus de 300 pages sous ce titre : Vie de Jean Monnet. Cependant il est resté de Poinsinet une pièce intitulée Le cercle ou la soirée à la mode, représentée pour la première fois sur le Théâtre- Français, le 7 septembre 1764. C'est une critique des mœurs du temps, où l'on trouve des aperçus pleins de finesse et de nouveauté.
II était attaché au prince de Condé, et fut le principal organisateur des fêtes et des représentations données à Dijon, lorsque ce prince y vint tenir les États, en 1766. En 1769. il partit pour l'Espagne à la tête d'une troupe de comédiens; il allait, disait-il, y remplir la charge d'intendant des menus plaisirs de Sa Majesté Catholique. Il se fit alors appeler don Antonio Poinsinelto ; mais peu de temps après son arrivée, il se noya en se baignant dans leGuadalquivir. « C'est » disent les Mémoires du temps, » un des personnages les plus singuliers qu'on pût voir, qui, à beaucoup d'esprit et de saillies joignait une ignorance si crasse, une présomption si aveugle, qu'on lui faisait, croire tout ce qu'on voulait en caressant sa vanité. La postérité ne pourra jamais comprendre tout ce qui lui est arrivé en pareil genre; les tours qu'on lui a joués et auxquels il s'est livré dans l'ivresse de son amour-propre sont d'une espèce si singulière et si nouvelle, qu'il a fallu créer un mot pour les caractériser; notre langue lui doit de s'être enrichie du terme de mystification, terme généralement adopté, quoi qu'en dise M. de Voltaire, qui voudrait le proscrire, on ne sait pourquoi. »
Note 7, p. 113. — Diderot, écrivant le 29 décembre 1766 à Gueneau de Montbeillard une longue lettre au sujet d'un service que ce dernier
ve il de lui rendre, terminait ainsi : « Je vous salue et vous embrasse, Mme Diderot en fait autant ; je présente mon respect, et je baise le bout de la patte de celle que vous appelez votre mouton. j>
Note 8, p. 113. — Catherine Potot, fille de Michel Potot, maire de Semur en 1693, et sœur de Mme de Montbeillard, avait épousé François Boucheron , conseiller auditeur de la Chambre des Comptes de Dôle. Elle mourut au mois de juillet 1769. Elle est la mère de Mme Daubenton, à laquelle Buffon écrivit ces billets si gracieux et si galants qui ont été insérés dans notre recueil, et qui n'en sont pas la partie la moins intéressante.
Note 9, p. 113. — La famille de Messey est illustre en Bourgogne. Guillaume de Messey, chef de cette maison, avait épousé en 1280 Philiberte, fille de Raoul de Buxy.
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Note 1, p. 114. — De son second mariage avec Jeanne-Marie Legouz de Saint-Seine, le président de Brosses eut quatre enfants : le premier fut une fille, Agathe-Augustine de Brosses, mariée à Charles- Esprit du Bois, baron d'Aisy, maréchal de camp.
Note 2, p. 114. — Claude-Philibert Fyot de La Marche, né le 12 août 1694, mort le 3 juin 1768, fut premier président du parlement de Bourgogne, du 16 janvier 1745 au 19 janvier 1757.
Note 3, p. 114. — L'établissement des forges de Buffon fut fait dans l'intérêt du progrès des sciences, et non pas dans un intérêt privé. Après des peines sans nombre et l'achèvement d'immenses travaux, Buffon parvint à grand'peine à tirer des quatre cent mille livres environ employées à leur construction un revenu de deux pour cent. La lettre adressée au président de Brosses montre la pensée qui le dirigea dans cette vaste entreprise; il voulait continuer des expériences commencées, et opérer sur de grandes masses. Pendant longtemps ses forges furent un immense laboratoire, dans lequel il travailla sans relâche. Dans un de ses Mémoires sur la fusion des mines de fer, il dit à ce sujet : ce J'ai voulu travailler par moi-même, et consultant plutôt mes désirs que ma force, j'ai commencé par faire établir sous mes yeux des forges et des fourneaux en grand, que je n'ai pas cessé d'exercer continuellement depuis sept ans. » Ses diverses expériences sur le progrès de la chaleur dans les corps, pour lesquelles il emploie un grand nombre de globes
de fer chauffés à des températures différentes, ses expériences sur les effets de la chaleur obscure, commencées dès 1772, celles sur la pesanteur du feu et sur la durée de V incandescence, dans lesquelles il opère sur d'immenses brasiers et sur des torrents de fumée, furent toutes faites aux forges de Buffon. Aucune difficulté n'arrêtait son courage, aucune dépense ne coûtait à sa générosité. Des fourneaux d'une grande puissance étaient construits pour faciliter une expérience difiicile, pour éclaircir un point incertain ; puis, la curiosité du savant satisfaite, on les détruisait, sans qu'on entendît jamais Buffon regretter le prix qu'il slui avaient coûté. Les forges de Buffon furent souvent choisies par le gouvernement pour diverses expériences d'un intérêt général. En 1768 notamment, le ministre de la marine chargea Buffon de faire dans ses forges des essais dans la vue d'améliorer les canons de la marine. Le vicomte de Morogues, homme d'un grand mérite et possédant sur cette matière des connaissances spéciales, lui fut adjoint. Buffon fournit au ministre plusieurs mémoires importants, fit des découvertes utiles, et demanda des instructions nouvelles; mais, dans l'intervalle, le ministre de la marine ayant changé : « Je n'ai plus, dit-il, entendu parler ni d'expériences, ni de canons. » (Histoire naturelle, Partie expérimentale.) En 1780, Buffon entreprit dans ses forges, par ordre du gouvernement, de nouvelles expériences; elles devaient avoir pour résultat de faire connaître quelles provinces fournissaient alors les fers les plus propres à être convertis en acier par la voie de la cémentation. MM. de Grignon et Guyton de Morveau prirent souvent part à ces recherches et à ces essais. Le jour où les forges de Buffon furent achevées, Gueneau de Montbeillard fit graver sur la porte d'entrée l'inscription suivante :
Vénus, pour adoucir un empire sauvage,
Va régner désormais dans cette autre Lemnos;
Forgerons, redoublez d'efforts et de courage,
Car dans les forges de Paphos Avec bien moins de bruit on fait bien plus d'ouvrage.
En temps ordinaire, Buffon employait dans ses forges trois ou quatre cents ouvriers. Elles produisaient chaque année environ huit cents milliers de fer; elles ont fourni toutes les grilles qui entourent aujourd'hui encore le Jardin des Plantes. « On voit à Buffon, dit un auteur contemporain, deux belles forges construites en 1769, dont la première est composée d'un fourneau pour la fonte des mines, de deux chaufferies avec leur marteau, d'une fonderie, d'une batterie à tôle. Toutes ces usines sont placées au bas d'un rocher élevé de dix-huit pieds audessus du niveau de la rivière, et sur lequel sont situés les bâtiments
du maître et des forgerons, les magasins, halles, dépôts, écuries, de eorte qu'ils sont à l'abri des plus grandes inondations : c'est l'ensemble d'une construction solide et régulière, et aussi vaste que commode. La seconde forge, à un demi-quart de lieue plus haut, à la jonction des deux rivières (la Braine et l'Armançon), est composée d'une chaufferie avec son marteau, et d'un martinet. Riche minière en grain et en roche sur la crête d'une montagne, élevée de 180 pieds au-dessus de l'Armançon, et dont la mine se tire entre les roches jusqu'à plus de 80 pieds de profondeur. Brocard a deux ordons. On y fabrique du fer marchand de toute espèce, et de la meilleure qualité; fer en battage, carillon et verge ronde, fer coulé, feuillards, tôle de différents échantillons L'église vient d'être réparée et augmentée par les soins du
P, Ignace Bougot, desservant. » (Description du Duché de Bourgogne, par l'abbé Courtépée.)
M. Humbert-Bazile, parlant des forges de Buffon, s'exprime ainsi dans son manuscrit déjà cité (tome I, p. 253) : « J'ai vu dans les forges de Buffon sept marteaux en activité; on y fabriquait alors des fers de tous les échantillons, tels que tôlerie, acier, etc. L'édifice principal a une façade imposante; un escalier à double rampe aboutit en face du haut fourneau; des deux côtés se trouvent deux portiques élevés, dont l'un conduit aux chaufferies et l'autre aux soufflets. La roue qui communique le mouvement a cinquante pieds de diamètre; des seaux fixés aux aubes montent l'eau nécessaire à l'arrosage des vastes jardins qui décorent les abords de la forge. A l'extrémité de la grande cour se trouve une chapelle où l'abbé Mignot, prêtre attaché à la paroisse de Montbard, venait célébrer la messe chaque dimanche. De chaque côté du porche qui conduit du grand escalier au fourneau se trouvent deux niches, et l'aspect de celte entrée vraiment monumentale est si majestueux, que l'on a vu, dans le temps où elle fut construite, des gens de campagne ôter leur chapeau, pensant que c'était un édifice consacré au culte. »
Note 1, p. 115. — Buffon eut, peu de temps avant sa mort, au sujet de l'extraction du minerai de fer nécessaire à l'alimentation de ses forges, un procès avec le marquis de La Guiche, héritier du président de Rochefort. Parmi les pièces produites au procès se trouve un Mémoire au grand Conseil présenté par Buffon, et qui donne la date précise des lettres patentes autorisant la construction de ses usines. Le Mémoire commence ainsi : « Sur la requête présentée au Roi étant
en son Conseil, par le sieur comte de Buffon, contenant que par arrêt du conseil d'État du Roi et lettres patentes expédiées sur icelui le 2 février 1768, il a été autorisé à construire des forges à fer dans sa terre de Buffon pour la consommation de ses bois, de ceux de Sa Majesté, et des mines répandues dans les différents territoires situés dans les environs. Appuyé de ces titres, le suppliant a construit les forges les plus considérables de toute la province, y ayant réuni tous les différents genres de fabrication, et cet établissement lui a coûté plus de 330 000 livres. Depuis seize ans, le comte de Buffon a tiré, pour l'aliment de ses forges, des mines d'Étivay, territoire situé à deux lieues de ses usines, dans la même province de Bourgogne. Il a joui paisiblement de cette faculté fondée sur l'usage constant établi particulièrement dans les provinces de Bourgogne, de Champagne, de Lorraine et autres, qui rend commun entre les forges circonvoisines le droit de tirer des mines de fer du même territoire. Ce n'est que sur la foi de ces titres et de cet usage que le sieur comte de Buffon s'est déterminé à former un établissement aussi considérable »
Note 2, p. 116. — Jean TurbervilleNeedham, né à Londres en 1713, mort à Bruxelles le 30 décembre 1781, s'est fait connaître par les observations microscopiques auxquelles il s'est livré et par les théories auxquelles elles l'ont conduit. En 1745, dans un voyage qu'il fit à Paris, il se mit en rapport avec Buffon, qui s'occupait de recherches sur les mystères de la génération et sur les animaux spermatiques ; il lui fit part de ses propres études sur ce sujet et lui prêta ses loupes et ses instruments, beaucoup plus parfaits que tous ceux dont Buffon avait jusqu'alors fait usage.
Voici, au reste, comment Buffon parle de la coopération que Needham lui apporta : « J'avais fait connaissance avec M. Needham, fort connu de tous les naturalistes par les excellentes observations microscopiques qu'il a fait imprimer en 1745. Cet habile homme, si recommandable par son mérite, m'avait été recommandé par M. Tolkes, président de la Société royale de Londres; m'étant lié d'amitié avec lui, jecrus que je ne pouvais mieux faire que de lui communiquer mes idées; et comme il avait un excellent microscope, plus commode et meilleur qu'aucun des miens, je le priai de me le prêter pour faire mes expériences »
En 1766, Needham fit paraître un livre dans lequel il combat Voltaire et attaque son incrédulité au sujet des miracles. Sur ce terrain, Needham devait être battu : Voltaire lui répondit par des pamphlets remplis de verve et de méchanceté; il critiqua à son tour, mais de façon à se faire écouter, les découvertes microscopiques de Needham, se moquant d'une des plus importantes, de l'existence de petites anguilles dans
le blé ergoté. Sur ce point, attaquer Needham, c'était indirectement attaquer Buffon. Leurs recherches avaient été faites en commun, et les découvertes de l'un avaient confirmé les découvertes de l'autre. Buffon ne répondit point et ne voulut pas engager une querelle où, sans contredit, Voltaire n'aurait pas été le plus fort.
Note 3, p. 116. — A cette époque, Buffon et Voltaire vivaient séparés, séparés d'opinions, séparés aussi par la nature même de leur talent, par les allures si différentes de leur génie. Buffon cependant, malgré les vives attaques dont il fut à plusieurs reprises l'objet de la part de Voltaire, n'y répondit qu'une seule fois, et encore, quelques années plus lard, déclara-t-il s'en être aussitôt repenti. En 1774, un rapprochement eut lieu, on verra par la suite dans quelles circonstances, et à compter de ce jour Buffon s'interdit, même dans sa correspondance, toute allusion relative à Voltaire ; en public il parla de lui avec considération, rendant hommage à son génie et justice à son talent. En 1775, le 15 novembre, dans son discours en réponse au duc de Duras, élu membre de l'Académie française, après avoir blâmé l'habitude prise par les littérateurs et les poètes qui choisissent pour sujet de leurs productions les fables de l'antiquité, il dit, en désignant Voltaire : « Un d'entre vous, messieurs, a osé le premier créer un poè'me pour sa nation, et ce second génie (le premier dont il a parlé est Homère) influera sur trente autres siècles. J'oserais le prédire, si les hommes, au lieu de se dégrader, vont en se perfectionnant ; si le fol amour de la fable cesse enfin de l'emporter sur la tendre vénération que l'homme sage doit à la vérité, tant que l'empire des lois subsistera, la Henriade sera notre Iliade. Car, à talent égal, quelle comparaison, dirai-je à mon tour, entre le bon grand Henri et le petit Ulysse, ou le fier Agamemnon? entre nos potentats et ces rois de village, dont toutes les forces réunies feraient à peine un délachement de nos armées? Quelle différence dans l'art même! N'est-il pas^plus aisé de monter l'imagination des hommes que d'élever leur raison? de leur montrer des mannequins gigantesques de héros fabuleux, que de leur présenter les portraits ressemblants devrais hommes, vraiment grands? »
Nous ne donnons pas cette appréciation de Buffon comme un oracle de goût, mais comme une simple politesse à l'adresse de Voltaire. La Henriade, quoi qu'il en dise, a prodigieusement vieilli, tandis que Yllliade jouit et ne cessera de jouir d'une jeunesse éternelle.
Note 4, p. 116. — On a précédemment vu (note 10 de la lettre lxiv, p. 314.) que le président de Brosses ne pouvait p;;s compter sur Voltaire pour sa candidature à l'Académie. Chaque fois que, porté par ses
amis, il se met sur les rangs, Voltaire agit contre ses intérêts avec une passion dont sa correspondance porte la trace. Les motifs de son opposition systématique et violente aux désirs légitimes du Président étaient de la nature la plus futile. Il avait acheté par bail emphythéotique du Président sa terre de Tournay. Lorsque le contrat fut passé, des coupes venaient d'être faites dans la propriété, et les bois en provenant avaient été vendus par le Président à un sieur Baudy. Voltaire, qui savait que ces bois n'appartenaient plus au propriétaire de Tournay, agit cependant comme si la propriété lui en eût été transmise; il fit sa provision, sans vouloir tenir compte du prix à l'acquéreur. Baudy réclama, et le président de Brosses, auquel il porta sa plainte, écrivit à Voltaire. « Je ne prends ceci, disait-il dans sa lettre, que pour le discours d'un homme rustique, qui ne sait pas que l'on envoie bien à son ami et à son voisin un panier de pêches et une demi-douzaine de gelinottes, mais que, si l'on s'avisait de la galanterie de quatorze moules de bois et de six chars de foin, il le prendrait pour une absurdité contraire aux bienséances, et il le trouverait fort mauvais. «Voltaire négociait, mais ne payait pas. Le président de Brosses, pour mettre un terme à cette étrange contestation, assigna Baudy qui, à son tour, appela Voltaire en garantie. Voltaire s'emporta, menaçant le président et le dénonçant à ses amis et au garde des sceaux. Enfin, 150 livres furent remises au curé de Tournay pour les pauvres, et le président de Brosses oublia cette mesquine discussion, dont Voltaire conserva toute sa vie un amer souvenir.
Note 5, p. 116. — Jean-Philippe Fyot de La Marche, né le 2 août 1723, mort le 22 octobre 1772, succéda à son père dans sa charge de premier président du parlement de Bourgogne, dont il avait la survivance, le 19 janvier 1757. Il avait été reçu conseiller dans la même compagnie le 30 avril 1743, et président à mortier le 25 juin 1745. Au mois d'avril 1772, il se démit de sa charge, et la mort suivit de près sa retraite volontaire.
Note 1, p. 117. — François de Fargès, intendant des finances et conseiller d'État, mort en 1791, était l'oncle de la première femme du président de Brosses.
Note 1, p. 118. — Buffon, que ses affaires rappelaient à Montbard,
avai laissé à Paris sa femme, attaquée d'une cruelle maladie qui ne lui permettait pas d'affronter les fatigues du voyage. Le mal empirant, et Buffon ne pouvant quitter Montbard, M. et Mme de Montbeillard s'offrirent pour aller tous deux donner leurs soins à Mme de Buffon. Mme de Montbeillard écrivit même à son amie pour lui faire part de son désir et il fut répondu à son offre affectueuse par la lettre qui suit :
« Galerie du Louvre, ce mercredi.
<t Votre digne et respectable amie, madame, me charge de vous envoyer ce mot en réponse à la lettre que vous lui avez écrite, et où vous lui faites une offre si digne de vous et d'elle. Que ne puis-je peindre à quel point elle y a été sensible ! Mais il n'y a qu'elle qui puisse exprimer ce qu'elle sent. Ce que je puis vous dire, c'est que tout ce qui était présent a été ému jusqu'aux larmes, de voir à quel degré elle en était touchée : mais, quelque sentiment qu'elle en ait, de quelque manière qu'elle s'en dise pénétrée, elle ne peut accepter une offre qui vous éloignerait, pour longtemps peut-être, de tant d'objets qui vous sont chers. En effet, cela n'est pas possible, et M. de Buffon revenant bientôt, comme je ne puis en douter après la lettre qu'on lui a écrite sur le triste état de cette femme adorée, les soins d'un mari qui lui est si attaché lui rendront un peu de ce courage et de cette patience que vous craignez, avec juste raison, qui ne s'épuisent par de si longues souffrances.
« Je ne puis vous dire, madame, combien j'ai été touché de ce généreux combat entre deux amies si respectables, et combien j'ai de tristes regrets que ce soit dans des circonstances aussi tristes et aussi fâcheuses. Le mot que Mme de Buffon vous a écrit m'a pénétré au delà de toute expression. Que je la félicite d'avoir une amie comme vous, madame, qui connaisse aussi bien l'amitié! et que je vous félicite aussi d'avoir une amie qui sente comme elle tout le prix de la vôtre! Puissent nos alarmes sur son état être bientôt dissipées 1 Avec quel transport je vous en manderais les premières nouvelles! Depuis quelques jouis, elle paraît moins souffrir, et l'application du saint Bois, dont on vous a parlé sans doute, paraît faire une heureuse révolution. Je souhaite bien que cela continue. Elle est toujours d'une grande faiblesse.
« J'espère, madame, que vous voudrez bien faire mille et mille remerciements pour moi à M. Gueneau de son souvenir, et lui dire le plaisir que j'ai d'apprendre son rétablissement. La vie doit lui être bien précieuse, en la partageant avec une personne qui a l'âme aussi dre et aussi sensible que la vôtre.
« J'ai l'honneur d'être, madame, avec respect et avec tous les sentiments que vous ne pouvez manquer d'inspirer à tous ceux qui vous connaissent, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Le Roy. »
(Inédite. — Appartient à la ville de Semur et est conservée dans sa Bibliothèque. )
Alphonse- Vincent-Louis Le Roy, né le 23 août 1741 , mort le 15 janvier 1816, était professeur d'accouchement à la Faculté demédecinede Paris. Use distingua surtout par ses connaissances spéciales sur les maladies des femmes. En 1768, quoique bien jeune, il avait déjà fait paraître son premier ouvrage, qui a pour titre : Maladies des femmes et des enfants, avec un traité des accouchements; tirés des aphorismes de Boerhaave, commentés parVa?i-Swiéten, traduits et augmentés de quelques notes et observations [2 vol. in-8°).
A l'époque où cette lettre fut écrite, les galeries du Louvre étaient divisées en un très-grand nombre de petits appartements, occupés par des hommes de lettres, des savants et des gens de cour, qui étaient ainsi lo»és aux frais du Roi.