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Note 1, p. 118. — De retour à Montbard où le rappelaient les travaux importants entrepris dans sa terre pour la création de ses forges, Buffon, on l'a précédemment vu, avait le projet de revenir à Paris le 15 avril. Le 1er août il était encore à Monibard, retenu par la surveillance de ses usines, et remerciait M. et Mme de Montbeillard du projet qu'ils avaient formé d'aller s'établir à Paris pour donner leurs soins à Mme de Buffon. Bientôt Buffon reçut des lettres alarmantes; le mal empirait, et ses amis le rappelaient à Paris ; il partit sans retard, et arriva le cœur rempli d'inquiétude. Il trouva Mme de Buffon mieux qu'il n'avait espéré, et reprit courage en entendant parler d'une guérison prochaine. On conseillait à la malade, pour hâter sa convalescence, l'air des champs. Buffon, dont les inquiétudes étaient calmées, voulant profiter de son séjour à Paris pour terminer quelques affaires importantes concernant le Jardin du Roi, et ne voulant point cependant que sa chère malade souffrît du retard apporté à son retour, la fit aussitôt partir. Il écrivit en même temps à Montbeillard et à sa femme pour leur annoncer l'arrivée de Mme de Buffon, leur demandant de le remplacer auprès d'elle jusqu'à son arrivée. Le voyage se fit à petites
journées et sans accident. Mme de Buffon arriva à Montbard sans se ressentir par trop des fatigues de la roule. Quinze jours après son départ de Paris, Buffon arriva à son tour et ne quitta plus celle dont une mort subite allait bientôt le séparer.
cm
Note 1, p. 119. — Buffon était de retour de Paris depuis quelques jours seulement.
Note 2, p. 119. — Buffon va bientôt renoncer aux expériences, et ce sera dans le temps où ses travaux, ayant pris leur plus grand développement, sembleraient lui rendre ce secours indispensable, qu'il cessera de s'en occuper. Il y aura à cela deux causes : d'abord sa vue se sera beaucoup affaiblie (il était myope et distinguait à peine les objets); ensuite, son génie sera dans sa véritable voie, et il ne prendra plus d'autre guide que l'inspiration. « Voilà, dira-t-il souvent, ce que j'ai découvert avec les yeux de l'esprit. » Si parfois les expériences ont détruit quelques-unes de ses hypothèses, souvent aussi les expériences sont venues les confirmer. « Il avait jugé, dit Vicq-d'Azir, que le diamant était inflammable, parcequ'il y avait reconnu, comme dans les huiles, uneréfraction puissante. Cequ'il a conclude ses remarques sur l'étendue des glaces australes, Cook l'a confirmé. Lorsqu'il comparait la respiration à l'action d'un feu toujours agissant ; lorsqu'il distinguait deux espèces de chaleur, l'une lumineuse et l'autre obscure; lorsque, mécontent du phlogistique de Stahl, il en formait un à sa manière; lorsqu'il créait un soufre ; lorsque, pour expliquer la calcination et la réduction des métaux, il avait recours à un agent composé de feu, d'air et de lumière ; dans ces différentes théories, il faisait tout ce qu'on peut attendre de l'esprit; il devançait l'observation ; il arrivait au but sans avoir passé par les sentiers pénibles de l'expérience ; c'est qu'il l'avait vu d'en haut, et qu'il était descendu pour l'atteindre, tandis que d'autres sont à gravir longtemps pour y arriver. »
Note 1, p. 121. — Marie-Françoise de Saint-Belin, comtesse de Buffon, mourut le 9 mars 1769, à l'âge de trente-sept ans. Ce fut dans la vie de Buffon un triste et solennel événement. Cette âme si forte fut
profondément remuée, et le découragement, ce dernier terme de la douleur chez les cœurs courageux, paralysa ses facultés et interrompit ses travaux. S'il était besoin de prouver toute la sensibilité de Buffon, dont on a trouvé déjà, dont on trouvera encore dans Cette correspondance de si touchants témoignages, quelle preuve plus éclatante que cette immense douleur dont la raison et la philosophie ne peuvent triompher? Et cependant cet homme, attaché aux affections de la famille par des liens si forts , que le jour où ils se rompent ils laissent en lui le vide et le néant, cet homme si dévoué aux devoirs de l'amitié, fut souvent représenté comme un vaniteux égoïste, trop occupé du soin de sa renommée pour éprouver des sentiments tendres et doux. La mort de sa femme laissa dans la vie de Buffon un vide que, par respect pour la mémoire de celle qu'il pleurait, il ne voulut jamais combler. Marié tard à une femme beaucoup plus jeune que lui, il trouva dans une union blâmée par sa famille, et dont ses amis cherchèrent en vain à le détourner, un bonheur complet. Condorcet, traçant dans son éloge de Buffon une rapide esquisse de ce bonheur domestique que la mort devait si subitement détruire, s'exprime ainsi :
« Il avait épousé en 1752 Mlle de Saint-Belin, dont la naissance, les agréments extérieurs et les vertus, réparèrent à ses yeux le défaut de fortune. L'âge avait fait perdre à M. de Buffon une partie des agréments de la jeunesse; mais il lui restait une taille avantageuse, un air noble, une figure imposante, une physionomie à la fois douce et majestueuse. L'enthousiasme pour le talent fit disparaître aux yeux de Mme de Buffon l'inégalité d'âge ; et dans cette époque de la vie où la félicité semble se borner à remplacer par l'amitié et les souvenirs mêlés de regrets un bonheur plus doux qui nous échappe, il eut celui d'inspirer une passion tendre , constante , sans distraction comme sans nuage : jamais une admiration plus profonde ne s'unit à une tendresse plus vraie. Ces sentiments se montraient dans les regards, dans les manières, dans les discours de Mme de Buffon, et remplissaient son cœur et sa vie. Chaque nouvel ouvrage de son mari, chaque nouvelle palme ajoutée à sa gloire, étaient pour elle une source de jouissances d'autant plus douces, qu'elles étaient sans retour sur ellemême, sans aucun mélange de l'orgueil que pouvait lui inspirer l'honneur de partager la considération et le nom de M. de Buffon ; heureuse du seul plaisir d'aimer et d'admirer ce qu'elle aimait, son âme était fermée à toute vanité personnelle comme à tout sentiment étranger....»
On ne pouvait faire de la comtesse de Buffon une plus touchante oraison funèbre ; on ne pouvait non plus saisir avec plus de finesse
et de vérité les principaux traits de son caractère. On comprend sans peine que Buffon payât de retour un sentiment aussi vif et aussi élevé. Il eut pour sa femme, durant sa dernière maladie , des soins et des attentions touchantes. Un homme qui en fut le témoin, M. Humbert-Bazile, a consigné, dans le manuscrit inédit que nous avons déjà cité plusieurs fois, la note suivante : <r J'avais douze ans lors de la mort de la comtesse de Buffon. Depuis ses dernières couches elle était très-souffrante, et ne put jamais se remettre entièrement. Mon père habitait Saint-Remy, village sur la route de Montbard à Buffon 5 je me souviens parfaitement de l'avoir vue avec M. de Buffon venir rendre visite à mon père quelques mois avant sa mort. Les soins de M. de Buffon pour elle étaient vraiment touchants, ses attentions délicates et constantes. Il avait fait entièrement sabler la route de Montbard à ses forges pour lui éviter les cahots (la route a plus d'une lieue). Je tiens de personnes estimables, qui fréquentaient journellement le château, que jamais la bonne harmonie du ménage ne fut un seul instant troublée; il existait entre les époux un parfait accord de sentiments et dépensées. Lors de la dernière maladie de sa femme, M. de Buffon fut pour elle d'une bonté qui frappa tous ceux qui en furent les témoins. Il s'efforçait de ne point laisser paraître sur son visage les inquiétudes qui lui rongeaient l'àme, passait auprès d'elle tous les instants que lui laissaient ses travaux, et, lorsqu'il était empêché de le faire lui-même, il envoyait d'heure en heure son domestique s'informer de ses nouvelles.... »
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Note 1, p. 122. — Charles-Paul de La Rivière, vicomte de Tonnerre, mort en 1778, appartenait à une ancienne maison du Nivernais. Elle prétendait descendre des anciens comtes de Semur en Auxois, transplantés en Brionnais en 1032, lors du mariage d'Ilélie de Semur avec Robert Ier de France, duc de Bourgogne, et a fourni un grand maître des eaux et forêts de France, deux chambellans du temps de Charles V et de Charles VI, et des gouverneurs du Nivernais. Par son mariage avec Anne-Marie de Montai, Charles de La Rivière eut le château de Thôtes, qui servit de retraite au parlement royaliste du temps de la Ligue , et fut en dernier lieu habité par Charles de Montfaunin, comte de Montai, mort en 1690 lieutenant général. Vauban appelait le comte de Montai le héros du Morvan, et Louis XIV oublia de le faire maréchal de France. ïhùtes est à une trèspetite distance de Montbard.
Note 2, p. 122. — Pierre-Alexandre Leclerc, chevalier de Buffon, né à Butfbn, le 23 juin 1734, mort à Montbard, le 23 avril 1825, entra fort jeune au service, et assista, le Vr mai 1757, en qualité de volontaire aux grenadiers du régiment de Navarre, à la bataille d'Hastembeck, gagnée par le maréchal d'Eslrées sur le duc de Cumberland , fameux depuis la bataille de Fontenoy. Distingué par le maréchal, il fut fait enseigne sur le champ de bataille. Pourvu d'une commission de lieutenant le 20 mai 1758, il fut nommé capitaine le 13 avril 1761. Le 22 juin 1767, il quitta le régiment de Navarre pour passer aux Gardes lorraines en qualité de major. Nommé lieutenantcolonel le 3 mars 1774, puis second colonel titulaire du régiment de Lorraine, le 27 avril 1783, il devint maréchal de camp le 28 octobre 1790. 11 était chevalier de Saint-Louis, et reçutplus tard la décoration de la Légion-d'honneur.
Le chevalier de Buffon prit une part active à la guerre de Sept ans (1757 à 1762) , et ne rentra en France que lorsque la paix fut signée à Fontainebleau, le 3 novembre 1762. A Cassel, il monta le premier sur la' brèche, suivi seulement de quelques grenadiers. Il fut ramené au camp, porté par ses soldats sur les drapeaux pris à l'ennemi. Le duc de Broglie ne crut pouvoir mieux récompenser ce trait de courage qu'en nommant le chevalier de Buffon gouverneur d'une ville dont sa bravoure avait hâté la conquête (3 janvier 1761). Dans cette campagne il faillit perdre la vie. Pendant une trêve, comme il jouait un soir avec quelques officiers anglais dans un bastion démantelé de la place, une bombe creva la toiture, mil en pièces la table autour de laquelle les officiers étaient réunis, et disparut. Tous étaient restés debout, aucun n'avait songé à fuir, aucun n'avait été atteint.
Aux qualités gracieuses de l'esprit qui assurent des succès dans un monde plus amoureux de la forme que du fond, le chevalier joignait les charmes de la personne si prisés au dix-huitième siècle. Il fut un des hommes les mieux faits de son temps. D'une taille bien prise, de l'air le plus noble, d'un visage agréable, il était encore tel à quatre-vingthuit ans. Il eut beaucoup d'amis, et plusieurs considérables. Spirituel , doué de beaucoup de sens, d'un caractère noble et généreux, remarquable par un grand usage du meilleur monde et par une conversation aimable et enjouée, par une repartie vive et prompte, il fut toute sa vie d'un commerce agréable et facile. Retiré à Montbard, il consacrait les loisirs de sa verte vieillesse à la peinture, pour laquelle il eut toujours un goût très-vif, et qu'il cultiva souvent avec succès. Il cultiva également les lettres, mais plutôt comme un délassement agréable que comme une occupation suivie.
Celles de ses œuvres, soit en prose, soit en vers, qui nous sont par-
venues, témoignent toutes de la connaissance approfondie d'un monde dans lequel il avait beaucoup vécu, et, en même temps, d'une certaine nouveauté d'aperçus indiqués avec finesse, rendus avec esprit. Il nous en reste peu de chose ; quelques mois avant sa mort, il envoya ses manuscrits à un ami de sa vieillesse; aucun n'a vu le jour, et, malgré d'activés recherches, je n'ai pu découvrir ce qu'ils étaient devenus. On a de lui un opuscule fort court ayant pour (itre : De la véritable gloire, et quelques lettres écrites d'un style facile et enjoué. J'en citerai une pour exemple. Elle est datée de Toulon, où le régiment de Lorraine tenait alors garnison, et adressée àGueneau de Montbeillard :
« Je viens de recevoir avis, monsieur, que dix-huit bouteilles de crème de moka sont parties de Montpellier à votre adresse par Dijon; douze vous sont destinées, selon votre désir, et je vous supplie de vouloir bien faire passer les autres à Buffon. De grâce, un petit verre à ma santé de temps en temps; cette marque de votre souvenir adoucira la peine que j'ai de ne la pas boire avec vous, et tandis que vous boirez per omnia pocula poculorum à mon intention, je ferai à la vôtre un vœu de reconnaissance, per omnia secula seculorum. Dites amen, je vous en prie, et je serai bien content.
oc Ma sœur m'a fait un détail très-agréable du concert impromptu exécuté à Buffon, des plaisirs du Quincy, de la gaieté et de l'intérêt que vous répandez dans la société, de l'accueil gracieux dont Mme de Montbeillard l'a honorée. Elle savait que ce détail me plairait beaucoup, par le plaisir qu'elle a eu, et parce qu'elle connaît celui que j'ai d'entendre parler de vous et de tout ce qui vous appartient. Nouveaux regrets pour moi ; mais il faut les dévorer, quand on n'est pas assez heureux pour être indépendant, et qu'il faut sacrifier les plus précieuses années de sa vie à la tranquillité et au bien-être de celles où l'on n'est plus bon à rien. A l'année prochaine, monsieur, à la Sainte-Cécile, je retiens le sinforzo pour moi, et je vous assure que la sainte sera très-contente; mais il y a à parier que je le serai encore plus qu'elle. Vous pouvez juger, par le plaisir que j'ai en m'amusant de l'espérance, de tout celui que j'aurai lorsqu'elle se réalisera.
« Les Français n'ont plus d'autres ennemis en Corse que les voleurs de grand chemin , qui assassinent avant que de demander la bourse ; ils recommandent à Dieu l'âme du patient en le mettant en joue et, après avoir fait feu, ils lui disent le premier et le deuxième verset du De profundis; ensuite ils tirent leur chapelet, le baisent, et détroussent le malheureux en toute sûreté de conscience. Voilà, monsieur, la manière honnête dont on assassine en ce pays-là, et M. de Vaux aura plus de peine à détruire ces bandits qu'il n'en a eu à conquérir leur province. Il faudra, pour cette nouvelle expédition, beaucoup plus de
bourreaux employés que de généraux. Cela ne sera pas bien difficile, car ces derniers sont bien plus rares.
«Nous savons ici que le général des jésuites n'a pas encore obtenu d'audience du pape. Il se jette à ses pieds à tous les coins où il peut le rencontrer; le pape lui donne son pied à baiser; une autre fois il lui fait avec la tète le signe de la bénédiction. Toutes ces faveurs ne contentent point le jésuite. On lui refuse l'audience, et on prétend qu'il sera souffleté de la main qui le bénit, et qu'il recevra ensuite un coup de pied au cul de ce môme pied qu'il baise.
ce Vingt bataillons reviennent de Corse ; plusieurs sont déjà débarqués. Je désirerais fort qu'il en restât quelques-uns à Toulon pour remplacer le régiment de Lorraine, mais il n'y a rien encore de décidé selon nos désirs.
« Permettez que Mme de Montbeillard et Mlle Boucheron trouvent ici les assurance's de mon respect, M. Fin-Fin, mille amitiés, M. votre frère et tout ce qui lui appartient bien des respects et compliments. Faites-moi la grâce de me rappeler dans le souvenir de M. Potot de Montbeillard, en l'assurant que je désire depuis longtemps une occasion qui me rapproche de lui ; et soyez persuadé des tendres et respectueux sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très- obéissant serviteur.
« Le chevalier de Buffon. »
Rappelé à Paris en 1788, parla mort du comte de Buffon, son frère, qui, en mourant, l'avait donné à son fils pour tuteur, il écrit à la date du 19 juillet, à son neveu, retenu à Montbard par les tristes soins qu'entraîne la perte d'un père, une lettre dans laquelle se trouve ce passage : c MM. de Condorcet et de Vicq-d'Azir, qui doivent faire l'éloge de votre père, l'un à l'Académie des sciences, et le second à l'Académie française, m'ont demandé des notes à cet égard. J'y travaille et je suis fort avancé; je les ferai copier et vous les enverrai, ne voulant les remettre qu'après que vous les aurez lues, que vous y aurez donné votre agrément, et que vous y aurez joint vos réflexions, ainsi que les observations sur ce que j'aurai pu oublier ou ce que vous désirez qu'on y ajoute. »
Les notes du chevalier de Buffon furent en effet remises à Vicqd'Azir et à Condorcet, qui en tirèrent parti ; puis elles furent envoyées à Dijon, à Guyton de Morveau, chargé de prononcer devant l'Académie de cette ville l'éloge du grand naturaliste. Je dois à la bienveillance d'un membre de cette famille , à M. Guyton de Rigny, la connaissance de ce manuscrit dont je n'avais aucune copie. C'est, à mon sens, un morceau achevé, du meilleur 6tyle et du meil-
leur goût. Je le cite en entier à la fin de ce recueil. Outre qu'il témoigne d'une plume facile et d'un esprit élevé, il donne sur Buffon des aperçus d'une grande finesse et porte sur son caractère des jugements d'une incontestable vérité.
Le chevalier n'assista pas à la mort de son frère ; quelques différends les séparaient alors, et je trouve dans sa correspondance une lettre adressée au comte de Buffon son neveu, quelques jours avant la mort du naturaliste. Elle est de Saint-Lô, où son régiment tenait alors garnison, à la date du 6 avril 1788. (Buffon mourut le 15 du même mois.)
« J'ai reçu, mon cher ami, par l'un des derniers courriers, une lettre de M. Lucas, et par le dernier une lettre de Mme Daubenton , qui toutes deux me donnent de bien mauvaises nouvelles, et mes inquiétudes augmentent à chaque instant. Mme Daubenton me mande que vous lui avez dit de m'écrire de partir. Réfléchissez, mon cher ami, sur le caractère de votre père, et vous verrez clairement que je ne dois point me présenter à lui qu'il ne m'appelle; pensez-y froidement, et vous verrez que j'ai raison. Vous n'ignorez pas les raisons qui m'ont obligé de rester cet hiver à mon régiment; mon respect pour lui m'a fait prendre ce parti; mais mon respect pour moi-même m'y retiendra dans cette circonstance , à moins qu'il ne désire de me voir, et que cela vienne de lui-même; mais je crois très-inutile de le lui inspirer; je ne veux point m'exposer à l'effrayer par mon apparition imprévue, ou à m'entendre dire : Que venez-vous faire ?
« Si je ne suivais que l'impulsion de mon cœur, je n'aurais pas eu besoin d'être appelé, je serais déjà auprès de vous, et je partagerais vos tristes et tendres soins ; je m'en ferais un devoir, et je lui donnerais en cela les derniers témoignages de mon respect et de mon amour. Mais votre père a sa manière de vouloir être aimé ; et il y a tel témoignage d'amitié qui paraît naturel à tout le monde, et qui ne pourrait queluidéplaire. Continuez, mon cher ami, à me donner ou me faire donner des nouvelles par tous les courriers ; je n'en attends que d'affreuses, et mes espérances diminuent à chaque courrier. Je vous plains, mon cher ami, j'honore votre assiduité près de votre père, vos soins empressés, je partage votre douleur, et mon estime pour vous augmente à proportion que je vous vois déployer de belles qualités de l'âme, et une sensibilité qui ne se trouve que dans les bons cœurs. « Je vous embrasse bien tendrement.
« Le chevalier de Buffon. »
A l'âge de quatre-vingts ans , le chevalier de Buffon s'occupait encore de littérature. Le 22 avril 1815 il écrivait à M. Emile André,
alors élève de l'École polytechnique, la lettre suivante que nous trouvons dans le manuscrit inédit de M. Humbert-Bazile :
« Les vers qui m'ont été inspirés, monsieur, par votre joli conte de l'amour conduit par la folie , n'ont d'autre mérite que celui du plaisir que j'ai eu de m'occuper à quatre-vingts ans de l'ouvrage d'un très-jeune homme qui s'annonce avec distinction , et auquel je prends le plus véritable intérêt. Cette manière de vous prouver mon estime, et mon augure favorable a dû vous être plus agréable qu'un compliment dicté par la politesse d'usage, et, si je me suis permis d'y joindre quelques observations dont le style enjoué n'a pu vous déplaire, je vous prie d'excuser l'amour-propre d'un vieillard qui s'honore de penser tout ce qu'il dit, et de ne dire jamais que ce qu'il pense. Voilà, monsieur, ma réponse à votre lettre. Votre famille jouit d'une bonne santé; soyez heureux par cette assurance, et agréez le nouveau témoignage de tous les sentiments que je vous ai voués.
« Leclerc de Buffon. »
Note 3, p. 122. — Le vicomte Charles-Gabriel de La Rivière, capitaine de gendarmerie et brigadier des armées du Roi, avait une sœur au sujet de laquelle Gueneau de Montbeillard écrivait de Paris à sa femme : « Tu ferais bien d'aller à Thôtes, et de t'informer auprès de M. le comte de La Rivière ou de Madame , du sort qu'ils comptent faire à Mademoiselle. On s'en est informé auprès de moi, sans me dire en faveur de qui on faisait ces informations. On m'a dit seule-* ment que c'était un gentilhomme titré, ayant vingt-cinq mille livres de rente et quarante ans. Je donnerais de bonnes choses pour que cette affaire ou toute autre de même nature pût convenir à M. et à Mme de La Rivière, et faire le bonheur de Mademoiselle. »
Note 4, p. 122. — Antoine-Ignace, marquis de Saint-Belin, seigneur de Fontaines-en-Dunois et d'Étayes, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, capitaine au régiment de Navarre, mort en 1764, était le frère cadet de la comtesse de Buffon. Mme de Buffon avait trois sœurs et quatre frères. - .
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Note 1, p. 123. — Avec les courses de chevaux, qui sont d'importation anglaise et qui peuvent avoir leur utilité, vinrent les combats de coqs, apportés également d'Angleterre, comme une nouveauté amu-
santé, par des entrepreneurs de jardina publics. Bientôt ce divertissement fut de mode; les paris s'ouvrirent, des sommes importantes furent engagées. Buffon, dans Yhistoire du coq, s'élève avec raison contre cette folie : « Les hommes qui tirent parti de tout pour leur amusement, dit-il, ont bien su mettre en œuvre cette antipathie invincible, que la nature a établie entre un coq et un coq; ils ont cultivé cette haine innée avec tant d'art, que les combats de deux oiseaux de basse-cour sont devenus des spectacles dignes d'intéresser la curiosité des peuples, même des peuples polis , et en même temps des moyens de développer ou entretenir dans les âmes cette précieuse férocité, qui est, dit-on, le germe de l'héroïsme. On a vu , on voit encore tous les jours, dans plus d'une contrée, des hommes de tous états accourir en foule à ces grotesques tournois , se diviser en deux partis , chacun de ces partis s'échauffer pour son combattant, joindre la fureur des gageures les plus outrées à l'intérêt d'un si beau spectacle , et le dernier coup de bec de l'oiseau vainqueur renverser la fortune de plusieurs familles.... »
Note 2, p. 123. — L'abbé de Pio^enc, ami de Monbeillard et de Buffon. (Voy. ci-après quelques détails sur ce personnage, note 1 de la lettre cxxxiv, p. 430.)
Note 1, p. 124. — La fille du président de Ruffey,qui fit une visite à Montbard avec samère au mois de juillet 1769, trois mois après la mort de la comtesse de Buffon, devint en 1771, deux années après cette visite, la marquise de Monnier, et fut plus tard la trop fameuse Sophie, que la passion de Mirabeau rendit à la fois malheureuse et célèbre. Marie-Thérèse Richard de Ruffey naquit à Dijon le 9 janvier 1754; elle mourut à Gien le 9 septembre 1789. Elle fut élevée par la meilleure des mères, la plus distinguée aussi par l'élévation de l'esprit et la droiture du cœur. On a déjà vu , par les lettres qui précèdent , combien ancienne et combien étroite était l'amitié qui unissait Buffon au président de Ruffey. De plus, la belle-mère du président habitait, fort près de Montbard , le vieux château de Montfort , et si lui, par suite de ces difficultés auxquelles les discussions de famille ne donnent que trop souvent naissance, ne venait plus à Montfort, Mme de Ruffey venait souvent voir sa mère. Dans ces fréquents voyages on s'arrêtait à Montbard, et ces relations de voisinage rendirent plus étroits encore les liens de l'amitié. Le président avait deux fils et deux filles. Dans ses visites à Montfort, Mme de Ruffey était
toujours accompagnée de ses filles; Bufîon les vit souvent l'une et l'autre. Dans une précédente lettre, à la date du k août 1760, il complimente leur père sur leur jeunesse et leur beauté. De ces courses à Montbard, Marie-Thérèse de Ruffey, la plus jeune des filles du président, tira cette conséquence, qu'elle devait épouser Buffon. Plusieurs écrivains, M. Sainte-Beuve entre autres, dans une attachante étude sur Mirabeau et Sophie, ont donné crédit à cette opinion. C'est une erreur; peu de mots et un simple rapprochement de dates suffiront pour convaincre qu'un projet de ce genre n'exista jamais; on remarque d'ailleurs que, dans la correspondance fort complète entre Buffon et le président de Ruffey, il n'en est pas une seule fois question. Lorsque Buffon se maria, en 1752, Mlle de Ruffey n'était point née encore. Buffon, devenu veuf en 1769, avait alors soixante-deux ans; Mlle de Ruffey en avait quinze à peine. La pensée d'une union aussi disproportionnée ne pouvait entrer dans l'esprit d'un homme calme et sensé. De plus, les lettres écrites par Buffon, lors de la mort de sa jeune femme, la profonde douleur qu'il témoigna de cette perte imprévue, la façon amère et presque injuste dont il critiqua la conduite de son père dans des circonstances analogues, permettent de croire que la pensée d'un second mariage ne lui fût point venue quelques mois à peine après le décès d'une femme si profondément regrettée. Or, deux ans après la mort de la comtesse de Buffon, Marie-Thérèse de Ruffey se mariait en Franche-Comté. Que Mme de Ruffey, qui donnait sa fille à un homme de soixante ans, eût conçu l'espérance d'une union avec Buffon, je serais assez porté à le croire, et celte visite à Montbard, au mois de juillet 1769, me semble, dans ce sens, une démarche digne d'être notée. Quoi qu'il en soit, Mme de Monnier fut toujours convaincue, mais fort à tort selon moi, qu'elle avait dû épouser Buffon. Dans ses lettres à Mirabeau, elle aime à revenir sur ce projet de mariage qui aurait existé entre elle et l'auteur de l'Histoire naturelle. Elle en entretient aussi Mme de Saint-Belin, son amie, sa confidente, qui habitait Dijon, et que je crois de la famille de la femme de Buffon. Un jour Mirabeau lui écrit, en réponse à une de ses lettres dans laquelle elle est revenue sur son sujet favori : « Point de ces phrases légères, Sophie. En fait de science, comparer l'opinion et l'autorité de M. de Buffon à la mienne, c'est comparer l'aigle au moineau. M. de Buffon est le plus grand homme de son siècle et de bien d'autres.... » Ailleurs, dans une des notes mises en marge de ses manuscrits deVincennes, Mirabeau, parlant de Buffon, dit encore : « On peut justement appliquer à M. de Buffon ce que Quintilien disait d'Homère : If une nemo in magnis.... Jamais personne ne le surpassera en élévation dans les grands sujets, en justesse et en pro-
priélé de termes dans les petits. Il est tout à la fois fécond et serré, plein de gravité et de douceur, admirable par son abondance et par sa brièveté. »
Note 2, p. 124. — Louis XV avait assuré au fils de Buffon la survivance de la charge d'intendant du Jardin du Roi; de plus, il avait décidé qu'une pension de six mille livres, dont jouissait Buffon, serait réversible, jusqu'à concurrence de quatre mille, sur la tête de son fils.
Note 3, p. 124. — Le président de RufTey, que des discussions d'intérêt avaient brouillé avec Mme de La Forest, avait annoncé à Buffon sa résolution de ne plus reparaître au château de Montfort, tant que sa belle-mère en aurait la propriété. Montfort est à moins d'une lieue de Montbard.
Note 1, p. 125. — Encore un mariage dont s'occupait Buffon! Eut-il toujours la main heureuse? Il faut le croire, puisqu'il ne renonça pas à rendre de ces services dont on est souvent assez mal récompensé, et dont plus souvent encore on a lieu de se repentir. Le mariage pour lequel Buffon négociait avec le président de Brosses n'eut pas lieu, heureusement pour Mlle d'Hervilly, qu'il s'agissait de marier avec M. de" Belïegarde, officier aux gardes du corps, qu'une grave affaire devait bientôt éloigner de la France.
Note 2, p. 125. — Buffon fait sans doute allusion ici au chagrin que causèrent au président de Brosses les mauvaises chicanes do Voltaire relatives à sa propriété de Tournay, et la constante opposition qu'il fit à son élection à l'Académie française. (Voy. à ce sujet la note 10 de la lettre lxiv, p. 314, et la note 3 de la lettre xciv, p. 363.)
Note 1, p. 126. — La vie d'Alexis Fontaine des Bcrtins, un de nos plus habiles géomètres, a dit Buffon dans son Traité d'arithmétique morale, s'écoula entre ses études et ses procès. Ses travaux ont rendu son nom célèbre, ses procès ont ruiné sa maison. Les nombreux mémoires auxquels ces derniers ont successivement donné lieu, forment une collection presqueaussi volumineuse que ses écrits scientifiques. II les entamait un peu à la légère, puis ne s'en occupait plus et lesaban-
donnait aux soins d'un avocat qui, tout permet de le croire, était choisi avec peu de discernement, puisque Fontaine perdit tous ses procès. Un jour que son avocat était venu pour s'entretenir avec lui, il ne voulut point l'entendre et lecongédia en Lui disant: « Croyez-vous donc que j'aie le temps de m'occuper de semblables affaires? » Si les préoccupations que luidonnèrent ses continuels procès, jointes au chagrin de les perdre tous, troublèrent parfois ses travaux, ses études par contre lui firent souvent négliger ses procès. En 1765, il vendit une terre qu'il possédait près de Compiègne, au sujet de laquelle il avait eu à soutenir un long procès devant le Parlement de Paris, et acheta en Bourgogne du prince de La Marche la baronnie de Cusseaux, qui devint, entre ses mains, une source féconde de nouvelles contestations judiciaires. Il mourut dans sa terre en 1771, laissant son bien au chevalier de Borda. Le chevalier, peu tenté par un pareil legs, peut-être aussi, car il ne faut enlever à personne le mérite de ses bonnes œuvres, par délicatesse de cœur et générosité de caractère, rendit à la famille de Fontaine un patrimoine que ses neveux hésitèrent à accepter.
Note 2, p. 126. — Il s'agit des Mémoires de l'Académie de Dijon, dans lesquels sont insérés divers morceaux du président de Ruffey.
Note 3, p. 126. — Marie-Thérèse Richard de Ruffey, depuis marquise de Monnier, dont il a été précédemment parlé (p. 375).
Note 1, p. 127. — Sœur de Louis-Charles Comte d'Hervilly, né en 1755, mort le 14 novembre 1795, et connu par le désastre de Quiberon, où il commandait le corps des émigrés.
Note 2, p. 127. — Antoine Dubois de Bellegarde, né en 1740, servit dans les gardes du corps et obtint fort jeune la croix de Saint-Louis ; mais ayant élé chassé de son corps pour cause d'escroquerie, il quitta la France et s'engagea dans l'armée prussienne.
Note 3, p. 127. — Charles-François, marquis de Saint-Lambert, né en 1717, mort le 9 février 1803, fut élu membre de l'Académie française à la place de l'abbé Trublet. Le 23 juin 1770, il prononça son discours de réception, auquel répondit M. de Coëtlosquet, ancien évêque de Limoges, en sa qualité de directeur de l'Académie. Grimm rend ainsi compte du discours de réception de Saint-Lambert : « M. de
Saint-Lambert, ayant élé élu par l'Académie française à ia place du feu archidiacre abbé Trublet, a prononcé son discours de remercîment le 23 du mois dernier, dans une séance publique de MM. les
Quarante On reproche à M. de Saint-Lambert d'avoir tout loué et
d'avoir trop loué; mais c'est l'esprit de l'Institut, il ne faut donc pas chicaner l'orateur. On lui a donné à la porte de l'Académie un encensoir, à condition qu'il en dirigerait les coups, non-seulement en arrière sur les fondateurs, mais encore en avant vers les principaux nez académiques. Le nouvel académicien a fait son service d'encensoir à merveille, et il n'y a point d'habitué de paroisse qui sache mieux lancer le sien vers le porteur du Saint-Sacrement. Indépendamment de l'illustre président de Montesquieu et du grand patriarche de Ferney, qui ont des droits assurément incontestables à notre hommage et à la reconnaissance de tous les siècles, l'abbé de Condillac, M. Thomas, M. d'Alembert, ont eu leur portion d'éloges à part. Je ne sais par quelle fatalité M. de Saint-Lambert a oublié M. de Buffon, qui ne laisse pas d'être aussi un des Quarante; et je suis tenté de faire comme cet officier gascon (l'aïeul de Mirabeau) qui, en revenant du palais où il avait monté la garde pour une séance de Louis XIV au Parlement, s'arrêta sur le Pont-Neuf, devant la statue de Henri IV, et dit à sa troupe : <r Mes amis, saluons celui-ci, il en vaut bien un « autre. » Il ne faut pas croire que la boutade de Buffon : Cest un poète sans poésie, ait été inspirée par cet inconcevable oubli. La lettre de Buffon est du 12 mai 1770, et le discours de Saint-Lambert ne fut prononcé que le 23 juin suivant.
Disons que si, cette fois, Saint-Lambert oublia Buifon, en 1788, le 11 décembre, lorsqu'il reçut Vicq-d'Azir, qui remplaçait à l'Académie le grand écrivain que la mort venait d'enlever, il répara dignement son premier oubli, et fit, en bons termes, un bel éloge de Buffon.
Note 4, p. 127. — Etienne Bonnet de Condillac, frère de l'abbé de Mably, né en *725, mort le 3 août 1780, donna en 1754, cinq ans après la publication des premiers volumes de l'Histoire naturelle, son Traité des sensations. Buffon avait déjà traité ce sujet, on sait avec quelle profondeur et avec quelle éloquence. Lorsque parut l'ouvrage de Condillac, on reprocha à l'auteur de s'être emparé de l'idée du naturaliste et de s'être contenté de la développer. Ce reproche fut sensible au philosophe, qui en ressentit un vif mécontentement et le fit bien voir, « On disait, dans le temps du Traité des sensations, écrit Grimm le 2 novembre 1755, que M. l'abbé de Condillac avait noyé la *tatue de M. do Buffon dans un tonneau d'eau froide. Cette critique,
et le peu de succès de l'ouvrage ont aigri notre auteur et blessé son orgueil; il vient de faire un ouvrage tout entier contre M. de Buiïon, qu'il a intitulé Traité des Animaux. L'illustre auteur de l'Histoire naturelle y est traité durement, impoliment, sans égards et sans ménagements. Quand il serait vrai que M. de BuiTon se fut peu gêné sur le Traité des sensations, et qu'il en eût dit beaucoup de mal dans le monde, la conduite de M. l'abbé de Condillac n'en seraitpas moins inexcusable. C'est une plaisante manière de se venger d'un hommedont on a à se plaindre, que de faire un ouvrage contre lui, et de le remplir de choses dures et malhonnêtes. Cette façon prouve seulement peu d'éducation et beaucoup d'orgueil dans celui qui s'en sert. M. l'abbé de Condillac devrait savoir que, quand on manque d'égard aux autres, et surtout à des gens considérés, on ne fait pas le moindre tort à ceux à qui l'on manque, mais on se dégrade soi-même. Du reste, quoiqu'il ne soit certainement pas difficile de relever beaucoup de choses dans l'Histoire naturelle, il faut être un autre homme que M. l'abbé de Condillac, et savoir marcher moins pesamment, quand on veut entreprendre d'en dégoûter. M. de Buffon mettra plus de vues dans un discours que notre abbé n'en mettra de sa vie dans tous ses ouvrages. »
On pourra juger de l'amertume des critiques de Condillac par les lignes suivantes : « Qu'un philosophe qui ambitionne de grands succès, exagère les difficultés du sujet qu'il entreprend de traiter; qu'il agite chaque question, comme s'il allait développer les ressorts les plus secrets des phénomènes ; qu'il ne balance pas à donner pour neufs les principes les plus rebattus ; qu'il les généralise autant qu'il lui sera possible, et qu'il affirme les choses dont son lecteur pourrait douter, et dont il devrait douter lui-même ; et qu'après bien des efforts, plutôt pour faire valoir ses veilles que pour rien établir, il ne manque pas de conclure qu'il a démontré ce qu'il s'était proposé de prouver : il lui importe peu de remplir son objet, c'est à sa confiance à persuader que tout est dit quand il a parlé. Il ne se piquera pas de bien écrire lorsqu'il raisonnera; alors les constructions longues et embarrassées échappent au lecteur comme les raisonnements. 11 réservera tout l'art de son éloquence pour jeter de temps en temps de ces périodes artistement faites, où l'on se livre à son imagination, sans se mettre en peine du ton que l'on vient de quitter et de celui qu'on va reprendre, où l'on substitue au terme propre celui qui frappe davantage, et où l'on se plaît à dire plus qu'on ne doit dire. Si quelques folles phrases, qu'un écrivain pourrait ne pas se permettre, ne font pas lire un livre, elles le font feuilleter, et l'on en parle. Traitassiez-vous les sujets les plus graves, on s'écriera : Ce philosophe est charmant. »
Condillac, qui avait eu pour concurrent à la place vacante l'abbé de Mably, son frère, entra à l'Académie française le 28 novembre 1768. Il succédait à l'abbé d'Olivet.
Note 5, p. 127. — Kien-Long, Empereur de la Chine, composa vers l'année 1743 un poëme envers chinois et en vers tartares, ayant pour titre Eloge de la ville de Moufalen. Ce poëme fut imprimé de soixantequatre manières différentes et traduit en français en 1770. Voltaire adressa au roi de la Chine, l'année suivante, une Épître qui commence par ces vers :
Reçois mes compliments, charmant roi de la Chine, Ton trône est donc placé sur la double colline.
Dans sa correspondance avec l'impératrice Catherine, il l'entretient souvent de son voisin, le roi-poëte, et le compare à un autre poëte couronné, voisin de l'empire russe, à Frédéric IL
Note 1, p. 128. — Etienne-Charles de Loménie de Brienne, cardinal et principal ministre, naquit en 1727 et mourut le 16 février 1794. C'est dans son archevêché de Toulouse que le futur ministre de Louis XVI commença à se faire connaître. Ses discours dans les différentes assemblées du clergé auxquelles il assista le firent regarder par le parti encyclopédique comme un de ses adhérents. Il fut porté par lui à l'Académie française, et y fut reçu le 27 juin 1770, à la place du duc de Villars. Au sujet de la candidature de l'archevêque, Voltaire écrivait le 11 juin à d'Alembert : « On dit que vous nous donnez pour confrère l'archevêque de Toulouse, qui passe pour une bête de votre façon, très-bien disciplinée par vous. »
Note 2, p. 128. — Honoré-Armand de Villars, fils du maréchal de ce nom, naquit le 4 décembre 1702 et mourut le 1"' mai 1770. Il élait pair de France , brigadier des armées du Roi et gouverneur de Provence. Dans la riche succession de son père il trouva le fauteuil académique, et vint en prendre possession le 9 décembre 1734. Il allait souvent à Ferney, où Voltaire lui faisait jouer la comédie. Un mot d'un abbé de Provence, dit un soir à la table du gouverneur, résume ce que pensèrent de lui les hommes de son temps : « L'abbé, lui avait dit M. de Villars, vous ressemblez à s'y méprendre à un portrait qui est
dans mon antichambre. — Monseigneur, répliqua l'abbé, vous n'êtes point heureux en ressemblances; car je ressemble à ce portrait comme vous ressemblez à votre illustre père. >
SXIV
Note 1, p. 130. — Antoine Bougot, plus connu sous le nom do P. Ignace, naquit à Dijon en 1721, et mourut à Buffon le 1er juillet 1798. Il appartenait à une famille estimable et considérée. Fort jeune il abandonna la maison paternelle pour s'attacher à la fortune d'une troupe de saltimbanques qui parcouraient la France. Bientôt revenu de ses erreurs, il entra dans l'ordre des capucins, où il prit le nom de religion de R. P. Ignace. Longtemps frère servant, il devint frère quêteur, puis gardien des capucins de Châtillon-sur-Seine, et enfin gardien des capucins de Semur. Pendant un carême, le P. Ignace vint prêcher à Montbard; il dîna au château et sut plaire à Buffon, qui l'attacha à sa personne. Depuis ce jour le P. Ignace ne voulut plus être appelé que : le capucin de M. le comte de Buffon. Buffon obtint l'érection d'une cure dans sa terre, et le P. Ignace en fut nommé desservant. On raconte de lui des traits et d^s plaisanteries qui n'étaient pas toujours du meilleur goût, mais qui avaient le privilège de distraire le grave auteur de l'Histoire naturelle. Du reste, si le plaisir que causait au P. Ignace l'honneur d'être attaché à la personne d'un grand homme, le fit parfois tomber dans quelques travers , ils ont été grandement exagérés par les écrivains qui en ont évoqué le souvenir. Souvent admis à la table de son bienfaiteur, il conservait, quel que fût le nombre et la qualité des convives, son franc-parler. Un jour, au dessert, alors que l'on aimait à provoquer ses reparties, il répondit à un grand seigneur, le baron d'Anstrud, qui lui demandait auquel de ses yeux il donnait la préférence; ce Au moins rouge, monsieur le baron. »
Une année, dans un de ses voyages, Buffon l'emmena avec lui; un jour qu'il avait un discours à prononcer à l'Académie, il le fit monter dans son carrosse, et asseoir dans son fauteuil académique. Le P. Ignace conserva le souvenir de cette journée, qu'il regarda comme une des plus glorieuses de sa vie, racontant que, durant la séance, le public n'avait cessé de s'occuper de lui, et que, lorsqu'il monta dans la voiture de l'académicien, sa curiosité n'était pas encore satisfaite. En 1770, les toitures de la capucinière de Semur tombaient en ruine; le P. Ignace vint, au nom des religieux de son ordre, implorer la bienfaisance de Buffon, qui lui donna par écrit la permission de faire prendre dans ses
bois autant d'arbres propres à la charpente qu'il pourra en être enlevé pendant un jour seulement. Le P. Ignace conserve l'ordre, attend le départ de Buffon, et ayant requis le concours de toutes les voitures des paysans de la seigneurie, enlève en un jour plus de charpente que n'en eût demandé la reconstruction entière de son couvent. On a conservé à Montbard le souvenir d'un grand nombre d'anecdotes de ce genre dont le P. Ignace fut le héros. Quoi qu'il en soit, et malgré son laisser-aller, il montra toujours pour Buffon, son bienfaiteur, un dévouement tendre et désintéressé. J'en citerai un seul exemple.
Buffon, qui se faisait coiffer chaque matin dans son cabinet de travail, ne s'habillait cependant, lorsqu'il n'avait personne à recevoir, qu'après son repas. Souvent, sans y prendre garde, il se mettait à table en robe de chambre et se coiffait la tète d'un chapeau galonné. La comtesse de Buffon, qui avait d'abord beaucoup ri de cette bizarre toilette, insista bientôt près de son mari pour qu'il fit l'emplette d'une coiffure plus en harmonie avec sa toilette du matin. Le P. Ignace entendit ce reproche, partit pour Dijon et acheta, parmi les plus chers et les plus beaux, un bonnet de velours. Depuis ce jour, chaque fois qu'il venait à Montbard, il apportait son bonnet. Plusieurs mois se passèrent, Mme de Buffon gardait le silence. Un jour cependant elle adressa de nouveaux reproches à son mari. Buffon répondit en souriant que c'était de sa part un oubli, et qu'à son premier voyage à Dijon, il achèterait une autre coiffure. Alors le P. Ignace, qui ce jour-là dînait au château, tira de dessous sa robe avec un soupir de satisfaction son riche bonnet et l'offrit à Buffon. Depuis six mois il le portait sur lui, attendant l'heure avec patience, et se disant chaque soir, en quittant Montbard et regardant son bonnet : <c Allons, ce sera pour une autre fois ! »
Pendant le séjour que Buffon faisait chaque année à Montbard, le P. Ignace venait dîner trois fois par semaine au château ; Buffon, à son tour, chaque fois qu'il allait visiter ses forges, dînait chez le P. Ignace. Il avait du reste une excellente table. Il habitait à Buffon la maison seigneuriale, et les gardes des bois de la seigneurie étaient à ses ordres. 11 en administrait les affaires et en touchait les revenus.
Buffon le cite comme son ami dans l'article du serin, disant que c'est un homme aussi expérimenté que véridique; et je trouve sur le livre manuel des dépenses de sa maison ce singulier article : « Je dois au R. P. Ignace Bougot une pension, par forme d'aumône, de huit cents livres, payables par six mois. » En 1788, lorsque le P. Ignace apprit la gravité de la maladie dont Buffon était atteint, il accourut à Paris et administra à son bienfaiteur mourant les derniers secours de la religion. Il ramena son corps à Montbard, et se ret;ra à Buffon dans
la maison qu'il tenait de sa générosité. La présence du P. Ignace à Montbard rappelle celle du P. Adam à Ferney, avec cette différence que le P. Ignace fut toujours honnête' dévoué et sincèrement attaché à celui qui lui avait fait du bien. Le P. Adam était jésuite, faisait chaque jour la partie d'échecs de Voltaire et lui disait la messe, fait pour lequel il avait encouru l'interdiction de Mgr d'Annecy, son évêque; le P. Adam fut un complaisant, le P. Ignace un ami.
Je connais du P. Ignace un trait qui fait trop d'honneur à son caractère pour être passé sous silence. A la suite des difficultés de plus d'un genre que le jeune comte de Buffon eut à traverser dans les années qui suivirent la mort de son père, à une époque où les mesures révolutionnaires, dont ses biens étaient frappés, le laissaient sans ressources, le P. Ignace lui demanda la permission de lui assurer une fortune qu'il tenait de la générosité de son père. Le comte de Buffon refusa d'abord ; mais le jour où il lui écrivit pour lui annoncer son second mariage avec la nièce de Daubenton, il lui dit : « Maintenant que je puis avoir des enfants, et beaucoup peut-être, je ne refuse plus rien ; au contraire, j'accepte, Ignace, entendez-vous ma franchise? » Il lui parle ainsi le 5 septembre 1793; le 21 septembre il lui dit encore : « Votre testament ne vaut plus rien, et le Gode civil empêche qu'on ne puisse donner à un homme qui aura un revenu de plus de mille quintaux de blé ; ainsi, si vous voulez m'assurer ce que vous avez, il vous reste peu de temps. » La position du comte de Buffon s'aggrave, il est arrêté, conduit en prison, ses biens sont sous le séquestre de l'État; sa jeune femme est réduite à l'indigence. Le P. Ignace comprend alors que ce qu'il a fait ne suffit plus ; assurer son bien au comte de Buffon et à sa femme, c'est songer à l'avenir; mais il faut s'occuper du présent, et il offre généreusement toutes les ressources dont il peut disposer. Le k prairial an n (2 juin 1793), le comte de Buffon lui adresse, de la prison du Luxembourg, cette lettre, la dernière qu'il lui écrivit :
« J'ai reçu votre lettre, mon très-cher ami, et je dois vous avouer, avec la franchise que vous me connaissez, que de tous les gens qui se disaient mes amis et qui, dans la prospérité, étaient occupés à me cajoler et à me faire des offres de services qu'ils savaient bien que je n'accepterais pas parce que je n'en avais pas besoin, vous êtes le seul qui, dans ce moment-ci, m'ayez offert un sou. Ma femme vous mandera si elle accepte ou non ce que vous lui offrez. Et si ma détention et le refus de la part des gens qui me doivent (ce qui n'est pas peu considérable, je vous assure) nous ont enfin, malgré toute ma sagesse et ma conduite, réduits à avoir recours à la bourse d'autrui pour subsister, ce qui, depuis que je suis au monde, ne m'était encore
jamais arrivé, c'est entièrement dû à cette circonstance-ci. Enfin vous offrez ce que vous avez, ou du moins ce que vous pourrez vous procurer; je vous en sais, mon cher ami, un gré infini, et j'en serai toujours reconnaissant. Si elle en a besoin, elle acceptera; si nous pouvons nous en passer, nous ne le prendrons pas. Ce n'est plus moi qui puis le savoir, car depuis trois mois et demi je suis séquestré de la société, et c'est elle seule qui fait nos tristes et malheureuses affaires. Sur cela, mon cher ami, vous voudrez bien vous conformer à sa lettre... Je ne sais plus ce que je dois croire ni penser; ma sortie n'arrive pas, toutes mes affaires sont en stagnation, rien ne se fait. Les affaires que j'ai, tant à Paris qu'à Montbard, s'encombrent, et il me faudra du temps et des soins pour réparer le tort que cette détention me cause. Plassan * est arrêté, et le commerce de cet homme en souffre et ne va plus; par conséquent la part que j'y ai, et qui m'avait soutenu jusqu'au moment de mon arrestation , ne me produit rien maintenant, et je ne puis même rien toucher de ce qui est en recette : on ne paye pas les rentes de la ville aux détenus. Les impôts et les pensions faites par mon père emportent plus que les revenus libres. De quoi faut-il donc que je vive , après avoir eu une si belle fortune et dont je n'ai pas à me reprocher d'avoir dissipé cent louis mal à propos? Les commissions populaires qui doivent rendre la liberté aux patriotes, comme moi injustement incarcérés, n'ont encore point agi, ou au moins je ne sais rien de positif là-dessus. C'est bien long, bien coûteux, bien ruineux 1 Je n'ai point fait usage des pièces que vous m'avez envoyées. J'en ferai l'usage que vous voulez qui en soit fait à ma sortie. Jusque-là je ne m'en occuperai pas. Adieu, cher ami, je vous embrasse de tout mon cœur. »
La fin tragique du jeune comte de Buffon remplit le cœur du P. Ignace d'un amer chagrin. C'était le fils de son bienfaiteur, il l'avait vu naître, il avait vu se former les belles qualités de son cœur et de son esprit, et avait souvent entendu prédire à celui qui devait mourir si jeune un brillant avenir. Retiré à Buffon, il mourut à son tour vieux et infirme, abandonné de ceux qui le servaient. Une domestique qu'il avait comblée de bienfaits fut soupçonnée d'avoir hâté sa mort par le poison.
Note 2, p. 130. — Michel-Joseph Cœur-de-Roi, fils d'un président aux requêtes du palais, fut pourvu de l'office de conseiller laïque au parlement de Bourgogne, vacant par lamortd'Edme-Étienne-François Champion de Nansouthil, le 16 juin 1758. En 1766, il obtint la charge
* Libraire chargé après Panckoucke de la vente de l'Histoire naturelle. i 25
de premier président de la cour souveraine de Nancy. Il appartenait à une ancienne famille de robe de la province.
Note 3, p. 130. — Buffon parle du procès qui lui fut intenté par le couvent desUrsulinesdeMontbard pour une limite contestée entre ses bois et ceux de la communauté. Il en a été question plus haut. (Voy . p. 353.)
Note 4, p. 130. — Appelé plus communément Daubenton le Jeune, garde et sous-démonstrateur du Cabinet du Roi.
Note 1, p. 131. — Antoine Malvin de Montazet, né en 1715, mort le 2 mai 1788, fut évêque d'Autun en 1748, et archevêque de Lyon le 2 mars 1758. Il fut élu membre de l'Académie française en 1757, et remplacé dans cette compagnie par le chevalier de Boufflers.
Note 2, p. 131. — Jean-Baptiste de Lacurne de Sainte- Palaye, né en 1697,, mort le 1er mars 1781, fut de l'Académie des inscriptions en 1724, et de l'Académie française en 1758.
Note 3, p. 131. — Hyacinthe-Pierrette de Brosses, mariée à Louis- Marie de Fargès, lieutenant général des armées du Roi, mourut à Dijon le 9 mai 1831.
Note 4, p. 132. — Gabriel-Henri Gaillard, né le 26 mars 1726, mort le 13 février 1806, fut membre de l'Académie des inscriptions en 1760. Le 21 mars 1771, il vint siéger à l'Académie française, où il fut reçu par l'abbé de Voisenon, le môme jour que le prince de Beauvau.
Note 5, p. 132. — Etienne Laureault de Foncemagne, né en 1694, mort le 26 septembre 1779, fut membre de l'Académie des inscriptions en 1772. Le 10 janvier 1737, il devint membre de l'Académie française. Autrefois l'Académie française jouissait de quatre pensions. Dans les suppressions auxquelles donna lieu la pénurie du trésor furent comprises les pensions de l'Académie. On lui en rendit deux en 1770. Foncemagne eut la première et Batteux eut la seconde. Lorsqu'il mourut, on dit à l'Académie : « M. de Voltaire a emporté tout le génie de notre littérature et M. de Foncemagne toute son honnêteté. — Cela est dur pour les académiciens qui lui survivent, j> répondit l'abbé Delille.
Note 6, p. 132. — Le président de Brosses avait nettement posé
cette fois sa candidature à l'une des trois places vacantes à l'Académie. Il trouva de la part de Voltaire une opposition ardente et échoua. La correspondance de ce dernier témoigne de la passion qu'il apporta dans cette affaire et montre quels moyens il mit en œuvre pour enlever au président de Brosses une distinction que ses écrits lui avaient depuis longtemps méritée. Le 10 décembre 1770 il écrit à d'Alembert : « On dit que le président de Brosses se présente. Je sais qu'outre les Fétiches et les Terres australes, il a fait un livre sur les langues, dans lequel ce qu'il a pillé est assez bon et ce qui est de lui est détestable. Je lui ai d'ailleurs envoyé une consultation de neuf avocats, qui tous concluaient que je pouvais l'arguer de dol à son propre parlement. Il a eu un procédé bien vilain avec moi, et j'ai encore la lettre dans laquelle il m'écrit en mots couverts que, si je le poursuis, il pourra me dénoncer comme auteur d'ouvrages suspects, que je n'ai certainement point faits. Je puis produire ces belles choses à l'Académie et je ne crois pas qu'un tel homme vous convienne. » Le 9 janvier 1771, il écrit au maréchal de Richelieu : « Je suis obligé d'importuner mon héros pour des bagatelles académiques. ... Mais on me mande que vous voulez avoir pour confrère un président de Bourgogne nommé de Brosses. Je vous demande en grâce, Monseigneur, de ne me le donner que pour successeur. Il n'attendra pas longtemps, et vous me feriez mourir de chagrin plus tôt qu'il ne faut, si vous protégiez cet homme. »
Note 7, p. 132. — Trois places étaient presque en même temps devenues vacantes à l'Académie française, par la mort de Moncrif, du président Hénaut et de l'abbé Alary.
Note 8, p. 132 — Ce règlement de l'Académie, qui exigeait la résidence, avait déjà été négligé dans plusieurs circonstances, et notamment lors de l'élection du président Bouhier, qui ne cessa pas d'habiter Dijon , où le retenaient les devoirs de sa charge.
Note 9, p. 132. — L'abbé Barthélémy, né en 1716 en Provence, mort à Paris en 1794, devint garde du cabinet des médailles de la Bibliothèque du Roi en 1753, et enrichit beaucoup ce magnifique musée. Il était entré à l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1747; mais il ne put arriver à l'Académie française qu'en 1789, et c'est son ouvrage le plus populaire, le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, publié en 1788, qui lui en ouvrit les portes. On voit par la lettre de Buffbn que, dès 1770, l'abbé Barthélémy aspirait au fauteuil académique, fort de l'appui du ministère, c'est-à-dire de M. de Choiseul qu'il avait connu à Rome, et qui eut le bon goût de protéger ce véritable savant.
Note 1, p. 133. — Au commencement du mois de février, Buffon fut atteint d'une maladie grave qui fit craindre pour ses jours. Un instant on désespéra de le sauver. On lit dans les Mémoires de Bachaumont, à la date du 16 février 1771 : «M. de Buffon de l'Académie française, dont les ouvrages lui assurent l'immortalité, est à toute extrémité; ce sera une grande perte pour les lettres. » Durant cette cruelle maladie, M. Laude, gouverneur du jeune Buffon, et Charles-Benjamin Leclerc, prieur de l'abbaye du Petit-Cîteaux et vicaire général du même ordre, qu'on avait appelé en toute hâte près de son frère, tinrent tour à tour Gueneau de Montbeillard au courant des différentes phases du mal. Ces lettres sont un bulletin complet et quotidien des crises successives par lesquelles Buffon passa dans cette terrible maladie, dont sa forte constitution finit cependant par triompher. Elles ont trait à un des principaux événements de sa vie, et à ce titre ne nous paraissent pas dépourvues d'intérêt; nous les rapportons ici :
« Paris, le 13 février 1771.
« Je vous laissai sans doute, monsieur, dans la plus cruelle inquiétude, en .vous apprenant la maladie de M. de Buffon; mais ma seconde lettre ne la diminuera pas malheureusement. L'état de M. de Buffon est très-critique; les selles sont sanguinolentes et d'une fétidité inconcevable, et les médecins regardent ces deux caractères comme produits par un vice intérieur qui doit donner les plus vives alarmes. Je sens, monsieur, quel coup je vais porter à la sensibilité d'un de ses meilleurs amis, et j'ai moi-même le cœur déchiré en vous annonçant le danger où est M. de Buffon. Mais je n'ai pu me dispenser, quelque douloureuse que soit ma commission , de vous en informer; c'est là le moment, monsieur, d'en instruire M. le chevalier de Saint-Belin. Envoyez chez lui, si vous voulez bien, et prenez, dans cette triste circonstance, les mesures que votre prudence et votre attachement vous suggéreront respectivement. Le médecin a passé cette nuit auprès de M. de Buffon , et c'est d'après une longue conversation que je viens d'avoir avec lui , que je vous fais ce détail affligeant. J'écrivis il y a trois jours à Dom Leclerc, prieur du Petit-Cîteaux, et je l'attends aujourd'hui ou demain au plus tard. Depuis le plus mal de M. de Buffon, je suis retenu au lit par la goutte, qui me tourmente d'autant plus
cruellement que je ne peux vaquer qu'aux choses qui demandent des réponses.
« Je n'ai pas le courage de vous en écrire plus long, monsieur, et il n'y en a que trop.
ce Laude. j>
« Le 15 février, une heure après midi.
« M. le Prieur, monsieur, contre mon espérance et la sienne propre, arrive dans le moment. J'en suis très-charmé, et sa présence ne peut qu'être très-nécessaire dans une circonstance comme celle-ci. M. de Buffon a pris tantôt une petite médecine qui lui a fait rendre des glaires, sans aucun sang. Hélas! monsieur, nous serions sûrement dans des inquiétudes moins vives, s'il se fut déterminé plus tôt à en faire usage. Mais c'est beaucoup d'avoir fait un pas; puisse-t-il
ramener un peu l'espoir!
« Laude. j>
t Paris, le 18 février 1771.
« M. le Prieur, monsieur, a bien voulu se charger de vous faire le détail de la maladie et du traitement de M. de Buffon, qui est maintenant absolument sans danger. Cette révolution est d'autant plus heureuse qu'elle était inattendue; mais elle est certaine. Je n'ai le temps, monsieur, que de vous écrire un mot pour m'unir d'intention à la joie que cette heureuse nouvelle va porter dans votre cœur et dans celui de votre chère famille, à qui je dis comme à vous, monsieur, les choses les plus tendres et les plus respectueuses.
t M. le Prieur fera réponse pour moi à M. Le Mulier.
« Je viens d'écrire cette heureuse nouvelle à M. le chevalier de
Saint-Belin , et je prie M. Daubenton de lui envoyer la lettre par
un exprès.
« Laude. s
On lit dans les Mémoires de Bachaumont, à la date du 18 février 1771 : « M. de Buffon est hors d'affaire, et l'on en est d'autant plus aise, que personne n'aurait pu continuer comme lui son ouvrage important et original sur l'histoire naturelle. »
o Paris, le 18 février 1771.
<r Te Deum laudamus. En musique, s'il vous plaît.
« Depuis la dernière lettre que M. Laude a eu l'honneur de vous
écrire, monsieur, je 6uis arrivé en assez bonne santé auprès de notre cher malade. Je ne l'ai pas trouvé seul, mais accompagné de Mil. Lory et Deschesnet, médecins, et dans l'étal le plus critique. Heureusement,
monsieur, les choses sont bien changées depuis deux jours, et tout commence à nous promettre une guérison prochaine. Cette nuit, qui est celle du 15 au 16, a été peu tranquille; mais sur le matin le malade a dormi une heure et demie de suite ; les évacuations ont été moins fréquentes et de bonne qualité; aujourd'hui 16, notre malade s'est levé; il s'est recouché sans aucun accident. Le mieux continue, actuellement qu'il est cinq heures du soir.
« Aujourd'hui 17, j'ai laissé M. de Buffon à cinq heures dans le mieux. Cet état heureux n'a fait qu'augmenter; la nuit du 16 au 17 a été meilleure; M. de Buffon a dormi une partie de cette nuit, c'est-àdire environ sept à huit heures. Les évacuations sont modérées et le malade se sent mieux, de façon que MM. les docteurs ont déclaré qu'il n'y avait plus rien à craindre du tout. Le reste de ce jour, le mieux a toujours continué, et la nuit du 17 au 18, M. de Buffon n'a pas si bien dormi. Il n'est pas allé à la garde-robe. Il sent encore quelques épreintes, et son pouls est toujours très-bon. M. Deschesnet, l'un des médecins, sort de ma chambre aujourd'hui 18, neuf heures du matin , et continue d'assurer le mieux être de M. de Buffon , qui même va commencer aujourd'hui à prendre un peu de riz et quelques petites nourritures. Voilà, monsieur, l'état au vrai de mon frère.
« C'est avec le plus grand plaisir que j'ai l^honneur de vous annoncer ces heureuses nouvelles; la part que vous prenez à tout ce qui le regarde ne me permet pas de douter un instant de votre joie et de votre satisfaction; vous jugez bien, mon cher monsieur, de la mienne J'embrasse à chaque instant le pauvre petit neveu dont le gouverneur gémit encore aujourd'hui dans son lit sous le poids de sa malheureuse goutte.
« Mme de Montbeillard, que j'ai l'honneur d'assurer de mon respect, ainsi que Mlle Boucheron , voudront bien, sur ma réquisition, faire entonner au bon Allemand * un Te Deum en musique. Mlle Boucheron accompagnera sur son clavecin, pendant que M. de Montbeillard prendra son violon et M. votre fils son instrument favori, pour former un concert spirituel en faveur de M. de Buffon. Voulez-vous bien, monsieur, me permettre de présenter à tous ceux-ci, ainsi qu'à Mme de Montbeillard, mes respects et mes tendres compliments?
<r J'écris par le même ordinaire à M. Le Mulier, au R. P. Ignace, mais plus en abrégé. Je les renvoie à votre audience pour avoir des nou-
* M. Hemberger, dont il sera parlé ci-après (p. 421).
velles plus étendues. Je joins ici un mot de lettre de M. Laude. Adieu, monsieur; recevez, je vous prie, avec bonté tous mes tendres et respectueux compliments.
« J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« F. DE BUFFON, LE PRIEUR. t>
« Le 25 février, dix heures du matin, 1771.
a II est bien agréable d'écrire, mon cher monsieur, quand on n'a que de bonnes nouvelles à donner et que l'on peut ouvrir son cœur à la joie avec ses amis. M. de Buffon nous met dans ce cas-là. Le concert, le souper et le bal ont fait effet jusqu'ici , et le convalescent n'en est que mieux. Souffrez donc que j'aie l'honneur de vous remercier même en son nom de cette marque de votre amitié. Nous avons cependant éprouvé un petit revers causé par un peu trop de mangeaille , qui a manqué à nous faire repentir de nous être laissé succomber aux effets d'une faim insupportable. Nous en avons été quittes pour la peur et pour quelques sermons qui jusqu'à ce moment ont fait impression. Si le B. P. Ignace prêchait aussi onctueusement , on l'appellerait saint Ignace de Dijon. Cette nuit a été tranquille et parfaite, et ce matin notre malade est entièrement bien. Il ne nous faut à présent que des forces, et nous travaillons à les faire augmenter chaque jour.
« J'écris par ce même ordinaire à M. le chevalier de Saint-Belin qui s'est retiré à Fontaine, où je lui adresse ma lettre.
« M. Laude vous présente son tendre respect ainsi qu'à votre maison. Permettez-moi , monsieur, de vous en offrir autant et de vous charger de vouloir bien le faire agréer à Mme de Montbeillard , Mlle Boucheron , M. votre fils, etc. J'ai l'honneur d'être, monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.
« F. de Buffon, le Prieur. »
« Je ne vous envoie pas de bulletin ; l'impression en est arrêtée depuis hier. Buffonet vous baise les mains à tous. »
« Paris, le 11 mars 1771.
« Je partage bien vos inquiétudes, monsieur, sur l'état de M. de Buffon, et je trouve, comme vous, sa convalescence trop lente. Je n'ai point eu l'honneur de vous écrire, parce que M. le Prieur s'était chargé de vous en donner régulièrement des nouvelles : sans cela, monsieur, je n'aurais sûrement laissé passer aucune poste sans vous
en faire parvenir. L'élat actuel de M. de Buffon, comparé avec les premiers jours de sa convalescence, esta mon avis moins bon. Il était faible, à la vérité, et exténué par le mal, mais il ne souffrait plus. Depuis plus de quinze jours il a repris des forces, et en a maintenant assez ; mais il a depuis ce terme, et même a eu avant, des douleurs dans les voies de l'urine qui n'ont fait qu'augmenter ; celles de l'anus sont moins considérables. Il a rendu et rend encore plus ou moins abondamment , par le canal de l'urètre, des graviers et des glaires dont la sortie lui a causé des douleurs très-vives, et deux fois des faiblesses, qui ne furent cependant que momentanées. Hier M. Descbesnet introduisit son doigt, le plus avant qu'il put, dans le canal intestinal, et trouva de la dureté le long et à la marge de l'anus, du côté droit ; mais il ne trouva point de dépôt : il est cependant certain qu'il y en a un. On le vit clairement dans une garde-robe d'hier la nuit, dans laquelle M. de Buffon, sansbeaucoup de douleur, et sans aucune autre matière, rendit une assez grande quantité de pus , qui avait été comme annoncée, dans les garde-robes précédentes, par quelques parcelles sanguinolentes et quelques taches purulentes. Il y a donc lieu de croire, monsieur, que le siège du mal est plus haut que l'endroit qu'a sondé M. Deschesnet , et qu'il est voisin de la vessie, à laquelle sans doute il s'est communiqué. Il y a plus de dix ou douze jours que les médecins insistent sur la nécessité des injections et de l'usage du lait ; mais M. de Buffon, qui sent renaître ses forces, imagine qu'elles seules le rétabliront, et refuse constamment toute espèce de remèdes. Il argumente fortement avec ses docteurs, et finit par ne rien croire et ne rien faire. Cette sécurité afflige ses amis, et je vous avouerai, monsieur, que je ne serai tranquille que quand elle diminuera, et que M. de Buffon sera déterminé au régime qu'on lui propose, et auquel la nécessité l'amènera tôt ou tard. Voilà l'état présent de votre illustre ami, monsieur, et vous ne trouverez pas dans ce détail de quoi vous rassurer. Il ne faut cependant pas qu'il redouble vos craintes. Les médecins regardent ce double accident comme un mal local, et le pus que M. de Buffon rendit avant-hier comme une évacuation salutaire. Ils ne sont inquiets que de l'opposition de M. de Buffon, qui recule beaucoup sa guérison en s'opiniàtrant à rejeter tout remède propice. Il paraît encore par la vivacité alternative des yeux de M. de Buffon, par le teint animé qu'il a certains jours, et par la brièveté de sa parole, qu'il y a un fort agacement dans les nerfs. Il y a des jours où ces caractères ne sont presque pas sensibles. Ma plus grande crainte est la réunion des graviers, dont les suites seraient très-fâcheuses.
« Ma santé, monsieur, quoique bien faible, est en bon train, et je voudrais n'avoir que le soin de la rétablir; il ne m'occuperait pas
beaucoup. Recevez, monsieur, avec votre bonté ordinaire, les compliments de M. le Prieur, l'amitié de son neveu et l'assurance du sincère et respectueux attachement avec lequel je serai toujours, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
<r Laude.
« C'est à Dauché qu'on peut adresser à Montbard le vin de M. de Mussy.
« Vous trouverez, monsieur, de la différence dans le détail de ma lettre et celle de M. le Prieur; mais il juge de l'état de M. de Buffon par le désir qu'il aurait qu'il fut rétabli; et, quoique j'aie dans le cœur la même mesure, j'observe cependant de plus près, je confère journellement et longtemps avec M. Deschesnet, et ce que j'écris est le résultat de ma conversation.
« J'ai fait une erreur de date, monsieur, et au lieu de dater ma lettre du 10, je l'ai datée du 11. Pour la réparer, monsieur, ne pouvant pas, à cause du temps qui me manque, en écrire une autre, je vous envoie un petit mot de plus , dans lequel vous aurez, monsieur, le détail d'une bonne nuit qu'a passée M. de Buffon. Ma lettre d'hier vous faisait celui des jours précédents et de la nuit d'hier; mais celle-ci sera plus consolante, puisqu'elle vous apprendra que M. de Buffon est aujourd'hui beaucoup mieux, qu'il a dormi et que les urines coulent bien plus aisément. Il a encore rendu, dans les évacuations de la nuit dernière, des parcelles de sang et de pus; mais les médecins sont plus tranquilles que je ne les ai encore vus, et regardent ces évacuations mêlées de l'un et de l'autre comme la fin du dépôt et l'indice d'une entière convalescence. Puissent-ils ne pas se tromper! J'aurai soin de vous écrire souvent.
« Lundi midi, 11 mars. C'est à cette date qu'il faut vous arrêter. »
a 22 avril 1771.
« Notre départ est prolongé d'un peu de temps, monsieur, et il y a apparence que nous entamerons le mois de mai; mais cette prolongation vient moins de la santé de M. de Buffon, qui n'a pas encore toutes ses forces cependant, que de la difficulté où il serait en ce moment de se procurer à Montbard toutes les petites douceurs de la vie qu'on trouve ici avec beaucoup d'argent. 11 est depuis quatre ou cinq jours on ne peut pas mieux, et s'il tempère assez ses repas pour qu'il n'en survienne plus de dévoiement, il sera dans peu de temps absolument rétabli. Les jambes lui reviennent sensiblement, et sont
néanmoins enflées le soir; mais on ne regarde pas cela comme un mauvais symptôme, on le juge au contraire comme la fin de la maladie. J'aurai, monsieur, à notre retour, à vous faire le récit de la plus grossière et de la plus atroce calomnie delà part de Mlle Bertin et autres. Elle concerne Mlle Blesseau et moi. Mais j'aurai l'honneur de vous communiquer la plus ample et la plus juste réparation. M. de Buffon en a été indigné et il punira les coupables comme ils le méritent : je n'ai pas le temps de la détailler, je n'ai que celui de vous assurer du désir que j'ai de vous revoir.
« Laude. »
(Ces différentes lettres sont inédites; elles appartiennent à la bibliolhèque de la ville de Semur; nous en devons la connaissance à M. Beaune.)
A Montbard, on partageait toutes les inquiétudes que la maladie de Buffon inspira à ses parents et à ses amis; ce fut avec une tristesse profonde que l'on y apprit les dangers que courait sa vie, et avec une joie bien vive que l'on y reçut la nouvelle de sa convalescence. Lorsqu'on fut assuré de sa prochaine arrivée, le maire et les échevins se réunirent et prirent, à la date du 6 mai 1771, la délibération suivante : « La Chambre ayant appris que M. de Buffon, intendant du Jardin du Roi, devait être de retour ici le 8 de ce mois, et mettant en considération que le vœu des habitants de celte ville est de lui témoigner l'intérêt qu'ils ont pris au danger qu'il a couru dans la maladie fâcheuse qu'il vient d'essuyer, et de lui donner des marques publiques de leur attachement, à l'occasion du rétablissement de sa santé, il a été délibéré que, pour rendre à M. de Buffon les honneurs de cette ville, l'on fera tirer le canon à son arrivée, que l'on mettra sous les armes une compagnie de milice bourgeoise, composée de jeunes gens, qui se trouvera à son entrée à la ville , et que la Chambre ira en corps lui faire compliment. » (Archives de V hôtel de ville de Montbard.)
Note 2, p. 13^. — « La côte de Genay, » dit l'abbé Courtépée, dans sa description du bailliage de Semur, » produit le meilleur vin de ces cantons. On distingue le climat de la confrairie. »
Je ne puis résister au plaisir de rapporter un charmant billet de Montbeillard qui trouvera naturellement sa place ici : « Je suis bien fâché de vos deux rhumes, mes chers enfants; il faut que vous ayez pris la vendange trop à cœur, ou que vous n'ayez pas pris garde aux soirées et aux matinées qui sont fraîches. Choyez-vous bien et guérissez-vous sur toutes choses. A l'égard du vin de Genay, je ne vois pas un grand inconvénient à le jeter sur celui de Chevigny. Au reste
on peut le faire dans une cuve à part; mais point de tonneaux, cela est trop long. Ma tête va comme la girouette, et presque mon talon aussi. Voilà les quatre tabliers, le canard, deux pains et deux baisers : vous partagerez tout cela. »
Note 3, p. 134. — Le nouveau Parlement, auquel l'histoire a donné le nom de Parlement Maupeou, fut en effet installé le 13 avril 1771. Les princes du sang, qui faisaient cause commune avec les membres exilés de l'ancien Parlement, ne parurent pas à la séance royale, à l'exception toutefois du comte de La Marche, auquel le Roi dit en le voyant entrer : « Mon cousin, soyez le bienvenu, nous n'aurons pas nos parents. » Il y eut deux discours, l'un du chancelier Maupeou, l'autre de l'avocat général Séguier, dans lequel il parla en faveur des exilés; puis on procéda à l'enregistrement des différents édits; ils portaient suppression des offices de l'ancien Parlement, institution des membres du grand Conseil comme membres du Parlement nouveau, suppression de la vénalité des charges et fixation du traitement accordé à cette nouvelle magistrature. Après l'enregistrement des édits, le Roi prit la parole en ces termes : ce Vous venez d'entendre mes volontés; je vous ordonne de vous y conformer, et de commencer vos fonctions dès lundi. Mon chancelier vous installera aujourd'hui. Je défends toute délibération contraire à mes édits , et toute démarche au sujet des anciens officiers de mon Parlement; je ne changerai jamais. y> Au sortir du lit de justice, les membres du nouveau Parlement dînèrent à Versailles chez le chancelier, qui les conduisit ensuite en toute hâte à Paris, où il les installa et reçut leur serment. Le lendemain courut dans Paris un vaudeville commençant par ce couplet :
Enfin un parlement tout neuf, Qui vient d'éclore comme un œuf, À déjà la science .... eh bien !
De prendre des vacances. Vous m'entendez bien.
Bien d'autres couplets suivirent. Les avocats refusèrent de plaider devant la nouvelle cour, et les mémoires écrits par Beaumarchais contre Goezman achevèrent de la discréditer.
Note 4, p. 135. — Un édit du mois de février 1771 avait créé dans le ressort de l'ancien parlement de Paris dix conseils supérieurs qui avaient hérité de toutes ses attributions. Un grand nombre de bailliages refusèrent de reconnaître l'autorilé des nouveaux conseils, qui ne tardèrent pas à être supprimés.
Noie 5, p. 135. — L'abbé Terray était alors contrôleur général des finances. Il chercha à combler le déficit du Trésor par les moyens les plus simples : en augmentant les impôts et en diminuant les charges de l'État. Il réduisit les rentes de toute nature, même les pensions servies par l'État, de un à trois dixièmes, ce qui fit dire à un plaisant, un soir où l'on étouffait au parterre de l'Opéra : « Que l'abbé Terray n'est-il ici ! il nous réduirait d'un tiers. » Il assujettit à de nouvelles finances toutes les charges publiques. Les opérations de l'abbé Terray, qui ruinèrent un grand nombre de particuliers, tandis que le contrôleur général ouvrait un crédit illimité à la comtesse du Barri, déchaînèrent contre lui la haine publique. L'abbé Terray ne s'en inquiétait guère : « Il faut bien les laisser crier, disait-il, puisqu'on les écorche. j> La rue Vide-Gousset ne s'appela plus que la rue Terray. Un particulier du nom de Billard ayant fait une banqueroute scandaleuse, on trouva un matin sur la porte du contrôle général cette inscription : « Ici l'on joue au noble jeu de billard. » On disait que l'abbé Terray était sans foi, qu'il enlevait l'espérance et réduisait à la charité; on disait encore, en faisant allusion à sa laideur :
Midas avait des makis qui changeaient tout en or : Que notre contrôleur n'en a-t-il de pareilles ! Pour l'État épuisé ce serait un trésor; Mais, hélas! de Midas il n'a que les oreilles.
Note 6, p. 135. — M. Laude était à cette époque précepteur du fils deBuffon. On a vu (p. 388 et suiv.), par les lettres qu'il adressa àMontbeillard durant la maladie de son ami, qu'il savait écrire, et qu'il était attaché au père de son élève par les liens de l'affection et de la reconnaissance.
GXVII
Note 1, p. 136. — Le président de Ruffey était alors chancelier de l'Académie de Dijon. Fatigué d'un emploi qui lui avait suscité mille contrariétés avec les académiciens ses confrères, il avait manifesté l'intention de se retirer et avait, en même temps, désigné le président de Brosses pour son successeur. Ce ne fut que le 3 janvier 1772, et alors qu'il venait d'être envoyé en exil à la suite des résistances du Parlement, que le président de Brosses fut élu à la place du président de Ruffey.
Note 2, p. 136. — Depuis le 20 janvier 1771, l'ancien parlementde Paris n'existait plus; la juridiction du parlement nouveau avait été amoin-
drie, et dix conseils supérieurs avaient été créés dans le ressort de cette cour souveraine. Les différents parlements du royaume ne tardèrent pas à prendre parti pour le parlement de Paris. Le cours de la justice^ était partout suspendu. Les chambres demeurèrent assemblées, occupées à discuter et à rédiger des remontrances dont la violence étonne, et dont les termes nouveaux et les pensées hardies étaient bien faits pour surexciter les esprits. Le k février 1771, le parlement de Dijon rédigea une protestation contre le nouveau tribunal installé à Paris, ainsi qu'une lettre au Roi pour lui porter les plaintes de son parlement de Bourgogne au sujet des dernières mesures prises par Sa Majesté. Cette lettre hardie qui posait, en fait- de droit politique, d'assez singuliers principes, fut rédigée par le conseiller de Bévy, avec le concours du président de Brosses. La lettre au Roi ainsi que la protestation du Parlement furent envoyées aux princes et aux pairs , qui avaient de leur côté protesté contre les mesures prises à Paris par le chancelier Maupeou.
Le k et le 25 mars, nouveaux arrêts du parlement de Bourgogne ordonnant à tous les officiers du ressort de ne point obéir aux arrêts rendus par les prétendus conseils supérieurs. Le 13 avril, de nouvelles protestations et de nouvelles remontrances furent rédigées; le 1er mai, fut rendu un arrêt plus violent que tous ceux qui l'avaient précédé ; il fut imprimé , tiré à un grand nombre d'exemplaires , affiché et distribué dans tout le ressort. Le 13 juillet, sur la dénonciation qui en fut faite. aux chambres assemblées parje conseiller de Torcy, le Parlement fit brûler, par la main du bourreau, trois apologies du chancelier. De pareils actes d'opposition, poussés jusqu'à ce degré de violence, ne pouvaient manquer d'entraîner la suppression cïu Parlement; chacun s'y attendait, et ceux-là même qui devaient souffrir de cette mesure s'étonnaient de la lenteur mise par la cour à punir une résistance dont ils avaient compris toute la portée, et dont ils attendaient avec une certaine impatience les trop tardifs effets.
CXYIII
Note 1, p. 137. —Claude-Jean Rigoley, baron d'Ogny, né le 12 octobre 1725, mort le 10 août 1793, entra au parlement de Bourgogne le 21 juillet 1745. Son office fut supprimé en 1765, et en 1770 il devint intendant général des postes. En 1787, on ajouta à sa charge celle de Directeur général des Postes du royaume, qui valait plus de 50 000 livres de revenu, et dont le duc de Polignac s'était démis, à la prière
de la Reine. Lorsque Roland occupa le ministère de l'intérieur, il retira au baron d'Ogny le service des Postes, dans lequel furent alors introduites d'importantes réformes.
Note 2, p. 137. — En marge d'un manuscrit où sont consignées les observations recueillies par Gueneau de Montbeillard sur les tourterelles, dans le temps où il écrivait leur histoire, on lit les vers suivants :
Oiseaux plaintifs et plus heureux que nous,
Vos cœurs sont faits pour la tendresse;
Vous vous aimez, vous vous baisez sans cesse :
Ah ! que vos passe-temps sont doux l Vous vous aimez, vos amants sont fidèles; Plaintives tourterelles, De quoi vous plaignez-vous?
Note 3, p. 137. — Renée de Golombet de Cissey, mariée à Joseph François de Saint-Belin, seigneur de Fontaine, aïeule de la comtesse de Buffon.
Note 4, p 138. — Cette maison, originaire de Beaune, a donné, dans l'espace de cent ans, trois conseillers au Parlement et cinq présidents à la Chambre des Comptes. Jean de Massol, qui vivait vers 1630, a laissé des écrits estimés.
Note 1 , p. 138. — Mlle Boucheron , qui devient bientôt après Mme Daubenton, était la nièce de Gueneau de Montbeillard ; elle habitait la ville de Semur, à une très -petite distance de Montbard. Buffon la vit tour à tour dans la famille de son oncle et dans la famille de son mari, et lui voua un attachement qui dura pendant toute la vie de celle qui l'avait inspiré. C'était du reste une femme de cœur et d'esprit, écrivant avec une facilité charmante et possédant le rare talent de plaire et d'attacher. Belzy Daubenton, que Buffon appelle souvent dans sa Correspondance la charmante Brfzy et qui épousa par la suite le jeune comte de Buffon , est sa fille et n'eut pas d'autre institutrice que sa mère. Mme Daubenton fit en môme temps l'éducation des filles de M. Coutts, riche banquier anglais; l'une d'elles, misse Burdett-Coutts, réunit aujourd'hui sur sa tête les trois plus grandes fortunes de l'Angleterre.
Note 2, p. 139. — Gueneau deM)ntbeillard.
Note 1, p. 139. — Pierre-Joseph Macquer, né en 1718, mort en 1784, vint en 1771 occuper au Jardin du Roi la chaire de chimie, que la retraite deBourdelin avait laissée vacante. Depuis plusieurs années déjà, avec Maloin, il suppléait Bourdelin dans son cours ; ses travaux en chimie, la réputation que lui firent comme professeur ses leçons au Jardin du Roi, l'avaient de bonne heure signalé à l'attention de Buffon, qui saisit avec empressement la première occasion qui s'offrit de l'attacher définitivement aux écoles du Cabinet. Macquer fut membre de l'Académie des sciences, et appelé comme chimiste à diriger les travaux de la manufacture de Sèvres.
A la mort de Macquer, Fourcroy, protégé par Bucquet, et qui avait Berthollet pour concurrent, fut choisi par Buffon pour lui succéder. Le brevet qui nomme Fourcroy professeur de chimie au Jardin du Roi est conservé dans les archives du Muséum. Il montre quelle était l'étendue des pouvoirs dont Buffon était revêtu; il montre aussi que les professeurs du Jardin étaient nommés par l'intendant seul, sans le concours du ministre.
Ce brevet est ainsi conçu :
« Nous Georges-Louis Leclerc, Chevalier, Comte et Seigneur de Buffon, la Mairie, les Berges et autres lieux, Vicomte de Quincy, Marquis de Rougemont, l'un des Quarante de l'Académie Française, Trésorier perpétuel de l'Académie Royale des Sciences de Paris, des Académies de Londres, Edimbourg, Berlin, Pétersbourg, Florence, Philadelphie, Boston, etc., Intendant du Jardin et du Cabinet du Roi. A tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.
« Sur ce qui nous a été représenté que l'office de professeur de chimie aux écoles du Jardin du Roi.... est actuellement vacant par le décès du sieur Macquer, et qu'il est nécessaire de nommer un successeur capable de remplir les fonctions de cet office de professeur de chimie anx écoles dudit Jardin. En conséquence et en vertu des pouvoirs à nous accordés parle Roi, ainsi qu'à nos prédécesseurs Intendants dudit Jardin royal de nommer et présenter à Sa Majesté, tous les officiers qui dépendent de cet établissement, nous nous sommes dûment informés de la personne et de la capacité du sieur Antoine-François Fourcroy, docteur en Médecine de la Faculté de Paris, comme aussi de sa bonne vie et mœurs et religion, et nous l'avons, sous le bon plaisir de Sa Majesté, nommé »
Note 2, p. 139. — On vient de le dire, Buffon nommait seul aux différents emplois du Cabinet du Roi, et disposait sans contrôle des différentes chaires de professeurs attachées à cet établissement. La liste des hommes éminents qui se sont distingués dans les différentes branches de l'enseignement donné au Muséum , durant la longue et glorieuse dictature de Buffon, témoigne de son discernement et de son impartialité.
La chimie y est tour à tour enseignée par Bourdelin, par Rouelle, par Maloin, par Macquer et enfin par Fourcroy. La chaire de botanique, si longtemps et si dignement occupée par Antoine de Jussieu, est donnée à Lemonnier, auquel succède à Antoine-Laurent de Jussieu. Dans la chaire d'anatomie, Hunauld a Win slow pour successeur, et Antoine Ferrein, dont Portai fut le suppléant, fait place à Antoine Petit; les noms de Duverney et de Mertrud se rattachent encore à cette partie de l'enseignement.
Les deux Daubenton, les deux Thouin, Lacépède, dont Buffon encouragea les débuts, Van Spaendonk qui enrichit les herbiers du Muséum, et qui en devint un des professeurs, sont encore des noms qui appartiennent à l'histoire du Jardin du Roi pendant l'administration de Buffon. On ne doit pas oublier non plus les noms de ces naturalistes voyageurs institués par Buffon, et dont les découvertes ont fait faire de si grands pas à la science. Poivre que Buffon fit connaître, Dombey en faveur duquel il obtint une pension, Commerson, Bougainville, Sonnerat, Dolimieu, Sonnino, Arthur et d'autres encore, font partie du groupe d'hommes éminents dont Buffon s'entoura pour achever l'œuvre qu'il avait entreprise.
Il fut heureux dans ses choix parce qu'il fut toujours impartial. Parfois on le vit offrir à des savants avec lesquels il différait d'opinion, à des hommes qui avaient critiqué sa méthode, des postes auxquels les appelait la spécialité de leurs travaux. Dans ces différents choix, il consulta toujours l'opinion et ne se laissa jamais aller à ses répugnances ou à ses sympathies personnelles. Ce que. Buffon fit au Jardin du Roi pour le bien-être matériel et l'augmentation des richesses de cet établissement, il le fit au même degré pour la perfection de l'enseignement et le bon choix des professeurs chargés de le distribuer.
Note 3, p. 139. — Louis Phelyppeaux, comte de Saint-Florentin et, depuis 1770 , duc de La Vrillière, dont il a été déjà précédemment question (voy. p. 327) , fut ministre pendant cinquante ans. En 1740 il devint membre de l'Académie des sciences, et en 1757 de l'Académie des belles-lettres. Le jour où Diderot vint lui annoncer son voyage en Russie : <r J'espère, Monseigneur, dit-il en prenant congé du
ministre, que Sa Majesté ne le trouvera point mauvais. — Soyez-en sûr, répondit aussitôt le duc; on vous permet même d'y rester. » Le jour même où il mourut on lui fit cette épitaphe :
Ci-gît un petit homme à l'air assez commun, Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.
GXXI
Note 1, p. 1^0. — Ce Robinet, créature de M. Amelot, est connu par une histoire assez dramatique, dans laquelle il a joué le principal rôle. En janvier 1781, par son ordre, et à l'instigation de M. Amelot, alors ministre d'État, un ancien major des armées du Roi, le marquis de Saint-Huruge, fut arrêté à Mâcon et conduit à Charenton, où il demeura enfermé dans le quartier des fous et des épilepliques, depuis le 14 janvier 1781 jusqu'au 7 décembre 1784. Le marquis de Saint-Huruge, pendant le séjour d'une année qu'il fit à Dijon, avait, dans une circonstance dont on n'a point conservé le souvenir, outragé Mme Amelot, dont le mari était alors intendant de !a province, et M. Amelot, ministre de Paris, dans le département duquel rentrait l'expédition des lettres de cachet, ne l'avait point oublié. Le prétexte de cet enlèvement fut la plainte portée contre le marquis par sa femme, une demoiselle Mercier, comédienne, qu'il avait épousée à Lyon et qui, sous le nom de Laurence, était fort connue à Paris. Voulant se défaire d'un mentor qui devenait gênant, elle accusa d'assassinat et d'infanticide celui qui avait été assez imprudent pour lui donner son nom, et ce fut à la suite de cette accusation aussi absurde que ridicule qu'eut lieu l'arrestation du marquis. Lorsque M. Amelot quitta le ministère, le prisonnier de Charenton parvint à faire passer une lettre à un de ses amis; le parlement de Bourgogne prit connaissance de cette affaire, et ajourna pour comparaître devant lui M. Amelot et le sieur Robinet, son principal agent. A la suite de cette démarche, le marquis de Saint- Huruge sortit de Charenton et se réfugia en Angleterre. Le procès commencé contre le sieur Robinet et M. Amelot n'eut pas de suites; mais de Londres, le marquis adressa au Roi un mémoire dans lequel il rapporte les étranges persécutions auxquelles il a été en butte, et flétrit, en les dévoilant, les noms des deux hommes qui, selon lui, y ont eu la part la plus directe et la plus active.
Note 2, p. 140. — Jean-Baptiste-René Robinet, né le 23 juin 1735, mort le 24 mars 1820, fut un des collaborateurs de Y Encyclopédie. On i 26
trouve dansles Mémoires de Bachaumont, sur son principal ouvrage, le jugement suivant : « Un M. Robinet, très-savant homme, mais trèsdépourvu de goût, très-ennuyeux conséquemment, a imaginé depuis quelques années de composer un Dictionnaire universel des sciences morales, économiques, politiques et diplomatiques, ou Bibliothèque de l'homme d'État et du citoyen, avec cette épigraphe fastueuse: Au temps et à la vérité. Il y a déjà vingt-un volumes de cette monstrueuse compilation, quoique le rédacteur ait tout au plus parcouru le tiers des lettres de l'alphabet. Chaque volume a près de sept cents pages en caractères très-serrés; et cependant à une vente publique, dernièrement, ce livre a été vendu sur le pied de vingt sols le volume. Quel défaut de lumières dans les acquéreurs ! Quelle humiliation pour l'amour-propre du philosophe! les bibliographes n'ont pas manqué de consigner sur leur calepin cette anecdote remarquable. »
Note 3, p. 140. — Antoine-Morel de Tolincourt fut procureur au bailliage de Châtillon, de 1736 à 1777.
Note k, p. 140. — En 1771, Jean-Jacques visita Montbard. Buffon le reçut avec une distinction marquée, lui fit les honneurs de sa maison, et, comme sa récente maladie l'obligeait encore à des ménagements, il chargea le chevalier de Saint-Belin son beau-frère de le conduire dans ses jardins. Arrivé sur la dernière terrasse, devant le cabinet d'étude dans lequel furent écrites les plus belles pages de l'Histoire naturelle, Rousseau se prosterna, adressant une invocation inspirée au génie de Buffon. Longtemps on put lire sur la porte du cabinet ces deux vers rappelant l'hommage de Rousseau :
Passant, prosterne-toi; c'est devant cet asile
Qu'aux pieds du grand Buffon tomba l'auteur d'Emile.
Buffon, sur le conseil de Gueneau de Montbeillard, envoya à Rousseau, avec une lettre dans laquelle il le remerciait de sa visite, la grande édition de l'Histoire naturelle richement reliée. Si les différends qui séparèrent longtemps Voltaire et Buffon les empêchèrent de se rendre mutuellement justice, il n'en fut pas de même entre Buffon et Rousseau. Buffon mettait Rousseau au-dessus de Voltaire, répétant souvent que dans tout ce que Voltaire avait écrit il n avait pas trouvé une philosophie aussi élevée ni autant de poésie que dans certaines pages de Rousseau. Lorsque la Nouvelle Hèloïse lui fut envoyée à Montbard, il en parcourut quelques lettres, puis referma le livre. Il disait dans ^a suite qu'il admirait le génie de Rousseau, mais que depuis le livre de ses Confessions il avait appris à ne plus l'estimer. Dans son Histoire de
l'homme, Buffon s'élève avec force contre les inconvénients et les dangers du maillot, engageant les mères à nourrir elles-mêmes leurs enfants. Ces idées lui furent communes avec Jean-Jacques, qui se fit après Buffon leur défenseur dans son livre sur l'éducation. Buffon disait à ce propos, à qui voulait l'entendre : a Oui, nous avons dit tout cela; mais M. Rousseau seul le commande et se fait obéir. » Dans Y Emile, l'opinion de Buffon est souvent citée avec de grands éloges. Rousseau rapporte des passages entiers de 1 Histoire naturelle, disant de son auteur : « C'est un philosophe dont je cite souvent le livre, et dont les grandes vues m'instruisent encore plus souvent. » L'Histoire naturelle est encore souvent citée dans le discours sur V Inégalité des conditions.
M. Flourens a fait entre Buffon et Rousseau le parallèle suivant : ce J. J. Rousseau déclame contre la société, contre la propriété, contre les sciences, contre tout ce qui lie l'homme à l'homme et les peuples entre eux : Buffon laisse déclamer J. J. Rousseau ; il nous prouve que ce l'homme ne peut que par le monde, et qu'il n'est fort que par sa « réunion ; » il nous montre <r la propriété naissant partout du tra- « vail, d et « l'attachement à la patrie , des premiers actes de la « propriété; » il laisse Jean-Jacques écrire contre les lettres et les cultiver avec passion ; et il nous fait voir que l'intelligence de l'homme est sa force, et « sa vraie gloire la science. »
Il y a un autre parallèle entre Buffon et Rousseau, écrit par Hérault de Séchelles à Montbard, publié dans son livre, et dont j'ai l'original entre les mains. « Rousseau a , dit-il, le génie de l'éloquence; Buffon l'éloquence du génie. Rousseau analyse chaque idée; Buffon généralise la science et ne daigne particulariser que l'expression. » Et plus loin : a: Rousseau n'a écrit que pour des auditeurs , Buffon que pour des
lecteurs Rousseau a mis en activité tous les sens que donne la
nature, et Buffon, par une plus grande activité, semble s'être créé un sens de plus. s
Note 5, p. 140. — Lorsque, au mois de février 1771, Buffon fit cette cruelle maladie, dans laquelle on désespéra un instant de le sauver, les ambitions s'agitèrent à Versailles autour de sa succession, que l'on regardait déjà comme ouverte. Il avait tellement agrandi, par le prestige dont il l'avait entourée, la place d'Intendant du Jardin du Roi, que l'honneur de lui succéder était brigué par les plus grands seigneurs. Un homme de la cour, bien posé près du Roi, avec lequel sa charge de surintendant des bâtiments de la Couronne lui ménageait de fréquents entretiens, bien vu du Dauphin dont il caressait les idées, et déjà revêtu de plusieurs charges importantes, se mit sur les rangs.
Ses titres scientifiques étaient nuls, et la formation d'un riche cabinet de minéralogie témoignait seule de son goût pour les sciences naturelles. Le comte d'Angeviller, appuyé par le Dauphin, obtint du Roi la promesse de la survivance de Buffon. Cette négociation fut tenue secrète; on savait que Buffon, sur la promesse expresse du Roi, comptait que son fils lui succéderait dans sa charge, et qu'il dirigerait son éducation dans ce sens; on ne pouvait douter dès lors que la nouvelle de ces arrangements pris sans son consentement, et contrairement aux premiers engagements de Louis XV, ne lui fût pénible. A la cour, un secret est rarement bien gardé. Quel que fui le mystère qui enveloppa cette intrigue, elle transpira dans le public, et Buffon en fut averti. Il fut profondément affecté de ce qu'il regarda comme une ingratitude, et fit un pénible retour sur lui-même, en reconnaissant que ni la gloire ni les services rendus ne mettent l'homme à l'abri des coups que lui porte l'envie ou des traitements injustes que lui ménage l'intrigue. Il se plaignit avec quelque amertume de ce qui avait été fait, et on s'empressa de lui démontrer, non sans quelque habileté, que son intérêt seul avait été pris en considération. La négociation à laquelle donna lieu cette affaire est curieuse; on en trouvera le détail dans les lettres qui suivent, et on verra par combien de ménagements et par quelles prévenances on parvint à calmer le juste mécontentement de Buffon.
e A Versailles, ce dimanche.
« M. le duc d'Aumont, avec lequel je soupai hier ici, m'a fait part, monsieur, de. la conversation qu'il a eue avec vous vendredi dernier. Il sait combien je suis de vos amis, et il m'a paru désirer que je vous disse ce que je pense de M. d'Angeviller. Il est mon ami depuis vingt ans, c'est un homme de beaucoup d'esprit, et je n'en connais point de plus vertueux. Je pense, et je crois être bien certain, que l'assurance que feu M. le Dauphin avait demandée pour lui, et qui lui a été donnée à la sollicitation de M. le duc d'Aumont, qui s'en était chargé, est le plus sûr moyen de conserver à M. votre fils une place a laquelle il est destiné par son nom, et le sera sans doute par son éducation. Vous pouvez être assuré, monsieur, que cette place que vous avez honorée d'un nom qui restera à jamais célèbre serait passée en d'autres mains, pour rester unie à une autre place à laquelle elle l'était autrefois. J'ai su que, pendant votre maladie, il y avait eu là-dessus des instances dont le Roi ne s'est débarrassé qu'en disant qu'il avait pris l'engagement qu'il avait pris en effet. M. d'Angeviller n'a voulu de l'assurance qu'on lui a donnée qu'à condition qu'on mettrait sur la feuille que, dans le cas où M. votre fils se tournerait du côté des sciences, il s'en-
gageait à lui faire obtenir et à lui laisser sa survivance. Il a plus de quarante ans, et, suivant le cours ordinaire, M. votre fils se trouvera dans le cas d'en jouir à l'âge où l'on peut confier les places d'administration. Je voudrais bien, monsieur, que M. d'Angeviller, que j 'aime et estime infiniment, pût obtenir votre amitié, qu'il mérite à tous égards. Vous pouvez le demander aussi au chevalier de Chatelus, qui est de ses amis, et qui vous est fort attaché. J'espère bien que votre séjour à Montbard achèvera de rétablir votre santé. Je vous prie de vouloir bien quelquefois m'en donner ou faire donner des nouvelles, et compter bien entièrement sur les profonds sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels j'ai l'honneur d'être, monsieur,
votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Le Roy. »
(Lettre inédite de M, Le Roy, premier commis à Versailles, conservée dans les papiers de Buffon. — Collection de M. Henri Nadault de Buffon.)
Les cinq lettres qui suivent se trouvent rapportées par extrait dans un registre in-folio ayant pour titre : Inventaire raisonné de litres et papiers fait d'après les ordres de Messire Louis-Marie Leclerc, chevalier comte de Buffon, premier vicomte de Tonnerre, seigneur de Quincyle-Vicomte, de Rougemont et autres lieux, major du régiment d'Angoumois, gouverneur de la ville de Montbard, et seigneur engagiste du domaine du Roi en cette dernière ville, par le sieur Jacques Trècourt, archiviste, année 1789.
Ces lettres, ainsi que la précédente, sont inédites.
Les deux lettres dont suit l'analyse ont été écrites à Buffon par M. L'Échevin, premier commis des bureaux de la maison du Roi.
« Le 24 mai.
« Soyez intimement persuadé que ce que l'on a fait est une nouvelle preuve de l'amitié du ministre, et que cela était indispensablement nécessaire pour assurer la place à votre aimable enfant, que j'embrasse de tout mon cœur. Je serais désespéré qu'il vous restât la plus légère inquiétude sur ce point. »
« Le 30 avril 1771.
« J'ai trouvé M. d'Angeviller bien disposé à adoucir vos peines en
tout ce qui pourra dépendre de lui Il m'a dit vous avoir fait sa
profession de foi Vous trouverez en lui un consolateur et un ami
tendre Il n'existe plus entre vous qu'une difficulté; vous m'avez
paru y tenir fortement : c'est l'assurance de la place pour M. votre (ils
lorsqu'il aura vingt-cinq ans Faits tous deux pour vous aimer, faits
pour courir ensemble une carrière heureuse, il faut tâcher d'aplanir toutes les difficultés. Je suis bien assuré que, lorsque vous connaîtrez l'âme de M. d'Angeviller, vous lui saurez gré du parti que l'amitié seule lui a fait prendre sur cette affaire.
« Monsieur le Dauphin, d'après ce que lui a dit M. le duc d'Aumont, avait fait de son vivant tout ce qui avait dépendu de lui pour engager M. d'Angeviller à demander cette survivance; il s'y est toujours refusé, parce que M. de Buffon avait un fils ; l'état où il a su le père l'a seul déterminé à l'accepter pour la transmettre au fils ; elle était perdue pour lui sans retour; l'une des brigues qui voulaient la réunion à la place de premier médecin l'aurait emporté.... M. d'Angeviller est homme de condition, je connais ses projets à venir; j'y ai donné mon agrément. M. de Buffon est trop juste et trop honnête pour vouloir exiger qu'il n'ait que l'air de passer dans cette place et qu'il ne l'ait occupée que pour servir de tuteur à son fils et la lui conserver, s'il avait le malheur de perdre son père. Ce projet est dans le cœur de celui qui lui succédera; mais il ne faut pas lui en faire une loi dure, qui lui ôterait le mérite de son action, le dégoûterait de la place, l'engagerait à s'en démettre, et elle serait perdue pour le fils. Enfin que M. de Buffon réfléchisse qu'il est impossible que son fils puisse obtenir l'agrément de cette place avant vingt-cinq ans.... M. d'Angeviller sera dans vingt ans fort aise de trouver du repos, et s'estimera heureux d'avoir le fils de son ami, qui sera tout pour lui. Que M. de Buffon s'occupe donc à mettre son fils en état de lui succéder, il en est capable à tous égards. Son père ne doit envisager la place destinée à son fils que comme un avantage de plus; c'est un bien substitué dans sa famille, et qui doit y rester tant qu'il y en aura de capables de la remplir aussi dignement que lui.... M. de Buffon a ouvert une belle carrière à son fils, il faut qu'il la suive. Cette place doit faire un jour le but de son repos. »
Les deux lettres qui suivent furent écrites à Buffon par le comte d'Angeviller.
« Le 1er mai 1771.
« Lorsque Monsieur le Dauphin pensa pour moi à cette place, je commençai par m'y refuser pour deux raisons; la première, monsieur, que vous aviez un fils qui devait naturellement recueillir le fruit de vos peines. On me répondit que l'âge de M. votre fils était un obstacle
insurmontable; qu'il fallait la grande majorité, parce qu'il y avait des états à signer, et que d'ailleurs il y avait une sorte de supériorité sur les savants attachés au Cabinet et aux Écoles, qui ne pouvait être déposée entre les mains d'un jeune homme.
ce Une seconde objection portait sur moi-même. Je représentai que n'étant point savant, que n'ayant que les connaissances superficielles d'un homme du monde, je n'étais pas fait pour la place, encore moins pour remplacer M. de Buffon : on me répondit à cela que ce n'était pas une place attachée aux sciences; que c'était uniquement une place d'administrateur, pour laquelle on voulait un homme d'un état supérieur à celui des savants ordinaires; que vous réunissiez ces avantages au mérite personnel, et que c'était à ce titre que l'on vous avait placé là.... Sur la promesse verbale du Roi, je demandai que l'on mît sur la feuille que, si M. votre fils s'attachait aux sciences, je lui ferais avoir la survivance de la place qui aurait été si dignement remplie par son père. Cette demande fut saisie par tout le monde, comme elle devait l'être : c'est donc, monsieur, au bas de cet engagement qu'est le bon du Roi.... J'ai pensé que ce qui avait l'apparence d'un tort fait à M. votre fils pouvait prendre celle d'un avantage, vu les démarches vives de personnes puissantes pour assurer cette place à des gens qui n'auraient pas eu le même intérêt que moi à s'honorer des mêmes engagements, ou pour la faire réunir à celle de premier médecin, ce qui avait les mêmes suites fâcheuses pour vous. J'ai pensé que la différence d'âge entre M. votre fils et moi, qui ai quarante-un ans, était telle qu'elle lui assurait dans l'ordre de la nature une jouissance assez prompte pour pouvoir balancer le risque de perdre à jamais une place à laquelle il aurait tant de droits. J'étais empressé aussi de prendre vis-à-vis de vous-même des engagements pareils à ceux que j'ai pris vis-à-vis de moi, et j'ai vu que vous pourriez y prendre quelque confiance en pensant que l'engagement que j'ai contracté était volontaire et devait être toujours ignoré de vous. »
« Le 9 mai 1771.
« A l'égard de l'article de la Gazette , mandez-moi s'il est bien, et changez-le si vous ne le trouvez pas bien.
<c M. de Buffon ayant désiré un survivancier pour la place d'Intendant du Jardin du Roi, Sa Majesté y a nommé M. de La Billarderie d'Angeviller, et Sa Majesté, pour donnera cet homme illustre une marque particulière de sa bonté, a érigé la terre de Buffon en comté et lui a accordé les entrées de sa Chambre. »
Suit une lettre de Mgr deMaupeou, chancelier de France, en date du
18 mai 1771, par laquelle il annonce à Buffon que le Roi a bien voulu accorder l'érection en comté de la terre de Buffon : il ajoute qu'il est fort aise d'avoir contribué à procurer cette grâce, et que Buffon peut être assuré qu'il en sera de même de toutes les choses qui pourront lui être agréables.
Survivance de l'Intendance du Jardin royal des Plantes et du Cabinet du Roi, pour le sieur comte de La Billarderie d'Angeviller.
<r Louis, etc.... Le sieur Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, de notre Académie française et de celle des sciences de notre bonne ville de Paris, Intendant de notre Jardin royal des Plantes et de notre Cabinet d'histoire naturelle', nous ayant représenté que sa santé affaiblie par ses travaux ne lui permettait plus de veiller avec le même soin et la même activité à l'établissement que nous lui avons confié, nous aurait en même temps supplié de vouloir bien agréer pour son survivancier le sieur Charles-Claude de Flahaut, comte de La Billarderie d'Angeviller; nous nous sommes d'autant plus volontiers porté à donner cette marque de notre bienveillance et de notre estime particulière pour ledit sieur comte de Buffon, que son choix remplit entièrement nos vues, et que la connaissance que nous avons des bonnes et vertueuses qualités dudit sieur comte de La Billarderie d'Angeviller, les preuves qu'il nous a données de son zèle, de son attachement à Notre personne et à Notre service, tant dans nos armées qu'en qualité de gentilhomme de la Manche de nos petits-fils le Dauphin, comte de Provence et d'Artois ; les connaissances multipliées qu'il a acquises par un travail assidu et pénible dans toutes les sciences qui ont rapport à la physique et à l'histoire naturelle, nous persuadent qu'il remplira cette place avec la distinction qu'elle exige, et soutiendra l'honneur de l'établissement de Notre Jardin royal des Plantes et de Notre Cabinet d'Histoire naturelle, qui par les soins infatigables dudit sieur comte de Buffon, et ses connaissances profondes dans tous les genres, est devenu un des établissements les plus célèbres de l'Europe, non-seulement par les richesses qu'il renferme, mais aussi par l'ordre qui y règne pour l'utilité des sciences, et qui est si sagement établi qu'il a fait l'admiration des savants et des étrangers. A ces causes et autres à ce nous mouvant, de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous avons donné et octroyé, et par ces présentes signées de notre main donnons et octroyons audit sieur comte de La Billarderie d'Angeviller, l'intendance de Notre Jardin royal des Plantes et de Notre Cabinet d'Histoire naturelle, vacante par la démission, à condition de survivance, qu'en a faite en nos mains ledit sieur comte
de Buffon, pour, par ledit sieur de La Billarderie d'Àngeviller, l'avoir, tenir et exercer en l'absence et survivance dudit sieur comte de Buffon et sous l'autorité du Secrétaire d'État ayant le département de notre maison, en jouir et user aux honneurs, prérogatives et droits y attribués, et aux appointements de six mille livres par an, dont il sera payé à compter du jour du décès dudit sieur comte de Buffon, par le Receveur général des domaines et bois de la généralité de Paris, et ce tant qu'il nous plaira ; sans qu'avenant le décès de l'un ou de l'autre, ladite place puisse être impétrable sur le survivant, attendu le don que nous lui en faisons dès à présent. Si donnons en mandement à nos amés et féaux conseillers, les gens tenant Notre Chambre des comptes à Paris, que ces présentes ils aient à faire registrer et le contenu en icelles garder et observer selon leur forme et teneur. Car tel est notre plaisir, en témoin de quoi nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes. Donné à Versailles, le onze décembre, l'an de grâce mil sept cent soixante-onze, et de notre règne le cinquanteseptième. »
La rédaction des lettres de survivance semble indiquer que Buffon, se" résignant à la volonté expresse du Roi, consentit de bonne grâce à ce qu'il n'était plus en son pouvoir d'empêcher. On le verra cependant, quelques jours avant sa mort, protester de nouveau contre cette mesure, et chercher, par l'appui du baron de Breteuil , à assurer sa survivance à son fils.
Lettres patentes du Roi données au mois de juillet 1772, portant érection de la terre de Buffon en comté.
« Pour exciter de plus en plus la noble émulation qui forme les grands hommes, Sa Majesté a toujours eu attention de les accueillir favorablement, et d'accorder à ceux qui se sont rendus recommandables, des marques particulières de son affection. Les sciences et les talents éminents méritent encore davantage sa protection , lorsqu'ils servent de relief et d'ornement à la nation. Ceux de M. de Buffon ont produit cet effet; la renommée a déjà publié et consacré ses ouvrages à l'immortalité. On ne peut être plus digne qu'il est de participer aux récompenses éclatantes qu'il n'appartient qu'à Sa Majesté de distribuer, par des titres de distinction dont il lui plaît d'illustrer les personnages vertueux, leur postérité, leurs maisons, leurs terres et leurs seigneuries; et c'est avec plaisir que Sa Majesté incline en faveur de M. Georges-Louis Leclerc de Buffon, gentilhomme de la province de Bourgogne, membre des Académies française et des sciences , de plusieurs autres
Académies étrangères, et Intendant du Cabinet du Roi et du Jardin des Plantes, seigneur des terres de Buffon et de la Mairie situées en Auxois, province de Bourgogne : il tient ces terres de ses ancêtres ; son père a rendu au Roi des services distingués pendant une longue suite d'années, en exerçant une charge de conseiller au parlement de Bourgogne. Ses aïeuls et bisaïeuls et autres ascendants s'étaient acquis la considération et l'estime générale dans le canton de Montbard, où ils vivaient noblement et honorablement, et où ils se faisaient chérir et aimer par leur bienfaisance dont il a hérité; il possède les terres et seigneuries dont il s'agit à titre de haute, moyenne et basse justice, relevant immédiatement de Sa Majesté, avec plus de deux mille arpents de bois qui en dépendent; le tout forme un revenu suffisant pOLr être décoré et pour soutenir la dignité dont Sa Majesté veut le revêtir. Il jouit déjà dans la république des lettres de l'un des premiers rangs; il s'est donné des soins infatigables pour former le Cabinet d'Histoire naturelle qui fait l'admiration des étrangers et qui servira à perfectionner une infinité de connaissances utiles et curieuses. Les dépenses très-considérables qu'il a personnellement faites pour cet objet, son zèle et son attention particulière dans l'administration qui lui e»t confiée depuis plus de trente ans; les soins qu'il prend de l'éducation de son fils, unique rejeton de son mariage avec une fille de l'ancienne maison noble de Saint-Belin de la branche de Masiain, et l'envie que Sa Majesté a de graver profondément dans le cœur de ce fils, quo M. de Buffon destine au service du Roi, des sentiments si dignes d'un père qui s'est rendu estimable à tous égards et sur les traces duquel il doit marcher, lui donnent sujet de compter sur la bienveillance de Sa Majesté.
« Aces causes et pour d'autres considérations, le Roi joint, unit et incorpore les terres de Buffon et de la Mairie avec toutes leurs dépendances situées en Bourgogne, pour ne former à l'avenir qu'un seul et même domaine que Sa Majesté crée, érige et élève en titre, nom, prééminence et dignité de comté, sous la dénomination de Buffon.
« Veut Sa Majesté :
« 1° Que ces seigneuries, terres, fiefs et droits qui en dépendent,
ent à l'avenir tenus et possédés comme un seul et même domaine, pai M. de Buffon, ses enfants, postérités et descendants mâles nés et à naître en légitime mariage sous le titre et qualité de comté de Buffon.
« 2° Que M. de Buffon et ses descendants mâles soient nommés et qualifiés comtes de Buffon en tous actes, tant en jugement que dehors, et qu'ils jouissent des mêmes droits, honneurs, titres, prérogatives, autorité, prééminence, dignité, rang, franchises et liberté, armes et bla-
sons, tant en fait de guerre, assemblées d'État et de noblesse qu'autrement, ainsi que de tous autres avantages et privilèges dont jouissent ou doivent jouir tous les autres comtes du Royaume.
a 3° Que tous commissaires, vassaux, arrière-vassaux, justiciers et autres, tenant noblement ou en roture des biens mouvants et dépendants dudit comté, reconnaissent M. de Buffon et ses descendants mâles pour comtes de Buffon ; qu'ils leur fassent et rendent les foi et hommage, aveu, déclaration et dénombrement, le cas y échéant , sous les titre et qualité de comtes de Buffon, et que les officiers exerçant la justice des terres et seigneuries en question intitulent à l'avenir leurs sentences, jugements et autres actes, du nom, titre et qualité de comte de Buffon, sans que, pour raison de la présente érection, le comte de Buffon et ses descendants soient tenus de payer à Sa Majesté ni à ses successeurs aucune finance ni indemnité, ni qu'ils soient assujettis envers elle, et leurs vassaux et tenanciers envers eux, à d'autres et plus grands droits que ceux dont ils sont actuellement tenus , et sans innover, nuire ni préjudicier en rien aux droits et devoirs qui pourraient être dus à d'autres qu'à Sa Majesté.
« A la charge toutefois par le comte de Buffon et ses descendants mâles, propriétaires du comté de Buffon, de relever de Sa Majesté en une seule foi et hommage, et de lui payer et aux rois ses successeurs les droits ordinaires et accoutumés, si aucuns sont dus, pour raison delà dignité de comte, tant que les terres et seigneuries dont il s'agit en seront décorés, et qu'au défaut d'enfants, d'hoirs et descendants mâles en loyal mariage, lesdites terres et seigneuries retourneront au même et semblable état et titre qu'elles étaient avant la présente érection, condition sans laquelle elle n'eût été faite. Signé Louis, et plus bas, par le roi, Phehjppeaux. »
Ces lettres patentes furent enregistrées au parlement de Bourgogne, le 22 avril 1773, et à la Chambre des Comptes, le 9 juin 1774.
On sera peut-être curieux de rapprocher des lettres patentes délivrées à Buffon en 1772, et lui conférant en récompense des services qu'il a rendus à la science une dignité nobiliaire, celles accordées trois ans plus tard, en 1775, àGresset, lui donnant la noblesse comme récompense aussi d'une illustration toute littéraire. Le protocole de ces dernières est ainsi conçu : <r .... Les avantages que les sciences, les belles-lettres et les arts procurent à notre Royaume, nous invitent à ne négliger aucun des moyens qui peuvent contribuer à leur maintien et à leurs progrès. Les titres d'honneur répandus avec discernement sur ceux qui les cultivent, nous paraissent l'encouragement le plus flatteur que nous puissions leur donner. Parmi ceux de nos sujets qui
se sont livrés à l'étude des Belles-lettres , notre cher et bien-aimé Jean- Baptiste-Louis Gresset s'y est distingué par des ouvrages qui lui ont acquis une célébrité, d'autant mieux méritée, que la religion et la décence, toujours respectées dans ses écrits , n'y ont jamais reçu la moindre atteinte. Sa réputation a depuis longtemps engagé l'Académie française à le recevoir au nombre de ses membres, et nous l'avons vu, avec satisfaction, nous offrir, en qualité de directeur, les hommages de cette Académie, la première fois que nous avons bien voulu l'admettre à nous les présenter, à l'occasion de notre avènement à la couronne. Nous savons d'ailleurs qu'il est issu d'une famille honnête, de notre ville d'Amiens ; que son aïeul et son père y ont rempli différentes charges municipales, et qu'ils y ont toujours, ainsi que le sieur Gresset lui-même, vécu de manière honorable, qui, en rapprochant de la noblesse, est un degré pour y monter.... »
A Montbard, il y eut fête le jour où l'on apprit la nouvelle dignité conférée àBuffon.Gueneau de Montbeillard, qui connaissait la véritable cause de cette faveur que le public regarda comme une récompense méritée, s'affligea' avec son ami de l'ingratitude des rois et des sourdes menées des cours. Il ne put cependant se défendre du plaisir de chanter ce grand événement, et composa l'impromptu suivant :
Le roi Louis crut honorer ton nom
En y joignant le beau titre de comte; Mais quel titre en effet vaut le nom de Buffon? C'est ton curé, Rois n'en ayez point honte, Qui, te nommant Louis *, illustra pour jamais Le nom de quinze rois français.
Ce ne fut pas tout. On comprit si bien à Versailles les torts qu'on avait envers Buffon, que Ton voulut, en le comblant de caresses, effacer de sa mémoire le souvenir de ce qui s'était passé. La noblesse de sa conduite en présence de cet injuste procédé , la dignité avec laquelle il se refusa à demander au Roi une compensation pour le dommage que son fils venait d'éprouver, le froid accueil qu'il fit à des avances venues de haut, contribuèrent encore à augmenter le désir d'une plus complète réparation. On choisit quelque chose de neuf et d'inaccoutumé, et on décida qu'il lui serait élevé, de son vivant, une statue au Jardin du Roi.
Le comte d'Angeviller commandait chaque année, au nom du Roi, trois statues des hommes dont les actions ou les écrits avaient illustré la France. La statue de Buffon fut confiée au sculpteur Pajou, qui se
* Les noms de baptême de Buffon étaient Georges-Louis , et on célébrait sa fête le jour de la Saint-Louis.
mit aussitôt à l'œuvre; le Roi voulut en payer les frais sur sa cassette particulière. La statue ne fut achevée qu'en 1777, et le public applaudit à, une faveur qu'il trouvait justifiée par les éminents serv.ces de l'homme qui en était l'objet. Ce fut la première fois peut-être qu une intrigue de cour devint l'occasion d'une manifestation impartiale de l'opinion publique.
Note 1 p 143. — Le mariage projeté, auquel Buffon avait eu la plus grande part, fut conclu le 24 décembre 1771, et célébré le 25 février 1772 Parmi les lettres de Buffon à Mme Daubenton, qui ont été conservées par la famille, se trouve l'épître respectueuse, et remplie d'une tendresse contenue, que le jeune Daubenton adressa a sa future, le jour même où sa demande fut agréée. C'est l'expression honnête et loyale d'un amour calme, aussi bien senti qu'il pouvait l être comme le dit Buffon dans une lettre postérieure , du mois de mai 1772. Malgré le ton solennel de cette déclaration qui fera peut-être sourire, nous la reproduisons textuellement comme détail de mœurs :
« Mademoiselle ,
« Depuis le temps que j'aspire au bonheur d'obtenir votre main j'«i toujours fait taire le penchant pour n'écouter que le devoir, et quoiqu'il m'en ait pu coûter, je me suis fait une loi inviolable de ne m'écarter en rien de ce qui pouvait vous témoigner ma soumission et mon respect : il ne m'en a.cependant pas moins fallu combattre avec moi-même, mademoiselle, pour renfermer dans mon cœur les sentiments tendres et respectueux dont le vôtre était si digne, et que.j au- % eu tant de plaisir à vousexprime, Mais ^?««^ selle que ie suis assez heureux pour voir aplanir tou, les obstacles qui l'es contraignaient, j'ose espérer, mademoiselle, que vous ne condamnerez pas la liberté que je prends de vous les offrir, et que vou ne dédaignerez pas un hommage que plus de deux ans de silence ont rendu légitime. Agréez donc, mademoiselle, l'expression de tout ce qu'une âme tendre et reconnaissante peut éprouver ; partagez .un plaisir que vous avez fait naître , et permettez-moi de me livrer a la do" ceur de croire que vous n'y êtes pas insensible. Je ne vous parera pas, mademoiselle, de la joie que me procure le terme prochain de notre union: ce sentiment perdrait trop à être détaille; mais je ne Jeux me refuser à la satisfaction que j'éprouve toutes les fois que je
me retrace que je vais m'occuper du soin de vous rendre heureuse et passer avec vous des jours que j'ai désiré de vous consacrer dès les premiers temps où j'ai eu l'avantage de vous connaître. Le seul dédommagement qu'il m'ait été permis, mademoiselle, d'avoir pendant votre absence, était d'aller souvent en causer avec vos respectables parents. Mais qu'il y avait bien loin de ce plaisir à celui que j'aurais goûté en vous voyant et en m'entretenant avec vous ! J'ai reçu, mademoiselle, avec la plus grande sensibilité, la lettre de M. votre père; on ne peut rien de plus honnête et de plus obligeant, et je regarde comme une marque très-précieuse de ses bontés la permission qu'il veut bien m'accorder d'aller lui rendre les assurances de mon respect, puisque par l'effet de sa complaisance je pourrai tout à la fois m'acquitter des sentiments de la vive reconnaissance que je lui dois, et vous témoigner particulièrement ceux de la tendresse et du respect que j'ai toujours eus pour vous et avec lesquels je serai toute ma vie votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« G. L. Daubenton.
« P. -S. Si je ne consultais , mademoiselle , que mes désirs, je me rendrais avec le plus grand empressement auprès de vous, et j'ose croire que vous êtes bien persuadée que cet objet serait le premier dont je m'occuperais; mais je suis forcé pour le moment de différer ce plaisir et d'attendre l'expiration du mois pour arrêter mes registres, former mes états, et envoyer mes fonds à Paris, pour être absolument libre et ne laisser plus d'affaires qui gênent celles de mon cœur. »
Mme Daubenton, née le 28 août 1746, morte le 22 juin 1793, dont le nom reviendra souvent dans cette correspondance, se trouvait, tant par sa propre famille que par celle dans laquelle elle venait d'entrer, faire partie de l'entourage intime de Buffon. (Voir ci-dessus p. 398.) On pourra en juger en lisant le protocole de son contrat de mariage , rédigé par les soins de ce dernier.
Il est ainsi conçu :
« Pardevant les conseillers du Roi, résidant à Semur en Auxois, soussignés, cejourd'hui, 24 décembre 1771, ont comparu M. Georges- Louis Daubenton, avocat en Parlement, subdélégué du bureau de la ville de Paris, receveur des fermes du Roi au département de Montbard, y demeurant, fils de M. Pierre Daubenton, aussi avocat en Parlement, conseiller du Roi; maire, châtelain et lieutenant général de police de ladite ville de Montbard, subdélégué de l'intendance de Bourgogne, des Académies des sciences de Dijon, des Sociétés littéraires d'Auxerre
et d'agriculture de Rouen, et honoraire de la Société économique de Berne, demeurant audit Montbard, et de dame Bernarde Amyot, d'une
part.
« Et demoiselle Anne-Marie-Madelaine-Bernarde Boucheron, demoiselle, fille de messire François Boucheron, écuyer, ancien conseiller auditeur en la Chambre des Comptes, Cour des aides, domaines et finances de Franche-Comté, demeurant à Beaune, et de défunte dame Catherine Potot, d'autre part.
« Lesquels ont fait les traités et conventions de mariage qui suivent, des avis, autorité et consentement de leurs parents et amis ci-après nommés. Savoir : Ledit sieur Georges-Louis Daubenton, des autorité et consentement dudit sieur Pierre Daubenton son père, et de l'avis de demoiselle Benigne-Rose Amyot, sa tante maternelle; de M. Louis- Jean-Marie Daubenton, docteur en médecine , garde et démonstrateur du cabinet d'Histoire naturelle du Jardin du Roi, de l'Académie royale des sciences de Paris, de celles de Berlin et Dijon, etc., etc.; de la Société royale de Londres, son oncle paternel. De messire Geor.es- Louis-Marie Leclerc de Buffon. gouverneur de la ville de Montbard, fils de messire Georges-Louis Leclerc. chevalier comte de Buffon, la Mairie et dépendances, Intendant du Jardin du Roi, trésorier de l'Académie des sciences, de l'Académie française, delà Société royale de Londres, de celle d'Edimbourg, des Académies de Berlin, Dijon, etc., parrain du dit futur; et de messire Antoine-Ignace de Saint-Belin, chevalier de l'Ordre roW et militaire de Saint-Louis, tous cy présents et pour lui
assemblés.
« Et ladite demoiselle Boucheron, de l'autorité et consentement dudit sieur François Boucheron son père, et de l'avis de Claude-François Boucheron , écuver, son frère ; de Pierre Boucheron de Bussy, écuyer, lieutenant du co'rps royal artillerie, régiment de Toul, aussi son frère; de Barthélémy-Augustin Potot, écuyer, capitaine au même corps royal, artillerie, chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, commandant à l'arsenal de Lyon, son oncle maternel; de François-Fiacre Potot de Montbeillard, écuyer, chevalier de l'ordre militaire de saint-Louis, lieutenant-colonel" au même corps, artillerie, son oncle maternel; de Philibert Gueneau, écuyer, seigneur de Montbeillard , aussi son oncle maternel à cause de d^me Benigne-Élisabeth Potot sa femme, et de la dame Benigne-Élisabeth Potot, tous aussi présents et pour elle assemblés. »
Note 2, p. 141.— Gueneau et Potot de Montbeillard.
Note 1, p. U3. — Le 5 novembre 1771, neuf ans après la dissolution du parlement de Paris, le parlement de Bourgogne fut supprimé à son tour. Le 5, de grand matin, au milieu d'un certain appareil militaire, le marquis de la Tour-du-Pin, commandant de la province, et l'intendant Amelot, vinrent au palais, où les attendaient les chambres assemblées, et y procédèrent à la lecture et à l'enregistrement de l'édit du Roi qui supprimait les anciens offices de magistrature, en défendant à leurs titulaires d'en exercer les fonctions sous peine de faux.
Le même jour, vingt-huit membres du Parlement reçurent une lettre de cachet qui les envoyait en exil.
Dix jours après, le 15 novembre, la liste des proscrits s'augmenta de cinq nouveaux noms.
Note 2, p. 143. — Frédéric-Henri-Richard deRuffey, alors conseiller, fit partie du nouveau Parlement, dont la première démarche fut une supplique en faveur des proscrits, et le dernier acte le refus d'enregistrer un édit contraire aux anciens privilèges de la province. Buffon a-t-il tort de dire que Von ne doit abandonner son état que quand on ne le peut exercer avec honneur ? Aux magistrats qui demeurèrent à leur poste après le coup d'État de 1771, l'histoire a adressé le reproche de faiblesse et de pusillanimité. L'histoire fut partiale et injuste. Chez eux, en effet, l'obéissance aux ordres du Roi, dont ils respectaient le pouvoir, parce qu'ils croyaient dangereux de toucher au prestige de la royauté; la conscience de leur utilité, l'amour de leurs fonctions, l'avaient emporté sur l'entraînement de l'exemple , sur les conseils de l'amour-propre. Interprètes delà loi, avant d'être les tuteurs de la chose publique, ils avaient mis en balance leur dignité blessée avec l'intérêt de leurs justiciables ; et ils étaient restés, pensant qu'un bon juge ne doit pas quitter son poste aux jours de lutte et de prochain orage; qu'un honnête homme, un homme de cœur et d'énergie, ne doit pas se tenir à l'écart lorsque l'État est en danger et que le gouvernail dévie, conduit par des mains impuissantes et débiles. Buffon, au reste, dès le début de l'opposition de la magistrature aux actes du pouvoir, n'avait point caché sa façon de penser. Son beau-frère, Benjamin- Edme Nadault, qui pensait comme lui, conserva sa charge, fit partie du parlement Maupeou, et ne quitta sa robe de magistrat que le jour où la Révolution vint à son tour frapper les parlements qui, les pre-
miers, avaient adopté ses dangereuses maximes et fait appel à ses funestes instincts.
Note 3, p. 143. — Le président de Brosses, à qui M. de LaTour-du-Pin avait laissé le choix de son exil, se retira à Neuville-les-Comtesses d'où il revint en 1775, après quatre années d'une disgrâce sans rigueurs, pour se mettre à la tête du Parlement réorganisé.
Note 1, p. 144. — A cette lettre est jointe celle du jeune Buffon, alors âgé de huit ans ; la voici dans toute sa naïveté :
a. Madame et chère bonne amie ,
« Je me trouve très-bien au collège. Je suis à cet instant auprès de mon papa, je dîne chez lui. Je vous prie de m'envoyer le plus promptement que vous pourrez des nouvelles de Vinchepils, qui signifie en français jeu du vent ou lévrier, et du pauvre petit chevreuil. S'il est mort, cachetez, je vous prie, votre lettre de noir. Adieu, ma chère bonne amie, bien mes respects à tous mes bons amis et mes bonnes amies. Adieu encore une fois, je vous souhaite une bonne santé et vous demande permission de vous embrasser.
(C BlJFFONET. »
Note 2, p. 144. — Lorsque la santé de M. Laude ne lui permit plus de s'occuper de l'éducation du jeune Buffon , il resta néanmoins au service de Buffon, en qualité de secrétaire, jusqu'au jour où sa santé s'étant entièrement remise , il quitta le Jardin du Roi pour occuper une position avantageuse que Buffon lui avait fait obtenir.
Note 1, p. 144. — « L'histoire des miroirs ardents d'Archimède est fameuse; il les inventa pour la défense de sa patrie, et il lança, disent les anciens, le feu du soleil sur la flotte ennemie, qu'il réduisit en cendres lorsqu'elle approcha des remparts de Syracuse. Mais cette histoire , dont on n'a pas douté pendant quinze ou seize siècles, a d'abord été contredite et ensuite traitée de fable dans ces derniers temps. Descartes, né pour juger et même pour surpasser Archimède, a i 27
prononcé contre lui d'un ton de maître ; il a nié la possibilité de l'invention, et son opinion a prévalu sur les témoignages et sur la croyance de toute l'antiquité.... Les miroirs ardents d'Archimède étaient si décriés, qu'il ne paraissait pas possible d'en rétablir la réputation; car, pour appeler du jugement de Descartes , il fallait quelque chose de plus fort que des raisons, et il ne restait qu'un moyen sûr et décisif, à la vérité, mais difficile et hardi, c'était d'entreprendre de trouver les miroirs, c'est-à-dire d'en faire qui pussent produire les mêmes effets. J'en avais conçu depuis longtemps l'idée, et j'avouerai volontiers que le plus difficile de la chose était de la voir possible, puisque, dans l'exécution, j'ai réussi au delà même de mes espérances Les miroirs
d'Archimède peuvent servir en effet à mettre le feu dans des voiles de vaisseaux, et même dans le bois goudronné, à plus de 150 pieds de distance; on pourrait s'en servir aussi contre les ennemis en brûlant les blés et les autres productions de la terre. Cet effet, qui serait assez prompt, serait très-dommageable; mais ne nous occupons pas des moyens de faire du mal, et ne pensons qu'à ceux qui peuvent procurer quelque bien à l'humanité. » (Buffon, Histoire des minéraux, partie expérimentale, 6e Mém., art. 1er.)
Buffon fit ses premières expériences en 1747. Le Roi voulut assister à Tune d'elles. Elle eut lieu au château de la Muette et eut un plein succès. Buffon offrit au Roi le miroir dont il venait de se servir. Il resta longtemps au château, où on allait le voir par curiosité, ainsi que la glace qui l'accompagnait , et qui fut déposée dans la suite au Cabinet du Roi. Ces expériences furent renouvelées avec succès par M. de Mairan, de l'Académie des sciences.
Le président de Ruffey, qui s'associait à tous les succès de son ami d'enfance, fit sur cette importante découverte les vers suivants insérés au Mercure de l'année 1747, p. 114 :
Vers à M. de Buffon sur sa célèbre invention d'un miroir ardent à plus de deux cents pieds.
Buffon ! Il n'est rien qui ne cède
A tes efforts ingénieux.
Quoil des miracles d'Archimède* Tu ne fais que les jeux d'un loisir curieux. La nature pour toi n'ose avoir de mystère ; Jusqu'au fond de son sein tu portes le flambeau.
* Archimède, fameux mathématicien, inventa un miroir ardent avec lequel il brûlait les vaisseaux des Romains au siège de Syracuse, ce que tous les savants, et Descartes même, avaient toujours regardé comme una fable.
De ses rares trésors savant dépositaire * , Ta docte main arrache le bandeau Qui cachait ses secrets aux regards du vulgaire. A l'envi tout Paris accourt pour l'admirer ; Ce qu'il est de savants, du couchant à l'aurore,
Déjà s'empresse à célébrer
Un nom que l'Angleterre honore**.
Un grand Roi ***, favori de Mars et des neuf sœurs,
Se mêle à ses admirateurs,
Et de son auguste suffrage 11 daigne en ta faveur faire tracer le gage **** : De ma tendre amitié reçois aussi l'hommage.
Plus modeste encor que savant
Je connais ta délicatesse, Mais je crains peu que mon encens te blesse,
Puisque mon cœur en est garant.
Note 2, p. 145. — « J'exposai, » dit Buffon dans son Histoire des minéraux , à 40 ou 50 et jusqu'à 60 pieds de distance, des plaques et des assiettes d'argent; je les ai vues fumer longtemps avant de se fondre, et cette fumée était assez épaisse pour faire une ombre trèssensible qui se marquait sur le terrain. On s'est depuis pleinement convaincu que cette fumée était vraiment une vapeur métallique; elle s'attachait aux corps qu'on lui présentait et en argentait la surface. » (De l'argent.)
Note 3, p. 146. — L'argent est légèrement volatil; il émet cependant des vapeurs très-sensibles à la température du feu de forge. On peut ainsi expliquer le phénomène observé par Buffon ; mais les progrès de la chimie n'ont pas confirmé ses idées sur la décomposition de l'or, de l'argent et du platine en deux corps.
Note 4, p. 146. — Cette lettre donne l'époque certaine des premiers rapports scientifiques qui s'établirent entre Guyton de Morveau et Buffon. L'Académie de Dijon, dont ils étaient tous deux membres, une grande similitude de goûts, des relations communes les avaient depuis longtemps rapprochés ; mais ils n'avaient fait encore aucune expérience
* M. de Buffon est intendant du Jardin du Roi, où il a rassemblé tout ce ue la nature a produit de plus précieux, tant en plantes qu'en curiosités e l'histoire naturelle.
** M. de Buffon est membre des Sociétés Royales de Londres et d'Edimbourg.
*** Le roi de Prusse.
**** Le prince a fait écrire à M. de Buffon pour le féliciter de sa part sur sa découverte.
en commun. Buffon, occupé de son Histoire des minéraux, sentit bientôt le besoin d'expériences que sa vue affaiblie ne lui permettait plus de faire ; il jeta les yeux sur Guyton de Morveau et lui demanda son concours. On trouve dans l'Histoire des minéraux la trace des travaux nombreux de ce dernier; Buffon cite ses expériences et avoue s'être souvent laissé guider par ses lumières. Depuis ce jour, Guyton de Morveau vint fréquemment à Montbard; il trouvait dans les forges de Buffon un vaste laboratoire, où pouvaient être tentées des expériences sur une grande échelle ; il y rencontrait aussi un accueil amical auquel il attacha toujours un grand prix. A la mort de Buffon, il devint l'ami de son fils , fut le témoin de son second mariage et le servit de son influence tant qu'il eut quelque crédit.
Note 1, p. 146. — M. Taverne, aucien bourgmestre et subdélégué de Dunkerque, avait envoyé à Buffon le portrait d'une négresse-pie , au-dessous duquel se trouvait l'inscription suivante : «Marie Sabina, née le 22 octobre 1736, à Matunia, plantation appartenant aux jésuites de Carthagène en Amérique, de deux nègres esclaves, nommés Martiniano et Padrona. Ce portrait fut trouvé à bord du navire le Chrétien, de Londres, pris en 1746 , à son retour de la Nouvelle-Angleterre, par un bâtiment français, le Comte de Maurepas, de Dunkerque, commandé par le capitaine François Neyne. t>
Note 2, p. 146. — Buffon, admirateur passionné de la nature, excuse ses caprices et cherche à expliquer ses plus étranges productions. C'est chez elle une surabondance de sève ; ces créations bizarres sont des témoignages de sa puissance et de sa force. Les singularités et les monstres par lesquels la nature étonne et surprend parfois notre esprit, servent à mieux faire comprendre la parfaite harmonie qui règne dans son œuvre, à faire ressortir davantage les merveilleuses proportions des êtres qu'elle produit. « Les vrais caractères des erreurs de la nature sont, dit-il , la disproportion jointe à l'inutilité. Toutes les parties qui, dans les animaux, sont excessives, surabondantes, placées à contre-sens, et qui sont en même temps plus nuisibles qu'utiles, ne doivent pas être mises dans le grand plan des vues directes de la nature, mais dans la petite carte de ses caprices, ou si l'on veut de ses méprises, qui néanmoins ont un but aussi direct que les premières, puisque ces mêmes productions extraordinaires
nous indiquent que tout ce qui peut être est, et que, quoique les proportions, la régularité ., la symétrie régnent ordinairement dans tous les ouvrages de la nature, les disproportions, les excès et les défauts nous démontrent que l'étendue de sa puissance ne se borne point à ces idées de proportion et de régularité. » (Histoire des oiseaux , Les Toucans.)
Note 1, p. 148. — Il existe un portrait de Buffon en miniature, par Sauvage. C'est une grisaille exécutée avec un grand talent. Ce portrait a été souvent reproduit soit sur des tabatières, soit sur des boîtes. Mme Daubenton en possédait un que Buffon lui avait envoyé. D'autres ont été offerts par lui aux personnes qui, à différents titres, contribuèrent à l'agrandissement du Jardin du Roi.
Note 2, p. 148. — Gueneau de Montbeillard, qui venait à Paris pour hâter l'achèvement de son histoire des oiseaux.
Note 3, p. 148. — Le comte du Luc, lieutenant général des armées du Roi (1759), homme de cour et homme d'esprit, conserva toute sa vie un grand crédit à Versailles sans avoir jamais exercé soit des grandes charges à la cour, soit des emplois éminents en province.
Note 1, p. 148. — Mme Daubenton.
Note 2, p. H8.— Depuis la mort de la comtesse de Buffon, à laquelle elle était attachée par les liens d'une tendre amitié, Mme de Montbeillard n'avait pas cessé de prodiguer au fils de son amie les soins les plus affectueux et les plus empressés. Le fils de Mme de Montbeillard était à peu près du même âge que celui de Buffon ; tous deux recevaient des leçons des mêmes maîtres, et Buffon avait dans Mme de Montbeillard une telle confiance, qu'au mois de novembre 1772, lorsqu'il partit pour Paris, il laissa son fils avec M. Hemberger son gouverneur, à Semur, près de celle dont il avait appris à connaître la tendresse et le dévouement. Buffon envoyait à son fils un nouveau gouverneur. M. Hemberger, qui lui avait jusqu'à ce jour donné ses soins, était plus fort en musique qu'en pédagogie; et si sa qualité de musicien le faisait re-
chercher dans la société de Serrfur, et notamment dans la maison de Gueneau de Montbeillard, Buffon craignait que l'éducation de son fils ne s'en ressentît.
Quelques fragments de la correspondance de Gueneau de Montbeillard avec sa femme feront voir quelle part prennent chacun d'eux à tout ce qui intéresse soit Buffon, soit son fils. On est touché en recueillant les témoignages de cette affection profonde qui unissait Montbeillard à Buffon; on aime à suivre les détails de ce tendre attachement , si simple dans sa manifestation , et dont la délicatesse égale toujours la sincérité.
« Mercredi matin, 16 décembre.
« Enfin le choix est fait, mon cher Mouton : il est tombé sur l'homme de Valogne; et il faut avouer que cet homme, sans être à beaucoup près un aigle, est cependant celui qui méritait la préférence sur ceux qui se sont présentés. Un esprit médiocre, l'air du collège, peu de conversation, beaucoup d'embarras, voilà l'homme. Mais il y a à parier que c'est un homme sûr du côté des mœurs, de la conduite et même du caractère et du bon sens; et ces qualités sont préférables à de plus brillantes, vis-à-vis d'un père qui veut confier son enfant à quelqu'un. Quoi qu'il en soit, cet homme doit partir bientôt pour Montbard, et de Montbard pour Semur. Tu le recevras bien, mon cher Mouton; tu disposeras bien le petit bon ami en sa faveur; tu installeras M. Dallet dans le lit non de M. Hemberger, mais dans un lit de la petite maison, en attendant que M. Hemberger soit parti. Ils se connaissent déjà (le gouverneur et l'élève), et ils seront bientôt accoutumés ensemble. Ils resteront jusqu'au retour de M. de Buffon, et jusqu'à ce qu'il les redemande. Voilà, mon cher Mouton, toute l'histoire de ce gouvernement. Tu donneras à M. Hemberger pour son voyage ce qu'il te demandera, et je lui payerai ici ce qui lui reste dû. Il pourra partir dès que M. Dallet sera arrivé , et le plus tôt sera le meilleur, soit par le carrosse de Montbard, soit par le coche d'eau, en lui facilitant tous les moyens. Je dis que le plus tôt possible sera le meilleur, parce que je serais bien aise qu'il arrivât pendant que je suis ici, et même pendant que M. de Buffon y est. Il fera bien d'écrire à M. Pasquier une lettre bien honnête, en partant pour Paris, et de se ménager la protection de M. de Montigny. Je voudrais qu il prospérât , mais il faut pour cela employer toutes ses ressources ; il faudra que Montbeillard et tous ceux qui veulent du bien à M. Hemberger le recommandent aussi. Baise bien tendrement le petit bon ami, dont on est si content. Nos amitiés à tous nos parents et amis et voisines. J'ai
vu M. Nicolas, je le verrai encore bientôt, et j'en rendrai compte à sa maman. Dis-moi des nouvelles de Mme de Mussy. Voilà un petit mot pour mon fils. Je t'embrasse, mon cher Mouton, du plus tendre de mon cœur. »
a Paris, le 21 décembre 1772.
c Je ne te recommande pas notre ami Buffonet, comme tu ne me recommandes pas ton Fin-Fin. Tiens surtout la main à ce qu'il ait le ton honnête avec ses inférieurs, et que lesdits inférieurs soient sourds, absolument sourds lorsqu'il ne prend pas avec eux le ton honnête. Il me paraît que c'est ce que le papa a le plus à cœur. Le digne papa partira le jour de Noël et arrivera pour la seconde fête ; et quand il sera reposé, il ira lui-même reprendre son fils. Il faut tirer parti de cela pour engager notre bon ami à faire des progrès dans ses différents genres d'occupations, et dans la politesse, afin de donner à son excellent papa la satisfaction de le retrouver plus avancé et meilleur qu'il ne l'avait laissé.
« Adieu, mon cher Mouton, je te baise tendrement; Fin-Fin en fait presque autant et à Buffonel. Il faudra m'informer de la marche de M. Hemberger, et lui dire d'aller descendre chez le sieur Gaillardin, rue de Savoie, hôtel de Bourgogne, quartier Saint-André-des-Arcs. J'enverrai au-devant de lui si je sais comme il vient. M. de Buffon a déjà songé à lui procurer quelque chose. Adieu donc; nous saluons M. Hemberger. »
« M. Hemberger sera peut-être parti quand celte lettre arrivera ; s'il ne l'était pas, tu lui feras mes compliments. J'ai peur que le coche d'eau ne soit trop froid. Il aura sans doute vu M. de Buffon et lui aura remis le précieux dépôt.
« M. de Buffon a dû arriver hier mardi à Montbard. Embrasse-le bien tendrement pour moi, comme je t'embrasse, et la princesse. »
« Notre Allemand est arrivé, mon cher Mouton, en bonne santé, non par le coche comme on l'attendait, mais par la diligence : il en est descendu, a pris un fiacre et s'est fait conduire chez notre ami Gaillardin , sans s'informer au bureau du coche , tout voisin de celui des diligences, s'il n'y avait pas quelqu'un qui l'attendît. C'eût été trop demander d'un homme qui n'a pas plus de raison qu'un Allemand. Au moyen de cette allemanderie, une voiture et mon laquais, que j'avais envoyés au-devant de lui au port Saint-Paul, l'ont attendu pendant quatre heures inutilement. Le voilà arrivé; il a déjà vu prendre leçon à mon fils et a été recommandé au maître , nous allons le recommander à bien d'autres. »
« .... J'ai remis ta lettre à Hemberger, que je ne vois presque pas. M. Guillaumot lui a proposé de le prendre pour montrer à sa fille, et lui aurait fait faire connaissance avec tous les virtuoses de Paris, qui la plupart sont ses amis; il aurait fait valoir sa musique, etc. C'était, à mon avis, une occasion unique pour son avancement. Hemberger a vu autrement ; il aime mieux faire des symphonies pour l'électeur de Mayence, qui le prendra à coup sûr à son service, sur la recommandation d'une sienne sœur qui y est déjà, et, en passant, il s'arrêtera sans doute quelque temps à Semur. Voilà son plan, qui n'est peut-être pas bien réfléchi; mais il y tient, et j'en suis bien aise pour notre musique. »
« Lundi 11 janvier 1773, 7 heures du matin.
« Il ne faut pas se presser de renvoyer bon ami Buffonet à Montbard, puisqu'il se plaît avec toi. Je sais d'ailleurs que tu te plais avec lui lorsqu'il est raisonnable, et qu'il l'est presque toujours. J'ai bien prié le papa de ne pas te l'enlever si tôt, et l'ai assuré que ce serait une véritable privation pour toi.
« .... Bon ami Buffonet, vous aurez un jouet comme vous le désirez par la première occasion. M. Hemberger vous aime toujours tendrement, et il est très-sensible à l'amitié que vous lui témoignez. Il est arrivé en bonne santé : il a déjà vu l'Opéra, la Comédie-Italienne, le Concert de Saint-Georges, un autre encore, et aujourd'hui il verra le Concert des Amateurs; mais il aimerait mieux vous voir que tout cela. »
« Je suis bien aise, mon cher Mouton, que le papa ait trouvé notre petit bon ami changé en bien; c'est le plus grand service qu'on puisse rendre à un enfant de lui ôter de mauvaises habitudes, de lui en donner de meilleures, et lui donner le goût des bonnes choses; et ce sera une grande satisfaction pour toi d'avoir rendu un peu de ce service à l'enfant de ta pauvre bonne amie, qui le sentirait sûrement, si on sentait quelque chose dans le tombeau. De toutes les fables, c'est celle que je regrette le plus. »
(Ces divers fragments sont extraits de la Correspondance de Gueneau de Montbeillard , conservée dans la Bibliothèque de la ville de Semur.)
Note 3, p. U8. — Hemberger est l'auteur de plusieurs compositions musicales estimées. Il composa en l'honneur de Bufîon, sur des paroles de Gueneau de Montbeillard, un morceau qui fut exécuté à
Paris non sans quelque succès. Il a pour titre : Bouquet à M . le Comte deBuffon, à quatre parties chantantes, avec accompagnement de violons, deux flûtes, deux cors de chasse, alto et basse, par son trèshumble, très-obéissant et très-reconnaissant serviteur F. A. Hemberger. Gravé par Niquet.
Note 4, p. 149. — Potot de Montbeillard, capitaine d'artillerie.
Note l,p. 149. — François Lucas dut àBuffon la place de conservateur des galeries du Jardin du Roi, en même temps que celle d'huissier de l'Académie des sciences. Ce fut son homme de confiance; durant ses longues absences de Paris, Bufîon chargeait Lucas de veiller aux intérêts du Jardin. Quelques biographes ont avancé que François Lucas était le fils naturel de Bufîon. Rien ne peut justifier cette assertion. Lucas fut toute sa vie dévoué aux intérêts de son protecteur, qui, pour reconnaître ses bons soins, lui laissa dans son testament une marque de son souvenir : « Je donne et lègue, » y est-il dit, « au sieur Lucas, huissier de l'Académie des sciences, une somme de trois mille livres une fois payée, en reconnaissance des services assidus qu'il m'a toujours rendus. » — Jean- André-Henri Lucas , fils du précédent, né en 1780, mort le 6 février 1825, a publié divers ouvrages.
Note 1, p. 150. — Bufîon était le confrère de Macquer à l'Académie des sciences.
Note 2, p. 150. — Macquer fut, parmi les chimistes, un des premiers qui étudia le platine, nouvellement découvert et apporté en Europe; mais il ne put reconnaître la nature des métaux qui s'y trouvent communément réunis.
Note 3, p. 150. — Le Dictionnaire de chimie de Macquer fut son plus important ouvrage. Il est précieux à consulter en ce qu'il fixe l'état exact de la science à cette époque, où la chimie n'avait pas encore accepté la loi de Lavoisier.
Note 4, p. 150. — Le minerai de platine contient le plus souvent,
avec de l'osmiure d'iridium et des composés de palladium, de rhodium, d'iridium, du fer titane qui est parfois magnétique et indissoluble par les acides ; cependant, lorsque la proportion du fer contenue est assez considérable, le fer titane est soluble dans l'eau régale.
GXXXI
Note 1, p. 150. — Mme Daubenton écrivait en effet à merveille et avec la plus grande facilité. Je trouve, sur un album qui lui a appartenu, les lignes suivantes : « Beauté, don précieux de la nature, brillante image des perfections de son auteur, c'est par toi, c'est par ton charme irrésistible que l'on vit tant de fois un jeune enfant dompter les lions farouches, et la faiblesse même triompher de la force et du courage. Souveraine de l'univers, exerce à jamais sur nous le plus doux des empires, règne sur nos esprits qui se plaisent à t'admirer sans pouvoir te comprendre; sur nos cœurs, dont nous ne jouissons pas sans toi; sur -nos sens, dont tu nous rends l'usage délicieux. Comble surtout de tes faveurs les mortels courageux qui se sont consacrés à ta défense, en- veillant sans cesse pour repousser les traits de ta plus cruelle ennemie ; mais cache-toi sous un voile impénétrable aux yeux de l'homme insensible, de l'homme au cœur dur, près de qui tes célestes appas ont besoin d'une recommandation étrangère. »
Parfois Buffon eut recours à la plume de Mme Daubenton, rendant ainsi un éclatant témoignage aux grâces de son style et à la facilité de sa pensée. Il l'employa surtout à sa correspondance, dont les exigences le fatiguaient. Les petits sujets, nous aurons souvent occasion de le remarquer, répugnaient à son esprit; il aimait peu à écrire, soit pour ses affaires, soit pour celles du Jardin du Roi, soit pour répondre à ses nombreux correspondants, et faisait appel, pour ménager son temps, à des secours étrangers. Mme Nadault, sa sœur, avait, comme Mme Daubenton, la mission de le suppléer dans cette partie de ses occupations de chaque jour, souvent fort chargée, « C'est votre département, ma petite sœur, lui disait-il en l'appelant près de lui. Je dois reconnaître que vous vous en tirez mieux que moi. » Les quelques lettres de Mme Nadault qui nous sont parvenues, témoignent de la vérité du jugement porté sur elle par son frère. Elle écrivait près de Buffon, assise devant une petite table, lui donnant à signer les lettres qu'elle venait d'écrire, sans que ce dernier songeât la plupart du temps à en prendre lecture.
L'imagination surtout était, parmi les qualités du style, celle que
Buffon estimait le plus. Lorsqu'un ouvrage l'avait frappé, il témoignait le cas qu'il en faisait par une expression qui lui était familière: «C'est un bon ouvrage, disait-il, il y a de l'idée! » Il n'aimait pas les courtes périodes, les phrases brèves et coupées; il disait de cette façon d'écrire : « C'est un style asthmatique. » C'est en effet une manière qui lui est inconnue. Les longues périodes sont fréquentes dans Buffon ; ce sont elles qui communiquent à son style cette majesté toujours soutenue qui distingue son génie.
Si les longues périodes donnent au style de la dignité et de l'ampleur, parfois cependant elles nuisent à sa clarté- Buffon, qui en avait compris le danger, avait un moyen sûr de reconnaître si sa pensée avait été clairement rendue. Il assemblait quelques amis, souvent choisis parmi ceux qui paraissaient devoir être mauvais juges d'une œuvre d'esprit; pendant qu'ils prenaient lecture de son ouvrage, il épiait sur leur physionomie l'impression produite, et notait avec soin, pour les corriger ensuite, les passages où sa pensée avait été mal comprise. « II n'y a, disait-il souvent, homme si simple, dont les observations ne soient bonnes è consigner et dont on ne puisse tirer parti. »
Le style de Buffon, toujours élevé, toujours sublime (ses critiques ont dit toujours tendu), n'est jamais au-dessous de la hauteur de la pensée. Dans une œuvre sérieuse, Buffon voulait, outre le fond, rencontrer la forme. Il a dit dans son discours de réception à l'Académie française : « Les ouvrages bien écrits seront les seuls qui passeront à la postérité. » — « Le style est l'homme même, » dit-il dans un autre passage. Ce mot de Buffon a fait fortune, il est devenu une maxime souvent répétée. C'est qu'il est d'une grande vérité. Le style, pris dans son acception véritable, doit en effet rendre avec toutes ses nuances, et même avec ses égarements ou ses défauts, la pensée de l'écrivain. Le style, pour faire impression et assurer aux ouvrages de l'esprit quelque durée, doit avoir deux qualités essentielles : l'inspiration et la nouveauté. Il doit porter le caractère de l'œuvre, être pénétré du génie qui inspire l'écrivain. L'homme qui copie ou qui imite, quelque parfait que soit son ouvrage, ne sera jamais qu'un écrivain médiocre; il pourra atteindre à la grâce ou à la facilité du style, mais il n'en aura ni le génie, ni l'originalité : l'originalité du style, sa puissance et sa force viennent de l'inspiration. Buffon, dont les écrits sont demeurés un des monuments les plus parfaits de notre langue, a donné la clef de sa méthode dans son Discours à V Académie. Les règles qu'il a posées sont devenues la grande loi de tous ceux qui prétendent à l'art si difficile de bien écrire, et le morceau qui les renferme est lui-même un modèle ; c'est une page de la plus haute éloquence. On peut dire, avec Mme Necker, que « ce discours de M. de Buffon
sur les difficultés et les beautés du style enregistrera pour jamais les titres de l'Académie dans le temple de la Renommée. »
Note 2, p. 151. — Le charmant hanneton, nous le savons déjà, c'est Mme Daubenton elle-même. Elle avait été ainsi baptisée par son oncle, et le nom de hanneton lui resta, comme celui de mouton était resté à la douce et indulgente compagne de Gueneau de Montbeillard.
Note 3, p. 151. — La Légion corse est un cousin de Mme Daubenton, un neveu de Potot de Montbeillard, capitaine de cavalerie. Entré par les soins de son oncle dans la légion étrangère formée lors de la conquête de la Corse, il désirait obtenir un poste sédentaire dans la maison d'un prince du sang. Buffon, sur la recommandation de Mme Daubenton, s'intéressa à sa demande ; il espéra un instant le placer dans la maison de M. le comte d'Artois, mais il écho'ua, et ce ne fut que quelques années plus tard qu'il put le faire entrer dans la petite écurie du Roi.
Note 4, p. 151. — Le premier volume des Suppléments à l'Histoire naturelle parut en 1774. Ce premier volume des Suppléments renferme, avec le résultat de différentes expériences faites par Buffon, la suite de la Théorie de la terre et V Introduction à l'Histoire des minéraux, dont la première partie traite des Éléments. Pendant que Buffon travaillait aux Suppléments de l'Histoire naturelle, le corps principal de l'ouvrage, contenant l'Histoire des oiseaux, à laquelle travaillait Gueneau de Montbeillard, continuait à paraître.
Note 5, p. 151. — ■ C'est le portrait gravé par Chevillet en 1773, d'après le tableau de Drouais. Cette gravure, placée en tête de la nouvelle édition de l'Histoire naturelle donnée à cette époque, est, tant par la perfection du burin que par la ressemblance et le fini du dessin, le meilleur des portraits gravés de Buffon.