CXXX1I
Note 1, p. 151. — La fortune assez considérable de Buffon, les soins qu'elle exigeait, les intérêts nombreux qu'il avait à défendre', lui attirèrent de nombreux procès.
Le 2 novembre 1772, à une réunion du maire et des échevins de la ville de Montbard, se trouvait, parmi les pièces à examiner, une requête de Buffon à l'intendant de la province, pour obtenir que les murs
des terrasses de ses jardins fussent reconstruits aux frais de la ville, qui en avait causé la chute en faisant élever dans leur voisinage une maison pour le curé. Au lieu de discuter avec ses collègues la demande qui leur était transmise , Mandonnet, premier échevin, s'emporta en paroles violentes contre Buffon, disant que c'était un homme terrible, que son avidité était si grande que, s il pouvait atteindre au Père éternel il lui prendrait son chapeau ou son manteau, que c'était un tyran et un usurpateur. Si M. de Buffon était mort lors de sa dernière 7naladie, disait-il en s'animant, la ville de Montbard y aurait beaucoup gagné. M. de Buffon ne méritait pas les honneurs que la ville lui avait rendus au retour de son dernier voyage à Paris. (Archives de l'hôtel de ville de Montbard.) Une enquête eut lieu au sujet de ces propos, et il intervint une sentence qui condamna Mandonnet. (Voir p. 444, note 1, de la lettre cxxxix).
Note 2, p. 152. — Buffon avait un grand nombre de chevreuils dans ses bois, et souvent les gardes en prenaient de jeunes que l'on élevait au château, et qui vivaient en liberté dans les jardins. Le chevreuil de Montbard était, du reste, renommé à l'égal de ses grives, dont les ducs de Bourgogne se montrèrent autrefois très-friands. « J'habite souvent , dit Buffon dans l'histoire du chevreuil, un pays dont les chevreuils ont une grande réputation. » Un jour, à Versailles, Louis XV fut pris de la fantaisie de manger du chevreuil de Montbard; il en envoya demander à Buffon. Ce dernier ne put offrir que la moitié d'un chevreuil et supplia le Roi de ne voir dans l'envoi de cette pièce, si peu digne d'être offerte à Sa Majesté, que l'empressement que l'on avait au Jardin du Roi de répondre sans retard à son désir. Le Roi, à son tour, envoya au naturaliste la moitié d'un pâté qui avait été servi sur sa table le matin, auquel il avait lui-même travaillé avec le duc d'Aumont et qu'il avait trouvé excellent, a De cette manière, dit-il , M. de Buffon ne regardera plus à m'envoyer une moitié de chevreuil. » Un autre jour, au mois de décembre 1775, ayant tué à la chasse des bécasses d'une espèce rare (des bécasses rousses) , il ordonna qu'elles fussent envoyées au Jardin du Roi en ajoutant : «M. de Buffon seul est digne de manger ces oiseaux. » Buffon remercia le Roi et plaça les bécasses parmi les collections du Cabinet. Louis XV, on le sait, avait un goût prononcé pour les sciences naturelles, et ce prince avait à Trianon un jardin botanique dont il cultivait lui-même les plantes avec le plus grand soin. A différentes reprises Buffon fit ou répéta devant lui quelques-unes de ses plus importantes expériences, et notamment celle des miroirs ardents. Le Roi , qui n'aimait pas Voltaire, malgré la protection avouée dont il
jouissait près de la favorite, témoigna toujours une affectueuse estime à Buffon, qui était loin d'être aussi bien vu par Mme de Pompadour. Cependant ils étaient en bons termes, et la marquise eut même pour le naturaliste des attentions qui , venant d'elle, pouvaient être regardées comme les témoignages d'une véritable faveur. (Voir p. 253, note 2 de la lettre xxix.)
Note 1, p. 152. — Le frère de Mme Daubenton faisait à Beaune un mariage d'inclination. Les deux familles, qui avaient d'abord résisté à une union projetée en dehors de leurs vues réciproques, y consentirent ensuite de bonne grâce, et célébrèrent, dans des fêtes qui durèrent plusieurs jours, le mariage de leurs enfants.
Note 2, p. 152. — Les deux oncles de Mme Daubenton, Gueneau de Montbeillard etPotot deMontbeillard, beau-frère de ce dernier, avaient été divisés par des intérêts de famille. Une de leurs nièces avait contribué par de faux rapports à entretenir une mésintelligence qui répugnait également au cœur loyal et sincère de tous deux. Mme Daubenton parvint, avec l'aide de Buffon, à rapprocher les deux frères; mais elle resta brouillée avec la jeune parente qui avait amené cette désunion.
Note 3, p. 152. — Yves-Marie Desmarets, comte de Maillebois, fils du maréchal de ce nom, lieutenant général, gouverneur de Douai, membre honoraire de l'Académie des sciences, né en 1715, mort le 14 décembre 1791, est surtout connu par ses démêlés avec le maréchal d'Estrées au sujet de la bataille d'Hastembeck. En 1789, il se prononça énergiquement contre les plans de réforme; lors de la détention du Roi, il rédigea un projet de contre-révolution, dans le temps où Mme de Staël proposait un plan d'évasion des Tuileries. Dénoncé en 1790 au comité des recherches de l'Assemblée nationale, il s'enfuit dans les Pays-Bas, où il mourut l'année suivante.
Note 4, p. 153. — Le papa de Montbard, c'est Pierre Daubenton, maire de la ville.
Note 1, p. 153. — L'abbé de Piolenc était lié d'une amitié très-vive avec Gueneau de Montbeillard, et était en même temps de la société
intime de Buffon. Ce fut un homme de bien. Il était frère du marquis de Piolenc, comte de Montbel, à qui on doit plusieurs observations sur les oiseaux, insérées dans l'Histoire naturelle. Les deux frères, issus d'une famille venue de la Provence et qui compte parmi ses membres des premiers présidents et présidents aux parlements de Provence et du Dauphiné, habitaient Semur l'hiver, et allaient passer la belle saison dans leur terre de Montbel et d'Épine, en Savoie.
La fille du marquis de Piolenc a épousé Antoine-Athanase Royer- Collard, professeur à la Faculté de médecine de Paris et frère du célèbre Royer-Collard (Pierre-Paul). M. Albert-Paul Royer-Collard, professeur à la Faculté de droit de Paris, ayant réuni sur sa tête les anciennes propriétés de la famille de Piolenc, le roi Charles-Albert lui accorda le droit de prendre les armoiries de cette maison , et lui reconnut en même temps le titre héréditaire de marquis de Montbel et d'Épine. M. Royer-Collard, fier du nom qu'il porte, s'est toujours abstenu de prendre les titres qui avaient appartenu à la famille de son aïeule maternelle. L'oncle de M. Royer-Collard, le marquis de Piolenc, actuellement vivant, sans enfants, est le dernier représentant du nom de cette famille.
Note 2, p. 154. — En sa qualité de seigneur engagiste du domaine du Roi à Montbard, Buffon nommait à un grand nombre d'emplois ; pour d'autres plus importants, il avait seulement un droit de présentation.
Note 3, p. 154. — Trois années avant cette grave maladie, durant laquelle Buffon prodigua à son ami d'enfance les soins les plus affectueux, Jacques Varenne avait pu craindre un instant, comme nous l'avons vu précédemment (note 2 de la lettre lxxxviii , p. 347) , d'être de nouveau en butte aux persécutions du Parlement, dont il n'avait pas craint d'attaquer les privilèges. Il s'agissait de son livre intitulé : Registre du parlement de Dijon durant la Ligue, qui fut supprimé, mais non poursuivi, grâce à la dissolution du parlement de Dijon, qui eut lieu l'année suivante.
Note 4, p. 155. — Varenne de Beost, fils aîné de Jacques Varenne, accusa son père, dans des mémoires rendus publics, de lui avoir préféré son frère Varenne de Fenille, et d'avoir répondu par la froideur et les mauvais procédés au constant dévouement dont il n'avait cessé de lui donner des preuves dans le temps de ses malheurs. Il est vrai que les^poursuites dirigées contre son père lui avaient enlevé la survivance de la charge de secrétaire en chef des États de Bourgogne, et que, loin
de se plaindre du préjudice que lui avait causé la lutte de ce dernier avec les cours souveraines, le jour où il comparut devant la cour des aides pour faire enregistrer ses lettres de grâce, Varenne de Beost voulut l'accompagner pour partager avec lui la honte d'une pareille cérémonie. Mais de graves désaccords l'éloignèrent par la suite d'un père auquel il avait donné un témoignage aussi éclatant de son dévouement, et il ne craignit pas d'initier le public à des démêlés de famille qui auraient dû être tenus secrets.
Note 5, p. 155. — Le frère de Mme de Montbeillard était alors à Paris pour solliciter un avancement mérité. Dans l'arme de l'artillerie, le ministre ne pouvait nommer à aucun emploi avant de s'être entendu avec le grand maître, qui seul avait droit de présenter les candidats aux différents postes vacants. M. de Montbeillard, appuyé par Buffon, sollicitait en outre sa nomination à un poste d'inspecteur des manufactures d'armes, cfue ce dernier lui fit obtenir durant l'administration de M. Necker.
Note 6, p. 156. — Mauduit, docteur régent de la Faculté de médecine de Paris, et membre de la Société royale,, fut un des premiers savants qui s'occupèrent du magnétisme et en prouvèrent l'incontestable utilité. Buffon, qui écrivait vers le même temps un traité sur l'aimant, eut recours à ses lumières; il consulta beaucoup aussi l'abbé Le Noble, qui lui avait offert un aimant artificiel du poids de seize livres, lequel en portait deux cent cinquante.
En outre de ses travaux de physique fort étendus et très-variés, le docteur Mauduit s'occupait avec succès d'histoire naturelle, et avait formé un cabinet fort curieux, presque aussi riche que celui que le prince de Gondé avait établi à Chantilly. « Ce M. Mauduit est furieusement riche, » écrit de Paris, à la date du 26 avril 1775, Gueneau de Montbeillard, qui travaillait alors, sous les yeux de Buffon, à l'histoire des oiseaux. Buffon dit de lui dans l'histoire du coucou de Chine (Histoire naturelle des oiseaux étrangers) : « C'est le nom que M. Mauduit a imposé à cette espèce nouvelle dont il m'a donné communication, ainsi que de tous les morceaux de son beau cabinet, dont j'ai eu besoin, avec un empressement et une franchise qui font autant d'honneur à son caractère qu'à son zèle pour le progrès des connaissances. »
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Note 1, p. 156. — Jacques Trécourt fut neuf ans secrétaire du comte de Buffon; à compter du jour où il cessa de remplir près de lui les fonctions de secrétaire, il devint son homme d'affaires, le fut aussi de son fils, de sa belle-fille, et mourut pauvre, emportant l'estime de tous ceux qui l'avaient connu. C'était un petit homme, sec et droit, irréprochable dans sa tenue, portant, aux jours où l'usage en avait disparu, une perruque poudrée à frimas et un habit de velours noir, coupé à la française, avec des boutons d'acier. On n'approche pas impunément de la personne d'un grand écrivain. Trécourt, en copiant les manuscrits de Buffon, fut pris du désir d'écrire pour son compte; on a de lui divers mémoires manuscrits sur des objets d'histoire naturelle, qui ne manquent ni d'érudition ni de clarté. Durant la Terreur, il adressa, non sans quelque courage, à la Convention, différents mémoires dans lesquels il défend le jeune comte de Buffon , son maître, que son dévouement fut*impuissant à sauver.
Quelques fragments de la correspondance que le comte de Buffon entretint avec lui dans ces temps malheureux, feront voir quelle entière confiance il avait dans le dévouement de Trécourt, et à quel point il comptait sur son zèle et sur son activité à le servir. Ils révèlent en outre un des traits les plus étranges de cette funeste époque, où ceux même qu'elle opprima ne parlent que de leur dévouement et de leur reconnaissance envers la République, et, confiants dans l'honneur des hommes qui la gouvernent , s'impatientent de la longue durée de leur détention, lorsque les portes de leur prison ne doivent s'ouvrir que pour l'échafaud.
En 1791, le comte de Buffon écrit de Paris à Trécourt : « J'ai prêté mon serment militaire, et les journaux d'ici l'ont imprimé ; j'ai suivi en cela les principes que j'ai professés depuis le commencement de la Révolution, et je l'ai prêté avec plaisir et résolution de l'exécuter ; malgré les désagréments que certaines gens cherchent à me donner en Bourgogne, je ne varierai jamais sur ce point. »
Le 1er juin 1793, le comte de Buffon apprend à Brienne, chez le comte de Loménie, que son nom vient d'être porté sur la liste des citoyens qui ont émigré du département où ils ont leur domicile, et que les scellés ont été apposés à Montbard.
« Je vous envoie, mon cher monsieur, écrit-il à Trécourt à ce propos, un certificat de civisme; vous le produirez à votre district. Je ne l'ai pas fait viser au district de Brienne, afin de vous l'envoyer plus i 28
promptement. Si on exigeait cette formalité, j'en enverrais un autre visé; mais j'espère que cela sera surabondant et que, d'après le certificat que j'ai envoyé, celui de non-émigration du département où j'ai mon domicile, et celui du ministre de la guerre, tout sera fini et que cette lettre trouvera les scellés levés. »
ce II est bien étonnant, lui dit-il dans une autre lettre, qu'à Sernur on vous fasse tant de difficultés et que le district me traite ainsi. Que leur ai-je donc fait? Ne suis-je pas patriote constant? Ne leur en ai-je pas donné mille preuves? N'ai-je pas aussi prouvé bien clairement que je ne crois pas aux revenants?»
Après son arrestation il écrit encore: « Voilà bien trente-sept jours que cela dure, et je commence à trouver que c'est un peu long. Vous vous étonnerez sans doute de mon arrestation; car vous savez, à n'en pas douter, que personne n'est meilleur patriote que moi. Dès que je pourrai parvenir à faire examiner mon affaire , je suis bien sûr de sortir; mais là est le difficile, à cause de l'immensité des affaires. Au reste, je n'en aimerais qu'un peu mieux la République, malgré toute celte petite aventure , s'il était possible que mon amour pour elle augmentât. Quand on n'a pas mérité son sort, il faut prendre patience; le moment où on obtient justice vous dédommage de tout , et ce moment arrivera pour moi. Adieu. »
Lorsque le séquestre est mis sur ses biens, et que sa jeune et malheureuse femme, se trouvant sans ressources, est obligée, pour vivre, d'avoir recours à la générosité de quelques amis , un mois à peine avant sa fin tragique, le comte de Buffon, plein de confiance dans sa délivrance prochaine, écrit encore à son homme d'affaires, qui faisait des démarches pour obtenir que son maître pût prendre des arrangements relatifs à ses biens :
« J'ai reçu pour réponse de l'administration de police, cher citoyen, qu'il y avait défense de l'autorité supérieure de donner les permissions nécessaires pour que des notaires puissent entrer dans les maisons d'arrêt ou de santé. Mes amis ont consulté l'autorité supérieure et l'administration de police , et la réponse a été qu'il n'était pas possible d'accorder particulièrement une chose de cette espèce, mais que je devais être tranquille, que tout ce qu'on ferait était nul et serait détruit à ma sortie, si on passait outre malgré ma détention , qui raisonnablement ne pourrait passe prolonger. D'un autre côté j'ai lieu de penser que maintenant cette détention sera de courte durée, et qu'après quatre mois d'arrêt, je sortirai de là bien pur et en bon et loyal patriote. »
Plus loin il dit encore : « N'ayez nulle espèce d'inquiétude relativement au séquestre qu'on vient de mettre sur mes biens. Je ne conçois
pas pourquoi, mais nous l'éclaircirons et le ferons lever. C'est de la peine de plus, mais je sens qu'il faut la prendre avec patience, et que dans un moment comme celui-ci, où la première république du monde se fonde pour des milliers de siècles de gloire, de splendeur et de prospérité, les individus sont bien peu de chose et ne peuvent être étonnés d'être froissés par le mouvement révolutionnaire et la marche des événements. Je ne m'en plains pas pour ce qui me regarde. J'ai fourni tout ce qui a été nécessaire pour être rayé de la liste infâme où une erreur m'avait fait mettre. » On sent bien, dans ce passage empreint des exagérations du temps, qu'il y a là une phrase destinée aux geôliers par qui la lettre sera lue. Cette lettre est à la date du 23 prairial an II (11 juin 1793), et le 7 thermidor (10 juillet), moins d'un mois après, deux jours avant la chute de Robespierre, le comte de Buffon montait sur l'échafaud.
Durant tout le temps de sa longue captivité , qui suivit de quelques jours la célébration de son second mariage, sa jeune femme ne resta pas non plus inactive. Le 25 ventôse (15 mars 1793), elle écrit à Trécourt : « Je vous envoie, citoyen, une lettre que mon mari vous a écrite du Luxembourg ; je ne puis rien faire pour son élargissement que je n'aie reçu les pièces que je vous ai demandées: je les attends avec impatience. S'il vous est possible de faire encore attester ce que je vous ai demandé par quelques membres du club , cela serait encore mieux, ou par le comité de surveillance. »
A la date du 5 germinal (25 mars 1793), elle lui écrit encore : <r J'ai reçu, citoyen, votre lettre chargée qui contenait les attestations de la municipalité de Montbard. Je vous remercie de la diligence que vous avez mise à vous acquitter de cette commission ; ces papiers me sont très-utiles, et je les attendais avec la plus grande impatience. Mon mari est, dans ce moment-ci, dans une autre maison d'arrêt que le Luxembourg ; il est beaucoup mieux, il est dans une maison de santé, j'espère qu'il riy sera pas longtemps. Je laisse passer les grandes affaires qui occupent maintenant et que vous savez sûrement; alors on s'occupera de la sienne. Je n'ai vu le citoyen Nadault qu'une seule fois; je ne sais pas ce qu'il est devenu. J'attends tous les jours qu'il revienne me voir ; je ne puis point avoir de ses nouvelles, car je n'ai pas son adresse. »
La détention du comte de Buffon se prolonge , les démarches faites pour lui ouvrir les portes de sa prison restent infructueuses, ses biens demeurent sous le séquestre, sa jeune femme est dans le dénûment le plus complet, et cependant elle ne se décourage pas; à l'exemple de son mari, elle s'attend toujours aune prochaine délivrance. Singuliers temps que ceux où l'on croyait à la liberté jusqu'à l'heure où l'on
montait à son tour sur l'échafaud ! Le 26 floréal (15 mai), elle écrit encore à Trécourt : « Faites-moi passer ce que vous aurez , n'importe la somme, telle petite qu'elle soit; si vous trouvez par hasard à emprunter, je prendrai bien volontiers ce que vous vous serez ainsi procuré, même en mon nom, autorisée par le citoyen Buffon. Aussitôt sa détention finie, je serai tirée de cet instant de gêne incroyable jusqu'alors; il pourra toucher ce qui lui est dû. Cette position est bien dure ! »
Trécourt, on le voit, se dévoua aux intérêts du fils de son bienfaiteur avec chaleur, et ne craignit pas, dans ces temps de défiance et de soupçons, de se compromettre à son tour. Après la mort de celui qu'il avait en vain tenté de sauver, il continua de servir avec zèle et désintéressement les intérêts de Mme de Buffon , veuve à dix-huit ans et jetée par son mariage dans la position la plus critique. Trécourt ne cacha pas sa conduite; ses démarches furent faites au grand jour: aussi fut-il dénoncé et jeté en prison; mais l'estime que son dévouement à ses anciens maîtres lui avait méritée parmi ses concitoyens lui valut sa liberté. Il prit même, à compter de ce jour, une certaine autorité sur les délibérations de la commune de Montbard. Appelé au district de Semur, il n'y fut pas non plus sans crédit, et une lettre, trouvée dans ses papiers , montre qu'il était noté comme un bon patriote. Elle lui est adressée par le conventionnel Florial Guiot, et mérite d'être conservée comme un des plus curieux monuments de l'histoire du temps.
Florial Guiot joua, on le sait, un rôle important dans la Révolution; il fut tour à tour secrétaire du conseil des Anciens, porté en même temps que Talleyrand au ministère des affaires étrangères et candidat au Directoire.
« Paris, ce 14 fructidor, an III de la République, une et indivisible.
« Votre observation que ceux qui ont beaucoup gagné et qui
gagnent encore le plus à la Révolution sont précisément ceux qui la détestent davantage, est juste et ne doit point étonner. Voulez-vous donc que des hommes cupides, égoïstes ou brigands, soient des républicains? Si cela était ainsi, les citoyens purs et vertueux deviendraient donc royalistes! Mais c'est aux patriotes de 89, c'est aux vétérans de la Révolution à dénoncer les abus, les dilapidations qui se commettent sous leurs yeux ; c'est à eux à poursuivre rigoureusement les coupables, comme à démasquer leurs honnêtes appuis, je veux
parler de ces hommes qui ne se sont avisés d'être patriotes et républicains que depuis deux à trois mois. On peut aujourd'hui dire sans crainte toutes les vérités, et le bon citoyen qui en tairait quelques-unes utiles à son pays, ne serait plus à mes yeux qu'un être équivoque ou pusillanime. Je vous envoie un exemplaire de la constitution, que vous lirez avec tout l'intérêt d'un républicain. Les royalistes absolus , les royalistes constitutionnels , tous les valets de Louis XVIII ou du duc d'York, ne la liront qu'avec effroi et douleur. Ils se flattaient d'un gouvernement aristocratique, et surtout qu'il y aurait un président chargé de faire préparer et d'essayer les coussins du fauteuil royal. Maintenant que leur attente est déçue, ils ont un autre projet et le voici : ces nobles soutiens du trône demandent à grands cris le renouvellement en totalité de la Convention nationale. Ils savent que, s'ils pouvaient tromper les assemblées primaires au point de leur surprendre ce vœu ou plutôt cette volonté , l'intervalle qui s'écoulerait jusqu'à l'instant où le renouvellement serait effectué, nous entraînerait dans la plus affreuse anarchie, et ils espèrent que du sein de cette anarchie le despotisme renaîtrait plus fort qu'il ne l'a jamais été; mais ils se trompent encore même dans leur calcul : car les huit cent mille républicains qui composent nos armées, et des millions de républicains qui sont dans l'intérieur, jurent de ne jamais reprendre les fers qu'ils ont brisés. Ce serait donc la guerre civile que l'anarchie amènerait à sa suite; et qui peut, sans frémir, prononcer ce mot horrible? C'est aux vrais patriotes, c'est à tout citoyen qui aime son pays, sa tranquillité, ses propriétés et sa vie, à repousser avec vigueur et fermeté cette manœuvre liberticide. Le peuple veut la liberté et la république; qu'on lui montre le piège qui lui est tendu, et il l'évitera ; qu'on lui présente ce qui est juste, bon et convenable, et il l'adoptera avec enthousiasme. Je voudrais avoir le don d'assister aux assemblées primaires, et je suis assuré que tous les hommes qui ouvriront l'avis du renouvellement en totalité ou l'appuieront par des discours apprêtés, sont précisément ceux qui n'ont constamment montré que peu d'amour pour la liberté et peu d'attachement pour la Révolution. Ne jugez point de l'esprit public de Paris par le langage de quelques intrigants de section, les phrases séditieuses de quelques journalistes , trompettes bien soudoyées de Charette ou de Condé, ni par la petite audace de Royal-Cravate ; ce serait comme si on jugeait de l'honnêteté des Parisiennes par ces femmes officieuses qui habitent sur le soir le Palais-Égalité. L'esprit public, c'est-à-dire celui de la masso des citoyens actifs, laborieux, est très-républicain, si républicain que, pour calomnier auprès d'eux la Convention nationale, on cherche à leur persuader qu'elle veut rétablir le royalisme. Je vous réponds que
la constitution y sera acceptée sans modification, et que l'aristocratie aura encore un pied de nez....
« Salut et fraternité. « Florial Guiot. »
(Inédite. — De la collection de M. Henri Nadault de Buflbn.)
Note 2, p. 156. — Henri-Louis Desnos, né en 1716, fut sacré évoque de Rennes le 16 août 1761, et devint évèque de Verdun en 1769. Il succédait à M. de Drosménil, qui occupait ce siège depuis 1721.
Note 3, p. 157. —M. Guérard fut nommé échevin. C'est le grandpère de Benjamin-Edme-Charles Guérard, qui a consacré ses veiiles à l'étude de nos antiquités nationales et a laissé au sein de l'Académie des inscriptions et belles-lettres un vide qu'on remplira difficilement. Des travaux opiniâtres, poursuivis avec un zèle que ne purent ralentir ni une santé délicate ni une maladie douloureuse, hâtèrent la fin d'un homme dont la vie s'écoula tout entière dans les plus arides études. M. N. de Wailly a écrit une notice sur sa vie (Paris, 1855, 1 vol. in-8°). L'Académie a composé pour sa tombe l'inscription suivante :
« Benjamin-Edme-Charles Guérard , né à Montbard le 15 mars 1797, mort à Paris le 20 mars 1854, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; conservateur des manuscrits à la Bibliothèque impériale; professeur à l'école des Chartes, directeur de la même école. Aussi estimable par l'intégrité de son caractère que par la sincérité scrupuleuse de son érudition; digne continuateur des Bénédictins, il trouva dans les polyptyques et les cartulaires une source nouvelle de documents historiques, d'où il sut tirer des tableaux achevés de l'état des personnes et des choses au moyen âge. Ses deux frères lui ont élevé ce monument; l'Académie des inscriptions etbelles-lettres associe ses regrets à leur douleur. MDCCCLIV. j>
Note 4, p. 157. — M. Hobker, métallurgiste anglais distingué, vint visiter les forges de Buffon en l'absence du propriétaire. Il fut reçu à Montbard par Mme Daubenton ; et, de retour à Londres, il lut devant la Société royale un mémoire sur leur organisation , et sur les procédés employés par Buffon pour améliorer les fers nationaux.
Note 1, p. 157. — Buffon, pendant sa longue carrière, ne 66 montra que fort rarement à Versailles ; il ambitionnait peu les faveurs de la
cour. Sa fortune eut des bases plus solides. Ses travaux ne s'accommodaient guère d'ailleurs de la vie de courtisan, ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir tout le crédit qu'on ne pouvait refuser à sa haute position littéraire et à la noble indépendance de son caractère. Il savait à l'occasion défendre énergiquement la solitude dans laquelle il avait besoin de s'enfermer. En voici un exemple peu connu. On vint un jour de Versailles au Jardin du Roi, à franc étrier, le demander au château. On voulait avoir l'avis du savant sur une question qui préoccupait fort une princesse du sang royal. C'était pendant le temps du carême; on avait servi sur la table de l'Altesse un mets inconnu; elle en avait mangé. La princesse avait-elle fait gras ou bien avait-elle fait maigre? Telle était la grave question sur laquelle Buffon était consulté. Le savant refusa de se déranger. L'Altesse fut au désespoir; mais le Roi, qui sut l'aventure, en rit beaucoup, et blâma toutefois la démarche qui avait été faite sans son aveu. Louis XV, qui voyait s'avancer l'orage dont l'avenir était gros, mais qui en même temps avait trop de paresse d'esprit pour imposer silence aux funestes doctrines qui le préparaient, eut toujours dans une estime singulière Buffon, qui s'était constamment tenu hors des cercles philosophiques. Aussi, lorsque l'on conçut le dessein de lui élever une statue, Louis XV décida-t-il que les fonds nécessaires seraient prélevés non pas sur le crédit des bâtiments de la Couronne, mais sur sa cassette privée, voulant ainsi témoigner de la part qu'il désirait prendre à ce témoignage d'une faveur éclatante.
Lors de l'érection de ses terres en comté, Buffon, encore souffrant des suites de la cruelle maladie dont il relevait à peine, mécontent aussi des procédés injustes dont on avait usé à son égard, ne se hâta pas de faire ses visites à Versailles. Ce ne fut qu'un an après son entier rétablissement qu'il accomplit ce devoir. Sa visite eut alors un double but : remercier de la distinction dont on lavait jugé digne, et faire sa cour au nouveau roi. La faveur dont il avait joui à la cour de Louis XV ne lui fut pas retirée; son crédit s'accrut même du peu de sympathie que montrait Louis XVI pour les doctrines d'un parti dont Buffon avait toujours vécu séparé. Le Jardin du Boi profita grandement de cette faveur nouvelle, et le jour où Louis XVI accorda à Bernardin de Saint-Pierre la direction du Jardin des Fiantes, il lui dit, en voulant lui témoigner la grande estime qu'il avait pour son caractère : « Je nomme en vous un digne successeur de M. de Buffon.» Un autre jour il disait encore, en parlant de l'auteur de l'Histoire naturelle : a On le nomme le Pline des Français, mais il serait plus juste de nommer Pline le Buffon des Romains. » Depuis cette démarche nécessaire faite à Versailles le 23 juin 1773, Buffun ne parut plus que
deux fois à la cour : ce fut en 1775, pour présenter au roi les deux discours qu'il devait prononcer, en sa qualité de directeur de l'Académie, à la réception du chevalier de Chatelux (15 avril) et à celle du maréchal duc de Duras (15 mai).
Note 2, p. 158. — Gueneau de Montbeillard, vivement pressé par Buffon, avait enfin paru consentir à venir se fixer à Paris. Les amis que sa liaison intime avec l'auteur de l'Histoire naturelle et ses propres travaux lui avaient faits dans les lettres , l'accueil qu'il avait reçu à Paris lors de son dernier séjour, l'engageaient également à se fixer dans une ville où il était déjà connu et apprécié. Au moment de se décider il hésita; les liens qui le retenaient dans sa ville natale furent plus forts que les conseils et les instances de l'amitié. Gueneau de Montbeillard resta àSemur. Lorsque Buffon revenait sur un projet qu'il eût aimé à voir se réaliser dans l'intérêt de l'amitié, Gueneau de Montbeillard lui répondait : « Vcus-même avez contribué à changer ma résolution. Ici je vous vois chaque jour, plus que je ne vous verrais à Paris où vous allez peu et où le tourbillon vous emporte; je n'ai donc désormais aucune raison qui m'engage à abandonner ma chère patrie 1 »
Note 1, p. 158. — Mme Nadault chantait en effet fort bien. Benjamin Leclerc de Buffon, son père, était lui-même un excellent musicien; il fut le maître de tous ses enfants. Il reprochait à Buffon, son fils aîné, de ne pas comprendre la musique, et de ne point avoir l'oreille juste. Il était très-vif, et souvent à Dijon, dans des concerts auxquels il avait été invité, il s'écriait tout à coup, à haute voix : « Cela est faux, archifaux ! »
Mme Nadault fut d'un grand secours à son frère, qui la plaça de bonne heure à la tête de sa maison. Le jour où la renommée de Buffon dans tout son éclat eut attiré à Montbard des illustrations de plus d'un genre, elle en fit les honneurs avec un charme dont quelques écrivains contemporains nous ont conservé le souvenir. Personne, du reste, ne pouvait mieux convenir à cette mission toute de confiance. Joignant à une éducation parfaite un tact exquis, elle possédait au plus haut point le talent si rare de mettre chacun à son aise. C'était parfois une tâche difficile; à Montbard, en effet, se rencontraient les représentants des opinions les plus opposées. Mme Nadault avait su faire de la maison de son frère un terrain neutre où chacun se trouvait à l'aise, sans
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gôner personne. Avec beaucoup de sens et de justesse, elle avait un esprit gai, toujours en éveil, et une certaine inconstance d'humeur qui ne nuisait pas à son originalité. Sa conversation, naturelle et enjouée, avait mille charmes, et souvent des saillies vives et spirituelles avec le sel le plus fin. Elle trouva parfois dans son esprit ou dans son cœur de ces heureux à-propos qui semblent le privilège de certaines natures généreusement douées. J'en citerai un exemple. En 1784, lorsque le prince Henri de Prusse vint à Montbard, Buffon, accompagné de sa sœur, lui fit visiter ses jardins. Arrivé sur la plaie-forme de l'ancien château, non loin du cabinet de travail de Buffon, le prince s'arrêta. D'anciennes pièces d'artillerie étaient rangées sur le rempart; il se mit à les examiner. « Mon prince, dit aussitôt Mme Nadault, si elles eussent été en état de servir, Votre Altesse les eût entendues saluer son arrivée. — Parbleu, petite sœur, lui dit Buffon lorsqu'ils furent seuls, vous avez eu là un heureux à-propos, on ne pouvait dire mieux ! »
Mme Nadault était d'un excellent conseil; Buffon, qui était son aîné de plus de trente ans, y eut souvent recours. Mme Necker, dont la nature aimante et sensible avait avec le caractère de la sœur de Buffon de nombreuses ressemblances, lui témoigna une constante amitié. Catherine-Antoinette Leclerc de Buffon mourut à Montbard le 21 juin 1832; elle était née à Buffonle29 mai 1746, et avait épousé, le 24 juillet 1770, Benjamin -Edme Nadault, son cousin germain, conseiller au parlement de Bourgogne.
M. Humbert-Bazile, aux pages 23 et 361 de son manuscrit déjà cité, parle de la sœur de Buffon en ces termes : «Mme Nadault était de petite taille, mais elle avait une tournure distinguée et bien prise; sa figure était ronde, mais bien coupée cependant; elle avait des yeux remplis d'expression. Vive et enjouée, elle contribuait par le charme de son esprit à l'agrément de la société de Montbard. Excellente musicienne, elle conserva longtemps toute la fraîcheur et toute la souplesse de sa voix. J'ai vu Mme Nadault dans tout son éclat; elle m'a donné de salutaires conseils lors de mon départ pour Paris avec son frère, intendant du Jardin du Roi, en 1781. Après la mort de M. de Buffon et avec la pension qu'il lui avait laissée , Mme Nadault jouissait d'un revenu de 6000 livres de rentes. D'une grande simplicité dans ses goûts , la meilleure part de son revenu était consacrée à de bonnes œuvres; elle le réservait pour faire des heureux, et jamais on n'implora en vain sa générosité. Elle a conservé toute sa vie la vivacité de son esprit, et son grand usage du monde donnait, même dans la vieillesse, à ses moindres actions une grâce toute particulière. Ce fut vraiment une femme remarquable. A soixante-dix-sept ans, elle vint un soir chez
Mme Hivert, ma parente, pour lui offrir ses vœux à l'cccasion de sa fête. Elle chanta un duo avec sa petite-fille en s'accompagnant sur sa guitare, et on s'étonnait de trouver encore sa voix fraîche, flexible et bien conduite. « C'est pour vous que je chante, dit-elle à Mme Hivert, « mais c'est bien pour la dernière fois. » Et elle a tenu parole, car on ne la vit plus faire de musique depuis cette soirée. »