MADAME NECKER AU CHEVALIER AUDE
■ Paris, le 4 novembre 1786.
s Que ma mauvaise santé me justiffe près de vous, monsieur, si je réponds trop tard à une lettre toute remplie d’attentions et de traits d’esprit: mais j’ai toujours langui: je recevais, d’ailleurs, des nouvelles de M. de Buffon, cl je n’aurais pu vous parler que de ses maux, dont vous avez déjà le trop douloureux spectacle. L’image de ce grand homme dans la souffrance se met au-devant de toutes mes pensées, et, quand je prends la plume, elle fixe seule mes regards, comme un spectre qui remplit tout l’espace et qui couvre jusqu’à mon papier. Mes larmes ont redoublé depuis quelques jours. On m’avait annoncé le retour de M. de Buffon pour la fin du mois, je m’étais hâtée de lui répondre, mais je n’ai plus reçu de ses nouvelles; et, après avoir vainement envoyé au Jardin du Roi, on vient enfin de me dire qu’un nouvel accident n’a pas permis à M. de Buffon de se mettre en route.
c A la distance où je suis, comment me soulager des inquiétudes qui m’accablent? J’ai recours à vous, monsieur, je prends la liberté aussi de solliciter la bonté de Mme Daubenlon, en lui adressant celte
lettre, supposé que vous soyez absent. Je ne vous parle ni de voire poëmc, que vous m’avez fait vainement espérer, ni des divers objets qui occupent Paris ; tons les intérêts se sont concentrés pour moi dans le cercle de mes alTections; le souvenir du passé, les peines présentes, tout m’y retient continuellement. Je me rappelle ces temps heureux où M. de BufTon me présentait sans cesse son àrao paisible en parfoite harmonie avec son corps, comme son génie avec sa vertu, et je le compare à ce combat douloureux qu'il éprouve aujourd'hui, combat dont il sort plus sublime encore aux yeux des spectateurs étrangers, mais dans un élut qui déchire le cœur sensible de ses amis.
c Je suis moi-méine assez languissante pour regarder les heures écoulées comme un avantage remporté sur la nature. Mais si tout ce que j’aime était heureux autour de moi, je sens que la balance du bonheur l’emporterait encore, et j’aurais ainsi la preuve incontestable qu’il est possible de vivre plus dans les autres que dans soi-mème , et je le crois pour les idées comme pour les sentiments. La société de M. de Buffun vous aura convaincu de cette vérité; vous aurez bientôt senti son inQuence, vous aurez reçu toutes les formes que ce grand homme aura voulu vous donner; car, quelque original qu’on puisse être, l’on peut ressembler à l’or, qui résiste aux liqueurs les plus actives, et qui cède enfin à 1a seule eau régale. A votre tour, vous aurez soulagé ce grand homme de beaucoup de recherches qui le fatiguaient, et les agréments de votre esprit auront souvent charmé ses douleurs. Le lierre qui s’attache à un chêne vénérable en fait son point d'appui, s’élève par le secours qu’il lui prête ; et cependant ses feuilles vertes embellissent et rafraîchissent le tronc antique qu’il environne. Voire bonté ne saurait trop hâter une réponse qui peut me délivrer des angoisses auxquelles je suis en proie.
c Je suis, avec des sentiments très-distingués, monsieur, votre très-humble et très obéissante servante.
« C. DE N. Necker. »