‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 113 sur 133 · CCCLVIII · texte numérisé non relu

CCCLVIII

Note 1, p. 219. — Caillet, professeur de poésie au collège des Godrans, était membre de l’Académie de Dijon depuis le 15 février 1781.

Note 2, p. 219. — Le docteur Marel, secrétaire perpétuel de l’Académie de Dijon, mort depuis le 11 juin de l'année précédente, n’avait pas encore été remplacé. Deux concurrents se partageaient les suffrages, Guylon de Morveau et Caillet. Cotte double candidature divisait l’Académie lorsque, la place de chancelier étant venue à vaquer, Guyton de Morveau en fut pourvu. De plus on nomma deux secrétaires ; Caillet fut secrétaire perpétuel pour la partie des belles-lettres, et Jacotot, qui occupait la chaire de philosophie au collège des Uodrans, devint secrétaire perpétuel pour la partie des sciences. Cet accommodement fît rentrer dans l'Académie l’union et la concorde qui en étaient bannies depuis plus d’un an.

Note 3, p. 219. — Précédemment déjà, au mois de janvier 1776, les États de Bourgogne avaient accordé à l'Académie une somme de 1800 livres pour être employée à l'établissement d’un cours public de chimie et à l’entretien d’un laboratoire. Guyton de Morveau en devint professeur, et l’ouverture de ce cours gratuit eut lieu le 28 avril 1776.

Note 1, p. 220. — Mme de Matignon était fille du baron de Breteuil, veuve du dernier descendant mâle des maréchaux de Matignon, mort à Naples en 1773.

Note 2, p. 220. — Auguste-Savinien Leblond, petit-neveu du mathématicien de ce nom, fut employé au cabinet des Estampes de la Bibliothèque du Roi. Il cultiva avec succès les mathématiques et l’histoire naturelle, et mourut le 22 février 1811.

Note 3, p. 220. — Joseph Dombey avait confié à Lhérilier sa riche collection d’histoire naturelle rapportée du Pérou. Esclave de sa parole, il n’avait rien voulu publier avant le retour des naturalistes espagnols qui l’avaient accompagné dans son voyage, et attendait cette époque pour remettre sa collection au Jardin du Roi. Le ministre

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d’Espagne, inrormé que Lbérilier préparait la publication de la partie botanique de la collection de Dombey, se plaignit au ministre, qui, pour donner satisraction à l’Espagne, ordonna à BulTon de se faire remettre sans délai les collections qui étaient destinées au Cabinet du Roi et d'empécher ainsi Lbéritier de mettre son projet à exécution. Lbéritier connut par hasard les ordres du ministre, et avant que Buffon eût eu le temps de les exécuter, il renferma, pendant la nuit, les collections de Dombey dans des caisses, qui prirent, au jour, la route de l'Angleterre. Arrivé à Londres, Lbéritier se mit aussitôt à l’œuvre; il fit venir Redouté pour dessiner les planches de son grand ouvrage, s’entoura de dessinateurs et de graveurs, et travailla durant quinze mois à mettre en ordre les matériaux de la Flore du Pérou, dontni lui ni Dombey ne devaient voir la publication. Charles-Louis Lbéritier, né en 1746, mourut en 1800. Un meurtrier, demeuré inconnu, le tua à coups de sabre à quelques pas de sa maison.

Note 4, p. 220. — La machine dont le sieur ttégnier fut l’inventeur, était un système plus ingénieux que comfnode, destiné à fournir de l’eau aux divers réservoirs du Jardin du Roi.

I Note 1, p. 221. — Voy. la note 2 de la lettre ccciui, p. 536.

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Note 1, p. 221. — La religion considérée comme l'unique base du bonheur et de la véritable philosophie, ouvrage fait pour servir à l'éducation des enfants de S. A. R. Mgr le duc d’Orléans, et dans lequel on expose et l’on réfute les principes des prétendus philosophes modernes, par Mme la marquise de Sillery, ci-devant Mme la comtesse de Genlis. 1 gros vol. in-8“, Paris, 1787, avec cette épigraphe tirée des sermons de Massillon : « Il y a dans les maximes de l’Évangile une noblesse et une élévation où les cœurs vils et rampants ne sauraient atteindre. »

. Grimm parle ainsi de cet ouvrage : « C’est un bon livre de théologie et même de controverse; l’objet qu’on s’y propose est de la défendre contre scs plus dangereux ennemis , les philosophes modernes. » Ailleurs encore il dit, en parlant de son auteur : • Le bon roi David avait commencé par jouer do la harpe, il finit par être un héros et,

NOTES

qui plus est, un prophMe. Mme la marquise de Sillery a débuté dans le monde comme le prophéle-roi. Eh bien I serait-ce une raison pour no pas lui pardonner aujourd'hui d’aspirer au litre glorieux de mère dt (’Erjlife? > El, en parlant des |>ortraits tracés par elle de certains philosophes ; c On sent, dit-il, qu'une plume mondaine et très-mondaine a pu seule tracer de tels portraits. >

Note 2, p. 221. — Longtemps après que celte lettre eut été écrite, Mme do Genlis ayant dit dans un do ses nombreux ouvrages ; « J’ai soixante ans et je suis homme de lettres, > un journaliste, Hoffmann, dans un article inséré au Journal des Débats, prétendit que Mme de Genlis était bien réellement un hbmmc. « En 1782, dit-il, Mme do Genlis fut nommée non pas gouvernante, mais gouverneur d’un prince. Le père, qui lui donna ce titre mâle, s’y connaissait bien et aurait bien dé se laisser gouverner lui-méme par cet aimable pédagogue; l’homme do lettres que nous connaissons sous le nom de Mme de Genlis ne lui aurait pas conseillé sans doute de se faire mettre si tôt dans la biographie. Si l’on veut enün une troisième preuve encore plus irrécusable, l’illuslro Buffon écrivait à la prétendue Mme de Genlis, le 21 mars 1787 : « Prédicateur aussi persuasif qu’éloquent, f lorsque vous présentez la religion et toutes les vertus avec le style c de Fénelon et la majesté des livres inspirés par Dieu même, vous f ôtes un ange de lumière. » Un sexe avoué par T homme de lettres, conSrmé par un prince et vérifié par un naturaliste, ne peut être contesté. 1

Notes, p. 222. — Le livre de Mme de Genlis était une attaque directe et violente contre les encyclopédistes, contre le parti de Voltaire, et, ce dont on est en droit de lui faire un reproche, une attaque personnelle contre certains écrivains dont elle ne ménage ni le caractère ni les écrits. Elle dit dans ses Mémoires, en parlant de sa répulsion pour la philosophie moderne et à propos de la rencontre qu’elle fit, dans les salons du financier Grimod de La Reynière, de Bellardon de Sauvigny : « Je le pris en amitié,parce qu’il parlait très-bien et très-vivement contre les principes de M. de Voltaire et des autres philosophes, qu’un instinct heureux me faisait ha'i'r depuis mon enf^ance. >

t L’ouvrage de Mme la marquise de Sillery, dit un contemporain, n’est pas seulement une capucinade, comme on l’avait imaginé, mais un écrit polémique, où le théologien femelle expose et réfute les principes des prétendus philosophes modernes, non sans en avancer lui-méme quelquefois de susceptibles de censure ; mais avec son sexe,

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les docteure ne regardent pas de si près. Quoi qu’il en soit, sous ce titre c’est aux plus illustres écrivains de ce siècle, les uns morts depuis peu et les autres encore vivants, que l’auteur déclare la guerre. On assure que M. le marquis de Condorcet, un de ceux qu'elle attaque le plus, aussi petit, aussi pusillanime, aussi irascible que son maître d’Alembert, est très-sensible aux déclamations de la marquise et ne peut s’en consoler. »

La lettre que BuBbn écrivit à Mme de Genlis, pour la remercier de l’envoi de son nouvel ouvrage , re«,-ut une publicité à laquelle elle n’était pas destinée. Elle fit grand bruit. Mme de Genlis, qui en avait sinon ordonné, du moins connu l’impression, avertie par la sensation qu’elle avait produite et par les interprétations auxquelles elle avait donné lieu, protesta contre celte indiscrétion. On lit à ce sujet, dans les Xourellfftà ta main : « 2k avril 1787. — On parle beaucoup d’une lettre du comte do BulTon à Mme la marquise de Sillery, sans doute à l’occasion du nouvel ouvrage qu’elle vient de publier. Il parait que celle lettre, imprimée à l’imprimerie poivlype.a couru et a fâché Mme de Sillery, qui s’en est plainte et a adressé de vifs reproches au sieur Hoffmann, directeur de cette imprimerie. On ne peut éclaircir l’anecdote qu’après avoir lu la lettre qui cause tant de tracasseries et de rumeurs. » Mme de Genlis regretta bien davantage encore la publicité donnée à la lettre que lui avait adressée Buffon, lorsqu’elle vit paraître un pamphlet dirigé contre elle et dans lequel Buffon n’est pas ménagé. Rivarol l’écrivit et Champcenelz le signa, t La modo des satires et des libelles, dit La Harpe dans sa Correspondance littéraire, se soutient toujours, parce que tout le monde veut avoir de l’esprit et que c’est la façon la plus aisée de s’en passer en le remplaçant par la méchanceté. M. de Champcenelz, qui a déjà été enfermé deux ou trois fois pour sa mauvaise conduite et ses pamphlets satiriques, n’a pas été dégoûté de ce noble métier par les punitions qu’il lui a attirées. Il a répandu un petit écrit qui contient une parodie du Songe (TAthalie avec des notes. Cette parodie, insipide et grossière, est en partie contre Mme de Sillery et contre M. de Buffon. Les honnêtes gens ont été indignés de voir outrager un vieillard octogénaire, un homme qui fait riionneur de la nation à laquelle il appartient, et qui, dans ce moment, lutte contre la mort : c’est le comble de l’infamie et de l’atrocité. » Voici le passage de ce pamphlet dirigé contre Buffon :

C’était dans le repos du travail de la nuit.

L’imago de B.u.f.f.o.n devant moi s’est montrée.

Comme au Jardin du Roi pompeusement parée;

Même il usait encor de ce style apprêté ,

NOTES

Dont il eut soin de peindre cl d’omer son ouvrage, l’our éviter des ans l'inévilable outrage.

• Tremble, nia noble fille, et trop digne de moi.

Le parti de Voltaire a prévalu sur toi ;

Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,

,Ma fille!... » En acbevanl ces mots épouvantables.

L’histoire naturelle a paru se baisser :

El moi je lui tendais les mains pour la presser;

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange De quadrupèdes morts et traînés dans la fange.

De reptiles, d'oiseaux et d’insectes affreux.

Que B c.x.o.n et ü.u.e.n.e.a.u se disputaient entre eux.

Celte misérable parodie, indigne de la plume parfois si mordante de son" auteur, inspira à Hulhiéres, qui les faisait bonnes, mais qui avait le travers de n’en jamais convenir, une épigramme très-supérieure au pamphlet qui l’avait provoquée :

Être haï, mais sans se faire craindre;

Être puni, mais sans se faire plaindre.

Est un fort sot calcul ; Champeenetz s’est mépris; En recherchant la haine, il trouve le mépris.

En jeux de mots grossiers parodier Racine,

Faire un pamphlet fort plat d’une scène divine. Débiter pour dix sous un insipide écrit.

C’est décrier la médisance.

C’est exercer sans art un métier sans profit.

Il a bien assez d’impudence.

Mais il n’a pas assez d’esprit.

Il prend, pour mieux s’en faire accroire.

Des lettres de cachet pour des titres de gloire ;

11 croit qu’être honni, c’est être renommé;

Mais si l'on ne sait plaire , on a tort de médire ; C’est peu d’étre méchant, il faut savoir écrire.

Et c’est pour de bons vers qu’il faut être enfermé.

Note 1, p. 222. — La lettre de Buffon à Mme de Genlis produisit . une grande sensation dans lo monde des philosophes, qu’elle semblait indirectement attaquer. Une discussion très-vive s’engagea pour savoir si on devait répondre. On montrait d’autant plus d’empressement à saisir l’occasion qui en était offerte, que Buffon l’avait rarement donnée. Une discussion d’un autre genre vint faire oublier la première : ce fut une discussion grammaticale. Le verbe échapper peut-il être employé dans un sens actif, comme dans ce passage de la lettre

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do BulTon : * Vous n’avez pas échappé un seul des traits qui les caractérisent (les philosophes)? > Deux camps se formèrent : l’un pour défendre les propriétés actives du verbe dont on instruisait le procès, l’autre pour attaquer cette nouveauté dans la langue. Des paris importants s’engagèrent. Lambert, qui avait soutenu la pari et qui l’avait perdu, écrivit à Buifon la lettre suivante le 5 mai 1787 :

c Monsieur, dans une de vos lettres à la marquise de Sillery, vou* dites, en parlant des philosophes modernes qu’elle a dépeints : c Vous « n’avez pas échappé un seul des traits qui les caractérisent. » Plusieurs gens de lettres prétendent que le mot échappé n’est pas correct, parce que, suivant l’Académie, ce verbe est neutre, et qu’il ne régit l’accusatif que lorsqu'il signifie éviter. J’ai soutenu et parié le contraire, non-seulement sur votre autorité, mais encore parce que j’imagine qu’écéapper peut se prendre quelquefois pour manquer, oublier, qui sont également des verbes actifs. Cependant , étant convenu de nous en rapporter à la décision de M. de Wailly, grammairien , j’ai perdu et payé. C’est chose finie , mais cela ne me fait pas changer d’opinion, et j’ose interrompre un temps précieux sans doute, pour vous prier de me dire si je dois persister, ne pouvant soupçonner, comme on voudrait me le faire croire, que ce soit une faute de copiste ou d’impression. Je me glorifierais bien sûrement du tort que l’on m’a donné , s’il pouvait m’étre commun avec le premier écrivain de notre siècle.... >

(M. Flourens a cité celle lettre ainsi que la réponse de BuiTon, qui est connue déjà depuis longtemps.)

Buifon répondit qu’il n’avait jamais étudié la grammaire, ce qui no l’empêchait pas de penser qu’un verbe neutre peut quelquefois devenir actif. La discus-ion n’eut pas d’autre suite.

Le Dictionnaire de l’Académie (6” édition) est de l’avis de Bulfun et admet qu’éc/iopp«r est quelquefois verbe actif; c’est, du reste, une forme do langage qu’aimait le grand naturaliste; il l’avait déjà employée précédemment : « Les traits de cette amitié particulière dont vous m’honorez me sont si glorieux, que je n'en échappe aucun. > (Lettre ccix, t. IF, p. 42.)

Js’ote 2, p. 222. — BulTon disait souvent que ce n’était pas dans la grammaire qu’il avait appris à écrire, mais uniquement en se laissant impressionner par le beau et en prenant pour guide, dans la traduction de sa pensée, ce sentiment intime qui ne trompe point, lorsque l’esprit est droit et l’intelligence élevée. Il recommandait surtout à ceux qui veulent se former l’esprit, de ne lire jamais que des livres bien Il 36

NOTES

écrits, c M. deBuffon, dit Mtno Necker, ne pouvait rendre raison d'aucune des règles de la langue française, et cependant c’est un de nos premiers écrivains; ce n'ost pas cetto métaphysique du langage inventée par les hommes dont il est instruit; mais il n’a pas mis un mot dans ses ouvrages dont il ne puisse rendre compte. La première règle qu’il observe, c’est la plus grande clarté sous toute sorte de rapports; ensuite il a étudié l’art de nuancer ses idées et de parvenir, sans efforts, d'une idée commune à une idée sublime; d’une idée générale à une idée particulière, et vice versa. Cet art, qui consiste surtout dans les gradations de la pensée, n’est pas cependant indépendant du mécanisme de la langue : l'un et l’autre défaut de ce genre font cahoter le lecteur. >

ButTon possède au plus haut point le génie de l’expression. Le terme qu’il emploie est toujours le terme propre, nul autre ne peut être mis avec avantage à sa place. C’est, au reste, une épreuve qui a été tentée. D'Alembert, qui aimait à trouver ButTon en faute, prit un jour au hasard un passage de l'Histoire naturelle et chercha, en changeant les mots, à rendre la pensée de l'écrivain avec la mémo puissance, la même précision et la même force; il ne put y parvenir et dut reconnaître que le mol propre avait été employé et que nul autre no convenait mieux. < Les expressions appliquées d’une manière nouvelle, dit Mme Necker, que nous aimons à citer lorsqu’il s’agit de ButTon, semblent féconder la pensée en multipliant les moyens de la rendre, et bientôt elles appartiennent à tout le monde. > De ces expressions neuves et hardies, de ces rapprochements heureux, on trouve de nombreux exemples dans l'Histoire naturelle. Lorsque ButTonparle de l’activité de l’oiseau qui prépare son nid, il dit que c’est un travail chéri; le nid lui-même, il le nomme un domicile d'amour. H représente la fauvette vive, légère, agile et sans cesse remuée; le bœuf adonné ê un travail pour lequel il faut plus de masse que de vitesse. 11 dit de l’âne qu'il a parfois Pair moqueur et dérisoire. Lorsqu'il parle des rôdeurs de nuit que font fuir les aboiements du chien, il dit : des hommes de proie. H nomme Platon un peintre d'idées; si la tristesse est la douleur de l'âme, les passions en sont l’aôu-s. Dans ses Époques de la nature, il peint les premiers hommes t tremblants sur la terre qui tremblait sous leurs pieds, nus d'esprit et de corps. »

Celle richesse d'expressions cl cette variété d’images, qualités précieuses du style, ButTon les doit à deux causes principales : la première était sa profonde connaissance de son sujet, car il n’écrivait qu'après avoir longtemps médité, et alors seulement qu’il n’y avait plus aucune obscurité dans son esprit; la seconde, sa patience à retoucher sans cesse : sûr du fond , il polissait la forme avec un soin minutieux et

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sans se lasser jamais. Il dit dans l'histoire des gazelles ; c C’est pour la troisième fois que j’écris aujourd'hui leur histoire. » Je trouve dans Mme Necker, sur la méthode suivie p:ir Buffon, les passages suivants : t Quand M. de Buffon écrit, il tâche, le plus qu’il est possible, de généraliser ses idées; il se demande, après un premier travail : « Tout « homme d'esprit trouverait-il et avouerait-il les pages que je viens de ( tracer? * Car certainement les premières idées qui se présentent sur un sujet se sont ollertesou s'offriraient sans peine à une intelligence commune, mais elles ne sont pas suffisantes pour un homme de génie qui veut se distinguer ; aussi M. de Buffon déchire presque toujours ce qu’il a écrit d’un premier jet, afin de voir son sujet encore plus en grand, et il reprend la plume à la suite de cette nouvelle méditation. » Et plus loin : « L’art d’écrire est très-difficile. Quand on a une idée, disait M. de Buffon , il faut la considérer très-longtemps, jusqu’à ce qu’elle rayonne, c’est-à-dire qu’elle se présente clairement à nous et environnée d’images, d’accessoires, de conséquences, etc.; on écrit ensuite. Mais si votre style vous parait aussi négligé que celui de la conversation, il faut écrire une seconde fois, une troisième, etc., jusqu’à ce que votre pensée soit exprimée avec toutes les couleurs dont elle est susceptible. » [Mélanges.)

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Note 1, p. 223. — En 1786, le comte do Buffon avait quitté le régiment des gardes françaises et avait été nommé capitaine de remplacement dans le régiment de Chartres.

J’avais d’abord hésité à donner au public cette lettre de Buffon, à la fois si digne et si ferme. Il y a dans toute famille des événements dont la date rappelle do tristes souvenirs; on voudrait les effacer de son histoire, et une pensée de réserve cl de convenance défend de les livrer à la publicité. Cependant le rôle qu’a joué dans les premiers orages de la Révolution la bru de Buffon, la publicité donnée à quelques-uns de ses actes, une lettre dernièrement publiée* et qui est venue rappeler son nom, un passage dos Mémoires du comte d’Allonville dans lequel, en défendant la comtesse de Buffon, il attaque directement la mémoire de celui qui la rejeta do sa famille, l’avis enfin de quelques amis qui ont blâmé ma réserve, m’ont engagé à donner sur la comtesse de Buffon et sur les événements qui la séparèrent de son mari quelques documents inédits.

* nistoire de Marie- Antoinette , par MM. de Concourt, Paris, in-8”, 1859.

NOTES

Le comte d'AIIonville s’exprime ainsi au chapitre xxvi du tome I de ses Mémoires : c Quelques figures de femmes doivent nécessairement faire partie du groupe offert par la maison d'Orléans, entre autres celles de Mmes de Montosson, de Buffon et de Genlis.... Quant à Mme de Buffon, bien moins présente aux souvenirs du public actuel, et à qui celui plus ancien no rendit pas assez justice, il eût fallu connaître l'intérieur de sa maison pour avoir le droit de la juger. Mariée jeune et douée des charmes ravissants de la figure , de l'esprit et du caractère, on l'unit à un être brutal et béte, fils du plus pur de nos écrivains, mais du plus impur do tous les hommes. Il est pénible sans doute d'avoir à dépouiller le génie de ce lustre de vertus qui ajoute tant à son éclat ; pour s'y résoudre, il faut que l’intérêt si puissant et si cher d'une tendre et pour ainsi dire fraternelle amitié en fasse un devoir; je dirai donc que le comte de Buffon, devenu amoureux fou de sa belle-fille , essaya de la corrompre , brouilla l’époux et l’épouse, fit un insupportable enfer de la vie d’une jeune femme née et élevée pour devenir un modèle de conduite et d'honneur. Alors se présente à ce cœur ardent et brisé, pur encore et méconnu, tout ce qui pouvait en triompher; c’est un prince qui sait embellir ses hommages d'une délicatesse et d’un resjiect qui jamais ne se démentirent. J’ai dit le vrai, je n’irai pas plus loin; mais je pense que, pour condamner sévèrement une telle femme, il eût fallu avoir été placé dans la cruelle situation où les rigueurs de la fortune la jetèrent. >

J’ai tenu à placer ici cette accusation aussi absurde qu’odieuse, mais qui cependant, chez certains esprits prévenus ou mal informés, a su trouver quoique crédit. Elle sera vraiment à sa place, à côté de la lettre de Buffon, qui montre dans toute sa dignité la belle figure du chef do famille outragé et ne sachant pas transiger avec l’honneur.

On a précédemment vu sous quels heureux auspices avait commencé une union qui devait bientôt si tristement finir. (Voy. la note 2 do la lettre cccxviii, p. 490.)

Une lettre écrite à Guoneau de Montbeillard par le jeune comte de Buffon, quelques jours après son mariage (Voy. ci-dessus, p. 493), a fait voir quel amour jeune et profond il avait apporté à celle que son père lui avait choisie. L’été suivant (1784), il vint à Montbard avec sa jeune femme et la marquise de Castera, sa belle-mère. Buffon aima tout d’abord sa bru ; il en parle avec éloge à Mme Necker, il l’entoure de caresses et do soins.

Peu de jours après son retour à Paris, le comte de Buffon, qui venait d’entrer dans le régiment de Chartres, quitta, non sans regrets, sa jeune compagne; son excessive froideur avait blessé son cœur

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sans guérir son -amour. Le régiment de Chartres, par suite d’un concours de circonstances qui ne s'était point vu jusqu'alors, tint toujours garnison dans les places de la frontière, et le comte de Buffon, auquel des congés étaient accordés avec une extrême résenc, ne vit plus sa femme qu’à des intervalles fort éloignés. Il tint d'abord garnison au Quesnoy. J’ai sous les yeux les lettres que lui écrivit sa jeune femme durant cette longue absence qui devait Guir par une séparation définitive; elles sont fort courtes, toutes remplies do détails relatifs à l’arrangement d’une vie intérieure dont le comte de BulTon blâme la grande dépense. Quelques fragments de cette correspondance, dont je donnerai des extraits, me paraissent la meilleure manière do faire connaître la femme qui l’écrivit.

En 1786, la comtesse de Buffon vint à Montbard ; elle était souffrante et passa près do son beau-père les mois de mai, de juin et de juillet. Avant son départ de Paris, elle avait reçu la visite de son mari, qui était venu passer prés d’elle quelques jours do congé. Il y eut entre eux une explication, dont je trouve la trace dans une lettre écrite au comte de Butfon, son gendre, par Mme de Castera, à la date du 20 juin 1786. « Ma fille, qui m’écrit tous les courriers, dit-elle, me mande recevoir de vos nouvelles et vous écrire avec soin ; c’est beaucoup : vous vous êtes séparés d’une manière si fâcheuse, qu’elle pouvait faire croire que la correspondance ne serait pas très-exactement suivie. Son beau-père la traite avec bonté et amitié, et elle me parait satisfaite de son séjour à Montbard. >

Quelques lettres écrites dans ce temps par la comtesse de Buffon à son mari , montreront quelles étaient alors les relations qui existaient entre eux.

« C’est avec plaisir, lui écrit-elle à la date du 16 mai, que je remplirai la promesse que je vous ai faite de beaucoup d’exactitude à vous donner do mes nouvelles et do celles de mon beau-père. Je suis ici depuis trois jours. Je ne puis vous cacher que je l’ai trouvé excessivement changé et assez souffrant; cependant aujourd'hui il éprouve du mieux, et par conséquent j’éprouvo du plaisir. Je ne sais si, au moment où je vous écris, vous êtes un habitant de celte fameuse ville du Quesnoy; c’est toujours là que je vous adresserai mon épitre, à laquelle j’espère que vous voudrez bien répondre; je ne puis égayer notre correspondance par des nouvelles ni politiques ni de la capitale, car je les ignore toutes comme vous. J’espère que vous serez, comme moi, arrivé à bon port; je désire fort que vous vous amusiez et trouviez les plaisirs dont votre imagination s'était réjouie d'avance ; je mène ici la vie la plus calme; dans ma première lettre je vous en

NOTES

donnerai les détails. No me laissez rien ignorer de cç qui peut vous intéresser; vous croirez, j’espère, que rien de ce qui vous regarde ne peut m’être indifférent. Adieu, recevez les assurances de mon tendre et sincère attachement; je ne puis m’empécher d’y joindre une embrassade, rcndez-Ia-nioi par le prochain courrier; aimez-moi toujours un peu : voilà comme il faut payer de retour quelqu’un qui nous aime beaucoup. >

Cette lettre, écrite par une femme de dix-huit ans à son mari qui en a vingt-deux h peine, pourra paraître froide; on sent cependant l’attention d’une femme qui a quelque chose à se faire pardonner. De toutes les lettres écrites par la comtesse de Buffon à son mari, c’est la seule dans laquelle elle consacre quelques lignes à des paroles de tendresse dont un jeune cœur n’est pas d’ordinaire si avare.

La correspondance continue sur un ton plus froid.

> Au ch&teau de Monthard, le 3 juin.

< Je reçois dans l’instant, mon cher ami, la lettre sérieuse que vous avez bien voulu m’écrire. Je m'acquitterai avec exactitude do toutes les commissions que vous m’avez données. Comme des nouvelles de M. votre père vous intéressent, je vous en donnerai do plus satisfaisantes, car il est mieux; il me charge de vous parler de lui. Quant à ma santé, elle est assez bonne; je suis tout à fait quitte de mon rhume. Vous avez dû trouver, en arrivant au Quesnny, une lettre de moi; je forme les vœux les plus sincères pour que vous vous y amusiez, mais non pas assez pour m’oublier; j’espère que , lorsque vous m’écrirez, vous voudrez bien me donner quelques détails sur la vie que vous menez. Je ne puis vous mander aucunes nouvelles; Montbard n'en fournit pas de particulières, et j’imagine que colles de la capitale vous parviennent plus promptement qu’à moi. Adieu, recevez les assurances de mon tendre et inviolable attachement. Je.me promets d’avoir avec vous, mon ami, une correspondance suivie; écrire est le seul moyen do rapprocher les distances. Adieu, je vous embrasse.

( Cepoy DS Buffon. >

* Au château de Montbard, le II juin.

• C’ést avec un grand plaisir que j’ai'rcçu de vos nouvelles, mon ami ; je suis fort aise que le Quesnoy ne vous'ennuie pas trop et que vous y soyez avec des personnes qui vous plaisent. Papa a reçu aussi une lettre de vous; il me charge de vous dire un million de choses; il

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80 porte assez bien dans ce moment-ci; d’ailleurs ses souffrances sont momentanées. Je vous envoie une lettre qu’il a décachetée, croyant qu’elle était pour lui ; il se trouve que c’est une lettre d’Angleterre et qu’elle est pour votre palefrenier; vous la lui remettrez. Je voudrais bien savoir si vous désirez avoir avec vous un lévrier que vous avez donné au P. Ignace pour vous le faire élever. J’ai payé en votre nom plusieurs mois de nourriture pour lui et quelques-uns de ses camarades, qui sont morts entre les mains du révérend capucin. Je crois que vous feriez bien de laisser votre lévrier encore six mois à Quincy; mais si vous le désirez beaucoup, ordonnez.... II faudra simplement que vous me donniez les moyens de vous le faire parvenir à votre régiment; j’imagine que, dans la semaine, il y a souvent des chevaux et des gens do M. le prince de Lambcsc qui vont do Paris en Flandre; voyez, cherchez et trouvez des expédients sûrs; alors jo le ferai conduire à Paris, sinon je le laisserai à Quincy, où il est en fort bonnes mains.

« Adieu, mon ami, je me porte k merveille; j’espéro que vous m’en direz toujours autant quand vous m’écrirez; donnez-moi quelques détails sur vos occupations et vos plaisirs; l'un et l’autre excitent mon intérêt. Adieu, je vous embrasse.

• Excusez mon affreux griffonnage, j'ai peur que vous ne puissiez pas me lire. >

« Au château de Montbard, le 23 juin.

0 Papa me charge do vous donner de ses nouvelles, et de vous dire qu’il a été assez content do votre lettre. Il trouve seulement que vous avez bien tardé à lui faire part de votre projet de seize mois au régiment, et que vous auriez dû le consulter avant d’avoir communiqué vos intentions à presque tout un public, li me charge aussi de vous faire savoir que, s’il ne vous écrit pas, c'est parce qu'il s’imagine bien que vous n’ignorez pas combien cela le fatigue, et que vous lui accorderez toute indulgence. Il se porte à merveille et vous embrasse. J’oubliais de vous dire que, lorsqu’il sera de retour à Paris, il verra M. le duc d’Orléans, et qu’alors il vous manderait ses volontés; d’ici là, il vous engage à rester au Quesnoy et à bien continuer de satisfaire tous ces messieurs et à doubler votre goût pour le travail et l’application, c’est un moyen sûr de lui plaire; aussi l’ai-je bien assuré qu'il aurait toute satisfaction, parce que je connaissais le désir que vous avez de lui être agréable. Mais, encore une fois, il a été content du style de votre lettre. Je ne veux pas vous ennuyer par des conversations trop longues et trop fréquentes. Je vous ai écrit pour savoir si le lévrier que vous avez donné à élever au garde de Quincy,

NOTES

serait une bétc aimable pour la chasse du Quesnoy. Je n’ai point eu de réponse; tâchez d’en Taire une pour que je puisse donner des ordres pour qu’on le mène à Paris, et je crois qu’il pourra vous parvenir aisément, en chargeant quelques-uns des palefreniers de M. do Lambesc de vous le conduire. En voilà assez sur ce sujel. Maintenant sachez que je me porte très-bien, que je prends avec exactitude les drogues de Suiiïcrt, et que j’espère bien arriver à la parfaite guérison do mes coliques. Bonjour, mon ami; portez-vous bien, ménagez votre poitrine, sautez un peu pour éviter le coup do sang, mangez bien pour no pas tomber en faiblesse , et buvez de tout votre cœur, ou pour vous faire plaisir, ou pour noyer vos chagrins. Adieu, ne m’oubliez pas tout à fait. >

< Vendredi, 14 juillet.

c J’ai reçu vos ordres suprêmes, mon cher ami, et je vous jure d’exécuter ponctuellement votre volonté à l’égard de votre lévrier de Quincy. J’ai aussi fait tous les compliments dont vous m'aviez chargé, et certainement le P. Ignace, l’un des membres les plus considérables du pays, n’a point été oublié. Vous ne me dites rien sur la vio que vous menez dans cette superbe ville; je vois au moins que vous cherchez à vous distraire, car vous courez beaucoup do célé et d’autre. Je vous félicite d’avoir été faire l’aimable à Saint-Chamand, auprès de la duchesse et de la vicomtesse; le lieu, dit-on, est horrible et la solitude affreuse, voilà le récit que m’en a fait M. de Laval. Au reste, si vous avez été à Lille, vous aurez été satisfait; car cette ville est assez belle et il y a assez bonne compagnie. Mon frère aura été charmé de vous voir; je vous remercie pour lui des amitiés dont vous l’avez comblé. Je suis plus contente de la santé de mon beau-père; je le suis médiocrement de la mienne; j’espère qu’avec du ménagement je me porterai mieux. Je compte sous huit ou dix jours retourner à Paris auprès de maman. J’espère que vous m’écrirez plus souvent; j’aurai toujours plaisir et intérêt à vous lire : puissiez-vous éprouver la même chose! Adieu, mon cher ami; je vous embrasse et vous prie de ne pas m’oublier tout à fait.

« Faites mention de moi à M. de Valence; je le connais assez pour croire qu’il ne sera point surpris d’un petit compliment. »

Quelques jours après avoir écrit celte lettre, la comtesse de Buffon quittait son beau-père et revenait à Paris. Avant son départ, Buffon lui avait offert à Monlbard une fête dont elle ne parle pas à son mari, mais dont elle envoie les détails à sa mère, c J’ai eu hier, écrit cette dernière à la date du 7 juillet, des nouvelles de ma fille.... Elle

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me parait salisfailo de son séjour à Monibard; votre père lui a donné une Tète charmante, il la comble d’amitiés et de bontés; elle sera à Taris les premiers jours d’aoùt, je m’y rendrai pour la recevoir. >

M. Humbert-Bazile fait en ces termes le récit de la féto donnée en l'honneur de Mme de BufTon :

I Celle féto , dit-il à la page 387 de son manuscrit, fut célébrée dans les grands jardins; le peuple do Monibard y fut convié. Les arbres, les boulingrins, les nombreuses terrasses, ce modeste cabinet où BufTon écrivit ses immortels ouvrages, étaient éclairés par mille verres de couleur et de pots enOammés; la montagne était en feu; des salles de danse, des distributions de vin et de comestibles, des jeux de mils de cocagne cl d'équilibre donnaient au parc l’aspect le plus pittoresque et le plus animé. Dans les salles des tours et sous des lentes dressées sous 1rs grands arbres, des musiciens exécutaient des mélodies de choix. Mme de BufTon parut tard; elle était mise avec richesse et coiffée à la Titus. La fête était pour elle; elle parut à peine s’en apercevoir, passa dédaigneuse et ennujée dans les groupes de paysans accourus pour lui faire fêle, et rentra au château. Elle donnait le bras h Mme de Damas de Cormaillon, qui, du même âge qu’elle, était en tout digne de lui être comparée. La grâce et les heureux à-propos de la seconde firent bien vivement ressortir, ce soir-là, la maussade froideur de la première. »

Durant son séjour à Monibard, Mme de Buffon fut comblée, par son beau-père, de prévenances et d’attentions délicates; elle y parut peu sensible. Cet excellent père, absorbé par ses pensées profondes, ne se doutait de rien alors; il était sans défiance, et cependant on voyait bien, à certains jours, que le doute lui venait à l’esprit et qu'il avait des soupçons qu'il craignait d’éclaircir. Plusieurs vi.sites que le duc d’Orléans fit à Monibard y donnèrent lieu. 11 arrivait avec le duc de Fitz-James, dont il conduisait la chaise, déguisé en postillon.

A Paris, la correspondance continue entre M. de Buffon et sa femme. Le comte de Buffon quitte le Quesnoy pour tenir garnison à Philippeville, et de là se rend à Givet, où on parle d'assembler une armée d’observation; il no revient pas à Paris. Les lettres de Mme de Buffon parlent beaucoup de mémoires à solder et de dépenses que le mari blâme ; les paroles d'affection y sont rares, et on n y trouve pas une seule fois des marques d’une impatience bien naturelle cependant. Cette séparation prolongée ne coûte pas à son cœur. Un jour, elle lui demande une livrée neuve pour c Saint-Louis qui gèle sur son siège, parce qu’il n'a ni bottes ni manchon. » — « Quant aux bals et plaisirs que vous croyez avoir contribué à mon peu d’exactitude , lui dit-elle dans une autre lettre, je suis bien fâchée de vous dire qu’ils

NOTES

n'y entrent pour rien. Dimanche prochain sera mon premier bal; c’est chez la princesse Galilzin. » — t Je dirai, lui 6crit-elle un autre jour, vos intentions à M. de La Ferté pour la loge aux Italiens; par cet arrangement je me trouve attendre mon plaisir, en fait de spectacle, de la générosité d’autrui. > C’est la conversation d’une femme absorbée par le inonde, esclave de toutes ses vanités, et on sent bien que dans ces courts billets écrits à des intervalles éloignés, et comme pour se débarrasser d’un fardeau, l’esprit et le cœur sont absents.

Le comte de Buffon , qui obtient sans peine des congés pour voyager à l’étranger, part pour rAiigleterre, et elle lui écrit à Londres :

f Je ne puis qu’approuver l’emploi de vos quinze jours, comme je ne puis m’empécher d’envier le sort et le bonheur des hommes, qui se transportent selon leur volonté. Vous avez certainement choisi, mon cher ami, ce que je choisirais moi-mémo; je suis sûre que vous vous serez fort amusé, et j'attends avec impatience les détails de votre voyage. J'imagine que, si l’argent avait pu sourire à toutes les tentations que vous avez dû éprouver, vous rapporteriez quelques jolis bijoux, quelques délicieuses chaînes et montres, quelques charmantes bêles du pays. Faut-il donc que dans la vie on ne rencontre que des choses désirables, et que l’on soit toujours obligé de balancer et do choisir entre les plaisirs et la raison? et souvent, comme nous l’avons dit ensemble, il faut se voir gagner tristement cinquante ans pour avoir argent et plaisirs, tandis qu'on jouirait si bien de ces deux avantages à votre ûge et au mien 1 Vous savez très-bien tons les renvois faits du ministre, du garde des sceaux, et du premier président; on parle aussi beaucoup d'exiler M. d’Angeviller et de lui ûter sa place. Quant aux notables, les assemblées des bureaux sont retardées do huit jours ; cela ne va pas trop vite. Bonjour, mon cher ami, je n’ai |>as d’autres nouvelles à vous mander. La santé de votre père est bonne; la mienne n’est pas très-mauvaise; je suis cependant excessivement enrhumée. Maman est à la campagne depuis dix jours; elle reviendra incessamment.

€ Jo vous prie, lorsque vous m’écrirez, de me parler beaucoup de l’Angleterre, qui fait l’objet de ma curiosité et do mon désir; mais celui-là, comme tant d’autres, est loin d’étre satisfaiti Bonjour, recevez, mon cher ami, l’assurance de mon attachement. Je vous ombrasse.

f Cepot de Boffon. »

Lorstpie le comte de Buffon, qui a quitté Londres, se plaint de l’indifférence et de la froideur do sa femme, lorsqu’il lui demande un peu

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de tendresse et de réel intérêt, elle lui répond : t Malgré la froideur dont vous m’accusez , je ne puis vous cacher qu'une lettre de vbua me fasse plaisir. Je ne sais comment vous vous portez; j’imagine que c’est à merveille. Au surplus, j’ai entendu parler de vos succès et j'^ ai pris part; vous no m'êtes point aussi indifférent que vous voulez bien le dire, et je suis ravie que vous vous amusiez au Quesnoy. »

Ailleurs elle lui écrit à la date du 4 août : <r Je vais partir pour DampietTC, où je resterai dix ou douze jours ; j’y parlerai quelquefois de vous; sûrement que le ÿros duc me glissera quelque politesse pour vous. 1

A Dampierre, la comtesse de Buffon est accompagnée de sa mère, qui, dans une lettre qu’elle écrit à son gendre à la date du 6 août, lui retrace ain.d l'emploi habituel de la journée de sa fille ; < On mène ici la vie active que vous connaissez : la chasse, des déjeuners à l'ilo, au jardin anglais, prennent une grande partie de la matinée; l’aprèsmidi, le jeu. Le quinze est en grande vogue; j’y représente quelquefois, et en général je n’y suis pas maltraitée. Ma ûlle joue au billard ; ses succès ne sont pas grands, mais elle fait de l’exercice et perd peu d'argent. La .société y est assez considérable dans ce moment; M. le duc d’Orléans est ici depuis deux jours. »

A la suite du voyage de Dampierre, le 11 septembre, la comtesse de Butfon écrit à son tour : * Vous m’avez demandé des détails sur Dampierre et sur la vie que l’on y menait; tout y était plus tranquille, et le voyage a été infiniment moins brillant que ceux des années précédentes; M. et Mme de Luynes m’ont parlé de vous, ainsi que M. lo duc d’Orléans, qui y a passé quelques jours; je l’ai revu depuis que j’habite Paris, et il m’a fait votre éloge. »

« 11 y a quelques jours, lui dit-elle dans une autre lettre, que M. le duc d'Orléans est venu faire une visite î» maman pour lui parler des affaires de mon frère. En sortant do chez elle, il est monté chez moi, car je gardais ma chambre parce que j’étais plus souffrante; il n’a fait que me parler de vous et de la satisfaction qu’il avait de votre conduite. 11 m’a demandé la permission do revenir me voir, ce que je n’ai pas hésité de lui accorder, bien sûre que vous l’approuveriez; je no l’ai pas revu depuis. »

O Je me suis informée selon votre désir, lui écrit-elle à la date du 21 mars 1787, do savoir s’il y aurait un camp et si la Reine irait. Le bruit ici est le même que, chez vous, et l’on dit que le camp aura lieu certainement et qu’il parait probable que la Reine ira. Comment vous portez-vous, mon ami? j’espère que c’est à merveille. R fait ici le plus beau mois de mars possible; je crois que Longehamp sera Irès-

brillant. J’ignore encore la manière dont j’irai. On dit que Londres sera superbe au mois de mai, et beaucoup de femmes et d’hommes de Paris doivent y aller passer deux mois. Il faut que je vous paile aussi de la santé de M. votre père. Il me semble qu’il va mieux, et, quoiqu’il souffre, sa figure n’en est pas moins superbe. Les notables vont toujours leur train, c’est-à-dire qu'ils ne se pressent pas. L’abbé d'Espagnac, comme agioteur malhonnête, vient d’iHro renfermé par ordre du Itoi. M. de Simiane s’est tué à Aix ; on dit que c'est pour Gnir un malheur qu’il ne pouvait supporter , celui de n'élre point aimé de sa femme; cependant il y avait dix ans qu’il ne s’en portait pas plus mal, et cela est bien fou ou bien bétel bonjour, mon ami, plus do nouvelles ici. Recevez l'assurance de mon attachement; donnez-moi bientôt de vos nouvelles.

€ Cepûy de Buffon. »

La liaison de Mme de Buffon avec le duc d’Orléans n’était plus un mystère; on en parlait à la cour, on en parlait à la ville, et le comte de Buffon ne pouvait plus longtemps l’ignorer. Si lu haute considération qui entourait son père, la retraite dans laquelle il vivait alors, absorbé par les travaux d’embellissement entrepris par son ordre au Jardin du Roi, avaient empêché qu’il no fût averti, son Gis, avec lequel on n’avait pas les mémos ménagements à garder, et qui vivait au milieu d’officiers tous grandement apparentés et exactement informés des nouvelles do la cour, reçut de diverses sources des avertissements inquiétants.

Il vint à Paris, vit sa femme et repartit pour son régiment, doutant encore, mais le coeur profondément ulcéré. Deux lettres de Mme de Castera montrent qu’à dater de ce jour, tout fut bien réellement ûni entre le comte et la comtesse de Buffon.

( Je suis fâchée, mon ami, lui écrit-elle, que vous ayez mandé à votre père que je savais les raisons de votre brusque départ. Vous en avez dit devant votre femme et moi que je n’ai nullement approuvées. Je crois mémo qu’à la veille d’un départ, vous auriez dû les taire; elles ont produit un mauvais effet. Mais, quelque chose que je vous aie dite, je n’ai jamais pu gagner sur vous d'être plus doux et moins indiscret. Vous avez eu tort de me mettre en jeu; vous savez que je ne veux nullement me mêler de vos discussions intérieures. J’ai fait et dit vis-à-vis de vous deux ce que j’ai cru devoir, et sans aucun succès. Si M. votre père me parle (ce que j’éviterai le plus possible), je le prierai de faire ce qu’il croira sage et je ne dirai rien de plus; je vous demande, mou cher ami, de ne plus me compromettre. >

Dans une autre lettre, elle lui dit encore : « 11 est bien cruel pour

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moi d’avoir travaillé depuis deux ans à réunir deux êtres qui s’y sont constamment reRisés; si vous n’aviez jamais eu de torts, je pourrais ne pas trouver extraordinaire votre résolution de ne pas pardonner à autrui; mais en vérité, mon ami, vous avez ici les premiers, et vous ne devez pas l'oublier. Quoi qu'il en soit, je ne puis approuver la manière dont vous écrivez; songez que l’être que vous maltraitez autant est ma Hile; que si elle a des torts, vous en avez aussi, et que vous êtes sur ce point au moins à deux de jeu.... t

Un jour enfin, le dernier doute disparut. Une lettre de Mme de Castera, écrite à la date du 13 juin, huit jours seulement avant celle que BufTon adressa à son fds et qui figure dans ce recueil , montre que le scandale fut grand et que l’outrage était devenu public, t Mme de BufTon, écrit-elle, comptait, mon fils, se retirer au couvent; elle s’en occupait et c’était mon désir. Mais cette démarche a fait sensation dans le public, et sa famille et scs amis ont exigé d’elle d’y renoncer. En conséquence, elle reste dans la maison tant qu’elle ne sera pas louée; et alors ma fille habitera avec moi le pied-à-terre que je me choisirai : voilà ce qu’il y a do plus raisonnable à faire, ce que j’ai décidé de concert avec mes parents, et dont j’ai cru devoir vous avertir.... »

Une note tirée du manuscrit de M. Ilumbert-Bazilo complétera cet exposé des causes qui amenèrent, après trois ans d’une union malheureuse, une rupture qui vint attrister les dernières heures de la vie da BufTon. t Depuis longtemps, dit-il, M. de BufTon se plaignait à son père de la froideur do sa femme à son égard ; mais ce dernier avait pour sa bru une si grande estime, qu’il traitait de chimériques les craintes et les soupçons de son fils. Il était si loin de se douter de la vérité, que, lors de son dernier voyage à Munlbard, il accepta, pour faire la roule avec moins de fatigue, une litière que lui avait envoyée le duc d'Orléans. Cependant, comme dans toutes ses lettres son fils se plaignait du silence de sa femme, demandant la permission de quitter son régiment et de venir s’assurer par lui-même de la réalité de bruits sourds qui étaient parvenus jusqu’à lui, ou convaincre leurs auteurs do mensonge et de fausseté, M. de ButTon fit venir sa bru, lui parla en père, lui demandant de calmer, par une conduite plus sage, les inquiétudes de son fils, la priant, au nom du bonheur de son mari et au nom de son propre repos, d’avoir plus de réserve et plus de tenue. M. de BulTon ne fut pas content de cette entrevue; des doutes lui vinrent à l’esprit, sa confiance fut ébranlée, il fit prendre des renseignements, et apprit alors tout ce qui, depuis plusieurs mois, défrayait la conversation des salons de Paris. M. de BufTon eut alors un second entretien avec sa belle-fille. Il lui parla avec sévérité, avec

NOTES

bonté cependant, prononça les mots de repentir et d’oubli; mais la tenue de Mme de BufTon fut telle qu'il la reconduisit à la porte de son cabinet, en lui disant qu’elle n’était plus sa fille; et à dater de ce jour il ne la vit plus. i

Il ne peut donc y avoir aucun doute sur les causes qui amenèrent la séparation du jeune comte de BufTon et de sa femme. On sait que, quelques années plug lard, lorsqu’eut été rendue la loi du divorce, l’un et l’autre en proQlèrent pour recouvrer définitivement leur liberté. Le comte de BufTon épousa Betzy Daubenlon. Quant à celle qui avait d'abord porté un nom justement honoré, elle n’y avait plus aucun droit et reprit celui de sa famille. C’est sous le nom de Mme de Cepoy qu'elle continua d’étre admise dans la société particulière du duc d'Orléans. Ce prince, qui ne se piquait guère de constance on amour, se montra néanmoins fort attaché à la femme qu’il avait détournée de son devoir ; il parait qu'elle avait fait sur son cœur une impression profonde et qu'elle luj avait voué une affection aussi sincère que desin* téressée. Cette liaison, que la morale condamne hautement, fut du moins durable et ne ressembla en rien à une spéculation. Voici un document très-curieux dont nous devons la connaissance à M. Boutron, qui en possède l’original; c’est une lettre du duc d'Orléans, écrite en entier de sa main et adressée â la citoyenne Cepoy, le ]<'' septembre 1793, un mois seulement avant qu’il montât sur l’échafaud. Le duc d’Orléans était alors détenu au fort Saint-Jean, à Marseille, et était loin de penser que la République, dont il avait trop servilement flatté les passions sanguinaires, allait aussi faire toniber sa tête. La lettre du duc d’Orléans est inédite et peut être aujourd'hui publiée sans aucun inconvénient; c’est une page de plus ajoutée à l'histoire de cette étrange et funeste époque :

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