‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 119 sur 133 · CCCLXXVIII · texte numérisé non relu

CCCLXXVIII

Note 1, p. 238. — Il a déjà été question de ces cadeaux dans une lettre du 9 août 1789. (Voy. p. 199.)

Note 2, p. 239. — Buffon a déjà formulé les mêmes plaintes dans une lettre du 5 août 1781. (Voy. p. 235.)

CCCLXXIX

Note 1, p. 240. — Voy. la note 1 de la lettre cccLXVi, p. 590. Note 2, p. 241. — Voy. la lettre ccclxxx, même page.

APPENDICES

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DERNIERS MOBIENTS ET FUNÉRAILLES DE BÜFFON.

Pendant la douloureuse maladie qui précéda la mort de BuQbn, Mme Necker quitta bien peu son illustre ami. Sa fin si courageuse et si chrétienne, la dignité imposante de ses derniers instants, firent sur le cœur et sur l’esprit do Mme Necker une impression profonde'. On trouve dans ses Mélanges ces lignes qui commencent par un souvenir et finissent par une prière : • M. de BufTon, dans les derniers jours de sa vie, disait encore des choses fort tendres qui semblaient sortir du fond de son tombeau. Le spectacle de scs douleurs sera présent à ja> mais à mon cœur et à ma pensée; il m'a montré jusqu'au néant des grands talents. L'homme n’est rien, Dieu est tout; et c’est dans son sein qu’il faut chercher Un asile contre sa propre pensée. > Plus haut, sur une feuille arrachée sans doute de son journal, est écrit ce vers :

BufTon n’est plus; nous sommes tous égaux.

et au-dessous de sa main, ce seul mot : Beau vers.

Chaque matin elle arrivait au Jardin du Roi et venait s’asseoir au chevet du vieillard mourant ; elle y restait jusqu’au soir, prolongeant souvent la veillée fort avant dans la nuit, et ne consentait à quitter la chambre où Buffon allait rendre le dernier soupir que lorsque le malade commençait à prendre quelque repos, t Que de bonté I disait-il parfois en lui prenant les mains; vous venez me voir mourir I Quel spectacle pour une âme Bensiblel i Sentant sa fin approcher, il voulut visiter une dernière fois le jardin où il avait passé quarante-neuf années de sa vie , pour la gloire duquel rien ne lui avait coûté , ni fatigues ni argent. Une après-midi du mois d'avril, à l’heure où un soleil plus chaud

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dorait les pousses nouvelles, on put voir un vieillard, soutenu par deux laquais, enveloppé dans de chaudes fourrures, se promener un instant dans l'allée d’arbres qui traverse le jardin: ce fut sa dernière sortie. Depuis longtemps BufTon était travaillé par la pierre, qui lui faisait endurer de cruelles souffrances. A plusieurs reprises on lui avait demandé de faire venir le frère Côme , célèbre par son habileté dans l'opération do la taille ; mais le frère Côme était mort sans que BulTon eût voulu se laisser opérer. Plusieurs fois Portai, qui lui donnait ses soins avec Petit , proposa de le sonder ; • Docteur , disait alors Buffon, répondez-vous de me guérir? > Etcomme l'homme de la science gardait le silence: < J'ai quatre-vingt-un ans, reprenait-il en hochant la tète; ah I laissez-moi mourirl s Sur la fin do sa maladie, quelques jours avant sa mort, il refusait tous les remèdes et tous les aliments qui lui étaient présentés, c Je suis un malade peu commode disait-il à ses gens; mais à quoi bon tous vos soins? ils sont inutiles, je me sens mourir! > Jusqu’à sa dernière heure, sauf quelques défaillances , suites nécessaires de la puissance du mal , il conserva toute sa raison; peu de jours avant sa mort, il remettait à Thouin 18 000 livres pour solder des mémoires que lui-méme avait arrêtés.

Je possède un manuscrit ayant pour titre : Uemiers moments et agonie de M. le comte de Buffon, décédé au Jardin du Roi dans la nuit du 15 au lOauri/ 1788, à l’dge de quatre-vingt-un ans. Je le dois à M. de Faujas de Saint-Fond ; il est écrit en entier de la main de Mme Necker.

c Vendredi au soir, 11 avril 1788. Le R. P. Ignace, desservant de la paroisse de Buffon, est arrivé en poste de Montbard.

I Samedi 12. A huit heures du matin il est entré dans la chambre de M. de Buffon qui , bien que dans un état de faiblesse et d^ccablement extrêmes, l’a reconnu aussitôt et lui a dit: c Ignace, mon cher « Ignace votre arrivée me fait un bien grand plaisirl » II l’entretint de la façon la plus affectueuse, et dit ensuite à Mlle Blesseau sa gouvernante : < Veuillez bien faire dire à M. le curé de Saint-Médard que « je suis reconnaissant de la peine qu’il a bien voulu prendre en vet nanl chez moi; que le P. Ignace, mondirecteur, est arrivé, et que j’ai « toute ma conGance en lui. Qu’on aille de suite lui dire cela I >

< Le R. P. Ignace se rendit à dix heures chez Monseigneur l’archevêque de Paris pour lui demander l'approbation ; elle fut donnée par écrit par M. de Dampierro, grand vicaire de l'Église de Paris, en l’absence de Monseigneur l’archevêque, qui était à la campagne. De l’archevêché le R. P. Ignace se rendit chez M. le curé de Saint-Médard pour lui faire part des motifs qui l’avaient appelé auprès de M. de

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BufTon, dont il était le directeur. Il l'assura que chaque année M. de Buffon avait fait ses pâqucs publiquement à Montbard, et que c'était sa coutume , ce jour-là , de distribuer des aumônes aux pauvres. M. le curé de Saint-Médard dit au R. P. Ignace que les intérêts de la conscience de M. de Buflbn étaient en bonnes mains, et que nonseulement il adhérait à tout, mais même qu'il consentait, si M. de Buflun était dans le cas d'élre administré , que le R. P. Ignace fit luiméme celte cérémonie. Ainsi tout s'est passé à merveille de ce côté. Le soir, vers les quatre heures, M. de Buflbn eut un entretien avec le R. P. Ignace; les personnes qui environnaient le malade s'étant retirées, le R. P. Ignace resta trois quarts d'heure environ près de M. de Buflbn et le confessa.

a Dimanche, 13 avril. Même état d'accablement.

t Lundi, Ik avril. Même situation.

c Mardi, 15 avril. A sept heures du soir, les urines ayant mal coulé dans la journée, et la sueur de la veille l’ayant encore aflaibli , il a été pris tout à coup par des nausées et des espèces d'envies de vomir et par des douleurs dans la vessie, qui ne lui laissaient aucun ~ repos ; il tremblait et suait en même temps de tous ses membres. Dans moins d'une heure et demie il a mouillé trois chemises. Ses forces semblaient renaître avec le mal ; il aidait très-bien lui-même à passer la chemise qu'on lui changeait. Il demandait presque à chaque moment à boire, tantôt de l'eau, un bouillon et quelques gouttes de vin d'Alicante, disant sans cesse : c J'étouffe I v On le soulevait sur son lit, et, au milieu de ces terribles angoisses de la mort, je l’ai entendu dire : < A-t-on fait quelque chose pour mon fils? i Vers les neuf heures et demie du soir, cet état perpétuel de souffrance et d'angoisse se soutenant, il portait à chaque instant les mains vers la partie souffrante, c'est-à-dire du côté de la vessie, et dans un moment d'impatience , je l'ai entendu prononcer ces mots : < Sors donc, vilaine ( pierre I... Sors donc! > Le P. Ignace, son confesseur, ayant alors touché le pouls (car les médecins étaient absents), s'est aperçu que le malade était dans un état voisin de la mort et lui a proposé de l'administrer ; le malade a répondu : < J'y consens, mais donnez-moi encore une heure ou deux. > Mais le P. Ignace, voyant que la chose pressait, est allé en toute diligence chez le curé de Saint-Médard pour demander un porte-Dieu , le viatique et l'extrême-onction. Dans cet intervalle j'étais à côté du malade, que je ne perdis pas un moment de vue; il croyait son confesseur présent et j'ai retenu ses paroles : i Cher

• Ignace, il y a plus de quarante ans que vous me connaissez ; vous sa- « vez quelle a toujours été ma conduite ; j'ai fait do bien quand je l’ai

* pu et je n'ai rien àme reprocher. Jedéclare que je meursdanslareli-

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• gion oùjesuisné, et atteste publiquement que je crois en Jésus-Christ c descendu du ciel sur la terre pour le salut des hommes : je demande

< qu'il dai;;ne veiller sur moi etmeprotéger, et je déclare publiquement f que j'y crois. > Deux minutes après, le R. P. Ignace est entré avec l’extréme-onction , et, en attendant que le porte-Dieu arrivât, il lui a administré les saintes huiles avec les prières ordinaires. M. de Buffon était accablé de douleur et de suffocation , et se sentait à la veille de mourir. Je ne me suis point aperçue que ta tête fût perdue, excepté dans le moment où l’on a découvert scs pieds pourlesoindre. Il a dit alors : ( Cela regarde M. Retz, i qui est son médecin. Il a adressé la parole au P. Ignace et lui a dit d'une manière très-empressée : t Qu’on me € donne vite le bon Dieul Vite donci Vitel » et il sortait la langue pour le recevoir. Mais le porte-Dieu n’arrivait pas ; le malade redoublait sa demande en y mettant même une certaine impatience; enfin le P. Ignace l’a communié et M. de Buffon répétait pendant la cérémonie : t Donne donc ! Mais donne donci » Ce terrible spasme de la mort s’est ensuite calmé en partie ; mais il lui est resté une suffocation excessive ; sa respiration était fréquente et gênée. Son corps glacé était réchauffé à l’aide de linges chauds. Il a trouvé encore la force de se soulever à l’aide de ses deux bras et il a bu trois cuillerées à bouche de vin d’Alicante. Puis le pouls a diminué graduellement, sa bouche est demeurée ouverte, les extrémités se refroidissaient, il a serré plusieurs fois la main de Mlle Blesseau ; la respiration devint presque insensible, et, à minuit quarante minutes, il a rendu le dernier soupir. >

Dans une autre relation de la mort de Buffon, laissée par un de ses secrétaires, je trouve les particularités suivantes : < Il attendait le saint viatique avec impatience. « Que le prêtre tarde d’arriver 1 dic sait-il ; par grâce, allez au-devant.... Ils me laisseront mourir sans

< les sacrements I » En recevant l'extrême-onction, il tendit de luimême les pieds en disant très-intelligiblement: i Tenez, mettez là ! > Il fut administré avec beaucoup d’appareil et renouvela sa profession de foi, qu’il fit à haute voix devant le grand nombre d’assistants que la cloche avait attirés. U a fait approcher son fils, qui, les larmes aux yeux, a recueilli ces paroles touchantes : t Ne quittez jamais le chec min de la vertu et de l’honneur, c’est le seul moyen d’être heureux. * Il a pressé la main de ses amis, a remercié ses gens de leur attachement à sa personne et de leur zèle constant à le servir, puis il a fermé les yeux et a attendu , avec la fermeté du sage , sa dernière heure. *

Ce fut là une mort vraiment chrétienne , digne fin d'une vie

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glorieusemoDl occupée. Ce fut, en plein dii-huitième siècle, et dans le temps où une philosophie malsaine prenait la place de la religion, un grand exemple donné par le plus profond philosophe de l’époque ; ce fut un grand acte de fermeté et de conviction.

Bullon avait manifesté le désir d’étre transporté â Montbard, dans le caveau de sa chapelle, près de sa femme et de son père. Son corps fut embaumé et son cœur fut remis à Faujas de Saint-Fond, suivant l'ordre qu’il en avait donné.

Le 18 avril, le corps fut présenté à Saint-Médard, paroisse du Jardin du Roi. c Sa pompe funèbre, dit un journal du temps, a eu un éclat rarement accordé à la puissance , à l'opulence , à la dignité. Un concours nombreux de personnes distinguées, d’académiciens, de gens de lettres, s’était réuni dans cet hommage solennel rendu à la mémoire d’un homme de génie, et accompagnait leconvoi. Telle était l’influence de ce nom célèbre, que vingt mille spectateurs, dans les rues, aux fenêtres, et presque sur les toits , attendaient ce triste cortège, avec celte curiosité que le peuple réserve aux princes !... i ( Mercure du 26 avril.

t Vous vous souvenez, messieurs, disait à quelques mois de là Vicqd’Azir, de la pompe de ses funérailles; vous y avez assisté avec les députés des autres Académies , avec tous les amis des lettres et des arts, avec ce cortège innombrable de personnes de tous les rangs, de tous les états, qui suivaient en deuil, au milieu d’une foule immense et consternée. Un murmure de louanges et de regrets rompait quelquefois le silence do l’assemblée. Le temple vers lequel on marchait ne put contenir cette nombreuse famille d’un grand homme. Les portiques, les avenues demeurèrent remplis ; et tandis que l’on chantait l'hymne funèbre, ces discours, ces regrets, ces épanchements do tous les cœurs ne furent point interrompus.... «

Le 20 avril, le corps, rapporté à Montbard, fut descendu en grande pompe dans la chapelle seigneuriale, où il repose encore aujourd’hui.

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