‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 130 sur 133 · BIOGRAPHIES INÉDITES DE BDFFON · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIES INÉDITES DE BDFFON

On ne lira pas sans intérêt deux notices biographiques sur Butfon, toutes deux inédites et auxquelles la main qui les traça donne un grand caractère de vérité. La première est écrite par le chevalier de BufTon , la seconde par Mlle Blesseau. L’œuvre du chevalier présente un véritable intérêt littéraire ; l’hommage rendu par Mlle Blesseau à la mémoire de son maître révèle les vertus privées et la charité ingénieuse d’un homme auquel elle était attachée par la reconnaissance et par de longs services ; cette page intime , tracée par une main inexpérimentée, renferme des détails d’un touchant intérêt. Ces deux biographies trouveront ici leur place comme un couronnement naturel de l'œuvre qu’elles terminent. Elles résument la vie de Buffon que lui-même a pris soin d’écrire dans ses lettres familières, dont nous avons de bonne heure conçu la pensée de devenir un jour le modeste éditeur.

I. ESSAI SCR LES QUALITÉS MORALES ET LA VIE PRIVÉE DE U. LE COUTE DE BUFTON.

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, trésorier perpétuel de l’Académie des sciences , de l’Académie française , de la Société d’agriculture, des Académies de Dijon, Auxerre et Nancy, de la Société royale de Londres, des Académies d’Édimbourg, Pétersbourg, Berlin , de l’Institut de Bologne et des Arcades de Rome , est né à Montbard en Bourgogne, le 7 septembre 1707. On ne peut citer de son enfance ni même de son adolescence que des traits communs à tous les enfants nés avec de l’esprit naturel ; il suffit de dire que ses farces physiques se développèrent de très-bonne heure , et qu’on aperçut

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bientôt en lui les premiers traits de ce grand caractère qu'il a si noblement déployé dans ses ouvrages , comme dans toutes les actions importantes de sa vie. Son éducation ne fut point négligée ; cependant il n’eut ni gouverneur , ni ce grand nombre de maîtres employés dans l’éducation d’aujourd’hui. Il fit ses études au collège des jésuites de Dijon sans supériorité marquée ; mais Euclide devint bientôt son livre de préférence: il l’étudia seul , le comprit et se passionna pour l’étude de la géométrie et de l’algèbre; il y donnait des nuits entières, et c’est à cette époque que l’on peut fixer son goût décidé pour les sciences , et le premier développement de cette intelligence supérieure qui, depuis, imprima sur ses ouvrages le sceau du philosophe.

M. Leclerc de BufTon , son père, conseiller au parlement do Bourgogne, le destinait à la magistrature ; mais son goût pour les éludes absir.'iiles, et son caractère qui le portait au désir de ne dépendre que de lui-méme, l'éloigna d’un état dont toutes les fonctions exigent une assiduité forcée et un genre de travail qui répugnait à son esprit. Le comte de Buffon, doué par la nature d’un tempérament ardent, d’une mémoire parfaite et d’une trempe d’esprit très-vigoureuse, partagea les premières années do sa jeunesse entre les dissipations de son âge et les études les plus abstraites ; mais dès lors il ne regardait le plaisir que comme un repos , comme une distraction nécessaire : toujours maître de lui-méme, et bien différent en cola de la plupart des jeunes gens, c’était son amour pour le travail qui l’arrachait au plaisir.

Ce fut en employant ainsi les premières années d’une jeunesse qui annonçait une maturité précoce , que se forma, par la ressemblance des goûts et du caractère, une liaison intime entre le jeune Buffon et le lord Kingston, jeune Anglais, accompagné par un gouverneur d’un rare mérite (M. Hinckman); le lord était son ami de plaisir, et l’instituteur son ami d’étude. Il fit avec eux plusieurs voyages, et entre autres celui d’Italie. Ce fut dans cette contrée qui rassemble tous les grands phénomènes de la nature et toutes les merveilles des beaux-arts, que les ressorts de son esprit commencèrent à se déployer, et que ses idées s’étendirent à la vue des vastes et magnifiques tableaux qui s'offraient à ses yeux. Il revint en France, fut reçu à l’Académie des sciences en 1733, à l’âge de vingt-six ans, et bientôt il prouva qu’il était digne de cette faveur, par sa traduction des fluxions de Newton, par celle de la statique des végétaux de Haies , et par plusieurs mémoires qu’il donna successivement à l’Académie , jusqu’au moment où il se livra tout entier à la composition de l’Histoire naturelle.

On ne peut lire ce bel ouvrage sans reconnaître l’homme de génie et d’un grand caractère. Cependant le comte de Buffon, quoique porté de préférence pour tout ce qui lui paraissait à la plus grande hauteur

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de l'intelligence humaine, était tellement maître de son esprit, qu’il l'élevait ou l'abaissait à volonté au niveau de son sujet ; mais il était toujours plus content d'avoir à traiter ceux qui le mettaient à portée de déployer toutes les puissances de son génie.

Occupé sans cesse à mettre l’ordre nécessaire dans les plus grandes idées , il n’était pas moins ami de l'ordre même dans les plus petites choses; il ne s’environnait point de cette quantité de volumes qui sont plutôt l'appareil du savant que celui de la science , et l'on ne vit jamais d’autre papier que son propre manuscrit , sur le bureau où il a écrit l’histoire du globe, depuis l’époque de sa formation jusqu’à celle où il a annoncé les derniers moments de la nature vivante.

- Il a composé les morceaux les plus sublimes de son ouvrage à Monlbard, en Bourgogne. 11 s’enfermait alors , non dans un cabinet d'étude, mais dans un vaste jardin qu’il avait rendu aussi agréable qu’utile , en forçant la nature à produire sur des rochers tout ce qui croit dans les plus fertiles vallons.

La fraîcheur du matin , le chant des oiseaux, le spectacle magniGque du soleil levant, l'aspect d'un beau jour, le pittoresque de la situation répandaient dans son âme celle sérénité sans laquelle on ne peut jouir de toute l'étendue de ses facultés; il se promenait en réfléchissant longtemps et profondément à ce qu’il voulait écrire ; il se remplissait , il SC nourrissait , pour ainsi dire, des merveilles de la nature, ses idées s'élevaient jusqu’à l’enthousiasme; alors il prenait la plume, écrivait quelques lignes, et retournait promptement à sa promenade et à ses méditations.

Quelques personnes ont prétendu qu’il avait le travail difficile, quoique assurément il ne soit pas'possible de voir dans l’ouvrage les elTorts pénibles do l’ouvrier ; il est vrai qu’il y a tels discours qu’il a corrigés et retouchés, au point de les faire transcrire jusqu’à douze et quinze fois. Cette infatigable sévérité de sa plume avait si profondément gravé dans sa mémoire les plus beaux traits de son livre, qu'il les récitait sans y changer un seul mot , trente ans après les avoir composés. Ce que l’on appelle facilité de travail est une disposition dangereuse dont bien des gens abusent, et que l’on pourrait plutôt appeler facilité d’élre content de soi-môme. Le comte de Buffon, bien éloigné de ce défaut, était non-seulement difficile, mais rigide lorsqu’il se jugeait, et cette habitude contractée avec lui-méme le conduisait naturellement à juger les autres avec une égale rigueur.

Aucun homme n’a mieux connu que le comte de Buflon le prix du temps , aucun homme n’a employé plus constamment ni avec un zèle plus uniforme tous les moments de sa vie. A la campagne, il se levait très-matin , se retirait aussitôt dans ses jardins et y restait enfermé

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ju5qu'à une heure après midi ; alors il revenait dans sa maison , recevait sa compagnie et se mettait à table, où volontiers il restait longtemps , non qu’il aimât la table pour les mets dont on la couvre, mais il s’y délassait de ses profondes méditations par des conversations très-gaies, très-simples, quelquefois même triviales, dans lesquelles il se melUit à la portée des esprits les plus bornés, avec la sérénité la plus douce; sa bonhomie était une sorte de phénomène aux yeux de tous ceux qui, croyant d'abord ne voir en lui qu’un philosophe contemplatif, et qui ne connaissant passa sociabilité, sa simplicité dans le cours ordinaire de sa vie, étaient fort étonnés de se trouver à son niveau. Au sortir do table il passait encore quelque temps avec sa compagnie; il y faisait lire, quand cela convenait h la société, les écrits qu’il était près de donner à l’impression, et ne désignait point les réflexions et même les objections des personnes les moins savantes; il suflisait qu’elles eussent du goût naturel et un certain degré d’intelligence, pour qu’il les écoutât avec une singulière complaisance, et particulièrement sur tout ce qui ne leur paraissait pas être rendu avec la plus grande clarté. Après quoi, il visitait ses constructions, auxquelles il employait toujours un trés-geand nombre d’ouvriers, se renfermait ensuite pour se faire rendre compte des détails de sa maison, voir ses gens d’affaires, et s’occuper de ses correspondances; il ne soupait point et se couchait de très-bonne heure, pour obtenir un sommeil qui n en durait jamais plus que quatre ou cinq.

A Paris son temps était distribué à peu près de même; il se levait toujours très-matin, il travaillait avec scs coopérateiirs, il réglait les affaires qui concernaient sa place d’intendant du Jardin et du Cabinet du Roi ; il recevait les savants qui l’honoraient de leur r.onfiance , ou les personnes distinguées que sa réputation attirait auprès de lui ; sa conversation, toujours proportionnée aux personnes avec lesquelles il s’entretenait, lui captivait leur attention et leur reconnaissance; il accordait volontiers, après dîner, à la société tout le temps qu’elle paraissait désirer, quelquefois même exiger, par le grand intérêt qu’il savait donner à scs discours. 11 finissait sa journée en s’occupant de ses affaires particulières ou causant familièrement avec ses plus intimes amis.

Telle a été la distribution constante de tous les jours de sa vie, soit à la campagne, soit à Paris, à l’exception des trois derniers mois, pendant lesquels ses infirmités l’ont obligé de se refuser anx visites et aux entretiens que la diminution de ses forces ne lui permettait plus de soutenir.

M. de Buffon avait de l’aversion pour les disputes scientifiques ou littéraires. Il les regardait comme un abus de la science, comme une

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guerre d'amour-propre et d’en(étement, comme un mauvais emploi du temps : il cédait promptemeni, pour peu qu’il doutât de son opinion ; mais quand il la croyait bien fondée, il prenait le ton décisif, non pour parler en maître, ni avec l'espoir de convaincre, mais pour mettre Cu à une controverse dont il n’espérait aucun fruit. L’orgueil blessé n’interprétait pas toujours favorablement le motif qui dictait ses expressions, mais ce ton tranchant, que l’on ne permet pas aux hommes d’un mérite ordinaire, n’était pas messéantà un homme de la trempe du M. de BulTon ; on doit du moins lui pardonner de n’avoir pu quehjuefois se refuser au sentiment de sa supériorité.

Il avait un tact sûr pour juger les hommes qu’il avait intérêt de connaître, et ce talent est Lien prouvé par le choix qu’il a fait de tous les savants qui ont présidé et qui président aujourd’hui aux différentes écoles du Jardin du Roi ; de HM. Daubenton et comte de Lacépèdo, gardes et démonstrateurs du cabinet d’IIistoire naturelle. M. Daubenton fut le premier coopérateur de I Histoire naturelle, et &i. de Lacépéde s’est acquis par ses premiers succès le droit de la continuer. M. Gueneau de Montbcillard a marché avec gloire dans la carrière où M. de BulTon n’a jamais fait un grand pas sans rechercher son suffrage; il ne lui a manqué, pour prendre place au rang des savants les plus distingués, que l'ambition d’y prétendre.

M. do Uuffon n’avait point le vain désir de paraître universel, et ses amis n’ont pu se tromper sur la mesure de ses prétentions ; ils lui ont souvent entendu dire qu’il s’en fallait beaucoup qu’il pùtécrire une lettre aussi bien qu’une femme spirituelle. Il a déclaré plus d'une fois qu’il n’avait jamais pu faire de vers , par la difficulté de s'astreindre à la rime, et de s’assujettir à compter des syllabes. Il eût pu sans doute en contracter l’habitude; mais, occupé sans relâche de la perspective de l’univers, cherchant dans les détails de tous les êtres qui l'habitent à ne saisir que les rapports essentiels, lés peignant tout en grand, il s'éloignait trop des choses de pur agrément, pour les considérer autrement que comme un homme qui, placé dans un lieu très-élevé, voit décroître et disparaître les petits objets en raison do leur distance.

En 1763, les portes de l’Académie française lui furent ouvertes par an suffrage unanime, et la couronne académique fut posée sur la tète du philosophe par l’acclamation générale, dès qu’il eut prononcé son discours de réception.

Il était tellement sévère sur le style (et il en avait bien acquis le droit), que peu d'ouvrages lui paraissaient être écrits dans le degré de perfection dont il avait conçu l’idée et donné tant d’exemples ; il regardait M. de Voltaire comme l’un des plus beaux esprits qui eussent jamais paru, louait sa prose et ses vers; mais cet homme célèbre n’a jamais

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pardonné à M. deBulTon de lui avoir refusé la qualité de philosophe et de poète, et d'avoir dit qu’il y avait plus de philosophie et de poésie dans quatre pages de certains ouvrages do J. -J. Kousseau que dans tous ceu* de M. de Voltaire. C'est d'après le jugement que M. de BufTon avait porté de cegrand écrivain, qu’il avait établi entre le génie et I’e8|)rit , entre le poêle et le vcrsiGcatcur , celte différence qui n'a pu flatter que très-peu de personnes.

M. de Buffon était d'un accès facile, et son cœur s’ouvrait volontiers à la conflance; on peut même assurer qu’il portail jusqu’à l’excès cette qualité de l’Ame, qui contrastait singulièrement en lui avec un caractère fier, une volonté ferme et souvent absolue; il regardait la défiance comme un sentiment ignoble; tout ce qui s’offrait à lui sous les dehors de la vérité le séduisait, et, tandis que le mensonge veillait quelquefois pour le tromper ou pour lui nuire , son cœur se reposait dans une douce et tranquille sécurité, vertu dont l’usage est dangereux dans un siècle où règne l'égoïsme.

L'estime et la considération générale ont été le seul but de son ambition ; il n’a jamais désiré de plus grande place que celle qu’il occupait au Jardin du Roi : Louis XV, après l'avoir appelé à Fontainebleau pour le consulter sur l’amélioration de la forêt de celte résidence royale, lui proposa de le nommer à la surintendance de toutes les forêts de ses domaines, et l’honneur do travailler seul avec Sa Majesté: l’offre était éblouissante; .M. de Buffon, ayant demandé vingtquatre heures pour y penser, refusa une place qui lui aurait attiré beaucoup d'ennemis, sans un grand avantage pour le bien de la chose, et qui l’aurait arraché à ses occupatiods favorites. Le Roi parut d’abord mécontent do ce refus, mais il voulut bien ensuite en approuver le motif, et gratifier M. de Buffon d’une pension qu’il n’avait point sollicitée.

Avec le droit de se prévaloir de scs vastes connaissances et de sa célébrité , il n’en estimait pas moins l'homme qui n’était pas savant, lorsqu’il reconnaissait en lui une tête bien organisée, un sens droit, de la justesse dans les idées et dans le raisonnement. En accordant volontiers de l’esprit à tous, il distinguait, dans chaque individu, son degré d’ouverture ou d’élévation, qui peut-être est moins un don de la nature qu’il ne dépend de la position où l’on se trouve , de l’état qu'on a embrassé, du concours des circonstances, des rapports avec les personnes , et des occasions d’exercer les facultés de l’esprit et de l’âme. Personne enfin n'était sans esprit à scs yeux ; il avait même l’art de le trouver, quand il lui importait de le découvrir, en ceux qui, par timidité ou par le peu d’habitude de le mettre on évidence, en montraient ou s’en croyaient même beaucoup moins qu’ils n’en avaient

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réellemcnl. Tel homme à qui la réputation de M. de BulTon en avait imposé, et qui ne l’avait approché qu’avec la timidité inspirée parle sentiment de son infériorité, est sorti d’auprès de lui plus content de soi-méine , et par conséquent charmé du philosophe qui l'avait aidé à se voir en possession d'un bien dont il n’avait pas encore connu la valeur ni l’usage.

Les femmes ont prétendu qu’il n'avait pas bien parlé de l'amour ; il l’a peint d'un seul coup de pinceau , tel qu’il parait aux yeux d’un philosophe avare de son temps , et d’un peintre qui , profondément occupé des grands effets de son tableau, ne songe pas à s’en détourner pour quelques touches accessoires. Mais sa mémoire n’a pas besoin do justiQcation auprès de celle belle moitié du genre humain ; il épousa en 1752 Mlle de Sainl-Bclin, qui lui apporta en dot la naissance, la jeunesse, la beauté, l’esprit et toutes les vertus. Pouvaitil rendre à l’amour un hommage plus éclatant, qu’en formant par amour, à l’âge de cinquante ans , ces liens pour lesquels il avait jusque-là peu déguisé son éloignement? Les femmes lui rendirent plus de justice : il fut adoré de la sienne. Il n’en a eu que deux enfants, une fille morte en bas âge, et le jeune comte de Buffon , major en second du régiment d'Angoumois.

La musique faisait sur M. de Buffon l'effet qu’elle produit sur tous les hommes dont les sens sont exquis, et l’âme facile à émouvoir. Une symphonie brillante et majestueuse lui semblait l'image de ses plus sublimes spéculations; une romance, tout air tendre chanté avec expression par une voix louchante, faisait couler ses larmes; il n’avait cependant pas étudié la musique ; mais, sans connaître les règles de l’art, on sait entendre son langage quand on est doué de la sensibilité physique et morale, qui est un des plus beaux dons de la nature.

Il aimait la magnificene.e, non par ostentation, mais par goût, parce qu’il y Irouyait quelque chose de grand, et qu’il aimait tout voir en grand. Il était toujours vêtu noblement ; sa maison de Montbard est vaste et richement meublée; il eût même porté plus loin la magnificence, s’il ne se fut fait une loi de fixer sa dépense au-dessous de son revenu. Exact dans le gouvernement do ses affaires domestiques, il ne manquait pas de mettre quelque somme en réserve, et l'économie jouait sagement son rôle, au moment où il faisait une dépense qui semblait surpasser ses moyens. Mais avait-il besoin d’un terrain pour agrandir et pour embellir ses jardins? il en payait la convenance avec une libéralité qui tenait de la profusion ; ce qui pourtant n’était en lui que noblesse de caractère jointe au désir vif d’accomplir son proje.t. C’est ainsi qu’il a attiré le rossignol et la fauvette dans des lieux qui, depuis plusieurs siècles, n’étaient habités que par

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des oiseaux de nuit ou par des oiseaux de proie; c’est ainsi qu’environnant ce château d’une triple terrasse, il a tracé de faciles et riantes avenues jusqu'à la cime, auparavant presque inaccessible, de l’antique monument où il a composé l'iiistoire de Tunivers.

M. de Buflon réunissait toutes les quabtés qui caractérisent le vrai philosophe. Considéré du côté des sciences, nul homme ne fui doué d'une métaphysique plus saine, ni d’une logique plus parfaite. Son intelligence vaste et lumineuse embrassait tous les rapports, éclairait toutes les faces des objets soumis à ses méditations ; nul homme n’a eu plus que lui le plus grand nombre d'idéeir possible sur le même sujet; il a a|>erçu, il a annoncé, il a deviné plusieurs grands faits de la nature, dont l'existence encore inconnue a été prouvée par des découvertes postérieures do plus de vingt ans à scs prédictions : c’est dans l'étendue de ses vues, dans la richesse de son imagination, dans la nellelé de ses idé-es, c’est dans la trempe de son âme, qu’il faut chercher la source de cette noblesse do style, do cette chaleur, do cette clarté d’expressions si justement admirées dans ses ouvrages. Quand il avait à peindre des objets plus rapprochés des regards de l’homme, alors habile à saisir toutes leurs nuances, à les distinguer, à les foire valoir, à les tirer de l’obscurité où la nature avait, pour ainsi dire, pris plaisir à les cacher, son style toujours varié, toujours propre au sujet, embellissait, ennoblissait ses modèles sans altérer la vérité des portraits; et c’est ainsi que, dans la description des animaux, il est descendu de l’éléphant à la souris, de l’aigle au roitelet.

M. de BufTon, considéré relativement à ses qualités morales et à sa vie privée, était encore un vrai philosophe : il vivait heureux. Il avait pour principe que tout homme doit et peut être l’instrument de son bonheur. Quand on veut, disait-il, être content de son existence, il faut d’abord regarder au-de.ssous de soi, ne lever ensuite les yeux plus haut qu’avec beaucoup de circonspection, être constant dans l’état qu’on a embrassé, en remplir les obligations avec zèle et une probité sévère, être conséquent dans sa conduite publique ou privé'e, ne point s’affligerdes préférences que d’autres n’obtiennent quelquefois que par des moyens dont l’homme honnête dédaigne de se servir, et surtout ne point ouvrir son cœur au poison de cette basse jalousie qui condamne I homme au supplice continuel de n’étre jamais content de luiméme ni des autres.

Né riche, M. de Buffon avait augmenté sa fortune par son travail et par l’effet naturel du crédit que lui donnait sa réputation ; il a joui pendant sa vie d’une célébrité dont les plus grands hommes n’ont presque jamais été honorés que dans leur tombeau. Sa santé a été parfaite jusqu’à l’âge de soixante-quinze ans, précieux avantage qu’il

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tenait d’une complexion forte, dont Jamais il n’abusa ; il réunit ces trois moyens de bonheur, et mettant ses principes en action, il en profila dans toute leur étendue. Jamais homme, en effet, ne fut plus serein que lui dans tous les instants de sa vie, et cette triste affection de Tàme, que l'on appelle humeur, si incommode pour soi-méme et si désagréable pour les autres, lui était absolument étrangère.

Cependant la contrariété lui déplaisait extrêmement; mais il savait apaiser par la promptitude de la réOexion la vivacité de son caractère ; un seul instant le rendait calme et doux; alors il cherchait à ramener à lui les personnes de tous états qui le gênaient dans l'exécution de ses projets, à se les concilier par la persuasion, à tirer tout le parti possible des circonstances ; mais il ignorait absolument l’art odieux de l'intrigtte, qui n'agit que par des voies méprisables. C'est par la force et la justesse do scs raisonnements, par des vues utiles et cl.iircmeut présentées, enfin par cet ascendant que donne toujours l’éloquence animée par la vérité, que M. de Buffon gagnait la confiance do ses contradicteurs et venait à bout do surmonter les obstacles qu'on lui o()posait. Lorsqu’il avait amené son plan jusqu’à ce point, cl qu’il ne lui manquait plus pour l’achever que l’argent, ce moteur victorieux do toutes les entreprises, il n'hésitait pas d’engager sa fortune, son crédit, toutes ses ressources; et voilà comme il a enrichi ou plutôt entièrement formé le Cabinet d Histoire naturello, qui n’offrait encore qu’une collection peu nombreuse cl pou intéressante, en 1739, quand il fut hononi de la place d’intendant du Jardin du Roi ; voilà comme il a agrandi, décoré et abondamment doté de toutes les plantes de l'univers ce Jardin, dont le terrain, auparavant res-serré dans un trop petit espace, ne pouvait recevoir qu’une faible [larlie de celles qui sont nécessaires pour l’établissement d’une véritable école de Iwlaniquo.

Bienfaisant par caractère, et par amour pour toute action qu’il jugeait noble ou essentiellement utile, M. de Buffon donnait beaucoup, non par ces actes dont la publicité diminue le mérite, mais en secret, et toujours avec connaissance des besoins qu’il voulait alléger. Sa famille trouvait en lui un parent généreux ; ses amis, un ami attentif et prévenant; les pauvres qui n’étaient pas coupables do leur propre infortune, ceux que leurs infirmités mettaient hors d’état de travailler, éprouvaient de sa part des consolations et des secours donnés avec ces précautions qui épargnent l’humiliation à la misère, et qui ne lui imposent pas même la loi de la reconnaissance. Il n’a fait qu’un seul acte où sa bienfaisance et sa générosité dussent éclater aux yeux du public, mais après sa mort seulement, et lorsqu’il n'anraitplusderemcrclmentsà en recevoir. Par son testament il distribue de fortes sommes en rentes viagères, et un capital considérable dont les diverses deslina-

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tiens ont été déterminées par l’estime, par l’amitié, par les sentiments de gratitude que des services assidus excitent dans un cœur bienfaisant.

On a dit, et il faut l’avouer, que M. de Buffon aimait la louange; mais pourquoi serait-il défendu à la philosophie de respirer quelquefois avec plaisir l’encens que la divinité aime à voir brûler sur scs autels?

11 respectait la religion et il en remplissait toutes les pratiques dont il devait l'exemple. Il ne se permit jamais un seul mot qui pût donner une opinion défavorable de la sienne à cet égard. On peut assurer de plus que, dans tous les points qui intéressent la société, ses obligations et ses usages, la morale de M. de Buffon fut très-épuréc, qu'il la porta mémo jusqu’au scrupule, et qu’il s’interdit sévèrement tout ce qui pouvait porter atteinte aux propriétés de toute espèce, qu’il respecta toujours comme sacrées.

En un mot, philosophe dans ses écrits, |)hilosophc dans les moments les plus heureux et les plus brillants de sa vie publique et privée, philosophe dans sa conduite journalière, philosophe dans les attaques littéraires qui lui furent suscitées et qu'il dédaigna de repousser, le comte de Buffon a soutenu avec intrépidité l’épreuve sous laquelle tant d’âmes fortes et courageuses ont succombé. Il fut philosophe dans la douleur; il a supporté avec une constance rare les souffrances aiguës d’une maladie toujours longue et cruelle ; il a envisagé de sang-froid et sans murmurer le dépérissement successif et journalier de ses forces physiques, s’en consolant par la conservation de ses facultés morales, qui ne se sont éteintes qu’avec lui. Il avait essayé quelques moyens de soulagement qui lui avaient été conseillés; l'inutilité des remèdes ne parut ni l’étonner ni l’affliger. Le sommeil l’avait abandonné pendant les trois dernières années de sa vie. Le dégoût de tous aliments survint; il voyait sa destruction prochaine, non pas avec cette indifférence stoïque qui répugne à la nature, mais avec courage et résignation, sans s’étonner et sans se plaindre; il dicta ses dernières di.-positions avec tranquillité; les mouvements de l'âme ne troublèrent point la liberté de l’esprit ; il s'occupa de ses affaires, de celles du Jardin et du Cabinet du Roi, et des détails concernant scs ouvrages, jusqu’au jour qui a précédé celui de sa mort; cnGn, dans un marasme al.<solu,après avoir rempli exemplairement les derniers devoirs de la religion, il expira le 16 avril 1788, à une heure du matin, laissant à sa famille, à ses amis, à l’humanité entière, un précieux souvenir de toutes les qualités, de tous les talents, de toutes les vertus dont le souverain Maître de la nature l’avait doué, pour en pénétrer les st'crcts, les dévoiler et les publier dans toute leur magniOcence.

(Ce curieux document qui nous a été communiqué par M. Guyton de

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Rigny , est écrit par un secrétaire. Le chevalier de Buffon y a fait quelques retouches. Le passage suivantes! entièrement écrit de la mamdu chewalier.)

Le chevaUer de Buffon confie à MM. de Vicq-d’Azyr et marquis de Condorcet le manuscrit dans lequel il a essayé de peindre le feu comte de Buffon son frère. MM. de Varenne, Leroy, Daubenton, Mgr de La Billarderie et plusieurs autres personnes qui ont vécu dans sa société intime, en ont eu communication, y ont joint leurs observations, et en ont (laru contents, parce qu’ils ont trouvé le portrait ressemblant et non flatté.

MM. les académiciens qui ont le projet de faire l’éloge du comte de Buffon, trouveront donc dans cet écrit les principaux traits de son caractère, rendus avec vérité, et il ne reste plus qu’à les faire valoir par ceux de l’éloquence. Le chevalier de Buffon leur abandonne celte tâche, qui est au-dessus de scs forces, et qui d'ailleurs ne peut être en des mains plus dignes de traiter un sujet aussi intéressant. Il prie ces messieurs de remettre le manuscrit, lorsqu’ils en auront fait usage, entre les mains de M. Boursier, notaire, rue de la Verrerie; c’est le seul qu’il se soit permis de confier, attendu que son projet est de le faire imprimer tel qu’il est, à la tête d’un ouvTage qui a de trèsgrands rapports avec rilisloire naturelle du comte de Buffon.

Le chevalier de Buffon.

Paris, le 26 août 1788.

A la note biographique (]ui précède, on peut joindre ce fragment d’ano lettre adressée par le chevalier de Buffon à M. Bernard d’Héry, dans le temps où il s’occupait de rassembler les matériaux nécessaires pour écrire la Vie de Buffon, qui se trouve à la fin de l’édition de ses Œuvres, donnée par lui en 1802 :

« .... Autant l’âme, l’esprit, le style de Buffon étaient élevés, lorsqu’il était animé par les inspirations de son génie, autant il était simple dans tous les détails de sa vie privée. Buffon dans son cabinet du château de Montbard, et Buffon dans son salon de compagnie, étaient deux hommes différents. On aurait pu croire qu’il avait deux âmes, l’une pour les grandes choses et l’autre pour les petites. Supérieur à la plupart de ceux qui l’environnaient dans son séjour de Montbard, il se pliait sans dégoût au ton des conversations les plus triviales....

• Le physique de l’amour n’était pour lui qu’un besoin de la nature; il en méprisait le moral et tout ce qui tient aux différentes passions qu’il inspire, comme indigne d’occuper un philosophe, un homme raisonnable.... Cependant il se plaisait à la société des femmes, quand

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elles n’avaient d’autres prétentions que les grâces et l’esprit de leur état.

f Sévère dans tous ses principes sur les mœurs, mais indulgent pour les faiblesses qui ne portaient pas avec elles le caractère de la dépravation, il ne se permettait point d’épigrammes, et n’éloignait de lui les gens qu’il n’aimait pas, que par l’indifférence.

( Je no lui ai connu qu’un seul défaut essentiel. Trop confiant envers ceux qui le flattaient avec adresse, il a été souvent trompé, et par le.s collaborateurs de ses ouvrages, et dans ses affaires domestiques. Ce faible pour la flatterie était moins l'effet de son amourpropre que de la franchise do son âme, qui croyait trop à cette vertu dans les autres, et du peu do temps qu il pouvait employer pour étudier et connaître ceux à qui il avait affaire. L’élévation de son âme le rendait fier dans toutes les circonstances où il croyait qu’on voulait attaquer la noblesse de ses sentiments. On a dit (ses envieux et ses ennemis sans doute) qu’il était vain et dur. II n’était que ferme et haut par caractère quand on lui disputait le pas, mais seulement avec ceux en qui il reconnaissait quelques droits à cette prétention. »

( Vif de Buffon, par Bernard d’Héry ; Paris, an VI, p. 97.)

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