II. HE DE M. LE COUTE DK BCFFOM , PAR MADEMOISELLE BLESSEAU
Il travaillait dans son pavillon; il coucha dans son château jusqu’à son inari.nge. Dans sa jeunesse, il travaillait quatorze heures par jour; fatigué de sa journée, se défiant du sommeil, il avait un frotteur à qui il ordonnait de venir l’éveiller tous les mutins à une heure indiquée; s’il ne se levait pas, alors ordre de le traîner en bas de son lit. Le frotteur était payé tous les matins pour cette chosc-là, et si M.de Buffon résistait et que le frotteur le laissât se rendormir, ce payement qu’il devait avoir était perdu, ce qui le déterminait le lendemain à ne pas manquer de l’éveiller, et de le tirer avec force dans sa chambre. Depuis quarante ans M. de Buffun se levait en été à cinq heures, se faisait accommoder Irès-promplement et montait à son château à sept heures; à neuf heures un domestique lui apportait son déjeuner, il descendait à une heure trois quarts ou quelquefois à deux heures; alors il dînait. Lorsqu'il avait du mondedontla conversation lui plaisait, il restait unepartiedel’après-midi avec sa compagnie; quand il s’en trouvait avec qui il ne pouvait pas converser, qui l’ennuyaient, à trois heures, au plus tard trois heures et demie, M. de Buffon remontait à son château et travaillait jusqu’à huit heures; il nesoupait point; il se couchait tous les jours à dix heures.
Quand on a dit que M. de Buffun prenait plaisir à apprendre des
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nouvelles de son perruquier, cela est faux; la personne qui l'a dit n’a vu M. de Buffon que très-peu, ceia le prouve ; car. s’il avait été à portée de connaître la vérité, il aurait vu que la toilette de M. de BufTon était bientôt fadle, car, quoique de la plus grande propreté, ce temps-là l’ennuyait; toutes les fois qu’il ne se trouvait près de lui personne avec qui il pût parler d’affaires, il appelait son secrétaire qu'il faisait lire ou écrire sous sa dictée. Pendant le temps qu’il s'habillait, il ne perdait aucun instant, et quand il n'y avait personne près do lui et qu'il loi venait quelque idée, tout le temps que sa toilette durait il était occupé à penser; au moment où il était libre, il se levait et retournait à son secrétaire pour écrire ce qu’il venait de méditer. Il avait une feuille courante dans un tiroir de son secrétaire, où plusieurs fois dans la journée il ajoutait toutes ses idées, puis le lendemain il l'emportait à son pavillon.
Quand il voyageait, il était toujours occupé à penser; il prenait des notes et le soir, arrivé à l’auberge, il les mettait au net. Fort souvent, étant dans un salon avec ses convives, il sortait pour aller écrire quelque idée qui lui était venue tout d'un coup. Il préférait Montbard à Paris, parce qu’il disait qu’il était impossible d'avoir des idées suivies à Paris, au lieu qu’à Montbard son château lui plaisait iiiGniment par la grande tranquillité qui y régnait, et dont il était sûr que personne ne viendrait l’interrompre. Do plus, le grand plaisir dont il jouissait à sa campagne était d’employer deux à trois cents pauvres manouvriers à travailler dans son château à des ouvrages de pur agrément, et de fairé ainsi du bien à de (lauvres gens qui, sans lui, seraient restés très-malheureux. Fort souvent, les après-midi, il s’amusait à les voir travailler et prenait plaisir à se faire rendre compte des plus mi.“érables, disant que c’était une manière de faire l’aumône sans nourrir les paresseux, et que c’était une grande satisfaction pour lui de soulager tant de pauvres qui autrement .seraient dans la misère. Il faisait beaucoup ' d’aumônes cachées par lui-méme; il avait grande pitié des pauvres malades et des vieillards; il recommandait souvent que l’on ne les oubliât pas. Lorsqu’on lui faisait des remerclments de la part des personnes qui avaient reçu ses bienfaits, M.de Buffon répondait : «Je n’ai pas de plus grand plaisir que lorsque je trouve l’occasion do faire le bien, s II ajoutait en répandant quelques larmes d’attendrissement : «Je sais bon gré à ceux qui ont l’attention de me dire le soulagement que je puis procurer aux malheureux ; je suis en état de les secourir, c’est un bonheur pour moi que de pouvoir le faire. Mon avis est, disait-il, qu’on ne peut pas mieux placer l’argent de ses aumônes que do les employer à faire travailler. »
Combien M. de Buffon n’a-t-il pas dit de fois que, pour que tous les
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pauvres fussent heureux, il faudrait que tous les seigneurs passassent quatre à cinq mois dans leurs campagnes, occupés à les employer à travailler à bien des choses qui périclitent dans leurs terres ; cela empêcherait qu’ils ne fussent aussi malheureux. En un mot il s’en occupait souvent. Il est impossible d’avoir l’ilmo plus sensible et plus belle et plus compatissante que M. de BuITA. Avec la plus grande équité, le caractère toujours égal et l’éme sereine, si quelque chose lui faisait de la peine, ou que quelqu’un eût dit ou fait quelque chose qui lui eût déplu, il lui disait ou lui faisait dire aussitôt, et voilà tout ce qu’il en faisait, à moins que le cas ne fût grave; pour lors M. de BulTon montrait la fierté do son caractère, qui était de la plus grande fermeté et de la plus grande vérité, franchise et équité. Il était affable avec simplicité, il avait l'àme généreuse, donnant d’une manière noble; pour no point embarrasser les personnes qu’il honorait do ses bienfaits; il avait l’air de faire voir que c’était l'obliger infiniment que de vouloir accepter de sa main. A bien des personnes il en marquait sa reconnaissance en leur disant: « Ce serait m’ôter un grand plaisir que de m’enlever celui de vous être utile. Pensez donc, disait-il, que ce n’est rien pour moi et que c’est beaucoup pour vous; ma fortune me met audessus de tout le bien que je fais et je vous sais un gré infini de n’avoir point refusé mon bienfait : c’est une grande jouissance pour moi que de pouvoir faire le bien. » 11 n’y a presque pas unefafnille honnête dans cette ville à laquelle il n’ait rendu des services importants ; l’intérêt des pauvres ne lui a pas été moins cher, il leur en a donné des preuves dans les temps do disette qu’on a éprouvée bien des années, et surtout l’année de 1767. Le 8 décembre, à la suite d’une révolte occasionnée parla cherté des grains, M. de BulTon fit acheter une grande quantité de blé à quatre livres le boisseau, puis il le fit distribuer à tous ceux qui en avaient besoin, au prix de cinquante sous.
Il avait le plus grand ordre pour sa fortune, avec le plus grand désintéressement, car il avançait jusqu’à cent mille francs pour l'embellissement du Jardin du Roi, sans se faire payer aucun intérêt; il ne recevait que ceux de l’argent qu’il était obligé d’emprunter. Ouand quelqu’un en qui il avait confiance lui faisait des représentations à cet égard, M. de BulTon répondait qu’il adoptait pour son second fils le Jardin et Cabinet du Roi ; que c’était son plus grand plaisir que de pouvoir contribuer à rembellissement du Jardin ; qu’il donnait volontiers une partie de sa fortune pour aider à ce qu’il soit fini plus promptement. Hélas! c’est ce beau jardin qui a causé sa mort. En voulant faire un voyage trop prt'cipité pour faire exécuter ses ordres et surveiller l'achèvement des travaux, il a hâté sa fin. Il pensait que les ouvrages seraient plus tôt finis lorsqu'il serait présent tous les jours. Il
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disait, pour expliquer à ses amis la précipitation de son voyage, qu'il ne voulait pas faire attendre le public pour les leçons, et qu'il fallait que l’amphithéâtre fût fini promptement.
En mil sept cent soixante et onze, au mois de février, M. de Bufion eut une maladie qui le conduisit à l'extrémité, mais la force de son excellent tempérament fit qu’il s’en tira heureusement: c'est le temps où on lui donna un survivancier sans qu'il en sût rien ; temps aussi où le Roi érigea en comté sa terre de BulTon et la Mairie pour lui et lessiens, et où il obtint les grandes et les petites entrées chez le Roi. La modestie de M. de BulTon était si grande que, depuis ce temps, il n’est allé que trois fois à Versailles : la première pour faire ses remerciraents au Roi, les deux dernières pour présenter deux discours comme directeur de l’Académie françai.se. Depuis la réception de M. Bailly, M. de BulTon ne voulut plus rentrer à l’Académie, parce que M. le comte de Tressan, lui ayant promis sa voix, lui manqua de parole et la donna à un autre. M. de BufTon avait d'autant plus droit d'y compter, que le comte do Tressan disait partout qulil était son ami depuis quarantecinq ans. M. de BufTon avait beaucoup d’admirateurs, mais peu de véritables amis; il disait souvent: « Les amis vrais et sincères sont bienrares. i Mais aussi savait-il les choisir. < Une seule parole quelquefois en conversation, disait-il, dévoile l’âme d’une personne que l’on no connaîtrait pas. i
Lorsque M. de BulTon avau dit qu’il aimait, on pouvait y compter; c’était une amitié sûre et vraie, que rien ne pouvait ébranler. Il le disait lui-roéme: la véritable amitié, pour être durable, doit être fondée sur l’estime. Quand il trouvait l’occasion d’obliger ses amis, son cœur était doublement satisfait.
La prospérité de la ville de Montbard a également été l’objet de son attention. Les dépenses considérables qu'il a faites pour son embellissement ne sont ignorées de personne, et il n’a point hésité â sacrifier scs propres fonds pmir la commodité publique. Lorsqu'il a rebâti sa maison, il l’a rétrécie de dix pieds de largeur sur une longueur de plus de vingt pieds, pour rendre l’entrée d'une rue plus • large ; d’autres rues ont pareillement été élargies, nivelées et même pavées à ses dépens. C'est M. de BufTon qui a fait faire le chemin qui conduit à la grande route; les dépenses qu’il a faites pour les deux chemins qui conduisent à la paroisse no sont pas moins considérables ; en un mot, il n’y a pas un endroit de cette ville qui ne représente ries monuments de sa bienfaisance et do son attachement.
Nous devons la communication de cette pièce à M. do Faujas de Saint-Fond, qui a bien voulu nous communiquer avec une obli- II 41
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gcance extrême les documenta qu’il possède. Une lettre , écrite par Mlle Blesseau à M. de Faujas, à la date du 12 juin 1788, et qui nous est parvenue par la môme voie, mérite aussi d'être conservée. Elle ronlient quelques nouveaux détails sur BufTon et montre la sensibilité exquise de la femme qui l'a écrite. Mlle Blesscau, cependant, n’avait reçu aucune éducation et n’avait jamais rempli près de Buffon d’autre emploi que celui de femme do charge do sa maison.
« Montbard, le 12 juin 1788.
« Monsieur,
« J’ai reçu votre lettre, qui me flatte infiniment; mais je vois avec une peine réelle, que je ressens jusqu’au fond de mon âme, tous les désagréments que l'on fait bien injustement subir au véritable ami de M. do Buffon vous méritez ce titre, monsieur, et j’ai été témoin plusieurs fois do la vraie amitié qu’il vous témoignait ; je sais qu’il vous recevait avec le plus grand plaisir; je lui ai ouï dire bien des fois que voire conversation lui plaisaitjnliniment. Voilà les propres mots dont feu M. de Buffon se servait en parlant de vous, monsieur ; t M. do Faujas est un homme qui a le cœur excellent, une grande « délicatesse et une grande noblesse dans sa manière de penser, n beaucoup d’esi)rit joint à de très-grandes connaissances; avec toutes I ces qualités il peut aller, dans telle compagnie qu’il voudra ; jouais ( cas de lui et je suis fort aise de le voir. *
« Je vous répète tout cela, monsieur, pour vous dire que je désirerais de tout mon cœur que l’on vous rendit, comme vous le méritez, une justice qui vous est légitimement due. J'ai été véritablement peinée lorsque vous avez eu la bouté do me faire le détail do votre chagrin, car je n’étais nullement instruite de tout ce que vous me marquez. J'ai deroandé à quelques personnes si l'ennemi qui a fait tant de peine au plus grand homme, no vous causait pas du désagrément; mais point de réponse sur cet article-là, et je n’aurais été instruite de rien, monsieur, si vous n’aviez pas eu la complaisance de m’en faire part, et vous ne pouviez pas le dire à quelqu’un à qui cela fasse plus de peine. Est-il possible qu’à la mémoire de feu M. do Buffon je voie faire des injustices pareilles, et que l’on ait donné connaissance, en visitant tous ses papiers, de bien des choses que celui qui le remplace n’avait pas be.soin de savoir? Si j’avais pu prévoir cela, tout ce qui devait être remis à son successeur aurait été séparé; mais les per-
* On sait que Faujas de Saint-Fond avait été chargé par Buffon do continuer et de compléter THistoire naturelle. Lacépède obtint de la famille la remise de toutes les notes et papiers do Buffon, et supplanta ainsi Faujas.
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sonnes qui lui sont les plus proches auraient dû prendre celle me&uru (le concert avec vous, monsieur. Le successeur n’a pas dû se plaindre, il a été servi à souhait par tout le monde, à l'exception de M. Tlioiiin, que vous me dites, monsieur, être le seul qui vous soit resté fidèle; c’est un parlait honnête homme qui pense on ne peut pas mieux, et dont feu M. de Buffon aimait et estimait véritablement le caractère. M. do Bufi'on m’a dit, dans les dorniers jours de sa vie, qu’il était bien fâché do n’avoir rien fait pour lui, relativement au sort qu’il désirait lui assurer, afin qu'il fût indépendant; mais malheureusement il n’en a pas eu le temps. Quant à l’ouvrage do M. de Lacépèdo, personne ne pouvait en parler mal à feu M. le comte de BulTon, ni personne n’était en état de le mieux juger que lui; c'est apres se l’élre fgit lire qu’il a dit tout haut que c’était un mauvais livre, et qu’il ne concevait pas comment sou auteur l’avait fait imprimer : de plus, que s'il n’avait pas eu de l’amitié pour lui, il aurait dénoncé le livre. Je lui ai entendu dire à des gens de marque qu’il était très-fâché contre lui de ce qu’il ne lui en avait point parlé, et cela avant que de retomber malade. Feu M. le comte de BulTon n’était point gouverné par vous, monsieur, et ceux qui avaient l’honneur de le connaître, peuvent dire que la grande fermeté de son caractère donne bien la preuve du contraire. Jamais personne ne pourra se flatter do l'avoir gouverné, vous le savez aussi bien que moi, monsieur. Je me ferai un devoir de vous communiquer les choses les plus intéressantes que j’ai pu remarquer pondant vingt ans que j’ai eu le bonheur de passer près .M. de Butfon. Que mon sort était heureux et qu’il est devenu malheureux! je ne sais que devenir dans le monde , malgré la grande fortune qu’d a eu la bonté de me laisser*. Je passerai le reste do ma vie dans la douleur, dans la douleur la plus profonde. Le P. Ignace , à qui j’ai communiqué votre lettre, monsieur, me charge do vous remercier de votre souvenir qui le flatte infiniment, et de vous dire qu’il se fera le plus grand plaisir de vous procurer ce que vous désirez relativement à la vie de feu H. le comte de BulTon; il a déjà commencé à recueillir les choses les plus dignes d’étre révélées; il m’a dit qu’il ne voulait pas que je vous envoie rien. Je lui raconterai ce que je sais, et lui se chargera do vous envoyer, monsieur, tous les matériaux dont vous avez besoin. Je suis on ne peut pas plus sensible et très-reconnaissante, monsieur, de votre offre généreuse. Un grand plaisir pour vous est d’aimer à obliger vos amis et môme ceux qui leur sont attachés, et moi en particulier, par l’offre que vous me faites du logement que vous avez au Jardin du
■ Buffon avait laissé par testament à Mlli Ble-sieau une pension viagère de lôüO livres.
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Roi; le Jardin du Roi sera toujours pour moi un endroit de terreur, et je ne l'habiterai de ma vie: c’est où mon malheur a pris naissance! Dans tous vos cha;;rins, monsieur, vous avez donc heureusement la satisfaction d'ôtro comblé des bontés de M. le baron de Breteuil; en mon particulier, c’en est une grande pour moi de voir que ce digne ministre s’intéresse h vous, et vous rend la justice que vous méritez. Aussi feu M. de BufTon en faisait grand cas, car il l’aimait et l'estimait inGoiment, et je suis persuadé que ce ministre, par respect pou rsa mémoire, fera tout ce qui dépendra de lui pour M. son Gis.
( Je suis honteuse, monsieur, de la longueur de ma lettre et de la manière qu’elle est écrite; mais j’espère encore, monsieur, que vous vous voudrez bien me pardonner son style! Je n’ai jamais eu d’éducation, je suis née avec beaucoup do sensibilité, une Ame capable d’avoir senti tout le pris des grandes bontés que feu M. le comte de BulTon avait iK>ur moi; j’ose dire qü’il me traitait comme sa véritable amie, et n’avoir jamais abusé un instant de la grande et entière con- Gance qu’il avait en moi. Que mon malheur est grand d’avoir eu celui de le perdre 1 quelle aiïreuse idée, monsieur 1 Je crois que je ne Gnirais pas. La grande conGance que j'ai en vous me fait penser que ma lettre ne vous déplaira pas; je la Gnis avec les yeux inondés de larmes, eu vous assurant de mon sincère et respectueux dévouement et de la vive reconnaissance due à vos bontés, que je vous prie de me conserver, monsieur. Votre très-humble et très-obéissante servante.
« Blesseau.
P. S. Je suis très-fâchée, monsieur, de la signature que l’on a faite par-devant les deux notaires', comme vous m’avez fait l’honneur de me le marquer. Ils n’auraient dû jamais faire une chose pareille; cela m’aOlige encore. »
' Mlle Blcs-nau fait, elle aussi , allusion à celte protestation notariée dont nous avons parlé plusieurs fois et qui est relaUve A la survivance de la charge d'intendant du Jardin du Roi.