‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 19 sur 133 · CCXXXVII · texte numérisé non relu

CCXXXVII

A L.V COMTESSE PAOLINA SECCO SUARDO DE GRISMONDI.

Montbard, le 1*' Janvier 1780.

Je reçois aujourd’hui , madame la comtesse, votre aimable lettre , et la belle traduction que vous avez faite de Tode de M. Lebrun. Personne ne m’a donné d’étrennes plus agréables, et mon cœur nagerait dans le plaisir, si je ne voyais par votre lettre même que vous n’étes pas encore parfaitement rétablie de la cruelle maladie que vous venez d’essuyer. Avec une âme divine et un corps angélique, on est donc encore sujet à souffrir? Je m’irrite contre cette nature que j’aime, quand je vois qu’elle n’épargne pas ses chefs-d’œuvre, et que tout ce qu’elle a produit de plus beau est sujet, comme le reste, à de tristes infirmités. Je n’ai eu le bonheur de vous voir que quelques heures, mon adorable amie; mais votre image m’est présente avec tout son éclat, et mon cœur vous a suivie sans vous avoir quittée. J’ai eu l’honneur de vous écrire pour vous remercier, madame , de l’açcueil que vous avez fait à mon fils pendant votre séjour à Paris; je vous ai ensuite envoyé l’ode manuscrite de M. Lebrun, que je fis recommander à M. Caccia' votre banquier; et ensuite, j’ai eu l’hoqneur de vous écrire une troisième fois en vous envoyant cette mêji^e ode imprimée ’. Je n’ai point eu de réponse que votre charmante lettre d’aujourd'hui , qui m’a été envoyée par M. Sellonf, banquier; mais il ne me dit pas si c’est vous , madame la comtesse , qui la lui avez adressée directement, ou si c’est M. Caccia qui la lui a remise, et je vois par la date de Bergame, 1 3 décembre, que c’est la dernière de toutes celles que vous avez pu m’écrire , et que la première ode que vous m’avez envoyée a été perdue. Je vous supplie donc , ma respectable et tout aimable amie , de ne vous plus servir de cette voie des banquiers, lorsque vous me ferez

l’honneur de m’écrire. Vous pouvez m’adresser vos lettres directement à Paris, comme je prends le parti de vous adresser celle-ci directement à Bergame.

Je voudrais être meilleur juge que je ne le suis des beautés de votre langue, pour vous rendre le tribut d’éloges et de reconnaissance que je vous dois, ma noble amie; car il me semble que vous avez réuni toutes les grâces à la force et à la noblesse des expressions, et je suis plus flatté d’avoir reçu cette couronne de votre main, que de toute autre louange*. Il n’y a que les sentiments de votre amitié qui me soient encore plus précieux; j’ose vous en demander la continuation au renouvellement de cette année, eu vous offrant, madame la comtesse , les vœux ardents que je ferai toute ma vie pour votre parfait bonheur, et surtout pour l’entier rétablissement de votre brillante santé. Au reste, ma sublime amie, ne craignez pas de faire imprimer votre ode; je suis sûr qu’elle vous fera encore plus d’honneur qu’à moi- même, et, si vous le voulez, je la ferai imprimer à Paris en me consultant d’abord avec M. Lebrun*, et ensuite avec quelques Italiens, car ni lui ni moi n’entendons peut-être pas assez bien toutes les finesses de votre charmant langage. Et d’ailleurs M. Lebrun a changé deux ou trois strophes qui étaient les moins belles de son ode, et, dans la nouvelle édition qu’il doit en publier, ces strophes sont sans comparaison plus belles et plus riches. J’aurai l’honneur de vous en envoyer un exemplaire à mon retour à Paris , dans le mois de mars prochain. Recevez les respects de mon fils , qui brûle de faire le voyage d’Italie ; mais, quoiqu’il ait cinq pieds quatre pouces de taille, ce n’est encore qu’un grand enfant de quinze ans. Recevez aussi tous les hommages de mon âme , et les tendres élans d’un cœur qui vous est à jamais dévoué*.

Le comte de Buffon.

(Publiée en tâte d’une brochure italienne ayant pour titre : * Ode del signer Lebrun, al conte di Buflbn, tradotta in ottava rima dalla contessa PaoUna Secco Suardo Grismondi. Fra le pastorelle Arcadi Lesbia Cidonia. > Bergama, 1782, in-12, 59 pages avec portrait.)

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