CCCXXIII
A MADAME NECKER
Moutbard, le 4 août 1784.
Ma noble amie,
11 faut que je renonce à vous écrire de ma main, car elle me tremble tant que votre image accompagne ma pensée, et je suis encore honteux du barbouillage de. la lettre que j’ai essayé de vous écrire le 26 du mois dernier. Je l’ai encore adressée directement à Lausanne; mais j’ai vu par celle que vous avez eu la bonté d’écrire à Mlle Blesseau, et qu’elle a reçue avant-hier, 2 de ce mois, qu’en passant par Paris, elles vous arrivent plus tôt. J’adresse donc cellè-ci rue Bergère, pour vous remercier plus promptement de l’avis que vous me donnez du projet du prince Henri. Je serai enchanté de le recevoir. M. de Grimm en avait dit quelque chose à mon fils; mais j’attendais des nouvelles plus précises, et, sans doute, M. de Grimm m’avertira de son arrivée, car je crois qu’il doit l’accompagner jusqu’ici. Un prince spirituel et instruit, qui est en même temps le plus grand capitaine, est vraiment un phénomène rare, que je considérerai avec autant de plaisir que de respect, et ce qui m’en plaira encore davantage, c’est que je m’entretiendrai de vous et que je dirai : « Mme Necker est ma meilleure amie, et la personne de l’univers que j’estime le plus. » Je n’oserais dire que je vous adore, parce ' que je n’en suis pas assez digne. Je voudrais que ce grand prince vint dans k courant de ce mois, parce que je suis à peu près seul, et que mes enfants doivent m’arriver avec Mme de Castera* dans le commencement de septembre. Mais en quelque temps qu’il me fasse cet honneur., je tâdierai qu’il soit content de moL
Vous avez la bonté, ma tendre amie, de demander si j’ai terminé avant mon départ quelques-unes des aflaires dont je
VOUS avais fait part. Non, j’ai tout laissé, et j’ai bien fait de tout sacrifier au désir que j’avais de rétablir ma santé, car je suis très-sensiblement mieux, et je commence à espérer un presque entier rétablissement. D’ailleurs vous avez répandu la joie dans mon cœur, et ce sentiment est une source de vie. Vous viendrez, dites-vous, chère amie, me voir dans ma retraite; j’y resterais toute ma vie si je savais vous y posséder, et c’est encore à ce plaisir que je sacrifierais toute affaire.
On me mande de Dijon que j'aurai dans quelques jours la visite de l’abbé de Bourbon*, et je n’en serai pas fâché, car j’aimais son père, qui, quoique roi, était un homme aimable. J’ai eu aussi des billets de visite et d’adieu du éomte de Haga.
Je ne vous fais cette gazette que parce que vous prenez plus d’intérêt que moi-même à ma gloire, et j’en suis, je vous l’avoue, plus souvent embarrassé qu’enorgueilli, et mon plus beau fleuron, c’est d'avoir fait la conquête de vos sentiments, qui font et feront toujours le bonheur de ma vie.
Mille respects et tendresses à M. Necker et à votre charmante enfant. Je voudrais vous embrasser tous trois, ou du moins vous exprimer combien je vous suis dévoué.
Buffon.
(Inédite.)
CGCXXIV
AU PRÉSIDENT DE RUFFEY
Hontbard, le 18 août 1784.
Votre muse est comme votre santé , mon cher Président ; ’ elles ne vieillissent pas, et je crois de bonne foi que vos vers étaient encore ce qu’il y avait de mieux dans cette séance académique où M. le comte d’Oels' s’est fait un plaisir d’assister. Cet homme, quoique du sang des rois, a plus d’esprit et de connaissances qu’il n’en faut pour faire la réputation de plusieurs particuliers, fussent-ils académiciens, et il a en même temps assez de gloire pour faire la célébrité de plu-
sieurs princes. Joignez à cela une très-grande amabilité, et beaucoup de zèle pour l’avancement de nos connaissances en tout genre*.
Si vous êtes obligé de garder la terre de Montfort, j’en tirerai un produit que j’estime plus que la terre : c’est celui de vous voir souvent ici, et de vous renouveler à mon aise tous les sentiments de l’ancien et tendre attachement avec lequel je serai toute ma vie, mon cher Président, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Buffon.
(Inédite. — De la collection de M. le comte de VcsTrotte.)
CCGXXV
A MADAME NECKER
Montbard, le 25 août 1784.
Je crois en vérité, divine amie, que vous ne faisiez qu’un avec votre bon ange ou quelque autre être céleste, au moment que vous m’avez écrit cette lettre toute spirituelle dans laquelle vous m’annoncez le prince Henri. Il n’y a pas une phrase qui ne soit au-dessus du sublime pour l’esprit, audessus de l’humaine sensibilité pour le cœur. Plus je la relis, plus je l’admire, et ma critique cette fois se trouve tout à fait en défaut; elle ne me laisse qu’une question à vous faire : comment se peut-il, mon adorable amie, qu’à la fin de cette même lettre, aussi brillante par la beauté des paroles que par la netteté des idées, vous vous plaigniez de nuages autour de vos pensées? La langueur de la santé doit affaiblir les sensations ; mais chez moi cette langueur augmente la tendresse, et chez vous, divine amie, j’ai toujours vu le sentiment commander aux sensations. Votre ûme conserve toute sa force et 'se peint dans vos expressions avec cette chaleur pure et tout le feu dont elle est animée. Vous l’avouez vous-même, ma noble et candide amie, en disant que ces nuages et ces lan-
gueuTS ne vous ôtent pas le goût et l’enthousiasme pour les belles et grandes choses. Donnez-moi place, j’y consens, dans cet ordre de choses; mais auparavant prenez la vôtre, et que M. Necker prenne aussi la sienne ; car je vous estime tous deux autant et plus que moi, et je ne me placerai jamais qu’après mes grands amis. « Mme Necker, m’a dit le prince Henri', est unq personne excellente tant par l’esprit que par ses vertus; M. Necker est un homme supérieur, que tous les gens sensés doivent regretter comme ministre. » Ces seules paroles ont suffi pour faire ma conquête; mais en même temps il m’a comblé de bontés et même de caresses que je crois devoir à vos inspirations ; car elles étaient trop amicales et trop tendres pour un prince et un héros. Je jouis délicieusement de l’idée de pouvoir rapporter à ma noble amie tout le bien qui m’arrive, et je serais heureux dans le sein de son amitié, si ma santé ne me chicanait pas. Mon incommodité habituelle a paru diminuer par l'usage du savon; mais il m’est survenu un rhumatisme qui m'empêche de marcher, et un dérangement d’estomac qui m’ôte encore mes forces. N’en soyez pas inquiète, ma tendre amie, je ne le suis pas moi-même, et Mlle Blesseau demande la permission 'de vous donner dans quelques jours des nouvelles de mon entier rétablissement. Je me trouve un peu mieux depuis hier, et encore mieux aujourd’hui, surtout dans ce moment où je m’occupe du plus digne et du plus cher objet de mes pensées.
Mille respects et tendresses à M. et à Mlle Necker.
Büffon.
(Inédite)
uigitized bÿ"Gnt5gIc
DE BOFFON.
CCGXXVI