A LA MÊME
Montbard, le 20 septembre 1784.
Ma grande amie,
Mlle Blesseau n’a pu vous écrire sur ma santé, parce qu'elle a beaucoup souffert d’un rhumatisme sur la poitrine, qui l’a fort incommodée. Celui que j’avais sur les jambes est fort diminué, et le dérangement d’estomac a cessé dès que j’ai interrompu l’usage du savon. Cependant je l’ai repris depuis trois jours, parce que je suis presque assuré qu’il m’a fait du bien et qu’il a diminué ou du moins ramolli les graviers, qui sont maintenant en moindre quantité, et qui passent sans me causer de très-grandes douleurs.
Voilà où j’en suis. Mais pour vous, ma tendre amie, j’ai vraiment de l’inquiétude. Vous languissez, vous soulfrez et vous ne vous plaignez pas; vous craignez de m’atlliger, et vraiment je le suis déjà bien assez de ce projet d’aller passer l’hiver dans les pays méridionaux*. Il s’est répandu ici que c’était à Nice; M. de Tanlay, premier président des Monnaies, dont je suis voisin’, doit y aller aussi avec sa famille, et c’est à cette occasion qu’il a été dit que vous deviez y passer l’hiver. Eh bien! ma très-chère amie, que deviendrai-je pendant tout ce temps? Mes plus douces espérances sont toutes évanouies; ne pouvant m’attendre à vous voir à Montbard, comme je le comptais, dans votre retour à Paris, j'ai pris mon parti d’y aller moi-méme un mois plus tôt, et je compte m’y rendre dans les premiers jours d’octobre; je suis donc sur la lin de mon séjour ki. J’y ai actuellement mes enfants avec leur mère, et ils doivent s’en retourner dans huit jours. Ma belle-fille, sans être grosse, a été fort incommodée de maux de tète et d’estomac, et cela s’est terminé par mie violente fluxion à l’oreille et sur le col, dont elle n’est pas encore ab-
solumenl quitte. Je suis très-content d’elle et je l’aime déjà beaucoup. Elle n’a point d’airs, et beaucoup de candeur; sa mère lui a rendu les plus tendres soins, et j’ai peu vu de filles aimer autant leur mère.
Le prince Henri, peu de jours après son arrivée à Paris, m’a écrit une lettre de sa main qui prouve, comme vous me l’avez marqué, qu’il a plus d’esprit qu’il n’en faut pour faire la réputation de plusieurs particuliers. Voici un fragment par lequel vous pourrez juger du reste :
« Il doit vous être familier de recevoir les plus grands éloges sur la manière dont vous avez fait l’histoire de la nature, et je ne pourrais ajouter qu’un faible hommage à tous ceux que vous avez reçus; mais je n’oublierai jamais l’homme doux, aimable et bienfaisant que j’ai vu à Montbard : si j’avais à désirer un père, ce serait lui; ùn ami, lui encore; une intelligence pour m’éclairer, et quel autre que lui ? »
Cette lettre a croisé celle que j’écrivais à .M. de Grimm pour le remercier de m’avoir procuré la visite de ce prince, et, comme vous ne dédaignez pas, ma noble amie, les plus petites productions de ma pensée, voici encore un fragment de ma lettre. * Aucun homme, quelque grand qu’il fût, ne m’a jamais fait une impression aussi douce et aussi profonde que l’illustre prince dont vous m’avez procuré la très-honorable visite ; je ne l’ai vu que pendant quelques heures et je l’aimerai toute ma vie. Ce petit temps m’a suffi pour reconnaître dans ses éminentes qualités personnelles la réunion si rare de l’héroïsme à la sagesse, de la noble modestie à la fierté de la gloire, du calme de la tête au feu du génie.... » Sur cela il m’a été répondu que, si j’étais déjà le Pline de la France, j’en serai aussi le Tacite quand il me plaira ; mais je crains de vous faire de plus longs détails, je n’en ai pas môme le courage. L’idée de votre longue absence m’occupe si tristement, que je pourrais vous dire avec toute vérité qu’elle couvre toutes les autres de ce nuage sombre dont vous vous plaignez. J’arriverai à Paris comme dans un désert, puisque
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vous n’y serez pas. Je végéterai dans ma chambre pendant ce vilain hiver, et, si ma santé le permet, je reviendrai au mois de mars dans ma solitude de Montbard. Vous aurez de mes • nouvelles dès que je serai de retour à Paris. Mlle Blesseau fera le voyage avec moi à très-petites journées et vous en rendra compte. Adieu, mon adorable amie, ce serait vous dire rien ou très-peu de chose, que de vous assurer d’une tendresse à l’épreuve du temps et de l’absence.
Buffon.
(Inédite.)
CGCXXVII
AU DOCTEUR HOUSSET '
Au Jardin du Roi, le 6 novembre 1784.
Votre lettre, monsieur, du 19 octobre dernier’, vient de m’être renvoyée à Paris, et je ne puis que vous marquer ma reconnaissance de tous les sentiments que vous avez la bonté de me témoigner. Je lirai avec empressement cet ouvrage que vous m’annoncez, persuadé que vous y aurez porté les lumières et le génie qu’il faut pour démêler dans la marche de la nature la cause de ses écarts.
J’ai l’honneur d’être, avec une respectueuse considération, ^ monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
Le comte de Botfon.
(Cette lettre a été publiée dans un ouvrage du docteur Hous.set, ayant pour titre : « Mémoires physiologiques et d'Histoire naturelle, » 1747, 2 vol. in-8“. — Le Mémoire IX du second volume, intitulé : « Observations historiques sur quelques écarts ou jeux de la nature, pour servir à l’Histoire naturelle de l'homme, > est dédié à Buffon.)