FORGES DE BUFFON A AFFERMER
M. le comte de Buffon fait savoir à qui voudra prendre à bail ses forges, situées dans sa terre de Buffon, près de Montbard en Bourgogne, que les enchères en seront reçues, et les renseignements donnés chez M' Guérard, notaire royal à Montbard, jusqu'au 1'' août 1777, auquel la délivrance en sera faite à celui qui en fera la condition meilleure.
Il y a cent cinquante arpents de bois, de l'âge de 26 à 30 ans, pour l’affouage desdites forges, et en sus quarante soitures de prés , et soixante journaux de bonne terre; le tout en quatre pièces qui environnent lesdiles forges ; lesquels bois et pièces de terre feront partie du bail, qui sera de dix-huit ans.
Ces forges sont solidement bâties et construites tout à neuf ; elles sont en plein travail depuis dix ans, et bien approvisionnées de bois, charbons et mines ; elles comprennent :
1° Le fourneau à fondre les mines;
2° Une forge à deux feux et deux marteaux roulants ;
3° Une autre forge à un feu et à un seul marteau ;
4° Une fonderie avec toutes ses aisances;
5* Une batterie avec un martinet;
ET ÉCI.AinClSSEMENTS.
6» Deux bocards pour concasser les mines et tes laver ;
7“ Trois pavillons pour loger le roattro des forgea et ses commis , dix-sept logements d’ouvriers; trois grandes halles à charbon, remises, écuries, jardins, etc.
c J’ai établi dans ma terre de BulTon, dit BufTon {Histoire des minéraux), un faaut-fourneau avec deux forges, l'une à deux feux et deux marteaux, et l’autre à un feu et un marteau ; j’y ai joint une fonderie, une double batterie, deux martinets, deux bocards, etc. Toutes ces constructions, faites sur mon propre terrain et à mes frais, m'ont coûté plus de trois cent mille livres ; je les ai faites avec attention et économie ; j’ai ensuite conduit, pendant douze ans, toute la manutention de ces usines ; je n’ai jamais pu tirer les intérêts de ma mise au de* nier vingt; et, après douze ans d’expérience, j’ai donné à ferme toutes ces usines pour six mille cinq ronts livres. Ainsi je n’ai pas deux et demi pour cent de mes fonds, tandis que l’impét en produit à très-peu près autant, et sans mise de fonds, à la caisse du domaine. Je ne cite ces faits que pour mettre en garde contre des spéculations illusoires les gens qui pensent à faire de semblables établissements, et pour faire voir en même temps que le gouvernement, qui en tire le profit le plus net, leur doit protection, s
Note 2, p. 29. — Pour la location de ses forges, Buffon ne manquait pas, en etl'et, de prétendants ; mais il eût très-vivement désiré voir M. Rigoley, dont il connaissait la longue expérience et la solvabilité certaine, en entreprendre l’exploitation. Ce désir ne fut pas accompli ; M. Rigoley ne loua pas ses forges et, le 1”' août 1777, un bail do neuf ans fut consenti au profit de M. de Lauburdière, dont Buffon devait avoir gravement û so plaindre dans la suite, sa mauvaise gestion lui ayant fait perdre des sommes importantes.
Note 1, p. 30. — Mémoire .sur les bois de cerf fossiles trouvés, en 1775, dans les environs de Montélimart, à quatorze pieds de profondeur. (Paris, 1776. — 2* éd. 1779, 1 vol. in-4”, avec figures coloriées.) Ce fut le premier ouvrage que publia Faujas de Saint-Fond.
CG
Note 1, p. 30. — Une entreprise de l’importance do l’Histoire naturelle ne pouvait être l'œuvre d’un seul homme. Buffon le comprit.
Il 18
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Après la conception de ses vastes théories et l'exposé de ses premiers systèmes, il put embrasser d'un seul coup d'œil l'immense étendue du plan qu'il s’était lui-mémo tracé, et entrevit aussitél que sa vie déjà avancée ne pourrait sufüre à l'achèvement de son œuvre. Il chercha donc le secours d’une plume amie. BulTon fît seul cependant VHisioire des animaux, car la collaboration de Daubenton pour cette partie de l'Histoire naturelle forme elle-même une œuvre spéciale et complète. Mais, dès que les nouveaux sujets que Buffon a eus à traiter no se prêtèrent plus à ces vues générales familières à sou génie, dès que les espères se multiplièrent et que de trop nombreux détails vinrent décourager son esprit, il se choisit des collaborateurs dont la capacité et le savoir témoignèrent de la sagacité de son choix. Cependant ni Gueneau de Montbcillard, ni l’abbé Bexon, cola est à remarquer, ne s’étaient sérieusement occupés d histoire naturelle, lorsque Butfon les appela près de lui. Gueneau de Montbcillard venait de se mettre à la tête d'un recueil do mémoires, la collection académique, qui tomba lorsqu'il eut cessé de s’en occuper ; l'abbé Bexon avait écrit le premier volume d'une histoire do Lorraine qui no fut point achevée. Ces deux collaborateurs do Butfon furent donc vraiment ses élèves, et non-seulement il leur fît partager scs vues et leur communiqua sa pensée, mais parfois même ils entrèrent si avant dans la parfaite imitation de son style, que le lecteur s'y trompa.
' Toutefois il est bon de s'entendre sur la nature do la collaboration que demandait BiilTon, et qui n’a rien de commun avec ce qu’on a vu trop souvent dans ces derniers temps. Des écrivains connus signent de leur nom, après quelques retouches insignifîantes, des livres que le véritable auteur, à cause de son obscurité, ne recommanderait pas à l'attention publique. Cette espèce de collaboration n'est qu'une sjvéculation où les parts ne sont pas égales; l'un apporte son nom, l’autre son travail. BulTon eut aussi drs collaborateurs; mais il les inspirait de son génie, et sa pensée conduisait leur plume. C'est donc à lui que revient la meilleure part de ce travail fait en commun, s’il est vrai que la tête qui conçoit ait quelque supériorité sur les membres qui exécutent. 11 se réservait ces considérations générales et philosophiques qui précèdent l'histoire do chaque règne ou de chaque espèce, et qui portent toujours l'empreinte magistrale. Mais il abandonnait volontiers à ceux qu’il avait formés la tâche laborieuse des descriptions et des détails. Cependant le jour où il reconnut dans Gueneau do Montbcillard un véritable talent descriptif et une certaine perfection de style voisine de la sienne, il lui assigna une part plus large dans ses travaux ; à compter de ce jour aussi, les articles auxquels il travailla furent signés de son nom. Tous ceux qui ont enrichi l'Histoire naturelle de quel-
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ques faits curieux ou de quelque observation nouvelle, ont vu leur nom cité dans l’ouvrage, et jamais BufTon ne tira proBt des communications qui lui furent faites sans en nommer aussitôt l’auteur. En 1777, Gueneau de Montbeillard, lassé d’un travail qui exigeait une étude suivie, demanda à Buffon de lui donner un successeur, et Buflbn choisit l'abbé Bexon.
Gabriel-Léopold-Cbarles*Aimé Bexon, né au mois de mars 1748, mort le 15 février 1784, à l’àge de trente-six ans , eut quelque peine à s’introduire prés du grand naturaliste. Il y parvint néanmoins. Son courage, sa patience dans les recherches, son aptitude au travail, furent d’un grand secours pour Buffon, qui se plut à rendre justice à son nouveau collaborateur. La part que l’abbé Bexon prit à l’IIistoiro naturelle ne fut pas aussi complète que celle de Gueneau de Monlbeillard. Buffon se crut obligé de mettre la dernière main aux pages qu'il préparait, et d'en arrêter la rédaction définitive.
Dans l'intéressant manuscrit laissé par M. Humbert-Bazile et que nous avons déjà cité plusieurs fois, à la page 67 du tome I, se trouve le passage suivant, relatif à l’abbé Bexon :
f En 1772, un petit abbé bossu et contrefait, mais d’une figure ou» verte, avec des yeux remplis d’expression, se présenta à l’hôtel de M. de Buffon. La porte lui fut refusée ; il insista, mais no put le voir cependant. Même désappointement deux autres fois consécutives. Sans SB laisser décourager, il prie le portier de l’introdutre près du secrétaire. Dans ce moment j’étais libre, et M. Bexon se fait annoncer chez moi. Il entre dans ma chambre, d’un air empressé, portant au cou un large rabat, sur les épaules un polit manteau, et sons son bras une longue botte soigneusement ferméL*. Il aborde aussitôt le sujet qui l'amène, et me fait voir divers échantillons do minéraux. Il s’exprimait avec facilité et me dit qu’il pensait que ces objets d'histoire naturelle étaient dignes de fixer l’attention de M. de Buffon. Je lui promis de lui ménager un court entretien avec l’illustre auteur do l’Histoire naturelle, et je l'engageai à se présenter de nouveau dans mon cabinet, dans deux jours, à pareille heure. Je me rends aussitôt près M. de Buffon, à qui je fais part de mon entretien avec l'abbé Bexon, en lui disant son vif désir d’être reçu par lui. t Vous êtes jeune, me c dit M. de Buffon, après m’avoir écoulé froidement, vous manquez t d’expérience ; défiez-vous de ces inconnus qui cherchent à s’introc duire chez moi sous le prétexte de me faire des communications c importantes; si je les recevais, ce serait sans fin; ils me feraient c perdre mon temps. Ce sont le plus souvent des intrigants qui cher- « chent à obtenir des places par mon crédit ; désormais ne vous charc gez plus de commissions de cette nature. » Je me suis tu ; mais
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l'abb6Bexon, étant venu savoir le résultat de ma démarche, me parut si profondément touché de sa mauvaise réussite, que je lui dis de m’attendre chez le portier et que je montai aussitôt chez M. de BulTon pour parler de nouveau en sa faveur. Cette fois je fus plus heureux, et je reçus l’ordre d’aller chercher l’abbé Bexon. M. de BufTon lui demanda pourquoi il était venu à Paris. « Monsieur le comte, lui réponc dit l'abbé, j'ai lu vos ouvrages, ils m’ont séduit et ont fait naître • en moi un goût invincible pour l'élude de rhistoire naturelle. J’ai c pris pour modèle la pureté inimitable de votre style, et je suis parti « pour voir le génie sublime qui m’avait inspiré une si grande admira- € tion. Je serais heureux si, dans la suite, vous me jugiez capable de f vous être de quelque utilité dans vos nombreuses recherches. — c Laissez-moi vos minéraux et vos notes, et je vous écrirai ladétermif nation que j'aurai prise. » M. de Buffon n'avait alors que moi pour secrétaire; j'avais beaucoup à faire, et mon temps était entièrement occupé à écrire sous sa dictée ou à copier ses manuscrits. L'abbé Bexun revint au Jardin du Roi, fit des recherches dont l'opportunité assura le succès, et fut de mieux en mieux accueilli par M. de BufTon, qui rétribua toujours largement les travaux qu’il entreprit pour son compte. ï
Note 2, p. 31. — En tête de l’histoire du Héron, Buffon a placé une de scs pensées les plus philosophiques; « Le bonheur, dit-il, n’est pas égah'ment départi à tous les êtres sensibles; celui de Vhomme vient de la douceur de son âme et du bon emploi do scs qualités morales; le bien-être des animaux ne dépend au contraire que des facultés physiques et de l’exercice de leurs forces corporelles. Mais si la nature s'indigne du partage injuste que la société fait du bonheur parmi les hommes, elle-même dans sa marehe rapide parait avoir négligé certains animaux, qui, par imperfection d’organes, sont condamnés à endurer la souffrance et destinés à éprouver la pénurie; enfants disgraciés, nés dans le dénûment pour vivre dans la privation, leurs jours pénibles se consument dans les inquiétudes d’un besoin toujours renaissant; souffrir et patienter sont souvent leurs seules ressources; et cette peine intérieure trace sa triste empreinte jusque sur leur figure, et ne leur laisse aucune des grâces dont la nature anime tous les êtres heureux. »
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Note 1, p. 31. — Nocker, entré en 1776 dans l’administration des finances sous le patronage du comte de Maurepas, venait de remplacer Taboureau dans la charge de contrôleur général des finances, dont en réalité il remplissait les fonctions depuis le jour où il avait été nommé directeur général. (Voy. sur ce personnage la note 1 de la lettre cxLi, t. I, p. 4<i7.)
Note 2, p. 32. — Après la lutte courageuse qu’il avait soutenue contre les cours souveraines en défendant les prérogatives du pouvoir, après des persécutions de toute nature et contre lesquelles le roi luiméme fut impuissant à le garantir (Voy. la note 2 de la lettre lv, la note 2 de la lettre Lxviti , la note k do la lettre lxix , la note 3 de la lettre lxx, t. I, p. 301, 316, 317 et 319), Jacques Varenne avait droit d'espérer une éclatante réparation. Il n’en fut rien cependant. Une pension de 15 000 livres sur le trésor royal et le cordon do Saint-Michel furent sa seule récompense. A Dijon, ville alors toute parlementaire, où les attaques de Varenne contre les prérogatives du Parlement avaient excité des haines violentes, on dit le jour do sa nomination dans l’ordre du Roi :
Ce cordon, fruit de l’injustice,
En flattant ta témérité.
Te prépare, hélas! un supplice .
Que tu n’as que tro,o mérité. '
Les élus seuls témoignèrent quelque reconnaissance à leur courageux défenseur, et lui offrirent deux pièces d'argenterie, aux armes de la province, d’une valeur de deux mille écus.
En 1763, lorsque la charge de greffier en chef des États de Bourgogne, dont Jacques Varenno était revêtu, eut été supprimée, le prince de Condé le fit nommer receveur général des États de Bretagne , emploi qui le mettait sous les ordres du contrôleur général des finances.
Note 3, p. 32. — Paul Bosc d’Antic, né en 1726, mort en 1784, se distingua par ses travaux chimiques et par ses connaissances spéciales concernant la bonne direction à donner aux machines à feu, bien loin alors de la perfection à laquelle elles sont parvenues de nos jours. Des entreprises industrielles mal dirigées compromirent sa fortune. Buffon ne put, en 1777, obtenir pour son protégé la création d'une charge
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nouvelle , celle d’inspecteur de» manufacture» à feu ; mais il lui fit donner par le miniatre une mission en Angleterre, pour y observer les machines et y étudier l’art de les construire.
Note 4, p. 32. — Jeanne-Louise-Constance d’Aumont deVillequier, duchesse de Villeroy, née en 1731, morte le 1" octobre 1816, à l’âge de quatre-vingt-six ans, était une femme d’esprit, dont les journaux et les mémoires du temps ont conservé le souvenir. Elle fit construire dans son hôtel, à Paris, une salle de spectacle dans laquelle Mlle Clairon parut plusieurs fois depuis sa retraite du théâtre. Elle a traduit de l’anglais une Histoire de la Grèce.
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Note 1, page 33. — Cette traduction parut en 1785. Elle était de Queneau de Hontbeillard, et cependant elle ne fut pas donnée sous son nom, mais sous celui do M. Piolenc son ami, dont nous avons souvent rencontré le nom dans ces lettres. Elle était accompagnée de notes dues à M. l’abbé Louis Godard, aussi ami de Montbeillard, habitant avec lui la petite ville do Semur, et frère de l’avocat de ce nom, qui joua un rôle très-important dans les dernières résistances du parlement de Dijon aux ordres de la cour. « On connaît du prince de Gonzague, dit Grimm, un discours plein d’esprit et de savoir sur les découvertes qui ont contribué le plus aux progrès de l’esprit humain. Ce discours fut prononcé à l’académie des Arcades de Rome et publié sous ce titre : L'homme de lettres, bon cituyen. » Le prince do Gonzague se lia à Queneau de Montbeillard d’une amitié fort tendre, àvlaquelle se joignaient , dans une certaine mesure, l’admiration et le respect, et, par la suite, il entretint avec lui une active correspondance. Leur connaissance se fit à Montbard dans une circonstance assez singulière. Un soir, après la lecture d’un chapitre de rUistoire naturelle, le prince de Gonzague complimentait Buffon qu’il était venu vimter, et lui disait qu'il s’estimait heureux d’avoir pu voir et entretenir fauteur du paon et le paon des auteurs. Au même moment entra Queneau de Montbeillard. t Pardieu, dit BulTon, en allant à lui et en prenant la main du nouveau venu, vous ne pouviez venir plus à propos. Hou prince, permettez que je vous présente l’auteur du paon et le paon des auteurs. » Leur connaissance se fit ainsi et leur amitié dura jusqu’à la mort de Queneau de Montbeillard, que le prince pleura longtemps. On connaît de la princesse de Gonzague, sa femme, des Lettres surfllalie, publiées
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en 1790, écrites d’un bon style et remplies d’aperçus neufs et do vues profondes.
Dans une fort longue lettre adressée par le prince à Gueneau de Montbeillard, et conservée parmi ses papiers, on trouve sur l’amour les coDsidératioDS suivantes :
LETTRE d’un PRINCE ITALIEN A UN VERTUEU.'C PHILOSOPHE FRANÇAIS.
c 'Votre philosophie, qui est celle de la vertu, brille de toutes parts; elle est trop élevée, trop noble pour être celle de l’aveugle multitude, et encore moins celle d’une capitale qui dispute en corruption la suprématie à la capitale de la chrétienté; aussi les libertins seront-ils trèsmécontents do votre maxime : a L’amour est un composé de franchise < pour ne dire que ce que l’on sent, de vertu pour respecter ses prot messes, de désir pour mériter la possession. > Mais ne connaissezvous pas des philosophes très-hauts dans leur style et tres-bus dans leurs passions? des philosophes, rois dans leurs livres, et peuple dans leur conduite? des athlètes raisonneurs qui nous donnent pour philosophie la force mécanique de leurs muscles? des phdosophes enfin qui appellent amour l’instinct commun à tous les animaux, l'instinct de la reproduction? Si cela est, je dirais alors que buire de l’eau c’est de l’amour, que manger du pain c’est de l’amour; en un mot, nous pourrons appeler amour tous les besoins physiques à la satisfaction desquels la nature attache une agréable sensation. Or quel abus de mots et quel abus encore plus grand de philosophie I L’amour n’est-il pas un sentiment social, et dès lors un besoin délicieux de l’âme; un doux accord des volontés; une sympathie irrésistible des cœurs; un miroir fidèle qui réfiéchit les mêmes habitudes, les mêmes goâts, les mêmes mœurs, enfin un enthousiasme d’âme , une idolâtrie de perfections, sentiment dont l’amitié est toujours la base et jamais la rivale?... Il est très-nooveau à remarquer que la plupart des poètes et des romanciers n’ont peint l’amour que dans le cours ordinaire do la nature. Ils nous fatiguent, nous humilient, nous affligent sans cesse par la représentation exagérée des vices et des laideurs de l’amour, qu’on déshonore par une espèce de primauté que les poêles donnent à ses égarements. Ne serait-il pas plus grand, plus noble, plus utile à l’émulation de la vertu, de nous élever, de nous ennoblir, de nous toucher par les tableaux ravissants et sublimes de la plus belle de toutes les passions, et de la métamorphoser en organe de toutes les vertus?
NOTES
< . . . . Daiiâ Télal actuel de nos progrès sur la sociabilité, il nous faut une philosophie aussi douce que consolante, qui d’une main délicate puisse fouiller dans nos cœurs, les caresser au lieu de les déchirer ; il noos faut une morale qui nous transporte par le beau spectacle des vertus, plutôt que de nous effrayer continuellement par la scène lugubre des crimes, le plaisir étant un ministre plus agissant que la douleur dans les desseins et les grandes opérations de la nature. C’est pour cela que, pour épurer la morale de tout levain impur, il faudrait que les poütes, les romanciers, les philosophes, peignissent l’amour opérant des miracles et non pas commettant des forfaits; il faudrait qu’ils fissent voir que le seul amour étant de sa nature une passion exclusive de toute autre, doit être, dans les âmes, la source de toute vertu et le lien de toute société.... Il est donc vrai, de célèbres poètes et de grands romanciers, faute d’avoir généralisé leurs idées sur la belle nature, n’ont fait jusqu’à pré.sont que comme les pteintres flamands qui peignent avec vérité l’hydropisie d’une vieille femme et l’ivrognerio d’un matelot hollandais, tandis que la belle imagination de Uuido s'occupait à nous étonner par le merveilleux tableau de saint Michel Ce serait un grand progrès que de s'éle-
ver jusqu’à la création du beau idéal de l’amour. Ainsi les grands artistes qui ont enfanté l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis, par un ciïort prodigieux de génie, ont créé la beauté idéale dans les dimensions harmonieuses de la figure humaine, tant il est vrai que la puissance illimitée du génie de l’homme, exercée sur des modèles imparfaits, a su surpasser la puissance de la nature.... Si vous médités que ma théorie des sentiments moraux sera regardée comme surannée à Paris, je vous annonce à mon tour que votre histoire do l’astronomie, quelque belle, quelque éloquente qu’elle puisse être, deviendra surannée par la même cause.... En ce cas, je crains que votre beau Paris ne devienne un jour tout à la fois et libertin cl barbare; révolution qui tôt ou lard doit arriver, s’il est vrai, comme je le pense, que la décadence des mœurs est toujours parallèle à la décadence des progrès de l’esprit humain, le goût moral tenant infailliblement au tact intellectuel. Adieu, t