‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 65 sur 133 · NUT ES · texte numérisé non relu

NUT ES

Se sentant en faveur auprès de Dieu le fils,

Lui firent demander par Salomé leur mère Le premier rang en paradis;

Le premier rang . le rang qu’en tout pays Li-haut, comme ici-bas, tout apôtre convoite. L'entremetteuse était adroite,

Mais un peu vieille, et messieurs ses enfants Furent persillés et contents.

Nouveau Boanergès, si les nobles penchants D’un coeur sensible et fier, d’une âme vive et droite. Si les vertus, le léle e^son feu dévorant

Donnent des droits au premier rang.

Sans rien solliciter, vous serez â la droite. >

Noie 1, p. 36. — On remarqua, à propos des quelques pages consacrées par BufTon à la vieillesse et dans lesquelles il rapporte des eiemplcs extraordinaires de longévité , qu’il admettait sans examen la longue durée de la vie des premiers hommes, telle que la rapporte la Bible. Le parti philosophique vit dans cette opinion une concession faite à la Sorbonne, que BufTon ménageait depuis le jour où il avait été inquiété par elle au sujet de son livre. Non content de rapporter ces exemples d’une vie qui dépasse les règles communes, BufTon fit plus, il chercha à les expliquer, c Si l'on nous demande, dit-il, pourquoi la vie des premiers hommes était beaucoup plus longue , pourquoi ils vivaient neuf cent trente et jusqu’à neuf cent soixante et neuf ans, nous pourrions peut-être en donner une raison, en disant que les productions de la terre dont ils faisaient leur nourriture étaient alors d’une nature différente de ce qu’elles sont aujourd’hui.... Il se pouvait donc que l’accroissement de toutes les productions de la nature, et même celui du corps do Thomme, ne se (tt pas en aussi peu de temps qu’il se fait aujourd’hui. 1

CGVl

Note 1, p. 36. — Necker était alors arrivé au pius haut point de sa popularité. Mme Necker avait ouvert son salon, dans lequel sa réputation naissante attira d’abord des curieux, et que l’autorité du contiôleur général no larda pas à remplir d’une société de choix. Pour elle la transition avait été subite : elle se vit tout à coup transportée,

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

d'une position plus qiio modeste, dsns rtiàtel d’un homme qui, avant de devenir un personnage politique, était déjà considérable par sa fortune et par son crédit. Placée à la télé d’une maison dont elle devait faire les-honneurs à tout ce que Paris renfermait alors d’illustrations, soit dans les lettres, soit dans la politique, elle se trouva un peu dépaysée. Cette société du dix-huilicme siècle , où elle venait d'ètre ainsi brusquement jetée , égoïste et frondeuse, futile et changeante, blessa d'abord tous les instincts de sa nature. Son cœur commença par y être mal à l’aise, il y souffrit. • Quel pays stérile en amitié I > écrit-elle alors à une amie de Lausanne. Dans la suite, elle s’accoutume à ces mœurs entièrement nouvelles pour elle, à ce langage dont le ton léger l’a d'abord choquée, et le jour où elle rencontre Biiffon, elle écrit à son amie : « Malgré les préjugés, j’ai trouvé au milieu de Paris des gens de la vertu la plus pure et susceptibles de la plus tendre amitié, i Elle commença dès lors, sans toutefois s’y livrer complètement, à aimer cette société dont la légèreté et les allures un peu moqueuses l’avaient d'abord blessée, et se plut à en réunir chez elle les divers éléments. Thomas devint de bonne heure le familier de la maison. Le sentiment qui rapprocha Mme Neckerdo Buffon fut d’une autre nature; à une vive sympathie se mêlèrent, à dose égale, l’admiration et le respect. L’abbé Galiani, ce charmant conteur, Marmontcl, qui nous a laissé de Mme 5icckcr des portraits remplis do vérité, Diderot, qui pensa un instant que la maltresse du logis raffolait de lui, l’abbé Morellet et bien d’autres, formèrent le fonds habituel de celte société. Necker paraissait peu dans le salon de sa femme; mais en revanche, Mme Necker, qui ne voulait demeurer étrangère à aucune des pensées de son mari, établit au contrôle général un bureau de secours sous le titre de bureau de charité, et fonda un hôpital dont elle dirigea elle-même l’administration. Dans son Compte rendu au Roi, Necker ne craignit pas, ce dont on l’a blâmé, de louer hautement le zèle de sa femme et de dévoiler son amour pour le bien public.

Note 2, p. 37. — Bertrand Dufresne, né en 1736, mort le 22 février 1801, était premier commis des finances sous le ministère de Necker. Il se distingua de bonne heure par ses connaissances spéciales et par une rare capacité. On raconte qu’un financier vint un jour solliciter do Necker la place de receveur des finances de Rouen, pour Dufresne, qui n’était pas encore son premier commis, c Qui me répondra de votre candidat? dit le ministre. — Moi, répondit le financier. — Vous parlez comme Corneille, » dit Necker en terminant l’ent elien. c Mon ami , dit le financier en rendant compte do sa dé-

NOTES

marche à aon protégé, notre cause est perdue, le ministre m'a dit que jeraiaonnais comme une corneille. * Après la mort de BulTon, Dufresne no montra pas pour les intérêts du fils le même zèle qu’il avait montré pour ceux du père. Je trouve la première trace de ce refroidissement dans une lettre écrite par M. Boursier, notaire de la famille, au jeune comte de Buffon, sous la date du 3A septembre 1788. c Je me suis présenté, dit-il, chez M. Dufresne, actuellement premier commis des finances, pour solliciter quelques payements.... Mais n’ayant pas eu de M. Dufresne la satisfaction que je croyais devoir attendre d'un homme à qui la mémoire de M. votre père devait être chère par les relations de M. Necker, à qui il est attaché depuis longtemps, je me suis adressé directement à M. Necker.... > Sous le Consulat, Dufresne devint conseiller d'Ëtat et directeur général du trésor public.

CCYII

Note 1, p. 38. — La correction du style, la richesse et la vérité des images, la profondeur des aperçus, bien plutôt que la fécondité des idées, sont les qualités essentielles du génie de BulTon. L’imagination, dont il faisait un si grand cas chez les autres, était la qualité dominante de son esprit, et la source habituelle où il puisait ses inspirations. Dans les lettres qu’il adresse à Gueneau de Montbeillard ou à l’abbé Bexon, il parle souvent do cette belle imagination qu'il prisait si haut, et les engage à se laisser guider par elle. Gueneau de Montbeillard, mieux doué sans doute sous ce rapport que l’abbé Bexon, peut être considéré comme le meilleur élève de BulTon, et il dut à son imagination, dirigée et encouragée par son illustre ami, les plus gracieuses créations de sa plume Lorsque BulTon avait rassemblé les éléments essentiels do son sujet, et qu'après bien des retouches il se croyait satisfait de son travail, il lui faisait subir une dernière épreuve, et soumettait son manuscrit soit à .ses collaborateurs, soit à ses amis, en leur demandant de lui communiquer, à leur tour, leurs idées.

Dans la composition de ses ouvrages, BulTon avait donc un moyen sûr do reconnaître s'il avait tiré de son sujet tout le parti dont il était susceptible, et s'il avait embrassé l’ensemble d'idées qu’il pouvait comporter. Il réunissait quelques amis de choix, et, après avoir développé son plan devant eux, ou leur avoir fait donner lecture de son manuscrit, il provoquait leur critique. Assis à l’écart, silencieux et attentif, il demeurait comme étranger à la conversation qu’il avait fait naître; mais, lorsqu'une objection sérieuse surgissait, lorsqu’un apt'rçu nouveau élait présenté, lorsque lui-même, au contact de la

discussion, sentait s'éveiller d’autres idées, il quittait le salon, et allait s'enfermer dans son cabinet pour méditer et travailler de nouveau.

Note 2, p. 39. — Mandonnet était secrétaire de l’ordre du Saint- Esprit. Homme lettré et instruit, lié étroitement avec Anisson du Perron, directeur do l’Imprimerie royale, en ration intime avec Buffon, il avait offert à ce dernier de surveiller, pendant son absence, l’impression de ses ouvrages. Buffon, qui avait reconnu dans Mandonnet un esprit exact et un goût sùr, accepta avec empressement cette offre obligeante. Les cinq derniers volumes do l’Histoire naturelle furent imprimés sous les yeux de ce collaborateur dévoué. 11 se chargea avec un soin affectueux et uno constance infatigable do ces mille soins de détail, si nécessaires pour la parfaite exécution d’une édition importante, et s'astreignit à celte exacte surveillance qui échappe à un auteur dont les ouvrages s’impriment au loin. Buffon, dans riiistoiro naturelle de l’oie, lui rend justice en ces termes : ' « Le fait nous a été communiqué par un homme aussi véridique

qu’éclairé, auquel je suis redevable d’une partie des soins et des attentions que j’ai éprouvées à l'Imprimerie royale pour l’impression de mes ouvrages, s

Note 3, p. 39. — L’abbé Jean Oliva, né le 11 juillet 1689, mort ]6 19 mars 1747, littérateur et savant distingué, fut d'abord professeur de belles-lettres au collège d'Azolo. A la mort du pape Clément XI, il fut choisi pour remplir les fonctions de secrétaire près du conclave réuni pour l’élection du nouveau pontife. Le cardinal de Rohan se prit d’une si grande estime pour son caractère et d’une telle admiration pour son savoir, qu’il désira l’attacher à sa personne et lui offrit en Franco une place de bibliothécaire. Oliva suivit le cardinal, et arriva en France en 1722.

Note 4, p. 39. — L’ode que Lebrun adressa à Buffon est une des plus remarquables qu’il ait composées. La Harpe la critiqua avec violence dans le Mercure, et Lebrun lui répondit par des épigrammes dont la vivacité 6t le succès. Il en sera question encore dans ce recueil ; on verra Buffon donner à Lebrun des conseils et discuter avec lui certains passages de son œuvre. Comme les lettres qui vont suivre font de fréquentes allusions à cette ode, nous avons cru devoir la mettre ici sous les yeux du lecteur, telle qu’elle a été publiée dans l’édition de 1811, c’est-à-dire revue et corrigée.

( L’auteur, dit le préambule, conçut l'idée de cette ode, lorsque

NOTES

M. do Buffoa eut une dangereuse maladie qii alarma toute l’Europe savanle. Mme de Buffon était morte l’année précédente, à la fleur de son fige ; elle joignait à la beauté toutes les grâces do l’esprit, i

A M. LE COMTE DE BITFFON

Cet astre, roi du jour, au brûlant diadème.

Lance d’aveugles feui, et s’ignore lui-mPme.

Esclave étincelant sur le trône des airs ;

Mais l’astre du Génie, intelligente fianune.

Hayon sacré de l’âme,

A s,a libre pensée asservit rUnivers.

O génie! à ta voix l’Univers semble éclore!

Ce qu’il est, ce qu'il fut, ce qu’il doit être encore, Malgré les temps jaloux se révèle à tes yeux :

Ton œil vit s’élancer la comète brûlante Oui de la sphère ardente A détaché ce gloho, autrefois radieux.

Tel qu’on nous peint Délos, au sein des eaux (leltante, Tu le vois, dans sa course invisible et constante.

Sur son axe rouler dans l’océan des airs.

Aux angles des viillons tu vois encore écrite La trace d’Amphitrite,

Et les monts attester qu’ils sont enfants des mers.

Sans aller désormais, par un larcin funeste.

Dans l'Olympe jaloux ravir le feu céleste.

Et, nouveau Prométhée, irriter un vautour,

Tu sais lancer au loin, du sein brûlant d’un verre. Ces flèches de lumière

Que de son carquois d’or verse le Dieu du Jour.

Tu fais plus : Jupiter, assemblant les nuages.

Devant son char tonnant roule en vain les orages;

A d’impuissants éclats tu réduis son courroux ;

Ce Dieu, jusqu’en ses mains, voit sa foudre égarée, Par un fer attirée.

N’obéir qu’au mortel qui dirige ses coups.

La nuit dérobe en vain l’Olympe dans ses voiles.

Ton sublime regard y poursuit les étoiles;

Tu vois dans l’avenir s’éclipser leurs flambeaux;

Et, d’un œil de cristal armant la faible vue.

Ton audace imprévue

Dans les cieui étonnés surprend des deux nouveaux.

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

IA, dans l’immensité l’Ëther roule ses ondes;

R's milliers de Soleils, des millions de Mondes;

Deux Forces balançant tous ces globes divers,

Les Eléments rivaux, l’Equilibre et la Vie,

Composent l’harmonie.

L'édifice mouvant de ce vaste Univers.

Eh 1 quel autre eât tracé de ces orbes immenses La figure, le cours, les erreurs, les distances?

Quel autre osa peser ces corps impérieux ?

Ce n’est plus Jupiter; c’est toi, divin Génie,

Qui, sous l’œil d’Uranie,

Tiens d’un bras immortel la balance des Cieux.

Au sein de l’infini ton âme s’est lancée ;

Tu peuplas ses déserts de ta vaste pensée.

La Nature avec toi fit sept pas éclatants;

Et, de son règne immense embrassant tout l’espace,

Ton immortelle audace

A posé sept fiambeaux sur la route des temps.

Tel éclatait BufiTon I Son âme ardente et pure Dans scs brillants essors planait sur la Nature;

Il franchit l’Univers à ses yeux dévoilé.

Aigle, qui t’élançais aux voûtes éternelles.

Tu sens languir tes ailes 1 Et l’Erèbe t'envie à l’Empire étoilé.

Jaloux de tant de gloire', un Monstre au front livide.

De serpents dévoré, de vengeances avide,

L’Envie, avec horreur, en contemplait le cours :

Elle fuit, en grondant, sa lugubre caverne.

Et vole au sombre Averne,

De deux filles du Styx implorer le secours.

■ Noires DivinitésI un demi-dieu nous brave;

Il a conquis l'Olympe, et me croit son esclave ;

Son titre d’immortel partout choque mes yeux :

Sa vue est mon supplice! et pour l’accroître encore.

Un marbre que j’abhorre Consacre mes affronts et ses traits odieux.

« Quoi! je serais l’Envie? Ehl qui pourra le croire.

S’il jouissait, vivant, de ce tribut de gloire?

Si mes serpents vaincus y rampaient sous ses pas?

Allez, courez, volez; de ce marbre infidèle Détruisez le modèle;

Précipitez Buffon dans la nuit du trépas. »

Il 19

Elle dit; et courant le long des rivek sombres,

Ces monstres font frémir jusqu'au Tyran des ombres; L’Erèbe est effrayé de les avoir produits;

Et le fatal instant oCl leur essaim barbare S’envole du Tartare ,

Semble adoucir l’horreur des éternelles nuits.

L’une, au souffle brûlant, à la marche inégale.

L’autre, du doux sommeil implacable rivale.

Fendent l'air embrasé de leurs triples flambeaux.

La Nuit, avec horreur, roule son char d’ébène.

Et les Nymphes de Seine

Cherchent, en frémissant, l’abri de leurs roseaux.

Non loin de ce rivage est un séjour illustre.

Qui du Pline français emprunte un nouveau lustre;

La Nature, en ses mains, y remet ses trésors.

Li, ces filles du Styx, aux ailes enflammées.

Par l’Envie animées.

Dirigent vers Buffon leurs sinistres essors.

A peine elles touchaient au seuil du noble asile,

Que la fille d’Hébé l’abandonne et s’exile;

Morphée, en gémissant, voit flétrir ses pavots ;

Leur vol a renversé ces tubes et ces sphères Qui, loin des yeux vulgaires.

Servaient du demi-dieu les sublimes travaux.

O divine Uranie! en ces moments funestes.

Quel soin t’arrête encor sur les voûtes célestesT Ton fils succombe.... hélas I que t’importent les deux? Viens de tes purs rayons consoler sa paupière ;

Viens rendre h la lumière L’ami, le confident, l’interprète des Dieux!

C’est donc peu que le ciel de talents soit avare I La Terre en est jalouse I et le sombre Ténare Poursuit nos demi-dieux jusque sur leurs autels 1 AhI si la Mort détruit votre plus digne ouvrage. Dieux, témoins de l’outrage,

N’est-ce pas une erreur de vous croire immortels?

Que vois-je?... AhI cette main si rapide et si sûre, Qui d’un trait enflammé sut peindre la Nature,

Se glace, et sent tomber sou immortel pinceau!

Et déjà, sur ces yeux qu’allumait le génie ,

La Fièvre et l’Insomnie Ont des pâles douleurs étendu le bandeau.

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

La Nature en gémit : sa Toix, sa voix puissante Dans les airs jette un cri d’amour et d’épouvante;

Ce cri vole au Cocyte et bit frémir ses eaux ;

Lachésis s’en émeut ; Clotho devient sensible ;

Mais sa soeur inflexible Déjà presse le fil entre ses noirs ciseaux.

C’en ébit biti soudain, par l’Amour embrasée,

Une Ombre, tout en pleurs, du fond de l’Elysée S'élance, et d'Atropos embrasse les genoux.

« Oui, tu vois son Epouse, A fatale Déesse I Pardonne à ma tendresse.

Pardonne à ma douleur de suspendre tes coups !

• Ah ! garde-toi de rompre une trame si belle ;

Par le nom d’un Epoux ma gloire est immortelle :

Je lui dois mon bonheur; qu’il me doive le jour! Orphée, en t’implorant, obtint son Eurydice;

Que ma voix t’attendrisse 1 Sois sensible deux fois aux larmes de l'Amourt

c Dés mon aurore, hélas! plongée aux sombres rives. Je ne regrette point ces roses fugitives Dont l’Amour couronna mes fragiles attraits;

O Mort! combien pour moi ta coupe fut amère!

J’étais épouse et mère;

Un fils et mon époux font seuls tous mes regrets !

< Ah ! prends pitié d’un cœur qui s’immole soi-mémet Qui, par excès d’amour, craint de voir ce qu’il aime ; Qu’il vive pour mon fils, c’est vivre encor pour moi! O Parque! ma douleur te demanda une vie Déjà presque ravie :

La moitié do lui-même est déjà sons ta loi. >

A peine elle achevait; le demi-dieu respire;

La Parque, en frémissant, la regarde et soupire.

Tes pleurs, nouvelle Alceste, ont sauvé ton Epoux!

Tu vois le noir ciseau pardonner à sa proie;

Un cri marque ta joie ;

Et du triste Léthé les bords te sont plus doux.

Fuis, noir essaim des maux que déchaîna Pandore. Olympe, fais briller ta plus riante aurore.

O Nature, le ciel t’a rendu ton amant.

Et toi, dont l’amitié souvent daigna sourire Aux accents de ma lyre.

Reçois ces vers, baignés des pleurs du sentiment.

NOTES

Puissé-je d’un rayon embellir ta couronne!

Les lauriers sont plus doux quand l’amitié les donne. Nos coeurs et nos penchants suivaient un même cours : Ma lyre osa chanter ton amante immortelle ;

Mais tu la rends si belle,

Que toi seul as fixé ses augustes amours.

Ses autels sont les tiens, et sa gloire.... Qu’entends-je* Quel reptile insolent coasse dans la fange T Mes chants en sont plus doux, ses cris plus odieux ; Tandis qu’un noir Python siffle au bas du Parnasse, Pindare avec audace

Vole au sommet du Pindo, et chante pour les Dieux.

CGVIII

Noie 1, p. 39. — Daubenton, dit Daubentcn le jeune, prit une part importante à ['Histoire des oiseaux, soit par les notes consciencieuses qu'il fournit è Buffon, soit par la surveillance active qu’il exerça sur l’exécution des planches qui figurent dans cette partie de l’Histoire naturelle. Buffon, au reste, a plusieurs fois rendu justice à son zèle et à sa capacité. Dans l’avertissement placé en tête du premier volume des oiseaux, il dit ; « L’on reconnaîtra partout la facilité do M. Mar* tinet, qui a dessiné et gravé tous ces oiseaux, et les attentions éclairées de M. Daubenton le jeune , qui seul a conduit cette grande entreprise ; je dis grande, par le détail immense qu’elle entraîne, et par les soins continuels qu’elle suppose : plus de quatre-vingts artistes et ouvriers ont été employés continuellement depuis cinq ans à cet ouvrage, quoique nous l’ayons restreint à un petit nombre d’exemplaires; et c’est bien à regret que nous ne l’avons pas multiplié davantage.... > Plus loin, il dit encore ; c Je dois avertir que M. Daubenton, des Académies de Philadelphie et de Nancy, garde et sousdémonstrateur du Cabinet du Roi, a aussi beaucoup contribué à la perfection de tout l'ouvrage, en se chargeant de faire dessiner, graver et enluminer avec soin les oiseaux, à mesure qu’il a été possible de se les procurer, i (Voy. pour quelques autres détails relatifs à Daubenton le jeune, la note 1 de la lettre lxxxvi, t. I, p. Zkk.)

Note 2, p. 40. — Jacques Petiver, naturaliste anglais, mort en 1718, a écrit sur l’histoire naturelle do nombreux ouvrages, et a fait faire à celte science de sérieux progrès.

Note 3, p. 40. — Georges-Joseph Kamel, ou plutôt Camelli.né vers

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ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 293

la fin du dix-septième siècle , adressa à la Société royale de Londres divers mémoires sur les productions naturelles des lies Philippines, où il avait été envoyé comme missionnaire. Petiver publiait à Londres les observations que lui adressait Kamel; on les trouve en trèsgrande partie dans les Traruactiotu phihaophiques (tomes XXI e( XXVII). Linnée a donné à la fleur venue du Japon et fort répandue aujourd'hui, en souvenir de Camelli, le nom de Camélia.

Note 4, p. ùl. — Voici la lettre de Lebrun ;

« Paris, le 26 janvier 1778.

< Monsieur, je viens d’apprendre que notre cher abbé a quelque chose à me communiquer de votre part. Jugez si je suis flatté d’étre dans la mémoire et dans le cœur de la personne que j’estime et respecte le plus, et que j’aime en proportion de mon estime. En attendant que je satisfasse mon impatience, je m’empresse de vous faire hommage de mon ode imprimée, sur le Passage des Alpes, et présentée au prince de Conti ces jours derniers.

c Ce tribut assez noble, rendu sans espoir d’intérêt aux mânes du père, fait ici la sensation la plus flatteuse pour moi. Le sufl'rage dont vous l’aviez déjà honoré, monsieur, valait à mes yeux l’opinion publique. Vous y trouverez ces vers , ajoutés depuis ma lecture, et qui ne sont pas sans objet dans ce moment-ci :

Il sait que l’auguste naissance Peut voir , par l’infime licence ,

Sa splendeur, ses droits avilis;

Il sait que l’amour et l’ivresse.

Vainqueurs du héros de la Grèce,

Ont embrasé Persépolis.

Fuis donc, 6 volupté fatale !

Fuis I que ses destins glorieux,

Loin de Cléopâtre et d'Ompbale Suivent leur cours victorieux, etc.

c Si la poésie est le langage des dieux, son plus digne emploi est de donner des leçons à ceux qui s’appellent les enfants des dieux. Je joins à l’ode une épttre que je viens d’adresser, au sujet de cette ode même, au premier président, ami, comme on sait, du prince mort , et dans les circonstances les plus singulières.

< Incedo per ignés X Suppositos cineri doloso. >

( Je marche sur des cendres dangereuses; mais j’y marche avec celle

NOTES

fermeté qui impose aux Iflcbes cabales et fait rougir l’injuste puissance. Je partage, pour ainsi dire, le prince en deux, pour sauver sa partie héroïque de la contagion du reste. Je sais que le premier président a pris le tout en très-bonne part. En écrivant cette épltre, je me flattais pareillement qu’elle serait conforme i votre manière de sentir et de penser. Je désire que vous y trouviez mieux que des vers, c’est-à-dire cette énergie de sentiments et cette verve de l’ftme qui fait oublier aux lecteurs la mesure et la rime.

L’esprit fait les rimeurs; l’àme fait les poètes.

Phosphore d’un moment, l'un s’exhale en bluettes,

Et l’oeil reste glacé par .ses froides lueurs;

L’autre, foyer brillant, enflamme tous les cœurs.

Si des feux d’Apollon l'Ame n’est point saisie.

Pourquoi mettre en, rimant la raison dans les fors?

L’art forma de sang-froid, sans l’aveu du génie,

Les Delilles, les Saint-Lamberts.

BulTon, je l’avouerai, j'aime assez peu les vers;

Mais j'adore la poésie.

x Oui, monsieur, c’est elle que j’admire dans une foule de morceaux vraiment sublimes de votre Histoire naturelle. C’est par elle que je voudrais rendre un peu durable l'ouvrage le plus cher à mon ctBur. celui que je vous ai adressé. J'aime mieux chanter un ami qu’un héros, et, pour tout dire, je préfère le héros de la physique à celui des Alpes.

t Puisque nous sommes encore dans on mois où il est d’usage de former des vœux, permetlez-moi de vous souhaiter les années de Fontenelle. C'est la moindre chose que doive la nature à celui qui l'a peinte si dignement.

t Je suis, avec tous les sentiments de l’amitié la plus respectueuse et la plus tendre, votre très-humble serviteur,

c Lebrun, i

(Cette lettre a été publiée dans les OEutret compliles de Lebrun. — Paris, 1811, 4 vol. in-8*.)

Note 5, p. 41. — L’abbé Desaunais est connu par ses succès comme orateur chrétien. Compatriote et ami de l’abbé Bexon, il lui dut l’avantage de connaître Buffon, qui l’apprécia et l’aima dès le premier jour où il lui fut présenté.

Note 6, p. 41. — Si Bufifon eût été moins absorbé paries travaux, il eût pu lire dans les Feuilles à la main l'avertissement suivant :

t 19 juin 1778. — Rien de plus plaisant que l'importance que mettent ici à leurs petits projets nos faiseurs de spéculations. Un sieur de La Blancherie a imaginé une correspondance générale sur les sciences.

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ET ÉCLAIRCISSEMENTS

la littérature, les arts et la vie des gens de lettres et des artistes de tous les pays, et il se propose d’en publier tous les détails par quinzaine, sous le titre de Nouvelleê d« la république des lettres et des arts. Il tient aussi des assemblées hebdomadaires indiquées sous le nom de Bendez-vous de la Bépublique des lettres. Or, qu’est-co que cet agent général des savants, des gens de lettres, des artistes et de‘s étrangers distingués? Un jeune audacieux qui n’est conhu par aucur. talent. Oh tient-il ses assemblées? Dans un galetas du collège de Bayeux, oh il n’y a pas même de chaise et où il faut rester debout depuis trois heures jusqu'à dix du soir que durent ses séances. Enfin, qu’y fait-on? On y cause comme dans un café, d’une façon plus incommode seulement. Qu’y voit-on? des choses qu’on trouverait chez tous les artistes, et qui y seraient encore mieux, parce que ce serait chaque jour et à toute heure. Oh sont ses correspondances? dans un gros livre dans lequel il a écrit l’adresse de quelques savants et artistes étrangers qu’il a apprise. Quant à son journal, on reçoit bien l’argent pour les souscriptions, mais rien ne parait. Malgré l’approbation que l’Académie des sciences, on ne sait pourquoi, a jugé à propos de donner à ce projet le 30 mai, sur le rapport de MM. Franklin, Leroi, le marquis de Condorcet et Lalande, on peut assurer par expérience que c’est jusques à présent l’idée la plus folle, la coterie la plus plate et la correspondance la plus vide. > (Mémoires de Bachaummt.) L’établissement du même genre fondé en 1781 au Palais-Royal sous le nom de Musée, par Pilàtre du Rozier, amena la décadence et bientôt la ruine de celui de La Blancberie.

Note 7, p. 41. — Le journal publié par Panckoucke, et auquel Buffon fait allusion, avait pour titre : Journal de politique et de littérature. Linguet en eut longtemps la direction; La Harpe et Suard le remplacèrent à la suite du désaccord qui s’éleva entre lui et Panckoucke au sujet de la rédaction. Linguet attaqua l’éditeur du Journal , publia contre lui des mémoires, lui intenta des procès, et finit par fonder une feuille rivale. Panckoucke, qui était à la tète de la plus grande maison de librairie de l'époque, fut longtemps l’éditeur du Mercure; il eut encore le Journal français, le Journal des dames, et, au retour d’un voyage à Londres, il fonda le Moniteur universel.

Note 1, p. 42. — Je n’en échappe aucun. Buffon aimait à employer le verbe échapper dans le sens actif ; il a même soutenu une discus-

sion publique avec un H. Lambert qui avait critiqué celle forme de langage (voy. la lettre ccclxi, p. 222). Le fait est que le Dictionnaire de l’Académie (6* édition) lui a donné raison, quoique en général le verbe échapper soit plutét neutre qu'actif.

Note 2, p. 42. — La biographie complète du comte de Schouwaloff ne se trouve dans aucun recueil; et cependant les étroites relations qu'il entretint avec les illustrations littéraires du dix-huitième siècle, la culture d'esprit qui le distinguait, ses productions même auraient dd le garantir d’un semblable oubli. Après avoir été le favori de la czarine Élisabeth de Russie, qui, dit-on, l’avait même épousé secrètement, il jouit d'une faveur égale sous le règne de Catherine II, qui le nomma son chambellan, et lui donna pour mission de propager dans l’empire russe le goût des lettres , qu’il aimait avec passion. H devait, en conséquence, aimer beaucoup la France, où elles brillaient alors d'un vif éclat. Dans ses nombreux voyages à Paris, il ne manqua jamais de se mettre en rapport avec tout ce que la littérature, les sciences ou les arts comptaient de plus élevé. Une partie de la correspondance littéraire de La Harpe est adressée au comte de ScbouwalolT. t Vous écrivez, lui dit-il, comme si vous viviez à Paris, et plusieurs de nos auteurs écrivent comme s'ils vivaient à Saint-Pétersbourg. • On prétendit un jour que Voltaire avait mis la main à une épttre en vers que le comte lui avait adressée, et Voltaire s’en défendit. < C’est, dit-il, en parlant de l'auteur, un prodige pour l'esprit, les grâces, la philosophie.... l’impératrice de Russie écrit en prose aussi bien que son chambellan en vers. > Ailleurs, tantèt il le compare à Tibulle, et tantôt il le nomme le Mécène de la Russie. Des différents morceaux de poésie envoyés en France par le comte de Schouwaloff, et qui tous font honneur à son imagination et à son esprit, le meilleur, sans contredit, est son Épttre à Ninon. Dorât le premier, Parny ensuite, le louèrent dans des vers qui certes ne valent point ceux dont ils font l’éloge. La Harpe, correspondant littéraire du grand-duc, et en même temps du comte, était fier de l’amitié que lui témoignait ce dernier. En 1784, il eut l’imprudence de publier dans le Mercure, dont il avait alors le privilège, une pièce de vers que lui avait adressée son correspondant, et dans laquelle il lui prodigue la louange. Sa vaniteuse complaisance lui valut l’épigramme qui suit :

N’a pas longtemps, un seigneur moscovite.

Grand connaisseur, d’un pauvre auteur sifflé

En vers français a prôné le mérite,

Dont le rimeur, d'orgueil tout boursouflé.

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ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Dans son Mercure a colloqué l’épître.

Or, mes amis, savez-vous à quel titre Telle patente il a pu mériter?

Ses vers, qu'ici nul ne veut écouter.

Ont à Moscou charmé plus d’une oreille ;

Chacun y dit : « Ma foi I sans le flatter.

Ce Français-là parle russe à merveille! *

Le comte de Schouwaloff mourut en 1789, après avoir attaché son nom à un grand nombre d’établissements utiles. Quatre vers que lui adressa la duchesse de Luxembourg, en lui envoyant un souvenir de France, résument d'une façon assez heureuse les rares qualités de son caractère :

Le souvenir est doux à l’homme heureux et sage Qui sut jouir de tout et n’abusa de rien.

Et qui de la faveur fit un si bon usage.

Que même ses rivaux n’en ont dit que du bien.

Notel,p. 43. — Charles Bossut, né le 11 août 1730, mort le 14 janvier 1814, était un géomètre distingué, dont on n’a pas encore oublié les nombreux écrits. Après avoir achevé sa philosophie, il entra au séminaire et prit l’habit ecclésiastique. En 1768, il remplaça Camus à l’Académie des sciences, et fut nommé en même temps au poste d’examinateur des élèves du Génie, que la mort do ce dernier venait de laisser vacant.

Note 1, p. 44. — Cette lettre est ainsi conçue :

« Février 1778.

« Monsieur, comme c’est à vous seul que je dois certainement la lettre la plus flatteuse qu’un homme de lettres poisse jamais recevoir, et dont Mme Necker, votre illustre amie, vient de m'honorer, c’est à vous surtout que je dois faire part de toute la reconnaissance dont je suis pénétré. Je vous envoie ci-joint la copie de cette lettre si précieuse pour moi, et ma réponse dans laquelle j’aurais bien voulu, monsieur, m’exprimer d’une manière qui pût être agréable à vos deux

NOTES

amis. Mais, à parler vrai , monsieur, il n'y a que vous qui puissiez dignement remercier Mme Necker; permetlez-moi de vous en supplier. Elle n’a considéré en moi qu'un homme à qui votre gloire est bien chère, et que vous daignez aimer un peu; et, quelque flatteurs que soient ses éloges, je sens trop que l'ouvrage qui vous est adressé n'est vraiment recommandable que par celui qu’il célèbre et qui a fixé, non-seulement l’admiration, mais encore l’estime et les cœurs de toute l'Europe. C’est un double avantage qui so réunit bien rarement, et que nul homme fameux ne partage aujourd’hui avec vous. Aux lectures très-multipliées qu’on me prie de faire, beaucoup de personnes de première distinction ont donné des larmes aux mânes qui vous sont si chers, et, au moment où, comme le dit si bien Mme Necker, la maladie d’un seul homme alarma l’Europe entière, ces larmes attestaient l’intérét si rare et si pur qui ne s’accorde qu’au vrai génie, rendu plus sublime encore par la vertu.

f On m’a conseillé, monsieur, et c'était des mèresi de placer un mot sur M. votre fils, dans la bouche de Mme de Buffon. Je l’ai fait, en changeant avantageusement quatre vers de son discours, ce qui ajoute beaucoup de pathétique. J’aurai l’honneur, monsieur, de vous envoyer ce changement par le premier ordinaire, avec ma réponse à une lettre bien flatteuse pour moi et que notre cher abbé m’a fait voir.

c Je vous supplie de présenter mes hommages à M. le Prince de Gonzague, et de lui dire combien je suis flatté que mon ode ait eu l’avantage de lui plaire.

« Je suis avec l’attachement le plus respectueux et le plus tendre, c Monsieur,

. a Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

I Lebrun. »

(Publiée dans les OEuvres de Lebrun.)

Note 2, p. kk. — Lebrun, en adressant à Buffon la lettre qui précède, lui en avait, par mégarde sans doute, envoyé le brouillon où il y avait des ratures. Buffon lui restitue cette minute et lui fait observer délicatement qu’il l’a respectée et qu’il n’a pas regardé les ratures.

Note 3, p. 44. — Mme Necker, à qui Lebrun avait envoyé son ode, lui adressa la lettre qui suit :

« Paris, le 31 janvier 1778.

c M. de Buffon m’avait fait partager, monsieur, sa reconnaissance et son admiration pour la belle ode où vous peignez d’un ton aussi élevé que

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

le sujet, les travaux de ce peintre de la nature, et cette maladie d’un seul homme qui alarma l’Europe entière. J’ai vu le sublime vieillard verser beaucoup de larmes sur des mânes adorés que vous aviez fait revivre dans vos vers, et ces larmes sont un triomphe bien digne de vous, monsieur. Le monument que vous avez élevé à la mémoire de M. le prince de Conti doit conûrmer l’opinion déjà établie do votre supériorité dans un genre très-difficile, genre qui peut effrayer le génie même ; mais il est beau de courir une carrière qui Gxe les regards des admirateurs et des critiques.

t Je vous remercie, monsieur, de m’avoir mise à portée de vous rendre hommage et de vous offrir l'assurance des sentiments trèsdistingués avec lesquels j’ai l’honneur d’étre votre très-humble et très-obéissante servante,

t C. DE Nas-Neck£r. 1

Voici la réponse de Lebrun :

c Madame,

«Paris, le 13 février 1178.

( Jugez de mes regrets et de mon désespoir; votre lettre, si précieuse pour moi à tous égards, vient, par la fatalité la plus singulière, do ne m’étre remise par les facteurs qu'après vingt-six jours, chargée de renvois et de fausses adresses. J’ai couru à l’instant même au Temple, où je ne demeure plus, pour découvrir la source de l’erreur. Le suisse de M. le comte d’Artois, accoutumé à me renvoyer mes lettres, m’a dit n’avoir eu absolument aucune connaissance de celle-ci, dont il eût certainement remarqué le contre-seing.

« Combien je serais inconsolable de l’avoir perdue ! Pouvais-je être trop impatient, madame , de vous témoigner ma vive et respectueuse reconnaissance pour tant de bontés que je dois à cette indulgence, caractère de toutes les belles âmes, et surtout à votre tendre amitié pour M. de Buffon ? Votre lettre m’a fait connaître, madame, une manière de sentir et de penser aussi élevée que délicate, et qui peint mieux votre âme que n’aurait pu faire le peintre mémo de la nature. Tout y respire un amour éclairé des arts, qui m’intimide même en daignant m’encourager , mais qui me rend orgueilleux pour mon sièc'e.

t Oui, madame, quoi que disent nos frondeurs, je ne désespère plus d’un siècle où il existe encore des âmes telles que la vôtre et celle de M. Nccker. Ce qui est plus beau que toutes nos poésies, c’est cet encouragement plein d'enthousiasme que vous donnez au génie, et qui seul le ferait éclore ; c'est cette lettre au brave homme, que M. Necker semble avoir écrite avec l’ftme d’Henri IV ; c’est cette clairvoyance

NOTES

soulenuo de fcrraetc, ce dcsintércssemcnl si rare, cet amour du bien et des arts, qui en fera, malgré les jaloux, le digne rival du ministre qu’il a si noblement célébré.

Colbert aima les arts, hélas! prêts à s'éteindre.

Si votre illustre époux ne les ranimait pas;

De Colbert il suivra les pas;

Qui sut l’approfondir, a seul droit de l'atteindre.

Hais tandis qu’on le voit réprimer les abus Par sa courageuse industrie,

Et, pour l'honneur de ma patrie.

Prêter ses yeux perçants à l’aveugle Plutus;

Vous qui semez des roses sur sa vie,

O de Buffon illustre et digne amiel Vous, dont il m’a vanté l'àme et les agréments Si cbers à sa docte Uranie,

Vous qui, d’un trait de feu, peignez avec génie L’Ode et ses fiers ravissements,

Que vous inspirez bien les Nymphes de Mémoire!

Qu'il est beau de tenir le flamb^u de la gloire Et d’en éclairer leurs amants !

Du Parnasse français réparez les disgrâces;

Rappelez ses beaux jours; ressuscitez ses fleurs:

Pour rendre la vie aux neuf Sœurs,

11 ne faut qu’un souris des Grâces!

t Telle est, madame, la juste espérance que vous me faites concevoir. Peut-être devrai-je moi-même à vos encouragements une gloire qui m’en deviendra plus chère. Souffrez que j'implore de vous, au nom du sublime vieillard que vous aimez, la grâce la plus flatteuse pour moi, celle de vous faire ma cour. Ce bonheur dont M. de Buffon m’a fait sentir tout le prix, est le seul qui puisse me dédommager d'avoir été privé si longtemps de la lettre la plus précieuse.

t Je suis avec un profond respect, madame ,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

< Lebrun. >

(Les deux lettres qui précèdent ont été publiées dans les OEuvret de Lebrun.)

Note 1, p. 45. — Lebrun no manqua pas de rendre compte à Buffon do sa visite à Mme Kccker et de l’accueil qui lui fut fait.

« Paris, le 30 avril 1778.

c Monsieur, si je n’eusse point très-désagréablement payé le tribut

aux malignes influences de la saison, j'aurais eu l’honneur de vous faire part un peu plus tdt de la lecture do mon Ode à Mme Necker, et du succès qu’elle a eu. Vous en jugerez, monsieur, par cette phrase d’une lettre que M. Thomas, qui m’a paru votre sincère admirateur, m’a écrite depuis cette lecture, à laquelle il assistait seul : < Votre Ode à « M. de Buffon a dù produire le même effet. Ce philosophe poè'te a dû t y trouver son pinceau. De tous les genres de poésie, c’est l’Ode sùc rement qui a le plus de droit de lui plaire , parce qu’elle a plus de c rapport avec l’élévation de ses idées et la hauteur de son style ; vous c avez conservé ou rendu à ce genre toute sa dignité. Dans notre langue, f si raisonnable, noos avons beaucoup de stances et bien peu d’odes, c Celle-ci a véritablement une marche antique, et l’idée qui la termine « est tout à fait heureuse ; elle repose l'imagination en lui offrant des c beautés d’un autre genre, et des images pleines de douceur, de sena sibilité et de grâces, i

c Votre illustre amie m’a comblé d’éloges avec toutes les grâces qui lui sont naturelles ; elle m’a dit et répété, ainsi que M. Thomas, qu’elle ne voyait absolument rien ni à ajouter, ni à retrancher ; qu’il fallait laisser l’ouvrage dans l’état où je venais de le leur lire, et que cette pièce était certainement mon chef-d’œuvre. Alors je lui en ai remis une copie manuscrite et telle qu’elle doit être imprimée. Elle est convenue que le moment favorable pour la faire paraître avec éclat, sera l’instant même où vous allez rendre publiques vos Époques de la nature, ouvrage certainement sublime, à en juger par les deux vues admirables que nous connaissons. Alors on sentira mieux tout le prix de mon apostrophe au Génie et de : c Tel éclatait Buffon , etc. >

• L’art et la nouveauté du plan de cette ode n’ont point échappé à M. Thomas. Il s’est bien aperçu qu’il était distribué eu trois parties à peu près égales, qui, formant trois modes différents, y jetaient des contrastes et une variété étonnante. En effet, les sept ou huit premières strophes, où je peins le Génie et vos systèmes, sont dans le genre sublime, et forment une scène qui se passe dans le ciel. Les sept ou huit strophes où je peins l’envie et son complot et le voyage des monstres, se passent aux enfers et sont d’un genre terrible et lugubre ; et le reste, c’est-è-dire le discours de Mme de Buffon â la Parque, votre convalescence, la joie qu’elle inspire, etc., est dans le genre pathétique et tendre. C’est peut-être le premier ouvrage où ces trois genres si contrastants ont été mélés et réunis d’une manière aussi neuve, à ce qu’on prétend, et do là viennent la terreur et les larmes qu’elle a souvent excitées aux différentes lectures.

c Vous trouverez ci-joint, monsieur, l’élégie adressée à Mme la comtesse du Piijet. J’ai cru que vous liriez sans peine un petit ouvrage qui

NOTES

a fait ici quelque plaisir, et où j’ai dù rendre un nouvel hommage à la mémoire de Mmo de Buffon, puisque c'est à son discours que Mme du Pujet s'eàl évanouie.

« Je ne dois point non plus vous laisser ignorer qu’ayant été voir ces jours derniers au Jardin du Roi la statue vraiment animée du héros démon ode, je n’ai pu lire sans quelque regrot, ainsi que le public, l'inscription qui est au bas sur un papier flottant , et dont on ne peut louer que le zèle. Plusieurs dames et gens de lettres m’excitèrent à vous venger do ces malheureux vers, si indignes du héros et de la statue, qui est pleine de feu et de vie. Je m'en défendis d'abord , en convenant que l'inscription présente était froide et nulle , que le seul hémistiche passable était pris de la Henriade :

La toile est animée et le marbre respire.

qu’il était maladroit de piller M. de Voltaire pour louer M. de Buflbn ; qu'au reste rien n'était plus difflcile peut-être qu’une inscription en vers français , parce qu’il faut qu’elle soit vive, précise, et pour ainsi dire un impromptu d'enthousiasme, qui d’un seul trait de feu donne la plus haute idée du héros. Telles sont les bonnes de l'anthologie et celles de Santeuil, le seul qui ait eu du génie dans ce genre ; mais il écrivait en latin. Vaincu par la persécution et par l'amour de votre gloire, voici, monsieur, le distique que votre statue, en eO'et vivante, m'a inspiré :

Biiffon vit dans ce marbre! A ces traits pleins de feu,

Vois-jo de la nature ou le peintre ou le Dieu?

Le doute donne, à la fois la grâce et la pudeur à l’éloge, qui, loin alors d’être excessif, se réduit à dire que le peintre de la nature est vraiment divin, épithète de tout temps consacrée ou génie. Ce distique a été reçu, applaudi et retenu avec enthousiasme; notre cher abbé en a été singulièrement frappé. Je désire, monsieur , que cette inscription vous prouve au moins l’intérêt tendre que je prends à votre gloire.

t J’ai l’honneur d’être, monsieur,

c Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

c Lebrun. >

(Publiée dans les Œuvres de Lebrun, édition de 1811.)

Une autre lettre de Lebrun, dans laquelle il rend compte à Buflbn d’une visite qu’il lit à Voltaire, me parait présenter quelque intérêt et n'être point déplacée ici :

« Mai 1778.

« Monsieur, depuis que j'ai eu l’honneur de vous écrire, j’ai reçu

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

de Mme Necker une nouvelle lettre toute charmante, et telle que les Grâces en écriraient si elles avaient été instruites par les Muses. Je dois au moins vous en citer une phrase qui vous regarde personnellement. La voici : c J’aurai beaucoup de plaisir à m'entretenir avec vous f d’un grand homme dont l’amitié aime autant à parler que la renomc mée même. > J’ai donc eu la satisfaction, monsieur, de m’entretenir avec Mme Necker du grand homme qu’elle aime d'une tendresse vraiment Biiale, ce sont ses termes. Sa conversation m’a paru égale au style de ses lettres, c’est-à-dire enchanteresse et profonde. Le plaisir de l’entendre m’a changé en minute l’heure entière que j’ai eu l'honneur de passer avec elle ; personne ne sait mieux unir

Esprit d’homme et grâces de femme.

( Ce vers du bon La Fontaine paraît n’avoir été fait que pour votre illustre amie. Elle m'a dit que vous lui aviez écrit, et je m’en suis aperçu à ses bontés.

c Je ne saurais trop vous remercier, monsieur, d’une connaissance aussi flatteuse à tous égards ; je la cultiverai avec discrétion. Elle me deviendrait d’autant plus précieuse que j’aurais le bonheur de vous y voir à votre retour. Elle m’a parlé avec la réserve des Grâces de ma liaison avec M. Clément, dont le nom fait peut-être ombrage dans son cercle. Je lui ai dit qu’effectivement j’avais aimé et estimé, dans cet homme de lettres , une certaine droiture d'esprit assez rare , des idées saines qui eussent pu devenir utiles à la poésie; que je faisais cas de sa franchise et non de sa dureté ; qu’il ne me consultait sur aucun de ses jugements, et que j'étais bien loin d’approuver son style dans ce qu’il pouvait avoir d’impoli et de malhonnête.

< En effet, monsieur, je suis la personne que M. Clément consulte le moins sur son journal, que même il ne m’envoie plus; genre d’ouvrage dont il sait que je fais peu de cas. Eh! comment pourrais-je être de l’avis de M. Clément, qui, dans je ne sais quelle feuille, parlant, je ne sais pourquoi, d’histoire naturelle, dit à votre sujet, monsieur, absolument le contraire do ce que je pense et célèbre dans mes faibles versT

€ Il no faudrait que cet exemple bien frappant, pour prouver à Mme Necker combien nous avons, M. Clément et moi, nos avis à part. J’estimais en lui le défenseur de Boileau que j’aime éperdument; mais je n’entre ni dans ses préjugés ni dans ses haines. J’aime le beau et le vrai partout où ils se trouvent ; je ne suis d’aucune secte et je les méprise toutes.

* Je voudrais que votre judicieuse amie en fût bien persuadée, car

NOTES

les moindres ombrages font quelquefois obstacle aux amitiés naissan* tes, et j’aurais désiré cultiver la sienne.

t Elle était fort curieuse de savoir comment M. de Voltaire avait pris mes vers sur son arrivée, et comment il avait pu me passer le vers où je lui dis très-impérativement :

Partage avec BulTon le temple de Mémoire.

La vérité est que mon admiration et mon amitié pour vous, monsieur, ont joui, à cet égard, du triomphe le plus complet. Voici comment s’est passée la scène, car mes vers et ma visite kM.de Voltaire ont fait quelque bruit. D’abord je ne lui avais point envoyé ces vers, do manière qu’il ne les a eus que par le Journal de Paris. Voltaire en fut si enthousiasmé qu’il les lot trois fois à tout ce qui l’environnait. Je tiens ce fait de M. de Villette ; c'est la première chose qu’il m’a dite lorsque j’entrai chez M. de Voltaire. Jugez, monsieur, s’il pouvait arriver rien qui me flattât davantage que d’avoir obligé M. de Voltaire (dans ce premier moment de l’enthousiasme français qui semblait le regarder comme l’homme unique ), de prononcer lui-méme trois fois ce vers ;

Partage avec Buflon le temple de Mémoire.

D’ailleurs j’ai mis dans cette même pièce qnoje vous envoie : Expiant tes succès, termes que Voltaire a trouvés assez énergiques. Il y avait même deux vers que le Journal a refusé d’insérer, comme pouvant choquer M. de Voltaire , et que je rétablis à l'impression ; c’est :

De ton Midi les brûlantes ardeurs N’ont que trop élevé d’orages.

Informé , malgré cela, du très-bon eff'et que la pièce avait produit sur M. de Voltaire, je lui fis une visite cinq ou six jours après son arrivée; il me reçut avec la distinction la plus honorable. J'eus une conférence particulière d’une grande heure dans son cabinet. Il débuta par cette phrase : c,Vous voyez, monsieur, un pauvre vieillard de quatre-vingtc quatre ans, qui a fait quatre-vingt-dix mille sottises. » Je pensai être confondu de ce début, qui paraissait avoir trait au conseil un peu sévère qui termine ma pièce :

Hais ne va point troubler ta joie et nos hommages.

c Heureusement je lui répondis sur-le-champ qu'il ne fallait quequatre ou cinq de ces sottises-là pour rendre un homme immortel. Il me dit que j’étais bien l)on; il ajouta avec toutes sortes de grâces que, si la

ET ÉCEAIRCISSEMEXTS.

vieillesse ne l'avait point brouillé avec les Uuses, il se serait fait un vrai plaisir de répondre à mes vers. Quelques moments après, en admirant sa sauté qui me paraissait bien étonnante pour son âge, car il voit et entend comme un jeune homme (quoiqu’il n'ait cessé depuis vingt ans de calomnier son ouïe et ses yeux), je lui dis qu’il devait avoir, en années, sur M. de Fonlenelle, le même avantage qu’il avait eu en talents. Il me répondit ; « Vous êtes bien honnête, mais il y a c une grande différence. Fontenelle était heureux et sage, et je n’ai c été ni l’un ni l’autre. »

« Je vous avouerai, monsieur, que ce ton, qu’il n’a point quitté au milieu de ses plus grandes politesses, m’a fait craindre en moi-méme que, malgré mes éloges, le terrible expiant tes succès:.,, et les conseils par lesquels je termine mon épitre, n’aient contristé le cœur de cet illustre vieillard , dont l’attendrissement paternel pour la personne qu’il vient d’établir m’a vraiment pénétré Tûme. Les larmes roulaient dans ses yeux en nous parlant de Belle et Bonne (c’est ainsi qu’il la nomme) et en faisant opposition de ses grâces naïves à celles de Urne du Barri, qui venait de le quitter. Je suis donc sorti du cabinet de cet étonnant vieillard^me reprochant un peu d’avoir hasardé une leçon à un homme de quatre-vingt-quatre ans , et m’intéressant beaucoup plus à lui que lorsque j’y suis entré. Aussi lui ai-je envoyé une petite lettre et une autre vingtaine de vers (leur réparer la fin sévère et moraliste des premiers. J’y fais l’éloge de sa Belle et Bonne, en effet trèsséduisante. Cependant le ton de la première pièce a plu extrêmement au public, et peut-être a-t-elle mieux servi M. de Voltaire que tout le plat encens de sacristie dont il a été enfumé parla foule des rimailleurs.

« Heureux et mille fois heureux celui qui a su, aux talents sublimes, joindre dans tous les temps la sagesse et la vertu I II jouit d’une conr sidération sans reproche et sans nuage. Pour mon bonheur, tout cela existe dans le peintre inimitable de la nature ; et c’est lui seul qui jouit sans réserv e de l’admiration mêlée de respect et de tendresse que lui a vouée pour la vie ,

c Son très-humble et ffès-obéissant serviteur.

x Lebrun.

« P. S. J’ai promis à Mme NeeWer de lui donner incessamment une copie de l'Ode qui vous est adressée , avec les vers ajoutés sur M. votre fils, dont il y en a surtout un qui l’a frappée ; c’est après cos deux vers :

Ah ! prends pitié d’un coeur qui s’immole soi-même.

Qui, par excès d’amour, craint de voir ce qu’il aime.

Qu’il rive pour mou fils, c'est vivre encor pour moi!

NOTER

Voici la lettre de Mme Necker dont parle Lebrun ;

s Pari], mai 1778.

c J’ai lu, monsieur, avec un plaisir extrême l'aimable et belle lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, et J’ai senti pour la première fois, depuis bien longtemps, que la louange avait do grands charmes. J’ai fait lire à M. Necker les vers délicieux que vous m’avez adressés, et je vous assure que je n’ai pas eu besoin d’approcher 1e flambeau pour l’éclat'rer sur le mérite de cette poésie si harmonieuse, si noble et si décente ; c’est le véritable langage des Muses, qui sont toujours déesses, quelque ton qu’elles prennent.

c J’aurai beaucoup de plaisir, monsieur, à vous remercier, et à m’entretenir avec vous d’un grand homme, dont l’amitié aime autant à parler que la renommée même. S’il vous convenait de passer chez moi dimanche, à quatre heures et demie, je serais assurée de profiter do l’honneur que voua voulez me faire.

c J’ai celui d’être , avec des sentiments très-distingués, monsieur, votre très-humble et très-obéissante servante.

x C. Neckeb. >

(Les deux lettres qui précèdent ont été publiées en 1811 dans les Œuvres complètes de Lebrun.)

Note 3, p. 45. — Bufi'on,dontle style, harmonieux, riche en images, a tout le charme de la poésie , et dans les écrits duquel on retrouve sans cesse les qualités poétiques les plus essentielles, n’aimait cependant pas les vers. Tout en admirant le génie de ceux qui se sont illustrés dans ce genre, il leur faisait le reproche de sacrifier sans cesse la propriété de l'expression aux nécessités de la rime. Il suffit de se rappeler avec quel soin Buffon , dans ses écrits, recherche l’expression propre et s’attache surtout à la précision de la pensée, pour comprendre quelle sévère critique devait mériter à ses yeux un semblable sacrifice. Il aimait les beaux vers cependant, et disait que la lecture des grands poètes reposait son esprit. Chez les anciens, son poète préféré fut Horace. Mme Necker, parmi ses souvenirs, a consigné colui-ci ; « Horace, me disait M. de Buffon, assure, dans ses vers, que l’homme de génie brûle ceux qui l’entourent. — Je sens qu’il ne brûle pas, ai-je répondu à ce grand bomme, quand sa chaleur vient de très-haut comme celle du soleil. * Elle dit encore plus loin : « M. de Buffon critique ces deux vers de Racine :

Le fer moissonne tout : et la terre humectée But à regret le sang des neveux d’Êrechthée.

11 croit que le mot humectée ne devait pas précéder celui de boire, et

ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 307

il est vrai qu’on n’est humecté que pour avoir bu ; mais la poésie, qui est toujours dans le délire, peut se permettre de confondre les temps. » Parmi les modernes, tant-prosateurs que poètes, les trois auteurs favoris de Buffon furent La Fontaine, Fénelon et Racine, Racine surtout. Il savait par cœur des tirades entières empruntées à ses plus belles scènes, et les récitait de mémoire avec sa belle voix forte et vibrante. I Avouez, disait-il à ceux qui l'avaient écouté en silence, que c’est beau, et que la prose n’aurait pu faire mieux ! > Il disait encore en entendant de beaux vers : t C’est beau comme de la belle prose. » Racine, à ses yeux, était un des plus grands esprits do son temps, et il le regardait comme l’écrivain qui, par son style, approchait le plus de la perfection dont il croyait la bonne prose susceptible.

La Harpe , dont l’opinion est souvent citée lorsqu’on parle do l’espèce de répugnance que Buffon éprouvait pour la poésie , s’exprime ainsi dans son cours de littérature : t J’ai vu en 1780 le respectable vieillard Buffon soutenir très-affirmativement que les plus beaux vers étaient remplis do fautes et n’approchaient pas de la perfection do la bonne prose. Il ne craignit pas de prendre pour exemple les vers d’AthaUe, et fit une critique détaillée du commencement de la première scène. Tout ce qu’il dit était d’un homme si étranger aux premières notions de la poésie, aux procédés connus delà versification, qu’il n’eùt pas été possible de lui répondre sans l’humilier, ce qui eût été un très-grand tort, quand môme il ne m’eùt pas honoré de quelque amitié. »

Le jugement de La Harpe ne me semble pas exempt de sévérité, et cette petite anecdote est évidemment empreinte d’exagération. Son talent reconnu do versificateur aura sans doute grossi h ses yeux les torts d’un écrivain qui, rendant justice à une manière de traduire la pensée qui a produit des chefs-d’œuvre, critique cependant les lois auxquelles elle oblige, les règles qu’elle impose, t J’aurais bien fait des vers tout comme un autre, disait parfois Buffon; mais j’ai bientôt abandonné un genre où la raison ne porto que des fers. Elle en a bien assez d’autres sans lui en imposer encore de nouveaux, s

On connaît cependant deux vers de Buffon, deux vers latins médiocres. L’amitié les inspira. Mme Necker lui avait envoyé son portrait sur une boite d’or, enrichie de diamants. Buffon fit graver ces deux vers autour de l'image de son amie :

« Angelica facie et formoso corpore Necker Mentis et ingenii virtutes eihibet omn«s. «

M. Humbert rapporte qu’un soir, à Montbard, dans un jeu où chacun devait adresser un compliment en vers à une femme choisie parmi

celles qui remplissaient le salon, lorsque vint le tour deBufTon, il s'approcha d'une des plus jeunes et des phis jolies, prit le crayon qu’elle tenait à la main, et écrivit sur ses genoux Iq quatrain suivant qu'il venait d’improviser :

Sur vos genoux, ô ma belle Eugénie,

A des couplets je songerais en vain ;

Le sentiment étouffe le génie,

Et le pupitre égare l'écrivain.

Ceux qui reprochent à Bufîon son peu de goût pour la poésie, lui reprochent en même temps l’estime singulière dans laquelle il eut les poëtes qui chantèrent ses louanges, .et le cas qu’il fit toujours de leurs productions, ainsi qu’on a pu s’cn convaincre en lisant les lettres familières qu’il adresse à Lebrun, ou les témoignages de gratitude qu’il prodigue au président de Ruffey et à Gueneau de Montbeillard. On oublie sans doute que remercier un auteur qui vous dédie son ouvrage, ou juger froidement et dans une appréciation raisonnée une œuvre dont on a entrepris la critique, n’est point en vérité la même chose. L’usage et les convenances exigent, dans le premier cas, que la critique se taise pour faire place à des éloges que ne sanctionne pas toujours le goût de celui qui les donne, et auxquels ne se trompe pas non plus celui qui les reçoit. BufTon ne fil jamais plus, et en cela je ne trouve pas qu’il soit à blâmer.

Note 3 , p. 46. — Le procès de Lebrun fît du bruit. Ce fut un procès en séparation intenté par sa femme. Il dura longtemps, et les différentes consultations, les nombreux mémoires auxquels il donna successivement lieu, curent une grande publicité. En 1760, Lebrun avait épousé une femme qu’il aimait et qu’il avait chantée dans ses vers, sous le nom de Fanny . En 1774, le procès commença, et Lebrun, qui formait opposition à la demandp de sa femme, voulut mettre le public de son côté, en déclarant que le retard apporté à l’achèvement de son grand poème de In Nature, auquel il travaillait dqjuisplus de quinze ans, n’avait d’autre cause que les chagrins dont sa femme abreuvait sa vie, et qu’il savait cependant supporter avec résignation. De ce poëme de Lebrun il n’a paru que quelques fragments. Dés ce temps déjà on en connaissait différents passages, lus par l'auteur aux soupers de M. de Vaines et dans des cercles de choix.

Mme Lebrun, qui, de son cété, se piquait de poésie, répondit aux plaintes de son mari en rappelant les encouragements qu’elle n’avait cessé de prodiguer à son talent, pour exciter sa verve et soutenir son courage. Elle rendit publics des vers qu’elle lui adressait, alors qu'il

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

n’était encore que son amant, et dans le nombre ceux-ci, faits à l’occasion de sa fête :

Le dieu du goût présente sa lyre au poêle et lui dit;

Tu captives tous les suffrages.

Tes talents sont chéris des dieux.

Puisse ton nom dans tous les âges S’immortaliser avec eux!

• D’Apollon reçois cette lyre Pour chanter au sacré vallon ;

Dans tes mains même on pourra dire :

• C’est toujours celle d’.Apollon. »

Lebrun perdit son procès. La séparation fut prononcée par le Châtelet, et confirmée en 1781 par un arrêt du Parlement. Lebrun ne pardonna ni à ses juges, contre lesquels il écrivit de mordantes épigrammes, ni à sa mère, qui avait déposé contre lui et qu’il n’avait point ménagée dans ses mémoires. Il entretint longtemps le public de l’ingratitude desa femme, qu’il n’avait point cessé d’aimer, et qui, sous le prétexte d'exécuter l’arrêt rendu en sa faveur, emporta de la pauvre maison du poêle son mobilier tout entier; elle le laissait dans un complet dénément.

Note 1, p. 46. — La biographie de l’abbé Bexon peut se réduire à quelques lignes. Que dire, en effet, d’une vie qui s’est volontairement faite obscure et retirée? On peut constater cependant, car c’est un privilège bien rarement accordé à l’homme, que l'abbé Bexon fut heureux. Il eut une mère à laquelle il consacra sa vie, une sœur du nom d’Hélène, qui, en lui consacrant la sienne è son tour, embellit de sa jeunesse et de sa beauté l'intérieur un peu sévère ^de l'abbé. Il eut un frère, Scipion Bexon, qui partagea ses études et sos travaux. Scipion Bexon emprunta parfois le nom de son frère pour ses ouvrages , et le public s’y trompa, tant il y avait entre eux de rapport et de ressemblance. (Voy. ci-dessus, p. 275, quelques autres détails sur l'abbé Bexon.)

. Note 1, p. 47. — Le discours sur les perroquets est en effet une des plus belles pages de l'Histoire naturelle ; après l'avoir lue, on ne peut, en vérité, en vouloir à Buffon d'être le premier à s'applaudir de l'avoir écrite. Dans ce court préambule, il dément l’opinion de ceux qui ont doué d’intelligence certains animaux dont l’instinct a parfois

NOTES

produit de merveilleux eUels, et il montre quelle distance sépare les effets de l’intelligence de ceux de l’instinct. La nature a réservé à l’homme seul la faculté de se perfectionner : t Caractère unique et glorieux, dit-il, qui seul fait notre prééminence et constitue l’empire de l’homme sur tous les autres êtres. Car, ajoute-t-il, il faut distinguer deux genres de perfectibilité, l’un stérile, et qui se borne à l’éducation do l’individu, et l’autre fécond, qui se répand sur toute l’espèce, et qui s'étend autant qu’on le cultive par les institutions de la société. Aucun des animaux n’est susceptible de cette perfectibilité d’espèce ; ils ne sont aujourd’hui que ce qu’ils seront toujours, et jamais rien de plus , parce que leur éducation étant purement individuelle, ils ne peuvent transmettre à leurs petits que ce qu’ils ont eux-mêmes reçu de leur père et mère , au lieu que l’homme reçoit l’éducation de tous les siècles, recueille toutes les institutions dos autres hommes, et peut, par un sage emploi du temps, profiter de tous les instants de la durée de son espèce pour la perfectionner toujours de plus en plus. Aussi, quel regret ne devons-nous pas avoir de cos âges funestes où la barbarie a non-seulement arrêté nos progrès, mais nous a fait reculer au point d’imperfection d’où nous étions partial Sans ces malheureuses vicissitudes, l’espèce humaine eût marché et marcherait encore constamment vers sa perfection glorieuse , qui est le plus beau titre de sa supériorité, et qui seule peut faire son bonheur.... C’est à la tendresse des mères que sont dus les premiers germes de la société ; c’est à leur constante sollicitude et aux soins assidus de leur tendre affection qu’est dû le développement de ces. germes précieux ; la faiblesse de l’enfant exige des attentions continuelles, et produit la nécessité do cette durée d’affection pendant laquelle les cris du besoin et les réponses de la tendresse commencent à former une langue dont les expressions deviennent constantes et l’intelligence réciproque, par la répétition de deux ou trois ans d’exercice mutuel. >

« Dans son discours sur les perroquets, dit Condorcet en passant en revue les ouvrages et les idées de Buffon, il fait sentir la différence de la perfectibilité de l’espèce entière, apanage qu’il croit réservé à l’homme, et de cette perfectibilité individuelle quo l’animal sauvage doit à la nécessité, à l’exemple de son espèce, et l’animal domestique aux leçons de son maître. Il montre comment l’homme, par la durée de son enfance, par celle du besoin physique des secours maternels, contracte l’habitude d’une communication intime qui le dispose à la société, qui dirige vers ses rapports avec scs semblables le développement de ses facultés, susceptibles d’acquérir une perfection plus grande dans un être plus heureusement organisé et né avec de plus grands besoins. »

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Note 1, p. 49. — Bu{Ton,qui avait longtemps critiqué les nomenclatures et les classifications, et qui s’était d'abord passé do leur puissant secours, fut bientôt contraint d'y revenir, lorsque les espèces se multiplièrent et qu’il eut à décrire des familles plus nombreuses. 11 y revint de lui-même et de bonne grâce, en reconnaissant ses torts. A la fin de son discours sur les perroquets, pour la description desquels une classification était de toute nécessité, il explique ainsi celle qu'il a cru devoir adopter comme la plus naturelle et la plus logique ;

c Pour suivre autant qu’il est possible l'ordre que la nature a mis dans cette multitude d’espèces, tant par la distinction des formes que par la division des climats, nous partagerons le genre entier de ces oiseaux d'abord en doux grandes classes, dont la première contiendra tous les perroquets de l'ancien continent, et la seconde tous ceux du nouveau monde; ensuite nous subdiviserons la première en cinq grandes familles, savoir : les kakatoès, les perroquets proprement dits, les loris, les perruches à longue queue, et les perruches à queue courte; et de même nous subdiviserons ceux du nouveau continent en six autres familles, savoir : les aras, les amazones, les cricks, les papegais, les perriches à queue longue, et enfin les perriches à queue courte. Chacune de ces onze tribus ou familles est désignée par des caractères distinctifs, ou du moins chacune porte quelque livrée particulière qui les rend reconnaissables....!

Note 1, p.50. — Les vers auxquels fait allusion la lettre de 600*00, ont été composés par Gueneau de Hontbeillard à l'occasion d’un sonnet que la comtesse de Grismondi avait adressé à Buffon. Ils furent envoyés à cette dame, membre do l'Académie des Arcades de Rome et connue déjà par quelques essais littéraires; Queneau de Montbeillard les avait auparavant soumis à la critique de Buiïon. Cette pièce nous a été conservée par Bernard d’Héry dans son édition des Œuvres do Buffon.

A MADAME LA COHTB3SB DE GRISMONDI.

Un buste, une statue, un temple, dos autek,

Le doux bruit de ce vent qu'on nomme renommée.

Les honneurs du triomphe et l’amour des mortels,

Toula cette vaine fumée,

NOTES

Un héros en jouit; pour BuRbn ce n’est rien ;

Son cœur préfùra un autre bien :

Le gloire est pour les dieux, le bonheur pour le sage. Il le trouve souvent au fond d’un ermitage,

Loin du tourbillon des citi^s.

Et loin surtout des fausses voluptés.

Avec une Amazone au cœur fier et sauvage. Vertueuse Sirène et Huse faits au tour,

Dont les yeux lancent tour A tour.

Variant sans dessein leur céleste langage.

Las éclairs du génie et les feux de l'amour.

CGXVII

Note 1, p. SI. — L’abbé Bexon venait d'étre nommé chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris. Il devait celle faveur à la reine Marie-Antoinette, à laquelle est dédié le premier volume de son Histoire de Lorraine, qui avait paru l’année précédente. Marie-Antoinette était, on le sait, Glle du dernier duc de Lorraine, François III.

Note 2, p. 51. — On connaît les différends qui tinrent Buffon et . Linnée éloignés l’un do l'autre. Ces deux hommes, dont les travaux devaient faire faire à la science de l’histoire naturelle de si réels progrès, et dont la cordiale entente eût sans doute profité à l’avancement des connaissances humaines, vécurent ennemis, ou dii moins restèrent séparés l’un do l’autre. La nature do leur esprit les avait divisés, l'amour de la gloire an fit des rivaux. Buffon, en critiquant la méthode, les classifications et le système de Linnée, était de bonne foi; croyant pouvoir s’en passer, il en blâmait l'usage. La nature de ses travaux, l'ordre dans lequel il «les a rangés, expliquent cette opinion sur laquelle il revint par la suite. Lorsqu'il oommença à écrire les premières pages de l'Hisloire naturelle, il prit une voie qui causa son erreur. Dans ses premiers écrits, lorsqu'il plaça en avant de son œuvre, comme un majestueux frontispice, ses vastes théories sur la terre et sur les systèmes des mondes, son esprit ne connut point d'entraves et put agir sans aucune contrainte, en ne suivant d'autre ordre que celui de la logique et de la raison. Lorsqu'il descendit ensuite de l'histoire des mondes à celle des individus, il piil encore se passer de la nomenclature et de la méthode. Dans cette partie descriptive do son histoire, il ne rencontrait pas de sérieuses difficultés de méthode. Adoptant, pour décrira les animaux qui nous sont familiers, un ordre indiqué par la raison, il les groupe autour de

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

l'homme, dont il Tient de tracer Thistoire, suirant l'atilité ou les préférences du maître dont le cheval, l’âne, le bœuf, etc., etc., sont les serviteurs, ou plutét les esclaves. Rien ne gène sa marche, et alors il s'élève sans cesse contre les nomenclateurs. fresque à chaque page on rencontre l’expression de son blâme.

< Nous n’examinerons pas en détail, dit-il, toutes les méthodes artificielles que l’on a données pour la division des animaux.... Nous nous bornerons ici à examiner celle de H. Linnæus, qui est la plus nouvelle , afin qu’on soit en état de juger si nous avons eu raison de la rejeter, et de nous attacher seulement à l’ordre naturel dans lequel tous les hommes ont coutume de voir et de considérer les choses.... Ne serait-il pas plus simple , plus naturel et plus vrai de dire qu’un âne est un âne et un chat un chat, que de vouloir, sans savoir pourquoi, qu’un âne soit un cheval et un chat un loup-cervier? »

Ailleurs, attaquant directement Linnée, et faisant allusion à son système de la nature : c N’est-il pas absurde, s’écrie-t-il, disons mieux, il n’est que ridicule de faire des classes où l’on rassemble les genres les plus éloignés.... Les idées mal conçues no peuvent se soutenir; auS'i les ouvrages qui les contiennent sont-ils successivement détruits par leurs propres auteurs; une édition contredit l’autre*, et je tout n’a de mérite que pour des écoliers ou des enfaiits, toujours dupes du mystère, à qui l'air méthodique parait scientifique, et qui ont enfin d’autant plus de respect pour leur maître qu’il a d’art à leur présenter les choses les plus claires et les plus aisées sous un point de vue le plus obscur et le plus dii^cile.... Ne vaudrait-il pas mieux se taire sur les choses qu’on ignore que d’établir des caractères essentiels et des différences générales sur des erreurs grossières? > Il parle plus loin des c erreurs qui ne se trouvent nulle part en aussi grand nombre que dans ces ouvraees de nomenclature, parce que voulant y tout comprendre, on est forcé d’y réunir tout ce que l’on ne sait pas au peu qu’on sait. * (Dücourt sur les animaux communs aux deux continents.)

t Je ne nie lasserai jamais de répéter, dit-il encore, vu l’importance de la chose, que ce n’est pas par de petits caractères particuliers que l'on peut juger la nature et qu’on doit en différencier les espèces; que les méthodes, loin d’avoir éclairci l’histoire des animaux, n’ont au contraire servi qu’à l’obscurcir, en multipliant les dénominations, et les espèces autant que les dénominations, sans aucune nécessité; en faisant des genres arbitraires que la nature ne connaît pas, en

* Dans une seconde édition de ses ouvrages, publiée à Paris en 1774, Lionée apporta quelques changements à la première.

NOTES

confondant perpétuellement les êtres réels avec des êtres de raison ; en ne nous donnant que de fausses idées de l’essence des espècesi en les mêlant ou les séparant sans fondement, sans connaissance, souvent sans avoir observé ni même vu les individus, et que c'est par cette raison que nos nomenclateurs se trompent à tout moment, et écrivent presque autant d’erreurs que de lignes. > (Histoire du üoufflon.)

On peut repaoeber à cette critique de la nomenclature d'avoir été vive et injuste , et , malgré la bonne fui de BulTon , on ne saurait s’empêcher de blâmer ces quelques traits irup vifs qui lui échappent trop souvent et presque malgré lui. bans VHistuire des oiseaux, ButTun est entièrement revenu de sa première opinion : t J’ai cru, dit-il, devoir me former un plan ditférent pour l'histoire des oiseaux, de celui que je me suis proposé et que j’ai tâché de remplir pour l’histoire des quadrupèdes; au lieu de traiter les oiseaux un à un, c’esl-â-diru par espèces distinctes et séparées , je les réunirai plusieurs ensemble sous un mémo genre, sans cependant les confondre

et renoncer à les distinguer, lorsqu'elles pourront l’être (Histoire

des oiseaux. — Plan de l'ouvrage.) On ne pouvait plus complètement reconnaître ses torts. Dans VHistuire des oiseaux, Linnée est sonvent cité, mais dans un tout autre esprit, avec un autre ton et dans d’autres termes. Comme on faisait remarquer à BuCTon ce changement dans scs idées : c C’est que, répondit-il, j’apprends tous les jours; je savais moins alors qu’aujourd’buit >

Linnée ne fut pas insensible à la critique de Buffon, et, un jour qu'il avait découvert , dans scs excursions scientiGques à travers les vallées de la Suède, une plante de marais d’une odeur infecte et d’un aspect repoussant, il lui donna le nom de Bujfunia. Hufo, on le sait, veut dire crapaud. C’était, du reste, un usage assez généralement suivi par les botanistes du dix-huitième siècle, que de rendre, par le nom qu’ils leur attribuaient , les plantes qu’ils venaient de découvrir, dépositaires de leur admiration ou de leur haine, de leurs préférences ou de leurs antipathies. Le savant J. B. Uronovius a nommé Linnæa un genre de plantes de la famille du chèvrefeuille. L’Héritier de Brutelle appela Buchuzia, du nom de Buchoz qu'il n’aimait pas , une plante âcre et d’une odeur fétide. Plumier a consacré au célèbre naturaliste Petiver le genre Petiveria, de la famille des arroches.

Note 3, p. 52. — L’abbé Courtépée, sous- principal préfet du collège des Godrans à Dijon , s’occupait alors de rassembler les matériaux d’un ouvrage ayant pour titre : Description historique et topographi-

que du duché de Bourgogne. (7 vol.in-8®, 1780. Réimp. en k vol. grand in-8“, 1847.)

Note 4, p. 52. — Jean-Baptiste Maiily, né le 16 juillet 1744, mort le 26 mars 1794, occupa de bonne heure une chaire d'histoire au collège des Godrans. Il fut élu membre de l’Âcadémie de Dijon en 1770. Ses deux principaux ouvrages sont ; V Esprit de la fronde, publié en 1772, et l'Esprit des croisades, ea 1780. Le 19 novembre 1777, à une rentrée solennelle, il prononça, sur l’utilité des études historiques, un discours qui est resté comme un morceau de la meilleure école. On y trouve ce passage consacré à Buffon : < Faut-il présenter le savant et l’homme de lettres, qui suivent dans ses annales les progrès de l’esprit humain, qui étudient ses efforts, ses tentatives, qui profilent des anciennes lumières ou rectifient les erreurs, qui retrouvent les découvertes ou les perfectionnent; et, pour finir par un seul exemple qui fait plus que tous les autres sur lesquels je pourrais m’appuyer, faut-il rappeler cet homme sublime et unique qui a contemplé les secrets de la nature avec l’œil du génie, et nous les a communiqués avec la plume de Platon, ramassant, à l’aide de l’histoire, toutes les étincelles de ce fou qui était étouffé sous les cendres d’Archimède, les réunissant dans un même foyer et reproduisant cette active, cette immortelle Qamme, qui jusqu’à lui avait paru aussi fantastique que colle de la chimère? Ici peut-être je devrais m’arrêter. Après avoir montré ce grand Buffon, éclairé par l’histoire, qui oserait dire que ses instructions lui seront inutiles? i Maiily, par ses études approfondies et ses recherches laborieuses, fit faire aux travaux historiques , très-négligés de son temps, de sérieux progrès. En fondant à Dijon, en 1776, la première feuille périodique imprimée en Bourgogne, il devint le centre d’une correspondance littéraire, dont il sut tirer profit pour ses études et ses travaux.

CCXVIH

Note 1, p. 52. — Cette carte géographique, représentant les deux parties polaires du globedepuia le 45* degré de latitude, parut en 1782 dans le sixième volume des Suppléments à iUistoire naturelle, à la suite des Notes justi/icatives des faits rapportés dans les Epoques de la nature. Elle donne l’indication des glaces, aux points où elles ont été reconnues par lea navigateurs , dans celle partie du monde. Dans l'explication qui la précède, et dont la lettre de Buffon donne l’analyse, il est dit que l’on doit réduire sur le méridien de Paris les indications

NOTES

données sur le méridien do Londres. Cette réduction doit se faire par le changement facile de deux degrés en moins du côté de l’est, et en plus du côté de l’ouest.

Noie 2 , p. 53. — Le capitaine Bouvet , gouverneur des Res de France et de Bourbon, publia une relation de ses voyages dans laquelle il prétendit avoir découvert en 1739 une Ile ou pointe de terre australe & laquelle il donna le nom de cap d» la Circoncision. On reconnut par la suite que ce qu'il avait pris pour un continent, n’était autre chose qu'un amas de glaces Bottantes, dont il avait le premier signalé l'existence. Son Sis , le général Bouvet de Lozier, est connu par son dévoùment aux Bourbons, sa participation à la conspiration de Georges Cadoudal et sa fin tragique.

Note 3, p. 53. — Jacques Cook, né le 27 octobrel728, mort en 1779, entreprit trois voyages de découvertes qui ont fait faire d'immenses progrès à la science géographique. Joseph Banks l'accompagna dans le premier; dans le second, il prit à son bord Forstor, qui au retour remit à Buffon le journal des observations faites par lui dans cette navigation périlleuse. Le capitaine Cook, indépendamment de sa réputation comme marin , s'est fait un nom parmi les littérateurs de son temps, par le Journal de ses voyages, qui a été publié après sa mort. Dans l'Histoire naturelle, Bufl'on a souvent occasion de citer son nom et de s’appuyer sur ses observations et sur son autorité. Chaque fois qn'il cite ce nom célèbre , il le fait en loi donnant de grands éloges : c M. Cook, le plus grand de tous les navigateurs, > dit-il quelque part, f M. Cook, dont nous ne pourrons jamais louer assez la sagesse, l’intelligence et le courage, » dit-il ailleurs. Le jour où BuObn apprit que le capitaine Cook partait pour ce troisième voyage, qui devait lui devenir funeste, il écrivit dans ses Suppléments à l'Histoire naturelle.: c On assure que M. Cook a entrepris un troisième voyage, et que ce passage (dans la mer de glace), est l’un des objets do ses recherches; nous attendons avec impatience le résultat de scs découvertes, quoique je sois persuadé d'avance qu'il ne reviendra pas en F.urope par la mer glaciale de l'Asie; mais ce grand homme de mer fera peut-être la découverte du passage au Nord-Ouest, depuis la mer Pacifique à la baie d’Hudson.... Cette découverte achèverait de le combler de gloire. »

Note k, p. 64. — Pour comprendre l’importance que Buffon attachait à la bonne exécution de cette carte, il suffit de se rappeler quelles conséquences il tire du refroidissement du globe, démontré, suivant lui, par l’accumulation des glaces vers les pôles.

ET ÉCLAIRCISSEMENTS

Noie 5, p. 54. — M. Deâève, dessinateur cl graveur du Jardin du Roi, a composé la majeure partie des planches de l'Histoire naturelle; il n'eut aucune part aux planches des oiseaux, que Martinet dessina seul. M. Desèvo n’était pas seulement un artiste, il était encore un observateur exact et instruit. Chaque fois qu’un oiseau ou un quadrupède d’un genre ou d'une espèce nouvelle était envoyé au Jardin du Roi et que l’on voulait connaître et décrire sa conformation intérieure, M. Merlrude, chirurgien démonstrateur en anatomie aux écoles du. Jardin, était chargé de le disséquer ; Bullon assistait à l'opération et la dirigeait, pendant que Daubenton le jeune, ou M. Desève, prenait des notes. On a de M. Desève des descriptions de quadrupèdes ou d’oiseaux insérées dans l’Histoire naturelle, qui se distinguent autant par l’exactitude que par la clarté.

Note 6, p. 54. — Buffon, qui aimo dans les anciens la poésie de leurs fables et la naïveté de leurs récits, se plaît souvent à justifier leurs ^erreurs en les expliquant. Au lieu de parler avec dédain de leur crédulité au sujet des habitudes ou des moeurs de certains animaux, il nous montre la cause de leur erreur. C’est que BufTon, habitué à beaucoup demander à l’imagination, est naturellement porté à en pardonner les écarts. Pline rapporte que les grues chassèrent autrefois de certaines contrées de l’Inde le peuple des Pygmées. Buffon explique, d’après le récit des voyageurs, que souvent on a vu des troupes de grues combattre et chasser les singes acharnés à enlever leurs œufs et leurs petits. Le récit de quelque na'if spectateur de ces combats a été l’origine de cette e^^pèce de légende. « Ces fables anciennes sont absurdes, dira-l-on, et j’en conviens; mais, accoutumés à téouver dans ces fables des vérités cachées, et des faits qu'on n’a pu mieux connaître, nous devons être sobres à porter ce jugement trop facile à la vanité et trop naturel à l’ignorance; nous aimons mieux croire que quelques particularités dans l’histoire de ces oiseaux donnèrent lieu à une opinion si répandue dans une antiquité qu’après avoir si souvent taxée de mensonges , nos nouvelles découvertes nous ont forcés de reconnaître instruite avant nous. >

NOTES

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