‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 70 sur 133 · LETTRE A M. L’ABBÉ GROSIER · texte numérisé non relu

LETTRE A M. L’ABBÉ GROSIER

« Le 14 juillet 1T:9.

• Je vous prie, monsieur, d’insérer dans votre journal le fait dont je vais avoir l'honneur de voas instruire; c’est que M. le comte de BufTon a singulièrement profité, pour son livre des Epoques de la nature, d’un ouvrage manuscrit de Boulanger, intitulé : Anecdotes de la nature. Le commentaire des premiers versets de la Genèse est entièrement de Boulanger, dont les idées systématiques sont totalement refondues dans l’ouvrage de M. de BufTon, qui y a réuni son système particulier. Ce manuscrit, qui est resté longtemps entre mes mains et qui a passé dans celles do M. do BufTon, élait de format in-4“ avec dix-sepl corles. Il appartenait à M. Burdin, qui demeurait à Tours. M. Dulens me le fit remettre : je voulus le faire imprimer au profit des héritiers de l’auteur ; je m’adressai à Marc-Michel Rey, qui m’a répondu deux lettres é ce sujet. Par la lecture de ce manuscrit, je vis que les opinions religieuses n’y étaient point conformes à la vérité évangélique, et qu’il augmenterait la collection, inutile à l’humanité, des opinions philosophiques. Je le prêtai à M. Lattré, géographe-graveur, qui en fit voir ou copier les cartes à M. Bonn. J’ai fait, voir le manuscrit à MM. Mauduit, professeur au Collège royal , Le Bègue de Prèle, l'abbé Le Blond, etc., etc. M. Desmarels, de l’Académie des sciences, l’a gardé plus d’un an entier. Boulanger expose dans cet ouvrage sa théorie do la terre, dans laquelle il attribue la formation des montagnes à l’éruption des grands bassins ; celui de la Marne est pris pour exemple. La carte gravée dans l’ouvrage de M. de BufTon est une de celles qui accompagnaient le manuscrit; les autres ne sont pas moins curieuses, et elles sont très-joliment dessinées. C'est M. Dutens qui m’a demandé ce manuscrit pour le remettre à M. le comte de BufTon ;

* La singulière estime que j’ai toujours manifestée pour M. le comte de BufTon doit me mettre 4 l’abri de tout soupçon de malveillance envers cet écrivain célèbre. La publicité que je donne & celle lettre est une nouvelle preuve de l'intérêt que je prends & sa gloire. Depuis que les Epoques ont paru, j'entends de toutes parts qu’on se chuchote à l’oreille l’imputation que cette lettre renferme. J’ai donc cru devoir la publier, afin de mettre M. de BufTon à portée de faire cesser ces bruits, soit en expliquant la nature des secours qiril peut avoir tirés des manuscrits de Boulanger, soit en niant qu’il ait fait aucun des emprunts qu’on lui reproche.

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ET ÉCLAIRCISSEMENTS

j’ai été surpris de le retrouver en partie sous son nom. Voici la note que Boulanger avait écrite sur une feuille volante, et qu’il avait mise en tête de son manuscrit; J’ai conservé cette feuille ;

c La première partie de cet ouvrage est assez complète ; c’est mon « ouvrage de jeunesse, qu’il fallait retoucher, mes idées ayant changé, c ( Ce sont les Époques de la nature.) La seconde partie contient les t premières lueurs de mon système général sur l’histoire des homc mes, surtout sur la partie religieuse. La partie politique est ailleurs « sous le litre d' Origine du despotisme, et je travaillais à réunir le tout « sous le titre d'Aneedutes sur l'histoire de l'homme, et j'aurais fait t un ouvrage particulier de ce qu’il y a de physique dans ce présent a recueil. » i

Si l’on niait le fait que j’allègue, on n’a qu’à produire le manuscrit original entier , le déposer chez un officier public ou aux manuscrits de la Bibliothèque du Roi, où je complais le placer un jour, et obtenir un désaveu des personnes que je nomme et qui sont existantes. Je vous envoie, monsieur, la feuille autographe de la note que je viens de copier ; elle servira do point de comparaison avec le corps de l’écriture du manuscrit ; et je vous autorise à la déposer dans le lieu qu’aura choisi M do Biiffon pour produire le manuscrit. Comme je ne suis d’aucune secte, et que j’y renonce pour jamais, j’écris la vérité, et je désire que vous ayez le courage de la faire imprimer.

< Je suis, etc., c Gobet. >

Note 6, p. 67. — Jean-Baptiste-Gabriel-Alexandre Grosier, né le 17 mars 1743, mort le 20 décembre 1823, n’est pas seulement l'auteur du Journal de littérature, des sciences et des arts; il travailla pendant cinq ans, avec Fréron, à rdnnce littéraire. On lui doit encore une Histoire générale de la Chine, publiée d’après les manuscrits du P. de Mailla. Buffon cilo souvent, dans l’Histoire naturelle, son Journal de physique.

Note 7, p. 68. — Le marquis de Genouilly était écuyer de la Reine et voisin de campagne de Buflbn. On trouvera, dans ce recueil (p. 169), une lettre qui lui est adressée.

Note 1, p. 68. — Les Epoques de la nature venaient de paraître (1773). Buffon, se souvenant encore des critiques auxquelles l’avait

NOTES

exposé la partie de son livre qu’il avait complétée et refondue, désireux d'assurer son repos, et mis en garde contre la Sorbonne par les diflicullés qu'elle lui suscita lors de la publication de sa Théorie de la terre (Voy.à ccsujet les notes 1 et 2 de la lettre xxxiv, 1. 1, p. 263 et suiv.), avait celte fois pris ses précautions, c Avant d’aller plus loin, dit-il on télé do son ouvrage, hâtons-nous de prévenir une objection grave, qui pourrait mémo dégénérer en imputation. Comment accordez-vous, dira-t-on, celte haute ancienneté que vous donnez à la matière, avec les traditions sacrées, qui ne donnent au monde que six ou huit mille ans ? Quelque fortes que soient vos preuves, quelque fondés que soient vos raisonnements, quelque évidents que soient vos faits, ceux qui sont rapportés dans le livre sacré ne sont-ils pas encore plus certains? les contredire, n’ost-ce pas manquer à Dieu, qui a eu la bonté de nous les révéler? Je suis affligé toutes les fois qu'on abuse de ce grand, de ce saint nom de Dieu ; je suis blessé toutes les fois que l'homme le profane, et qu’il prostitue l’idée du premier Être en la substituant à celle du fantôme de ses opinions. Plus j’ai pénétré dans le sein de la nature, plus j'ai admiré et profondément respecté son auteur ; mais un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé. Voyons donc, tâchons d’entendre sainement les premiers faits que l'interprète divin nous a transmis au sujet de la création ; recueillons avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste ; loin d'offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y ajouter un nouveau degré d'éclat et de splendeur. »

Après avoir rapproché des hypothèses produites dans son livre les premiers versets de la Genèse, et montré que ses systèmes ne sont point contraires au texte sacré, Buiïon continue en ces termes : t Mais si cette explication, quoique simple cl très-claire, parait insuffisante et même hors de propos à quelques esprits trop strictement attachés à la lettre, je les prie de me juger par l’intention, et de considérer que mon système sur les époques de la nature étant purement hypothétique, il ne peut nuire aux vérités révélées, qui sont autant d'axiomes immuables, indépendants do toute hypothèse, et auxquels j’ai soumis et je soumets mes pensées. >

Malgrécetteprofcssion defoi, dont la franchise et la loyauté devaient mettre son auteur â l’abri de toute interprétation malveillante et de toute recherche, la Sorbonne s’émut, et BufTon se vit, pour la seconde fois, menacé de sa censure. D’après sa lettre à Monlbeillard, il parait croire que son livre n’a pas été dénoncé ; il se trompait : dès les premiers jours du mois do novembre 1 779, unedénonciation en forme du livre des Époques de la nature avait été faite à la Faculté de théologie

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par l'abbé Royou. On trouve dans les Mémoires de Bachaumont dos détails intéressants sur les divers incidents de celte affaire, à laquelle il ne fut pas donné suite.

« 9 novembre 1779. — Depuis longtemps les dévots gémissaient de voir un nouvel ouvrage de M. de Bnffon se répandre dans le public avec approbation et privilège, sans essuyer aucune contradiction des théologiens ; ce sont : les Époques de la nature , ouvrage hardi , où fixant la formation du monde, il établit un système destructeur absolument de la Genèse, qu’il s’efforce cependant de concilier avec scs idées. Enfin le docteur Ribalier a dénoncé l’ouvrage au prima mensis dernier; il a fait frémir toute la Faculté do théologie du danger où se trouve la foi, si l’on laissait subsister uno telle impiété, et l’on a nommé des commissaires pour examiner le livre. »

« 25 décembre 1779. — La Sorbonne .s’occupe toujours de la censure du livre nouveau do M. do Buffon ; mais M. Amelot ayant écrit que Sa Majesté désirait qu'on no prononçât pas définitivement avant d’avoir entendu l’accusé, il se flatte que cette recommandation aura son effet, et qu’on attendra son retour de Monlbard où il est allé. Le comité des docteurs nommés pour exprimer les propositions condamnables, est présidé par M. Asscline, et l'abbé Paillard tient la plume comme rédacteur.

« 10 février 1780. — La dénonciation du livre de M. de Buffon intitulé Histoire naturelle, générale et particulière, contenant les Époques de la nature, avait été faite en Sorbonne par un docteur auquel la Faculté do théologie n’a pas grande confiance ; cependant le syndic Ribalier n’avait pu se dispenser de la recevoir et de nommer des commissaires pour l’examiner. Ils étaient d'avance, ainsi que tous les théologiens, bien convaincus des erreurs répandues dans l’ouvrage ; mais, vu la vieillesse de l’auteur, vu la considération dont il jouit, vu la protection de la cour, vu l’espèce d’hommage qu’il a rendu au dogme par des tournures dont ils ne sont point dupes, ils ont cru devoir fermer les yeux sur ce nouvel attentat contre la foi, et regarder le système du philosophe comme un radotage de sa vieillesse ; en conséquence, sans aucune approbation du livre, il ne sera donné aucune suite à la censure. »

Non content d’avoir dénoncé le livre de Buffon, l’abbé Royou fit paraître, le l" décembre 1779, une Analyse et Réfutation des Époques de la nature, suivie bientôt (le 11 janvier 1780) d’une seconde critique ayant pour titre : Le monde de verre de M. le comte de Buffon réduit en poudre, ou Réfutation plus complète de sa nouvelle théorie de la terre, développée dans son ouvrage des Époques de la nature.

e Plaignons donc M. de Buflon, dil-il en terminant son livre, d’avoir eu la témérité de vouloir arracher son voile à la nature et ses secrets au Créateur. J'ai combattu avec force ses erreurs, parce que son autorité leur donnait un grand poids; mais je n’en rends pas moins hommage à cette imagination brillante, à ce coloris enchanteur qui nous ont rendu si agréable l’étude importante de la nature. Ro.spectons le génie même dans sa chute ; et si le livre des Époques pouvait affaiblir le sentimimt de vénération qu'on doit éprouver pour l'auteur, qu'on se rappelle ses anciens travaux et qu’on se dise : c Mais il a écrit f riiistoiro naturelle, i

Grimm s’exprime ainsi, au sujet du livre de l'abbé Royou, qui eut, on doit le dire, un certain succès et un grand retentissement :

t Mars 1780. — Que dire d’un ouvrage qui vient de paraître : Le momie de verre réduit en poudre, ou Analyse et liéfutation des Epoques de la nature de M. le comte de Bujfon, par M. l'abbé Royou, chapelain de l'ordre de Saint-Lazare, et professeur du collège de Louis-le- Grand ? On peut juger, par le seul titre de ce livre, de la modestie et du bon goût de notre critique, digne successeur de l’illustre Fréron, plus savant que lui peut-être, tout aussi impartial, mais un peu moins plaisant. L’objet de cette docte analyse est de prouver que le système des Éi>o(]ues n'est qu'un tissu do suppositions gratuites, de faits imaginaires, do contradictions palpables; qu'il blesse également la saine raison et l'autorité des Écritures; qu’il est contraire aux principes de de la mécanique, aux observations astronomiques, aux faits les plus constants de l’histoire naturelle; et voici le secret de cette puissante démonstration : c’est, en deux mots, de faire valoir avec une audace merveilleuse toutes les objections que M. de Buffon a bien voulu se faire lui-méme, et de dissimuler, avec le même art, toute la force de ses réponses. Il n'en est pas moins vrai que ce livre a fait une sorte de sensation. M. l'abbé Royou parait très-exercé à manier toutes les armes que peut fournir la logique de l'école et l’éloquence du parti dont il s’est faitl’apêtre. Nous en félicitons le collège des augures et leurs dévots ; ces messieurs ont toutes les raisons du monde d’en concevoir les plus hautes espérances. >

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Note 1, p. 69. — M. André, qui, au moment de la Révolution, était curé de Saint-Remy, village voisin de Uontbard, se maria lorsque les décrets de l'Assemblée eurent délié les prêtres de leur serment. De son mariage il eut un fils, élève distingué de l’École Polytechnique, et une

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fille qui épousa M. Labouré, capitaine d’arlillorio. Saint-Remy est sur laroutede Buffon ; des relations de voisinage avaient mis M. André en rapport avec le P. Ignace, dont il devint l'ami.

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