VERS ADRESSÉS A M. LE COMTE DE BUFFON
Vous qu’à son char traîne TErreur,
Et qu’en secret le doute afflige.
Lisez Buffon avec mon cceur ;
Voyant alors fuir le prestige Devant un jour consolateur,
Vous pourrez comprendre un moteur.
Et l'admirer dans son prodige.
NOTES
BufTon seul a brisé les fers De ri^.'noraiice, sœur du crime.
ButTon en prose plus sublime,
I‘lus belle que les plus beaux vers, Explique, développe, anime Le grand tableau de ruuivers ;
Les vastes cieux lui sont ouverts.
Les mers, pour lui, n'ont plus d’abtme. Oui, grand bomme (et j’aurai l'aveu D’un monde que tu sais instruire),
Ta plume est un ^cptre de fou,
Et la nature est ton empire.
Oui, de tes crayons radieux Jaillit une Hamme Infinie,
Et le brillant llambeau des deux Eclaire moins que ton génie.
Que de tristes et froids pédants, Rongés do cette basse envie Dont la malheureu.se énergie Consiste h nourrir des serpents.
Que ces insectes impuissants Osent préférer à ton ime,
A ton coloris plein de Qammc,
Leurs calculs obscurs et pesants :
Tandis que chacun d’eux s’admire.
On revoit tes tableaux divins :
C’est là qu’un créateur re.spire Et qu’il se dévoile aux humains :
Que ces esprits durs et sauvages.
De tout nier fassent un jeu....
Ah 1 sans doute il existe un Dieu ,
Il est prouvé par les ouvrages.
Tu ne me laisses qu’un regret.
Et j’avouerai qu’il est extrême ;
Bien mieux que la gloire elle-même, L’Amour possède le secret De la félicité suprême.
Et dans tes paisibles loisirs,
Loin de mettre un prix à ses chaînes,
A son trouble même, à ses peines,
Tu n'adoptas que scs plaisirs;
C’est une erreur , tout m’en assure.
Dans les plus douloureux soupirs.
Il est une volupté pure Etemis.ant jusqu’aux désirs.
Hors des atteintes du parjure.
Eh quoi! le charme de ces pleurs Qu’on aime à répandre en silence.
Cette amoureuse obéissance.
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
S’il le faut, môme à des rigueurs :
Vœux timides, persévérance,
Et l'abandun du sentiment,
Et l’attrait de la sympathie;
Tout ce qu’en amour ou ressent Une seule fois dans la vie,
Buffon , cette aimable magie,
Du ciel le plus rare présent.
Se peut-il que ton cœur la nie?
Elle est le gage, autant que toi,
Qu’il est un moteur adorable,
Jusqu’i présent inconcevable.
Et que tu rends certain pour moi.
11 se peint dans l’or des nuages,
11 vole sur l’aile des vents,
Gronde par la voix des orages ,
Hftte la chute des torrents ,
Borne la mer à ses rivages,
Brille dans la Heur des bocages,
Comme en tes écrits éloquents,
Et, dussé-je fâcher nos sages,
Habite au coeur des vrais amants.
(Pièce inédite. — Conservée dans les papiers de Buffon.)
La comlcsse Fanny de Beauharnais témoignait une grande admiration pour le génie do BuOon, dont elle courtisait la gloire. M. Ilumbert-Bazile, qui (tout permet de lo croire) ne l'aimait pas, a conservé le souvenir d'une de ses visites au Jardin du Roi, qu’il rapporte à la page 29 de son manuscrit de la manière suivante ;
( Ledimanche était Jour de réception au Jardin du Roi. Un soir que je m’y trouvais, à l’heure où la réunion était complète, la porte s'ouvrit soudain avec fracas, et l'huissier annonça la comtesse Fanny de Beauharnais. Sa mise prétentieuse et de mauvais goût m'a trop vivement frappé, pour que je n’en aie pas exactement conservé le souvenir." Elle portait suivant la mode nouvelle, dont la reine avait propagé l’usage, une coiffure de plus de dix -huit pouces de hauteur, toute remplie de plumes, de pierreries, d’aigrettes, de dentelles qui y étaient répandues avec profusion. Sa robe, dite à l’anglaise, décolletée avec une sage réserve et soulevée sur chaque hanche par un vaste panier, était garnie de dentelles. Elle tenait élevé et agitait, en marchant, un vaste éventail dont elle jouait avec de petits airs tout à fait plaisants. Lemierre et La Harpe l’accompagnaient. Lemierre regardait autour de lui en clignant les yeux, et La Harpe, qui avait une charmante figure et ne le savait que trop, s’occupait de la sensation qu’il avait produite. Dès l'entrée de Mme de Beauharnais, M. de Buffon était allé
NOTES
avec empressement à sa rencontre. Il lui prit la main et la conduisit à un sofa qui disparut bientôt sous l’ampleur de ses paniers. Elle raconta alors qu'elle allait concourir pour divers prix académiques, et parla des compliments flatteurs qu’elle avait reçus à l’occasion des prix qu’elle avait déjà remportés à l’Académie de Lyon. Je me rappelais involontairement, en l'écoutant, tout ce que M. de Rivarol disait sur son compte, et les fines plaisanteries qu’il se permettait parfois sur son talent poétique *.
< Mme de Beauliarnais ne recevait à sa table que des gens de lettres; ses dîners étaient servis avec une parcimonie ridicule, et on voyait bien que la maîtresse du lieu s’occupait beaucoup plus du bel esprit que de la bonne tenue de sa maison. »
Note 4, p. 73. — Lebrun, heureux de voir son ode traduite dans une langue étrangère, écrivit à la comtesse de Grismondi la lettre suivante :
« Paris, le 30 juillet 1780.
« Quoi ! la colombe parfumée Qu’Amour lui-même avait formée Pour le char de Vénus et les plus tendres jeux,
D'une sublime ardeur tout à coup animée.
Va jusqu’à l’Olympe orageux Disputer à l’aigle enflammée Le tonnerre et ses triples feux I
c Voilà, madame la comtesse, ce qu’inspire la sublime traduction que vous avez daigné faire de mon ode à M. de Buffon. Combien je vous dois de remeretments, et quels termes pourront jamais exprimer ma reconnaissance! Vous avez fait connaître à l’Italie mon nom et mes ouvrages ; vous avez prété à mes vers une plus douce harmonie. J'ai cru parler moi-méme la langue de Pétrarque et du Tasse; comment aurais-je pu me défendre d’un secret orgueil?
« J'ai osé chanter le divin interprète do la nature. L'amitié^ qui lui fut toujours chère, la poésie dont il a souvent emprunté les pinceaux, lui devaient un hommage. Heureux d'avoir payé ce tribut au grand homme et à mon ami , satisfait de son suffrage et de celui des hommes
* Lebrun fil sur la comtesse Fanny de Beauliarnais cette épigramme bien connue :
figlé, belle cl poêle, a deux petits travers :
Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.
ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 341
de lettres de ma patrie, je ne m’attendais pas qu'une muse étrangère viendrait encore embellir et consacrer mes chants.
€ Pour rendre mon ouvrage plus digne de l'honneur que vous lui avez fait, madame la comtesse, je l’ai corrigé avec la plus sévère attention. J'ai changé un grand nombre de vers; j'ai supprimé des strophes entières. J'avoue que ce sacrifice m’a bien coûté, après les avoir lues dans votre belle traduction ; mais j’ai cru que le poëme aurait plus de rapidité et de chaleur.
« J’ai regretté, madame la comtesse, de ne point trouver dans la copie que vous avez envoyée à M. le comte de Buiïon la strophe qui suit le discours de l’Envie, et qui commence en français par ce ver s:
Elle dit, et courant le long des rives sombres, etc.
et celle où, après avoir peint Morphée qui s'enfuit, les filles du Styx qui renversent dans leur vol les tubes et les sphères du demi-dieu, je m’écrie :
O divine Uranie, en ce moment funeste, etc.
mouvement plein de tendresse, emprunté de Virgile dans une de ses églogues. Je me croirais heureux de les lire avec le reste de l'ouvrage dans une copie plus entière.
« J’ai l’honneur de vous envoyer, madame la comtesse, une ode nouvelle que j’ai adressée au Pline français. Je souhaite qu’elle obtienne aussi votre suffrage. Elle vous intéressera du moins par la sujet.
» Vous verrez, madame la comtesse, par le seul titre de ma nouvelle ode à cet illustre écrivain, que le génie trouve encore des détracteurs et des ennemis. Vous ne les redoutez point. Notre sexe doit admirer également et vos talents et vos grâces. Le vôtre, reconnaissant do l'immortel honneur que lui fait votre esprit, vous pardonnera d’être belle.
Docte et ch.irmante Grismondi,
Commandez â Paphos, régnez sur l'Hippocréne.
Apollon et l’Amour, par un choix applaudi.
Vous en nomment la souveraine.
Par vous mes faibles chants au Pinde sont connus.
Je ne dois qu’à vous seule une gloire immortelle;
Je vous dois mon bonheur; il ne lui manque plus
Que de voir les beaux vers de la Sapho nouvelle .Sortir d’une bouche si belle.
Qu’on la croit celle de Vénus.
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c Je suis avec tous les senliments de l'admiration, du respect et de la reconnaissance,
( Madame la comtesse,
f Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Lebrus. ï
(Publiée, en 1782. à la suite de i’ode au comte de BufTon, traduite en italien par la comtesse de Grismondi.)
.Note 5, p. 73. — On a la réponse de la comtesse de Grismondi à la lettre de BulTon; comme elle est très-spirituelle, et qu’elle prouve les excellentes relations qui existaient entre BulTon et cette femme remarquable, nous croyons devoir la transcrire ici, avec ics italianismes.
« Bergame, le 14 février 1780.
« Je viens de recevoir, mon très-cher et très-respectable ami, la lettre dont vous m’avez honorée du 1" janvier; mais je n’ai pas eu le bonheur de recevoir celle qui accompagnait l’ode imprimée de M. Lebrun. Le meilleur parti est sûrement celui d’adresser vos lettres directement à Bergame, et c’est ce que je vous supplie de faire toutes les fois que vous voudrez bien avoir Ja bonté de m’écrire. J’envoie raoi-mème celle-ci à votre adresse à Paris, dans l’esiKiir qu’elle puisse vous parvenir avec plus d’exactitude que par la voie de M. Canin, qui, à vrai dire, est le plus négligent des banquiers.
f Puisque ma traduction peut mériter vos suffrages, je ne craindrai pas la critique, dût-elle être universelle; et aussitôt que vous m’aurez fait l’honneur de m’envoyer les changements du sublime auteur, je tâcherai de la rendre un peu meilleure, pour la faire d’abord imprimer. A ce propos, je vous supplie, mon très-cher comte, de me dire sincèrement si M. Lebrun me permettrait de faire imprimer, avec ma traduction, son superbe original, qui est déjà très-connu et très-admiré, môme parmi nos poètes italiens.
« La lettre que vous eûtes la complaisance, mon très-cher ami, de m’écrire, est si flatteuse pour moi, que je n’ai pu me passer d’en donner une copie à mes amis, qui out la bonté de s’intéresser à ma gloire. Que no puis-je, mon cher comte, vous témoigner toute la reconnaissance d’un cœur qui vous sera éternellement attaché 1
t Je vous écris toujours de mon lit ; c’est depuis presque une année que je n’ai que des maux à soutenir, et que je ne puis recouvrer une santé trop nécessaire à la félicité de nos jours. Jamais, je l’avoue, je n’eus plus besoin d’avoir cccours à la philosophie. Je sens d’élre en-
ET ÉCLAIRCISSEMENTS
core dans l’âge des plaisirs, et qu’il est bien dur d'y renoncer si tôt. Il n’y a que la certitude que notre vie est un mélange de biens et de maux, qu’actuellement je soutfre ceux-ci, que ceux-là viendront à leur tour, qui puisse soutenir mon courage. Soyez toujours heureux, mon tendre et cher ami; je ne cesserai jamais de faire des vœux ardents pour votre parfait bonheur, et pour lu conservation de vos jours précieux à toute la terVe, et surtout à ceux qui ont le bonheur de TOUS connaître personnellement.
< J’ai pris la liberté, mon très-illustre ami, de vous arranger de mes propres mains une petite cassette de maroquin de Zara. Je vous l’enverrai par la voie de Lyon, que je crois la plus sûre. Je vous prie finalement de me dire si vous aimez mieux que je vous la fasse tenir à Paris, ou bien à votre château de Montbard.
« Je viens d’entendre que monseigneur le prince de Gonzague s’est marié à Marseille ; en auriez-vous des nouvelles?
€ Vous m’obligerez infiniment, mon très-cher comte, si vous me rappelez au souvenir de M. votre fils, du plus aimable des enfants, et si vous lui faites agréer mes tendres compliments. Je souhaite que les ailes du temps redoublent de vitesse pour m’apporter bientôt le jour où j’aurai le bonheur de le voir en Italie.
« Agréez, mon très-respectablo ami, tous les sentiments de l’amitié la plus tendre et de la plus vivo reconnaissance,
* La comtesse Suardo de Gbismondi. »
(Publiée dans les OEueres de Lebrun, édition de 1811.)
cnxx.xviii
Note 1, p. 74. — Guillebert, ancien professeur au collège du Plessis, avait succédé près du fils de Buffon à Dallet. Ce fut le dernier gouverneur du jeune comte, qui, l’année suivante, à l’ège de dix-sept ans, entra au service du Roi dans le régiment des gardes françaises. Laude, Hemberger, Dallet, et en dernier lieu Guillebert, tour à tour choisis par Buffon pour donner leurs soins à son fils, no quittèrent sa maison que le jour où il eut assuré leur sort en procurant à chacun d’eux une position honorable et lucrative. On verra par la suite, dans les lettres que Buffon écrit à son fils durant son voyage en Russie, à quel point ce dernier s’intéresse au sort du gouverneur qui vient de le quitter, et avec quelle insistance il demande à son père d’assurer son avenir. Buffon, du reste, n’attendit point, pour reconnaître les soins de M. Guillebert, les pressantes sollicitations de son fils .
NOTES
3kk
Sur le Livre manuel contenant les charges annuelles de sa maison, à la page 2, SC trouve l'article suivant : « J’ai donné à M. Guillebert deux mille livres de gratification lorsqu’il a quitté mon fils , et je lui ai fait en même temps une pension pendant sa vie de six cents livres, t