‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 78 sur 133 · CCLXXVII · texte numérisé non relu

CCLXXVII

Note 1, p. 115. — On trouve dans les papiers du temps la description suivante des fêles données par la ville de Paris à la Reine, à l’occasion de la naissance du Dauphin :

« 22 janvier 1782. — La fête annoncée a eu lieu hier, et, malgré les apparences du plus mauvais temps, la journée a été beaucoup plus belle qu’on n’aurait osé l'espérer. La Reine est venue avec un corté.e peunombeux, mais radieuse elle-même. Elle avait dans son carrosse Madame Élisabeth, Madame Adéla'ide, Mme la duchesse de Bourbon , Mlle de Condé, Mme la princesse de Conti, Mme la princesse de Lamballe. -Après avoir été à Notre-Dame et à Sainte-Geneviève, elle s’est rendue à l’hôtel de ville, où étaient rassemblés pour la recevoir les seigneurs et dames qui ne l’avaient point accompagnée, et pour y attendre l’arrivée du Roi. On leur a servi une table de soixante-dix-huit couverts où il n’y avait que le Roi et ses deux frères en hommes, du reste, la Reine, les princesses et les femmes de la cour. Les autres tables ont été fort mal servies, non à défaut de victuailles, mais par le peu d’intelligence de ceux qui présidaient aux distributions. Les ducs et pairs, entrejaulres, ont dîné avec du beurre et des raves, parce que Sa Majesté ayant sorti de table promptement, il a fallu lever toutes les tables. Du reste on peut juger de la profusion de ce jour par la viande de boucherie seule, dont il a été consommé cent deux mille milliers.

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Le fou d'artiBce, dont la décoration était supcrbo et analogue à la fête, cété mal exécuté et d'ailleuri maigre; on en a été trés-indigné contre le maître artificier, le sienr de La Varinicre. Du reste, des dessinateurs montés sur un échafaud dressé en face de l'hôlel do ville, ontdù lever le plan et le dessin des diverses parties de ce spectacle, pour en peqieluer la mémoire aux yeux de la postérité.... » f 24 janvier 1782. — Le bal qui a eu lieu cette nuit à la Ville, était détestable par la difficulté d’y aborder en voiture, malgré toutes les précautions prises à cet effet; pour la cohue immense qui s’y est trouvée en plus grand nombre que n'en pouvait contenir la superficie de rilôtel ; enfin, pour l'espèce de monde, dont lapins vile canaille de Paris faisait une très-grande partie. Le Roi et la Reine ont d'abord sonpé au Temple très-gaiement et se sont ensuite rendus à la fête. La Reine s'est habillée chez le sieur Buffaut, le trésorier de la ville, et est de là entrée au bal au milieu d'une quarantaine de femmes de la cour. Leurs Majestés se sont trouvées elle-mémes si pressées, que la Reine a crié un moment : J'étouffel et que le Roi a été obligé de se faire place à coups do coude. Malgré cela, ils ont paru s'amuser. »

Les précautions les plus minutieuses avaient présiilé cette fois à l’organisation des fêtes que la ville offrait à la cour. On se souvenait encore do la catastrophe de 1770, lors des réjouissances données pour le mariage du Dauphin. Le corps de ville ne fut pas seul chargé de la police de Paris; le maréchal de Biron, colonel des gardes françaises, le comte d'Affry, colonel des gardes suisses, et le chevalier Dubois, commandant du guet, avaient eu ensemble de nombreuses conférences dont le résultat fut de faire afficher dans Paris des ordonnances de police, destinées à empêcher le désordre. L’Académie d'architecture fut invitée à donner son avis sur la solidité des constructions provisoires faites par la Ville : c'était d’abord la salle de bal construite derrière l’ilôtel de ville ; puis, la galerie de bois placée sur le quai, et où la cour devait assister au feu d'artifice. Tous les bateliers, nageurs, plongeurs de la rivière, furent requis pour se tenir prêts à porter secours en cas d’accident. On n'eut heureusement à déplorer aucun malheur, et le corps de ville obtint trois cordons noirs pour récompense de son zèle et de ses soins. A l’occasion do ces fêtes, il conrut dans Paris un vaudeville où se trouve le couplet suivant :

Pour vous consoler du festin Courez de place eu place ;

On vous prodiguera le paiu Dont le pauvre se passe ;

De vieux cervelas Dont on ne veut pas

ET ÉCLAIRCISSEMENTS. S87

Et qu’on jotte à la t£tc,

Avec des milliers De bons fusiliers Pour avoir l’air de fêle.

Note 2, p. 115. — Ces fêles furent les dernières dans lesquelles Louis XVI put croire encore à l’amour de son peuple; la Reine y recueillit aussi pour la dernière fois les témoignages d’un respect auquel devaient bientôt succéder tant d’outrages. Ce jour-là, c'était fête auss i dans son cœur, et la joie rayonnait sur son front. Sa beauté, dans tout son développement, brillait de grâces nouvelles, et le vieux duc de Brissac aurait pu lui dire encore, comme le jour de sa première entrée dans Paris, en lui faisant voir le peuple empressé sur ses pas : i Voici, madame , trois cent mille amoureux de vos charmes. » On trouve dans une feuille du temps, à l’époque de son mariage, au mois de mai 1770, son portrait ainsi tracé : c Cette princesse est d’une taille proportionnée à son âge, maigre sans être décharnée, et telle que l’est U ne jeune personne qui n’e.st pas encore formée. Elle est très-bien faite bien proportionnée dans tous ses membres. Ses cheveux sont d’un beau blond; on juge qu’ils seront un jour d’un châtain cendré; ils sont bien plantés. Elle a le front beau, la forme du visage d’un ovale beau, mais un peu allongé; les sourcils aussi bien fournis qu’une blonde peut les avoir. Scs yeux sont bleus sans être fades, et fixent avec une vivacité pleine d'esprit. Son nez est aquilin, un [H'u affilé par le bout; sa bouche est petite; ses lèvres sont épaisses, surtout l’inférieure, qu’on sait être la lèvre autrichienne. La blancheur de son teint est éblouissante, et elle a des couleurs naturelles qui peuvent la dispenser de mettre du rouge. Son port est celui d’une archiduchesse, mais sa dignité est tempérée par sa douceur, et il est difficile, en voyant cette princesse, de se refuser à un respect mêle do tendresse. »

Un jour, en 1791 (les choses étaient bien changées alors), la Reine vint au Jardin du Roi; sa beauté s’était flétrie, sa jeunesse s’en était allée, elle portait le front bas et soucieux; elle pressentait un prochain orage. Au moment do monter le grand escalier du Cabinet d’Histoire naturelle, elle s’arrêta devant la statue do BulTon : t C’était un bien grand homme, dit-elle, après un instant de recueillement et de silence; pourquoi tous ceux qui veulent diriger aujourd’hui les affaires, n’ont-ils pas une aussi bonne tête que lui! s

Note 3, p. 115. — Le Dauphin, dont on célébrait ainsi la naissance, était né le 22 octobre 1781. Le soir, à la Comédie-Italienne, Mme Bil' lioni, qui remplissait un rôle de fée dans la pièce des Deux sylphes ,

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chanla des couplets de circonstance qui furent applaudis avec enthousiasme ;

- Je suis fée, et veux vous conter

Une grande nouvelle ;

Un (ils de Roi vient d'enchanter Tout un peuple fidèle.

Ce Dauphin, que l'on va fêter.

Au tréne doit prétendre ;

Qu’il soit tardif pour y monter....

Tardif pour en descendre.

Le 26 octobre suivant , le Roi vint en grande pompe, et au milieu d’un imposant appareil, à Notre-Dame, où il entendit un Te Ueum d'actions de grâces. Parmi les nombreux couplets faits à cette occasion, il en est un qui mérite d'étre conservé. C’est un Gascon qui parle :

Sandis, vous l’entendez , Rochambeau, La Fayette,

Vous savez réunir ies vaincus, les vainqueurs;

La France à son Dauphin présente tous les cœurs.

Kl vous forcez l’Anglais h payer la layette I

Note 4, p. 115. — Benjamin-Edme NadauU, seigneur des Bordes, beau-frère de Bulîon, naquit à Monibard le 22 janvier 1748, et mourut le 17 février 1804. Le 23 mai 1770, il entra au parlement de Bourgogne, où il remplit pendant vingt années une charge de conseiller. Le 24 juillet de la même année, il épousa Catherine-Antoinotte Leclerc de Buffon, sa cousine germaine, sœur du naturaliste. Il aima la peinture et s’y adonna avec succès. La maison qu’il habitait à Montbard joignait celle de BulTon, les deux jardins se touchaient, communiquant l’un à l’autre par une porte dont chacune des deux familles avait une clef. Souvent BulTon venait surprendre son beau-frère dans son atelier; il s'approchait sans être vu, et, se penchant sur son chevalet, il disait en lui frappant amicalement sur l’épaule ; « Pardieu, mon cher beaufrère , vous peignez à merveille ; c’est bien , c’est trop bien pour un conseiller au parlement. » Buffon n’aimait pas la robe. Il avait eu dans sa vie de nombreux procès, et pensait avoir à se plaindre de la justice , suivant lui , trop obeervatrice des (ormes au grand détriment du fond. Souvent, pendant les heures laissées au plaideur malheureux pour maudire ses juges, il venait trouver son beau-frère, et prenait plaisir à s’abandonner devant lui à tout son mécontentement. M. Nadault l’écoutait; puis, lorsqu’il avait fini, ils riaient ensemble du désespoir violent de l’un et de la patience héro’ique de l'autre. Buffon avait en lui la confiance la plus entière et ne faisait rien sans le consulter, c Vous êtes , lui écrivait-il un jour, l'homme dont le ca-

ractère me va le mieux et sur qui il me sera toujours doux de compter. » Lorsqu’il créa ses jardins de Montbard, BufTon consulta beaucoup son beau-frère. Sur les terrasses se voient encore, à demi effacées par le temps, des peintures dont il est l’auteur, et plusieurs bas-reliefs qui ornent la façade nord du château sont dus à son ciseau.

De mœurs douces et simples, d'un caractère loyal et sèr, d’un dévouement sans réserve, toujours au service de ceux qu’il admettait dans son intimité, il apporta dans la société ces qualités exquises du cœur et cette douceur bienveillante de l’esprit, qui en sont le lien le plus fort et en font le charme journalier. Aimant l'étude par goût et s’y adonnant par caprice, il ne resta pas étranger aux sciences physiques et mathématiques. Il étudia aussi l'histoire naturelle, dont son pore lui avait enseigné les premiers éléments. « On voit chez M. Nadault, conseiller au parlement, dit l’abbé Courtépée, une collection de toutes les curiosités naturelles que le pays produit et de presque tous les marbres étrangers et nationaux, rassemblés par son père, savant laborieux, correspondant de l’Académie des sciences, i En 1780, il avait contribué, comme élu des États de Bourgogne, à l'acquisition de la collection de plâtres moulés sur l’antique qui enrichit le musée de Dijon. La mort de BulTun, le drame sanglant de la Révolution, la mort tragique de son Dis et do son neveu, la perte presque entière de sa fortune, frappèrent son cœur sans altérer la douce sérénité de son esprit.

Un auteur contemporain , le chevalier Aude , dans sa lYe privée du comte de Buffbn , a laissé de lui ce portrait : c Ceux qui préfèrent une raison solide aux éclairs de l'esprit, un cœur loyal, un heureux caractère, à la séduisante frivolité des gens du bel air, sont dignes d’apprécier ce conseiller prudent et sage ; il était de la société intime de M. de Buffon. i

Note 5, p. 115. — Gueneau de Honlbeillard était souvent en retard avec Buffon , non par mauvaise volonté , non pas même par paresse, mais par suite de cette répugnance innée et de cet instinct de son caractère qui le détournaient d'occupations suivies, et l’empêchèrent toujours de se livrer à un travail non interrompu. Plus d’une fois ses articles arrivèrent à Buffon à l'heure où il n’en avait plus besoin, ayant pris le parti, pour ne point retarder l’impression de son ouvrage, de les écrire lui-méme. Il en fut ainsi pour l’histoire du Cygne. Gueneau de Montbeillard s’en était chargé; mais Buffon, ne voyant pas arriver son travail, et pressé d’ailleurs par l’impression du volume dans lequel il devait trouver place, le composa seul et sans attendre la collaboration que lui promettait son ami.

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