‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 8 sur 133 · CLXXXVII · texte numérisé non relu

CLXXXVII

A M. FILIPPO PIRIU.

Montbard , le 8 novembre 1776.

J’ai reçu, monsieur, la lettre et le livre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser, et j’ai remis à M. Daubenton le paquet qui était à son adresse.

Je commence par vous remercier, monsieur, de votre beau présent et des sentiments d’estime que vous avez la bonté de me témoigner.

Il m’a fallu quelques jours pour lire votre ouvrage. Quoique je n’entende pas mal votre langue, je n’ai pas entendu d’abord le fond de vos pensées ; mais il me semble qu’elles ne s’éloignent pas des miennes, pas même autant que vous le croyez.

Comme votre ouvrage ne présente partout qu’honnôteté.

bonne foi et recherches impartiales de la vérité, il vous a concilié mon estime, et en même temps il m’inspire la confiance de vous parler naturellement.

Tout homme qui n’a pas assez de lumières dans l’esprit pour voir évidemment que la supposition des germes préexistants, renfermés à l’infini les uns dans les autres, est une absurdité, n’est pas un philosophe. Tous les palingénésistes ne sont et ne seront jamais que de très-mauvais raisonneurs, puisqu’ils fondent tous leurs raisonnements sur ce principe absurde.

Vous avez grande raison de dire, monsieur, que le microscope a produit plus d’erreurs qu’il n’a produit de vérités. Il en est ainsi de tous les ouvrages de l'homme, parce qu’il y a plus de gens qui voient mal que bien, plus d’esprits faux que de vrais, plus de gens préoccupés que de personnes sans préjugés. Je vous avoue que je ne fais aucun cas des prétendues découvertes de M. Spallanzani', et je suis étonné que vous conveniez qu’il a, sans équivoque, démontré que les vers spermatiques et les vers des infusions sont de véritables animaux d’espèces reconnaissables et différentes entre elles. Rien n’est moins prouvé, ou, pour mieux dire, rien n’est plus faux que cette assertion. M. Spallanzani n’a vu dans les liqueurs séminales que ce que j’y ai vu longtemps avant lui. Seulement il lui plaît d’appeler animaux ces corps mouvants qui ne méritent pas ce nom, et qui ne sont en effet que les premiers fljréÿafs des molécules organiques vivantes.

N’est-il pas étonnant que M. Fontana, autre microscopiste, ■ ait donné comme une découverte nouvelle, à lui appartenant, tout ce quej’ai écrit il y a près de trente ans sur les anguilles du blé ergoté? Je suis encore surpris de ce que vous paraissez croire de bonne foi que la membrane du jaune de l’œuf forme les intestins grêles du poulet: rien n’est encore aussi faux que cette assertion du docteur Haller’, si ce n’est peutêtre l’assertion de M. Bonnet’ et de quelques autres, qui prétendent qu’on voit le têtard tout formé dans les œufs de gren ' 2

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CORRESPONDAXCK

nouille qui n’ont ])as été fécondés par le m;\le, comme dans ceux qui ont été fécondés. Je vous le répète, monsieur, rien n’cst plus faux que toutes ces assertions, et vous le reconnaîtrez vous-méme, si vous voulez vous donner la peine de véritier les faits. Je ne les accuse que de préventions pour leur système absurde des germes préexistants, système qui, malgré son absurdité, pourra durer encore longtemps dans la tète de ceux qui s’imaginent qu’il est lié avec la religion. Je ne suis donc pas tro|i étonné que des [uétres ou des abbés tels que .M.M. Fortis*, Spallanzani, Fontana, soient palingénésistes; mais je suis surpris que des pbilosoidies et des médecins, et surtout le célèlire M. Haller, cherchent à donner des forces à une aussi/aible chimère.

'fout ceci, monsieur, n'est qu’entre vous et moi, parce que vous m’avez prié de vous écrire sincèrement, et i)arct> que votre ouvrage m’a donné pour vous toute l’estime que vous pouvez désirer de moi. Je vois que vos incertitudes ne sont fondées que sur votre honnêteté, que vous cherchez à rendre justice au mérite de tout le monde, que vous respectez les grands noms, qu’ils vous en imposent même lorsque leurs opinions sont contraires aux vôtres. Tout cela marque la meilleure âme et le cœur le plus vertueux ; je ne crains donc pas de vous dire tout ce que je pense. Si j’étais jamais assez heureux pour avoir quelques heures de conversation avec vous, monsieur, je suis comme assuré que les idées que vous appelez trop fortes dans mon système sur la génération vous paraîtraient non-seulement très-naturelles et très-simples, mais pleinement confirmées jiar les ressemblances des enfants à leurs parents et par les ressemblances mi-parties des mulets, sur lesquels je viens de donner quelque chose de nouveau dans le troisième volume in-4 de mes Suppléments à l’Histoire naturelle. Je prends de là occasion, monsieur, de vous envoyer ci-joint un mandat sur mon libraire pour qu’il ait à vous donner ce volume, que je vous prie d’agréer. Je crois que vos libraires de Rome sont en correspondance

DE BÜFFON.

avec M. Panckoucke, et qu’ils ne refuseront pas de vous donner ce volume en leur remettant mon mandat , dont M. Panckoucke leur tiendra compte. Je voudrais aussi vous épargner le port de cette grosse lettre ; mais je suis à ma campagne en Bourgogne, où je ne puis la faire contre-signer, et j’ai mieux aimé vous l’adresser directement, pour ne pas vous faire attendre plus longtemps ma réponse.

Je suis très-content de votre théorie sur la putréfaction. Vous ne serez peut-être pas d’accord en tout avec les chimistes; mais, comme vous l’insinuez as^ez, ce n’est point ici une affaire de chimiste, mais de philosophe. Les chimistes ne voient que par leurs lunettes, c’est-ù-dire par leur méthode; le philosophe doit voir par ses yeux et juger, comme vous l’avez fait, sans préjugés, par la saine raison. Continuez, monsieur, à vous occuper de cette grande matière. Vos premiers essais me paraissent trop heureux pour ne pas désirer de vous voir suivre cette carrière , qui d’ailleurs convient si fort à votre état, et dans laquelle vous ne pouvez manquer d’acquérir beaucoup de gloire.

Je finis en vous faisant mes remerdments de tout ce que vous avez eu la bonté d’écrire d’obligeant sur mon compte, et en vous assurant des sentiments de ma reconnaissance et de la respectueuse estime avec laquelle j’ai l’honneur d’être, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Le comte de Buffon.

( Inédite. — De U collection de U. Bourrée, joge à Cbfttillon-sur.Seine.)

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