‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 89 sur 133 · PREMIÈRE MATINÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE MATINÉE

Origine de noire Maison.

Dans le temps des désordres et de la confusion, on vil s’élever au milieu dos nations barbares un commencement de souveraineté nouvelle. Les gouverneurs des dilTérenls pays secouèrent le joug, et bientôt devenus assez puissants pour se faire craindre par leurs maîtres, ils obtinrent des privilèges, ou pour mieux dire, par la forme d’un genou en terre, ils emportèrent le fond.

Dans le nombre de ces audacieux, il y en a eu plusieurs qui ont jeté le fondement dos plus grandes monarchies; et peut-être môme, à bien compter, tous les ^empereurs, les rois et princes souverains leur doivent leurs États.

Pour Nous, à coup sûr, nous nous sommes vus dans ce cas. Vous rougissez, mon neveu 1 Allez, je vous le pardonne; mais ne vous avisez plus de faire l'enfant, et sachez pour toujours qu’en fait de royaumes l’on prend quand on peut ; et l’on n’a jamais tort que quand on est obligé do rendre.

Le premier de nos ancêtres qui a acquis quelque droit de souveraineté sur tes pays qu’il gouvernail, fut Tavillon comte de Hohenzollem ; le treizième de ses descendants fut Durgravo do Nuremlierg ; te vingt- cinquième fut électeur de Brandebourg; et le trente-septième fut roi de Prusse.

Notre Maison a eu, ainsi que toutes les autres, ses architectes, ses Cicérons, ses Nestors, ses Nérons, ses imbéciles et ses fainéants, ses femmes savantes, ses marâtres, et à coup sAr ses femmes galantes.

Elle s’est aussi souvent agrandie par ces droits qu’on ne connaît que chez les princes heureux, ou qui sont les plus forts; car on ne

* Nous reproduisons fidèlement ce manuscrit; nous en avons ôté les fautes d’orthographe; mais nous avons respecté les fautes de langue, qui y sont assez nombreuses.

NOTES

voit dans l'ordre de nos successions que ceux de convenance, d’expeo talive et de protection ; depuis Tavillon jusqu’au grand électeur, nous n’avons fait que végéter.

Nous avions dans l’Empire cinquante princes qui ne nous cédaient en rien ; et à proprement parler, nous n’étions qu’une branche du grand empire d’Allemagne.

Guillaume le Grand, par ses actions éclatantes, nous tira de l’oubli, et enfin en 1701 , cela n’est pas bien vieux, la vanité mit sur la tête de mon grand-père une couronne. C’est à cette époque que nous pouvons rapporter notre véritable grandeur, puis qu'elle nous met dans le cas de discuter en roi, et de traiter en égal avec toutes les puissances du monde.

Si nous comptions les vertus de nos ancêtres, nous verrions aisément que ce n’est point à ces avantages que Notre Maison doit son agrandissement. Nous avons eu la plus grande partie de nos princes qui se sont mai conduits.

Mais c'est le hasard et les circonstances qui nous ont bien servis. Je vous ferai même observer que notre premier diadème s’est posé sur une tête des plus vaines et des plus légères, sur un corps bossu et tortu.

Je vois bien, mon cher neveu, que je vous laisse dans l’embarras sur notre origine. On prétend que le comte do llohenzollern était d’une grande maison ; mais, dans le vrai, personne ne s’est pourvu avec moins de titres.

De la position de mon royaume.

Je ne suis pas heureux de ce célé-là , et pour vous en convaincre, jetez les yeux sur la carte, et vous verrez que la plus grande partie de mes Etats sont divisi'sde façon à ne pouvoir se donner des secours mutuels. Je n’ai pas de grandes rivières qui traversent mes provinces, quelques-unes les côtoient, mais peu les entrecoupent.

bu sol de mes États.

Un grand tiers de mes États est en friche, et un autre tiers est en bois, rivières et marais. Le tiers qui est cultivé ne rapporte ni vin, ni oliviers, ni mûriers; tous les fruits et tous les légumes n’y viennent qu’à force de soins, mais fort peu en véritable point de perfection. J’ai seulement quelques cantons où le seigle et le froment ont quelque réputation.

Mœurs des habitants.

Je ne saurais rien fixer sur ce point, parce que mon royaume n’est que de pièces rapportées; tout ce que je puis vous en dire d’assez certain, c’est qu’en général tous mes sujets sont braves et durs, peu friands, mais ivrognes, tyrans dans leurs terres, et esclaves à mon service; amants insipides et m.oris bourrus, d’un grand sang-froid que

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je tiens, au reste, pour bêtise. Savants dans le droit, peu philosophes, moins orateurs, et encore moins poëtes. Affectant une "rande simplicité dans la parure, mais se croyant assez bien mis avec une petite bourse, un "rand chapeau, des manchettes d’une aune, des bottes jusqu’à la ceinture, une petite canne, un habit fort court et une veste fort loninie.

Pour tes femmes, elles sont toujours ou "rosses ou nourrices ; elles sont d’une grande douceur et assez fidèles à leurs maris. Quant aux filles, elles jouissent des préjugés à la mode. J’en suis si [leu fâché que j’ai cherché à excuser leurs faiblesses dans mes mémoires. Il faut bien mettre ces pauvres créatures à leur aise, de peur qu’elles ne prennent une lactique qui les ferait manœuvrer en sûreté, ce qui causerait un très-grand préjudice à l’État; et même, pour mieux les encourager, j’ai soin de donner dans mes régiments la préférence au fruit de leurs amours; et s’il doit le jour à un officier, je le fais porteenseigne, et souvent officier avant son tour.

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