DEUXIÈME MATINÉE
De la Jle/ii/ion.
La Religion est absolument nécessaire au gouvernement d’un État. C’est une maxime qu’il serait fort impoliiique de discuter, et un roi est un maladroit, quand il permet que ses sujets en abusent. Mais aussi un roi n’est pas sage d’en avoir.
Écoutez ceci, mon neveu : Il n’y a rien qui tyrannise tant l’esprit et le cœur que la religion, parce qu’elle ne s’accorde ni avec nos passions, ni avec les grandes vues politiques qu'un monarque doit avoir.
Si l’on craint Dieu, ou pour mieux dire l’enfer, on devient capucin. Est-il question de profiter d’un moment favorable pour s’emparer d’une province voisine? Une armée de diables se présente à nos yeux pour la défendre; nous sommes assez faibles pour croire que c’est une injustice, et nous proportionnons nous-mêmes à notre faute le châtiment de notre crime.
Voulons-nous faire un traité avec quelque puissance? Si nous nous souvenons seulement que nous sommes chrétiens, tout est perdu, nous serons toujours dupes.
Pour la guerre, c’est un métier où le plus petit scrupule gâte tout. En effet, quel est l'honnête homme qui voudrait la faire, si l’on n’avait pas le droit de fairedes régies qui permettent le pillage, le feu et le carnage?
Je ne dis pourtant pas qu’il faille afficher l’impiété ; mais il faut penser suivant le rang que l’on occupe.
Tous les papes qui ont eu le sens commun, ont eu des systèmes de religion propres à leur agrandissement, et ce serait le comble de la
NOTES
folie, si un prince s'attachait à de petites misères qui ne sont faites que pour le peuple.
D’ailleurs le meilleur moyen d’écarter le fanatisme de ses États est d’étre de la plus belle indifférence sur la religion.
Croyez-moi, mon cher neveu, la sainte Mère a ses petits caprices comme une autre. Attachez-vous donc à être philosophe sur ce point, vous verrez qu’il n’y aura, dans votre royaume, aucune dispute de conséquence sur cet objet; car les partis ne se forment que sur la faiblesse des princes et de leurs ministres.
Une réflexion importante que J’ai à vous faire, c’est que vos ancêtres ont opéré de la manière la plus sensée en celle partie; ils ont ■fait une réforme qui leur a donné un air d’apdtres en remplissant bien leur bourse. C’esl'sans contredit le changement le plus raisonnable qui soit jamais arrivé dans cette espèce de matière. Mais puisqu’il n’y a presque plu.s rien à gagner, et qu'il serait dangereux dans ce moment de marcher sur leurs traces, il faut s’en tenir à la tolérance.
Retenez bien ce princi(Mj, mon cher neveu, et dites toujours comme moi : L’on prie Dieu dans mon royaume comme on veut; et l'on y fait son salut comme on peut..., car pour peu que vous paraissiez négliger cette maxime, tout est perdu dans vos États.
Voici pourquoi mon royaume est composé de plusieurs sectes. Dans certaines provinces les réformés sont en possession de toutes les charges; dans d’autres les luthériens jouissent des mêmes avantages. Il y en a où les catholiques dominent au point que le Roi ne peut y envoyer qu’un ou deux commissaires protestants. Quant aux juifs, ce sont de pauvres diables qui n’ont pas, dans le fond, autant de torts qu’on le dit. Ils payent bien, et, après tout, ne dupent (jue les sots.
Comme nos aïeux se Qrent chrétiens dans le nouveau siècle pour plaire aux empereurs, luthériens dans le quinzième pour prendre les biens de l'Église, et réformés dans le seizième pour plaire aux Hollandais, nous pouvons bien nous rendre différents pour maintenir la tranquillilé dans nos Étals.
Mon père avait un projet excellent , mais qui ne lui réussit pas. Il avait engagé le président Laon à lui faire un petit traité de religion pour lâcher .de réunir les trois sectes. Le président parlait mal du pape, traitait saint Joseph de bonhomme, prenait le chien de saint Roeb par les oreilles et tirait le cochon de saint Antoine parla queue; il ne croyait point à la chaste Suzanne , regardait saint Bernard et saint Dominique comme des courtisans. Il reniait saint François de Salles. Les onze mille Vierges n'avaient pas plus de crédit sur son esprit que tous les saints et martyrs de la famille de Loyola. Quant aux mystères, il convenait qu'il ne fallait pas vouloir les expliquer, mais
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qu’il fallait mettre du bon sens partout, et ne pas s’en tenir aux mots.
A l’égard des luthériens, il en faisait son point d’appui ; il voulait que les catholiques devinssent un peu infidèles à la cour de Rome. Hais il demandait que les luthériens cessassent d’être aussi subtils dans la dispute ; et il prétendait que quelques distinctions ôtées, il serait sôr qu’on se trouverait très-près les uns des autres.
On croyait qu’il aurait plus de peine à rapprocher les calvinistes, parce qu’ils avaient plus de titres que les luthériens. Il proposait cependant un bon expédient sur la grande difficulté, qui était de n’avoir que Dieu pour confident quand on communiait.
Il regardait le culte des images comme une amorce pour le peuple, et il croyait qu'il fallait à un paysan un saint quelconque.
Pour les moines, il les expulsait comme des ennemis à qui il faut une forte contribution. Quant aux prêtres, il leur donnait des gouvernantes pour femmes. Ceci a fait beaucoup do bruit, parce que les bonnes dames prétendaient qu’elles étaient lésées et que c’était un sacrilège, parce qu’on touchait aux mystères.
Si cette brochure avait été goûtée, on aurait fait tous ses elforts pour exécuter le projet qu’on avait formé ; pour moi, je ne l’ai point abandonné; j’espère même vous donner assez de facilités pour pouvoir en venir à bout.
Voici ce que je fais pour cela ; je tâche de faire répandre dans tout ce qu’on écrit dans mon royaume un mépris pour tout ce qui a été réformateur, et je ne perds pas la plus petite occasion pour développer les vues ambitieuses de la cour de Rome, des prêtres et des ministres. Peu à peu j’accoutumerai tous mes sujets à penser comme moi, et je les détacherai de tous les préjugés; mais comme il leur faut un culte, je ferai paraître, si je vis assez, quelque homme éloquent qui en prêchera un.
D’abord j'aurai l’air de vouloir le persécuter; mais peu à pou je me déclarerai son défenseur et j'embrasserai avec chaleur son système.
Ce système, si vous voulez que je vous le dise, est déjà fait; Voltaire en a composé le préambule; il prouve la nécessité de se désister de tout ce qu’on a dit jusqu'à présent sur la religion, parce qu’on n’est d'accord sur aucun point. Il fait le portrait de chaque chef de secte avec une liberté qui ressemble à la pure vérité; il a déterré des âmes dévotes, des papes, des évêques, des prêtres et des ministres qui répandent une gaieté singulière sur son ouvrage, qui est écrit avec un style si serré et si rapide qu’on n’a pas le temps do réfléchir, et comme un orateur rempli de l’art le plus subtil, il a l’air de la meilleure foi du monde en avançant les principes les plus douteux.
NOTES
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D’Alemberl et Maupertuis en ont formé le canevas; ils l’ont calculé avec tant de précision qu’on serait tenté de croire qu’ils ont tâché de se le démontrer à eux-mémes avant do l'aller démontrer aux autres.
Rousseau , depuis quatre ans, travaille à prévenir toutes les objections. Je me fais d’avanee une fêle de mortifier tous ces monscigiieurs et tous ces ministres empesés qui oseront nous contredire. 11 y a déjà une suite de cinquante conséquences pour chaque objet de dispute, et au moins de trente réfiexions sur chacun des articles de l'Écriture sainte; il est mémo, présentement occupé à prouver que tout ce qu’on débite aujourd'hui n’est qu’une fable, qu’il n’y a jamais eu de paradis terrestre, et que c’est dégrader Dieu que de croire qu'il a fait son semblable un franc nigaud, et sa créature la plus parfaite une franche libertine; car, enfin, ajoute-t-il, il n’y a que la longueur de la queue du serpent qui ait pu séduire Eve; et, dans ce cas, cela prouverait un désordre affreux dans l'imagination.
Le marquis d'Argens et me.sdames de Formey ont préparé la composition du concile ; je dois y présider, mais sans prétendre que le Saint- Esprit me donne un grain de lumière de plus qu'aux autres 11 n’y aura qu’un ministre de chaque religion, et quatre députés de chaque province, dont deux de la noblesse et deux du tiers état. Tout le reste des prêtres, moines et ministres, en seront exclus comme gens intéressés à la chose, et pour que le Saint-Esprit paraisse mieux présider à cette assemblée, on conviendra de décider tout bonnement suivant le sens commun.