‹ Correspondance inédite de BuffonChapitre 91 sur 133 · TROISIÈME MATINÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME MATINÉE

De la Justice.

Nous devons à nos sujets la justice, comme ils nous doivent le respect, c’est une chose convenue ; mais il faut bien prendre garde de nous laisser subjuguer par elle.

Représentons-nous, mon cher neveu, conduisant le malheureux Charles sur l’échafaud. Je suis né trop ambitieux pour vouloir qu’il y ait dans mes États quelques ordres qui me gênent; c’est ce sentiment qui m’a obligé uniquement de faire un nouveau code. Je sais bien que j’ai mis la bonne déc.ssc en l’air ; mais je craignais ses yeux, parce que je connais le poids qu’elle a parmi le peuple, et je savais que les princes adroits, en satisfaisant leur ambition, pouvaient souvent se faire adorer.

La plus grande partie do mes sujets a cru que j’avais été touché des malheurs qu’entraîne après elle la chicane. Hélas 1 je vous l’avoue , et j’en rougis presque, loin de l’avoir en vue, je regrette les petits avantages qu'elle me procurait; car les droits établis sur la

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ET ÉCLAIRCISSEMENTS. 429

procé.lure et sur le papier marqué ont diminué mon revenu d’à peu près cinq cent mille florins.

Ne vous laissez pas éblouir, mon cher neveu , par le mol Justice-, c’est un mot qui a difl'èrents rapports, el qui peut être expliqué de différentes manières. Voici le sens que je lui donne.

La Justice est l'image de Üieu; qui peut donc atteindre à une si haute perfection? N'est-on pas déraisonnable quand on s'occupe du projet vain de la posséder entièrement? Voyez tous les pays du monde, et examinez bien si on la rend dans deux royaumes de la même manière ou de la même façon. Consultez après cela les principes qui conduisent les hommes, el voyez s’ils s’accordent. Qu’y a-t-il donc après cela d’extraordinaire qu’un chacun veuille être juste à sa manière?

Quand j’ai voulu jeter les yeux sur tous les tribunaux de mon royaume, j’ai trouvé une armée immense, des légions composées d’honnêtes gens, mais trop soupçonnés de no le pas être. Chaque tribunal avait son supérieur, moi-même j’avais le mien, et je ne m’en fâchais pas, parce que c’étail un usage.

En examinant les progrès que la justice faisait dans mon État, je fus elfrayé de voir que dans un siècle , la dixième partie de mes sujets serait enrôlée sous scs drapeaux, et en calculant qu’il fallait faire vivre ces légions, je tremblai lorsque je vis que la dixième partie des revenus de mon royaume passerait entre leurs mains.

Mais ce qui me donnait le plus d'inquiétude, c’était cette marche sûre et constante qu’ont les gens de loi, cet esprit de liberté inséparable do leurs principes , el cette façon adroite de conserver leurs avantages sous les apparences de l’équité la plus sévère.

Je repassai dans ma mémoire tous les actes pleins de vigueur, mais souvent bien bizarres, du parlement d’Angleterre et de celui do Paris. Si j’admirais, j’étais quelquefois honteux pour la majesté du trône.

C’est au milieu de ces réflexions que je me décidai à saper les fondements de cette grande puissance, el ce n'est qu’en la simpliGant le plus que j’ai pu , que je l’ai réduite au point où je le demandais.

Vous serez peut-être surpris, mon cher neveu, que des gens qui n’ont aucune arme et qui ne parlent jamais qu’avec respect de la personne sacrée du Roi, soient les seuls en état de lui faire la loi. C’est précisément par CCS mêmes raisons qu’il ne leur est pas difGcile d’arrêter notre puissance. On ne saurait les soupçonner d'user de violence, parce qu’ils n’ont point d’armes, ni les accuser de nous manquer de respect, puisqu’ils nous parlent toujours avec la plus grande décence; et nos sujets sont bien vite entraînés par cette ferme éloquence qui ne semble se produire que pour leur bonheur el notre gloire.

J’ai beaucoup réOéchi sur les avantages que procure à un royaume

NOTES

un corps qui représente la nation , et qui est dépositaire de ses lois; je crois même qu’un Roi est plus sûr de sa couronne, lorsqu’il la lui donne, ou qu’il la lui conserve; mais qu’il faut être homme de bien, rempli de bons principes, pour permettre qu’on pèse Ions les jours nos actions 1 Quand on a de l’ambition, il faut y renoncer. Je n’aurais rien fait si j’avais été gêné. Peut-être aurais-je passé pour un roi juste ; mais on me refuserait le titre do héros.

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