SEPTIÈME MATINÉE
. De la revue de mes troupes.
Avant de passer en revue un régiment , j'ai l'attention de lire les noms de tous les offleiers et de tous les sergents, et j'en retiens trois ou quatre avec le nom de la compagnie où ils se trouvent.
Je me fais informer exactement des petits abus qui se commettent par mes capitaines, et je permets à tous les soldats de se plaindre.
L'heure de la revue arrive, je pars de chez moi, Mentâl la populace m’entoure, et je ne permets pas qu'on l’écarte; je cause avec celui qui se trouve le plus près de moi et qui me répond le mieux.
NOTES
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Arrivé au régiment, je le fais manœuvrer, je passe doucement dan les rangs et je parle à tous les capitaines; lorsque je suis vis-à-vis de ceux dont j'ai retenu les noms, je les nomme, ainsi que les lieutenants et les sergents; cela me donne un air singulier de mémoire et de réQexion.
Vous avez vu, mon cher neveu, la façon dont j'humiliai ce major qui donnait des chemises trop courtes à sa compagnie; je fis si bien qu'un des soldats eut la hardiesse d'ôler sa chemise de sa culotte.
Si un régiment manœuvre mal, j'ai ma façon de le punir; j’ordonne qu'il fasse l'exercice quinze jours de plus, et je ne fais manger aucun ofGcier avec moi. S'il manœuvre bien, je fais manger avec moi tous les capitaines, et même quelques lieutenants.
En passant ainsi la revue, je connais à fond mi's troupes, et quand je trouve quelque officier qui me répond avec netteté et fermeté, je le mets dans mon catalogue, afin de m'en souvenir dans l'occasion.
Jusqu'à présent tout le monde croit que l'amour que j'ai pour mes sujets m'engage à visiter mes Etats aussi souvent qu'il m'est possible ; je laisse tout le monde dans cette idée; mais dans le vrai, ce motif y entre pour peu. Le fait est que je suis obligé do le faire, et voici pourquoi.
Mon royaume est despotique; par conséquent, celui qui le gouverne en a seul la charge. Si je ne parcourais pas mes Etats, mes gouverneurs se mettraient à ma place et peu à peu se dépouilleraient des principes do l'obéissance, |)our n'adopter que ceux de l'indé[<endance.
D'ailleurs, mes ordres ne pouvant être que fiers et absolus, ceux qui me représentent prendraient le mémo ton de la tyrannie, au lieu qu'en visitant de temps en temps mon royaume, je suis à portée de connaître tous les abus que l'on fait du pouvoir que j'ai coiiQé, et de faire rentrer dans le devoir ceux qui auraient envie de s'en écarter. Ajoutez à ces raisons celle de faire croire à mes sujets que je viens dans leur pays pour recevoir leurs plaintes et calmer leurs maux.
HUmÈME MA'HNÉE.
Des belles- Ullres.
J'ai fait tout ce que j'ai pu pour me faire une réputation dans les belles-lettres. J'ai été plus heureux que le cardinal de Richelieu, car. Dieu merci, je passe pour autour. Mais, entre nous, c'est une étrange race que celle des beaux esprits, c’est un peuple insupportable par sa vanité. Il y a tel poëte qui refuserait mon royaume, s'il était obligé de me sacrifier deux de ses plus beaux vers.
Comme c'est un métier qui nous éloigne des occupations dignes du trône, je ne compose que quand je n’ai rien de mieux à faire; et pour me donner un peu plus d'aisance, j’ai à ma cour quelques bons esprits qui prennent soin de rédiger mes idées.
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ET ÉCLAIRCISSEMENTS
Vous avez vu avec quelle distinction j’ai traité, dans son voyage en Prusse, d’Alembert; je l’ai toujours fait manger avec moi, et je no faisais que le louer. Vous avez paru surpris des attentions que j’avais pour cet auteur ; vous ne savez donc pas que ce philosophe est écouté à Paris comme un oracle; qu'il ne parle jamais que de mes talents, de mes vertus, et qu’il soutient partout que j’ai le caractère d’un héros et d’un grand roi.
D’ailleurs, c’est une douceur pour moi que de m’entendre louer avec esprit et distinction ; et, à vous dire vrai, il s’en faut beaucoup que je sois insensible aux louanges. Je sais bien que toutes mes actions ne doivent point s’y rapporter ; mais d’Alembert est si doux quand il est avec moi, qu’il n’ouvre jamais la bouche que pour me dire les choses les plus obligeantes.
Voltaire n’était pas de ce caractère ; aussi l’ai-je chassé. Je m’en suis fait un mérite auprès de l’Académie; mais, dans le fond, je le craignais, parce que je n’étais pas sûr de pouvoir lui faire toujours le même bien, et que je sentais parfaitement que des secours retranchés m’auraient attiré mille coups de pattes.
D’ailleurs, tout bien considéré, et après avoir pris l’avis de mon Académie, il fut décidé que deux beaux esprits ne pouvaient jamais respirer le même air.
J’oubliais de vous dire qu’au milieu de mes plus grands malheurs, j’ai eu soin de faire payer à mes beaux esprits leur pension. Les philosophes font de la guerre la folie la plus affreuse, dès qu’elle touche à leur bourse.