LETTRE XXXIV
A Paris, ce 21 décembre 1779.
Ik ne vous croiront pas, Britannicus ! Je ne vous crois donc pas, mon cher fils. Vous n'avez pas dû penser sérieusement que mon amitié pour vous était ralentie; vous n'avez pas pu le penser, à moins que vous R*ayez perdu l'esprit. Elle est établie sur l'estime; je vous estime de plus en plus, ergo enfrezizomorum. Mon amitié est infiniment plus forte qu'elle ne l'était. Votre conduite et vos sentiments ne font que l'accroître tous les jours davantage. Ma femme, qui vous fait ses plus tendres compliments, la partage et me charge de vous en assurer.
Nous nous portons assez bien, mon cher fils, ma femme et moi. Si je n'ai point répondu à votre dernière, qui n'était qu'un billet, c'est que ce billet m'a semblé m'annoncer une seconde lettre de vous. Vous me marquiez que vous alliez faire la tournée de votre département, et vous ne m'indiquiez pas l'endroit où je pouvais vous adresser ma réponse. J'ai conclu de là que vous me récririez lorsque vous seriez de retour à Roanne. Dites, si vous voulez : Vlà qu'est bien conclusû! Mais voilà, comme disent nos beaux parleurs, quel a été mon aperçu, Si cet aperçu ne vaut rien, gare alors pour le résultat.
Venons, mon ami, à votre lettre véritable. J'aime très-fort la résolution où vous êtes de vous instruire à
fond de votre métier. Il faut en être le maitre au point de vous en faire un jeu. Mais, comme je vous Tai rabâché mille fois y n'allez pas oublier l'essentiel : faites valoir votre travail, et à Roanne et dans vos lettres à vos publicains. Mettez*y de l'adresse, de l'art et de l'honnêteté. Ingéniez*vous à cet égard, et secouez-moi votre indécente Miner\'e. Je vous conseille d'écrire très-tard votre lettre de bonne année au Saint-Amand, afin de n'être point confondu dans la mêlée du jour de l'an. Si cette lettre est partie, cherchez un prétexte d'affaires pour lui récrire à la fin de janvier. Demandez-lui des conseils; il aime à la folie qu'on le consulte, et à faire l'oracle. Il en est de même , j'en suis sûr, de vos autres correspondants. Tous les hommes se ressemblent par l'amourpropre. Partez de ce principe pour bien (aire vos affaires. J'eusse bien mieux et bien plus tôt fait les miennes si , à votre âge, quelqu'un m'eût développé cette vérité-lh et m'en eût bavardé comme je le fois aujourd'hui pour vous.
£n effet, persuadez les autres de leur mérite, ils seront convaincus du vôtre, n'en eussiez-vous point. Les hommes ne sont que de grands enfants qui ne peuvent se passer de dragées : ce sont les louanges, et que veulent-ils encore? des louanges. Il n'en est point qui n'en mérite par quelques endroits. Ainsi, comme je vous l'ai dit, et vous le redis , et vous le redirai encore : Élogiez-les-moi tant que vous aurez de force par leur côté estimable, vous réussirez à vous en faire aimer, et vous n'y aurez point employé de fausseté. Jetez-vous dans la plus grande
méditation de cette vérité éternelle. Je m'arrête, approfondissez.
Je suis charmé, mon cher ami, que vous ayez des sociétés agréables où vous êtes. Voyez tout le monde, rompez-vous au monde. Rien n*est si nécessaire que d'en avoir Tusage. Vous en avez déjà quelque chose; mais il vous manqué encore une certaine aisance que vous acquerrez quand il vous plaira vous en donner la peine. Travaillez votre timidité.
J'approuve fort votre réserve avec la noblesse; mais je n'aimerais pas que vous ne la vissiez point du tout. Il faut être tout à tous.
A l'égard du jeu, besoin n'est de vous prêcher; vous êtes par bonheur un peu cruche * à cet égard, et l'on n'aime point autrement à être cruche.
Mon homélie, mon cher auditeur, roulerait plutôt sur les femmes. Vous êtes taillé pour en être la dupe. Vous ne connaissez pas encore trop votre petit cœur; mille fois moins celui des femmes. N'allez pas me faire un mauvais mariage. C'est ce dont on ne revient jamais. Le bonheur ou le malheur de la vie en dépend.
Faites mes compliments à M. du Mirât. Adieu, mon cher et très-cher parent. Soyez tranquille; ma fenmie et moi vous estimons et vous aimons de tout notre coeur.
* Personne simple.