‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 62 sur 100 · A L'AUTEUR D'UNE PIÈCE DE VERS · texte numérisé non relu

A L'AUTEUR D'UNE PIÈCE DE VERS

sua LBS PLAi&lRSDK L'ESPMIT,

Je ne sais si je me trompe , mais le fond du sujet ne me parait pas su£Bsamment traité. Les plaisirs de l'esprit embrassent plus d'objets et de plus grands objets que la poésie. La poésie est un des f^sirs de l'e^ift assurément » Dieu me garde de dire le ooDlnûre. Mais les sciences et les arts mêmes, qui tendent plus directement à l'utilité du genre humaiÎD, doivent être des plaisirs

DE COLLÉ. 30;i

mille fois plus satisfaisants. Ils joignent au sentiment de l*anour-propre ce mouvement délicieux de l'àme que l'on éprouve lorsque Ton fait le bien général ou que l'on rend un service particulier. Je penserais donc qu'il serait nécessaire de consacrer deux ou trois strophes à peindre la volupté d'un géomètre ov| d'un astronome qui a fait des découvertes utiles à la navigation, à l'invention de la boussole, etc.; d'un mécamcieii, tel que Yaucanson, qui crée des instruments pour nos manufactures, etc.; d'un avocat qui sauve l'honneur, la vie ou les biens de son client, en y sacrifiant lui-même une partie de sa fortune; d'un médecin, au milieu de la peste, dont la science et le courage rendent ia vie à des malheureux , en exposant lui-même la sienne; d*un moraliste qui rend les hommes meilleurs citoyens'; et de ce dernier chercher une transition qui conduisit à parler de la poésie, dont le but bien dirigé ne doit être que celui d'enflammer les hommes pour la véritable gloire et pour la vertu.^ Si trois strophes ne suffisent pas, j'en ferais quatre, cinq, dans la première desquelles je mettrais en bloc les sciences et les arts utiles, et je réserverais pour les détails les objets qui prêtent le plus à la peinture et aux vers, comme le navigateur, le mécanicien, l'orateur, le poëte , le philosophe ou le moraliste , c'est la même chose. Voilà, en gros, quelles seraient mes idées; peut-être ne valent-elles rien; mais voilà comme je vois; chacun a sa manière de voir.

Je suis fort de l'avis que l'on oppose à ces vrais plaisirs tous les plaisirs des sens, et notamment l'amour.

Mais, en leur préférant les plaisirs de l'esprit et de l'âme, je n'approuve point que l'on parle de soi, et que l'on dise :

Quel démon, ardent a me nuire, etc.

Je désirerais qu'on généralisât ces idées, comme par

exemple :

Redoutez ce pouvoir funeste

Qui mit Antoine dans les fers, etc.

La passion du vin peut se peindre en deux autres vers, dans Alexandre qui tua Clitus; et le nom d'Alexandre lui seul ennoblirait ce vice ignoble , comme :

C'est dans les plaisirs de la table Que sa main poignarde Clitus, etc.

LETTRE LVIP.

Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez lait l'honneur de m'écrire le 17 du courant, et je comimence par vous remercier des choses obligeantes que vous me dites au sujet du nouveau recueil de Parades qui vient de paraître imprimé'. Quoique ces compliments ne puissent s'adresser directement à moi, je ne vous en

' Il s'agit du Théâtre des boulevards , ou Recueil de parades; Mahon, de l'imprimerie de Gilles Langlois, à l'enseigne de VÉtrUle, 1756, 3 vol. in-12.

suis pas moins oblige ; mais il est bon de vous mettre au fait, et de ma façon de penser sur les Parades, et de ceux qui les ont faites, et (ce qui est le comble du délire) de ceux qui les font imprimer.

Dans les trois vol:imes que vous avez vus, Monsieur, il nY a que quatre pièces de moi, et encore sont-elles tellement défigurées , que je pourrais , sans me rien re* procher, les nier et ne les pas reconnaître. Ce sbnt, si vous en êtes curieux : V Amant poussif, Léandre hongre, la Mère rivale et Léandre grosse. On y a ajouté des ordures grossières que je n'y avais point mises; non pas qu'à cet égard je veuille faire la petite bouche, mais c'est que je me flatte de n'avoir jamais présenté ces sortes d'images que du côté agréable ou plaisant. Je me plains encore, outre cela, des choses dégoûtantes qui y ont été insérées, et que j'ai toujours été fort éloigné de peindre.

Je ne vous parle pas des altérations continuelles dans le texte, et des fautes d'impression sans nombre dont cette édition fourmille. Vous auriez peine à imaginer à quel point la négligence et l'imbécillité ont été poussées, si je ne vous nommais le polisson inftme qui est l'éditeur de cet ouvrage, qui n'a jamais été ftiit pour voir le jour. C'est un nommé Corbie ', ancien valet de chambre

' L'éditenr anonyme de ce Recueil est en eflet un nommé Corbie. « Nous ne le connaissons, dit Barbier (Dictionnaire n des ouvrages anonymes, t. III, p. 315), que par l'anecdote n suivante, tirée d'un manuscrit autographe de Collé, qui, se » plaignant de la manière infidèle dont plusieurs de ses pa- » rades ont été imprimées dans ce Recueil, s'exprime ainsi :

ÎO

3(J6 CORKESPONDÂNCE INÉDITE

de feu M. le marquis Duchàtel. Ce drôle-ià, qui^ de savoyard à la porte de M. Duchàtel, a monte par grade à ce poste éminent, est, comme sans doute vous le savez, le plus grand corsaire et le plus hardi écuBoeur de la littérature. Je me suis opposé» tant que je l'ai pu, à Vim,pression de ces platitudes; je lui ai refuse mes manuscrits; je n'aî point voulu corriger les siens; enfin, pendant deux, ans, j'ai arrêté son édition par le crédit de M. le due d'Orléans , qui s'amusait à ces misères-là. Mais» à la fin, son avidité a surmonté tous ks obstacles, pour nous donner l'édition la plus fiiotive et la plus h^ de l'ouvrage le plus plot en soi que l'on puisse composer y et qui n'est fait strictement que pour la société.

« Soyez sûrs et certains , mes chers lecteurs , que toutes les » parades qui sont zen terrées vives dkns ce damné Théâtre n des boulevards, sont de la faciende de M. de SalIé (secrétaire « de ManMpas)^ à TeioeptîoB de VismheUe groêse par v»rfu, 9 qu'est die Fagan^ une qu'est de Moncrif, en vers, YAmaui

n cochemardy une qu'est de Pirou, le Marchand de m , et

n trois ou quatre de moi qui m'ont été volées par un savoyard » décrottenr qui a substitué des cochonneries de la halle m n des gpivchues a^^réables té qui ont le ton de tout le monde. n Le ciel l'en a puni, car zil n'y a point de grâce pour ces n crimes-là. Il a £Eiit fortune, banqueroute, et zest devenu fou. n La première lettre de son nom est Corbie. n Barbier ajoute que «. le manntcrit autogjEaphe de Collé, dont il est question n ci-desana, foraoe 2 vol. in-4^ auez épais, et qu'il lui avait Il élé prêté par M. Després , ancien conseiller de l'Université i» . C'est ce mente manuscrit qui est aiiyourd'hoi en la poseessieD de H. Génia« Voyez li» note au bas de la page 330, et le Discours de GoUé swr C origine de la Parade , page 384.

Car j'avoue^ de la meilleure fat du monde, Moiisiear, <|ue , quoique j'aie en le boubeur ou le midlieiir de réussir le mieux, dans ce genre , si genre il y a, il n'en est pas moins digne, à mes yenx et aux yeux de tons ks gens de iM»n goût,, du mépris le plus complet. C'est k délire de l'esprit , L'abus du talent que l'on donne pomr ragoût à des hommes blasés sur le thâitre ; en un mot, ce genre, a, mon gré, est détestable; el ce cpie je tous dis là, je le pense exactement, et je crois en avoir donné la preuve à M » B^y ; je croîs lui avoir mositré un endroit d'un petit Journal littéraire que je fiûs ponr mttî, dans lequel je me suis exprimé encore pkis fortement et d'usé façon plus méprisaute au sujet des Parades; et cela, il y a sept ou huit ans au moins. Et n'im^gpnez point, mœasieur, que ce soit une modestie puérile et bonnétt qui me fasse vous parler sur ce tcm : je vous donne ma parole d'honnmr que c'est ma véritable estimation de ces vilenies, et que je mets mon amour-propre an goàt que je montre dans le m^ris que j'en £ût et qui est bien sincère.

Quant à votre idée sur la ressemblance du style et de la manière d'Aristophane avec le style et le ton des Parades, elle peut fort bien a\noir quelque réalité ou quelque apparence, du moins à beaucoup d'égards. Mais i^aorant du grec, comme de bien d'autres choses, je snîs absolument hors d'étal, non-seulement de décider, mais d^agiter cette question. Je ne connais ce roué d'Aristophane que par la traduction très-abrégée et très-infidèle

du P. Brunoy. Je dis infid^, quant aux grossièretés et

aux impuretés. Je déteste de cœur Aristophane parce qu'il était un scélérat qui a fait périr Socrate, et qui, par ce seul trait, doit être soupçonné , avec raison , d'avoir persécuté tous les honnêtes gens de son temps ' . Quant à sa sorte de comédie , il m'a toujours paru qu'elle était unique en son espèce ; elle ne s'est présentée à moi que comme une comédie politique; et, conune elle était faite encore plus pour le peuple que pour les grands , qui y sont continuellement attaqués, il n'est point étonnant qu'Aristophane donnât souvent dans le bas , dans l'ordure, dans la grossièreté, etc. Mais il y a aussi des traits de la plus grande finesse, et qui n'étaient faits que pour les gens d'esprit et de goût de ce temps-ià. Mais il fallait davantage de traits cruels et grossiers pour le peuple, pour lequel il travaillait principalement. Cependant la scène du Juste et de V Injuste et quelques autres sont d'un genre et d'un style qui ne me paraissent nullement être ceux de la Parade, ni de son ton. Je ne vous en parle, au reste, qu'à travers les nuages et les brouillards d'une traduction ; ainsi ne comptez pour rien mon sentiment là-dessus.

* Aristophane, célèbre poëte comique grec, vivait vers Pan 450 avant J. C. Dans ses comédies, il attaquait sans ménagement les philosophes, les hommes d^Êtat, le peuple d'Athènes et les dieux eux-mêmes. Celle des Nuées, dirigée contre Socrate, parut vingt-cinq ans avant la mort de oc grand homme, et prépara peut-être l'injuste arrêt qui le fit périr. De cinqiiante^uatre pièces qu'avait composées Aristophane , il n'en reste que onze. La meilleure traduction qui en ait été donnée est celle d'Artaud; 1828, 1830, 6 vol. in-32.

Enfin, Monsieur, quant à la proposition que vous me faites l'honneur de me faire de m'associer avec M. Gapperonnier ' pour traduire Aristophane , je vois bien que M. Belly ne vous a pas donné des idées bien précises de mon caractère, et qu'il me connaît bien peu. Je ne me regarde point du tout comme un homme de lettres ; je ne l'ai jamais été et n'ai eu aucune prétention à cet égard. J'ai fait des chansons, des vers, de petites comédies, des parades, etc., pour mon plaisir et pour la société; c'est malgré moi si toutes ces bagatelles en sont sorties. Je ne les ai jamais crues assez passables pour aller plus loin. J'ai toujours pensé, je pense, et je me flatte que je penserai toujours de même. Je ne suis rien, ne puis être rien, et ne veux rien être dans la littérature. Tout pour le plaisir, rien pour la gloire : c'est ma devise.

Je n'en suis pas moins sensible, Monsieur, à toutes vos politesses et à la prévention que vous avez pour mes très-faibles talents. Je la dois entièrement à l'amitié de M. Belly, que vous voulez bien me permettre d'assurer de la mienne. Je vous supplie encore de lui dire que je ne l'ai point oubUé pour un petit service qu'il m'avait prié de lui rendre, et que, si je n'en viens pas à bout, je n'aurai de reproche à me faire que sur l'occasion qui m'aura manqué, mais que j'en ai la plus grande volonté.

* Capperonnier (Jean), helléniste et latiniste, 1716-1775. 11 a donné des éditions des classiques suivants : Anacréon (1748), César (1754), Ëutrope, Justin, Plante, Quinte-Curte, etc. On lui doit aussi une édition de Sophocle, qui n'a été publiée qu'après sa mort*.

Je ne lui écris point, attendu la longueur assommante de cette lettre-ci , que je vous prie de lui communiquer. Je vous renouvelle encore tous les remercîments possibles de la bonne opinion que vous avez de moi, mais que vous poussez trop loin, faute de me connaître. J'ai l'honneur d*étre, etc.

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