‹ Correspondance inédite de ColléChapitre 97 sur 100 · ÉMIRE · texte numérisé non relu

ÉMIRE

Il vous cherchait, madame, et Montèze^ en ces lieux, Par des ordres secrets le cachait à vos yeux. Dans un sombre chagrin son âme enveloppée, Semblait d'un grand dessein profondément frappée.

CÉPHANE.

On lisait sur son front le trouble et les douleurs. Il vous nommait, madame, et répandait des pleurs. Et l'on connaît assez, par ses plaintes secrètes, Qu'il ignore et le rang et Téclat où vous êtes ' ' .

ALZIRE

Quel éclat, chère Émire, et quel indigne rang ! Ce héros malheureux peut-être est de mon sang.

*' Ces deux soubrettes en savent diablement long sur ce captif qui demande audience à Alzirc.

Par quel hasard ces pénétrantes demoiselles ont-elles eu le temps de Tobserver de si près? Comment savent-elles tous les détails dans lesquels elles entrent, par pure complaisance pour l'auteur? Comment ont-elles deviné, par déférence pour lui, ces ordres secrets de Montèze? Quel autre que l'auteur a pu les mettre au fait de ces ordres secrets? Comment, aussi, ootelles pu lire dans les yeux et dans les mouvements du captif son chagrin, et surtout son grcmd dessein et ses plaintes secrètes? Ces demoiselles-Ià ont assurément bien de l'esprit et une prodigieuse sagacité !

De ma famille au moins il a vu la puissance : Peut-être de Zamore il avait connaissance» Qlii sait si de sa perte il ne fut pas témoin ! Il vient pour me parier, ah ! quel funeste soin ! Sa voix redoublera les tourments que j'endure; Il va percer mon cœur et rouvrir ma blessure. Mais n'importe ! Qu'il vienne ! Un mouvement confus S'empare malgré moi de mes sms éperdus. Hélas ! dans ce palais, arrosé de mes larmes. Je n'ai point encore eu de moment sans alarmes.

EXAMEN

DU PLAN ET DES CARACTÈRES

D'ALZIRE

TRAGÉDIE

On trouvera dans peu de tragédies un dénoûment aussi beau et aussi satisfaisant que celui-ci. Il est pris dans le fond même du sujet et dans le caractère du héros de la pièce, qid est un chrétien. Tout le monde sait que ce trait d'héroïsme pieux est emprunté à notre histoire. On sait que François de Guise, plus chrétien que le calviniste Poltrot, qui l'assassina au siège d'Orléans, lui pardonna sa mort dans les mêmes termes que M. de Voltaire n'a fait que mettre en vers, ici, dans ce pathétique et heureux dénoûment.

Cette dernière scène serait parfaite à tous égards, tant du côté du fond et des détails que des caractères, si M. de Voltaire avait mis dans la bouche d'Alzire quelques vers qui l'eussent justifiée aux yeux de Gusman de n'avoir point été la complice de Zamore. Et il me parait qu'il aurait été à désirer que ce morceau eût été si vif et si éloquent qu'il eût convaincu Gusman dé son inno-

cence. C'était chose aisée à ce grand poète. La chaleur et Véléçance sont ses deux {jrandes parties.

Qu'on me permette de terminer ces notes par une petite di(];re5sion sur Piron, qui a traité* sans succès à la vérité, ce même sujet, mais qui a eu la noble audace, du moins, de mettre Fernand Gortès sur la scène.

Ce n'est point par modestie, assurément, que M. de Voltaire ne Ta point tenté. On ne saurait l'accuser de modestie.

Par quelle bizarrerie n'a-t-il point placé sa scène au Mexique? Pourquoi n'a-t-il point essayé de nous peindre Gortès, ses exploits qui tiennent du prodigue, sa valeur héroïque, son génie, sa grandeur d'âme, son intrépidité, sa politique et ses sages témérités?

Dans la mauvaise tragédie de Piron, ce conquérant incroyable est fièrement dessiné en plusieurs endroits, et notamment dans la scène huitième du quatrième acte. Je supplie mes lecteurs de me quitter pour l'examiner. Il y a tant à gagner pour eux !

Ge n'est qu'après avoir été dans l'enthousiasme de cette scène qu'ils trouveront peut-être moins paradoxal ce que je vais avoir la témérité d'avancer ici.

G'est que Piron était plus homme de génie que M. de Voltaire. Ge dernier est le plus bel esprit que jamais la nature ait créé. Mais qu'a-t-il inventé? et comment a-t-il inventé? Jamais le jugement n'a conduit son imagination déréglée.

Le génie de Piron a été étouffé par une éducation de province , et surtout par la mauvaise compagnie qu'il y

avait vue constamment. Fils d'mi apothicaire de Dijon, et réduit à la société des gens de son espèce dans une ville où les états ne se confondent pas comme à Paris , il n'y vint qu'à l'âge de vingt-<;inq ans. Il n'y vit, jusqu'à l'âge de quarante, qu'une aussi mauvaise compagnie que celle qu'il avait vue à Dijon ' .

Au bout de quinze années, un ami de feu Grébillon le père le fit connaître à ce dernier, qui le tira des théâtres forains pour lesquels il travaillait alors'. Piron, par les conseils et les encouragements que lui donna ce tragique célèbre, composa les Fils ingrats, comédie où il est aisé d'apercevoir les étincelles du génie de l'auteur de la Métromanie, à travers son mauvais ton et son style forcé. De bons yeux découvrent même ces semences de génie jusque dans ses moindres ouvrages, jusque dans ses opéras-comiques.

Que n'eût point été l'auteur de la Métromanie s'il eût eu une éducation pareille à celle de M. de Voltaire? s'il eût été introduit comme ce dernier, en sortant du collège , dans les meilleures et les plus grandes maisons de

' Il n'y avait que Collé, en colère, capable de proclamer Piron « plus homme de génie que Voltaire », de même qu'il n'y avait qu'un chansonnier enducaillé comme lui qui pût parler dqs pauvres poëtes roturiers avec un dédain si superbe.

* Dans une des notules autographes placées par lui en marge de sa fable de fOurs et t Hermine 9 fable dont nous avons roriginal, Piron dit au contraire que « c'est aux avis et p aux bons offices de mademoiselle Quinault qu'il a dû de se n hasarder sur la scène de la Comédie française. » Voyez les OEuvres inédites, p. 126 du format in-^.

TRAGÉDIES DE YOLTAIRE

la oour et lie la ville? C'est dans œs sources de politesse et d'i]]i>anite «pie M. de Voltaire a puisé son goût sapérieur, ainsi que la pureté et le charme de son style.

Qu'on suppose Piron élevé aux Jésuites de Paris, an milieu de la noblesse de France, accueilli chez la fiuneose Ninon dès l'âge de douze ans, diez Ninon, qui rassemblait chez elle l'élite des gens de la cour et «les gens d'esprit; vivant ensuite diez le grand prieur de Yendôme, Tahbé de Chaulieu, le duc de Nevers, et tout œ qu'il y avait de plus illustre dans les lettres et de plus poli, peutron douter alors que Piron n'eût fait des diefed'œnvre, en joignant la finesse du goût et l'élégance da style (pi'il eût acquises dans ces sociétés à l'originalité de son génie créateur et à sa verve inépuisable?

Pardon de cette digression , qu'on peut retrandier; mais qu'on ne retranche pas le couplet que je vais dire et que je fis en sortant de la première représentation de la tragédie de M. de Voltaire. Il est sur l'air : Car c'est une bouteiUe qui n'eut jamuàs sa pareille,

Alzire est une c

Alvarès fait des harangues;

Zamore est an assassin

Et ses amis sont sans langaes '.

Gnsman est un petit brutal Qui fait tantôt bien, tantôt mal.

A regard de Montèse,

Son rôle est une fadaise.

* TitHipe d^Américains qui ne parient point, à l'exception d'un seul qui parie trop. (Noie de CoUé.)

Je n'ai pas à me reprocher d'avoir fait un couplet contre personne. J'en ai fait rarement contre des ouvrages , et jamais je n'ai donné ces dernières ni ne les ai chantées deux fois de suite, de peur qu'on ne les retînt. Si, dans la nouveauté, j'eusse laissé prendre copie de celui-ci, je pense qu'il eût couru.

Je finirai par dire que ce beau monstre d'Alztre restera éternellement au théâtre et percera jusque dans la postérité la plus reculée.

Page 1