‹ Correspondance inédite de Collé faisant suite à son journal, accompagnée de fragments également inédits de ses œuvres posthumesChapitre 90 sur 110 · JOCASTE, ÉGINE · texte numérisé non relu

JOCASTE, ÉGINE

ÉGINE

Que je vous plains ! .

JOCASTE

Hélas ! je porte envie A ceux qui dans ces murs ont terminé leur vie. Quel état ! quel tourment pour un cœur vertueux " !

ÉGINE

Il n'en faut point douter : votre §ort est affreux. Ces peuples^, qu'un faux zèle aveuglément anime, Vont bientôt à grands cris demander leur victime. Je n'ose l'accuser; mais quelle horreur pour vous Si vous trouvez en lui l'assassin d'un époux !

JOCASTE

Eh ! l'on ose à tous deux faire un pareil outrage ! Le crime et la bassesse eût été son partage.

** Pour un cœur vertueux. Les femmes qui n'ont point de vertu dans leur cœur vertueux en ont sans cesse le mot à la bouche. Nous allons éplucher cette vertu-là.

Égine, après les nœuds qu'il m'a fallu briser, Il manquait à mes maux de l'entendre accuser. Apprends que ces soupçons irritent ma colère, Et qu'il est vertueux, puisqu'il a su me plaire ^*.

ÉGINE

Cet amour si constant...

* JOCASTE

Ne crois pas que mon cœur De cet amour funeste ait pu nourrir l'ardeur. Je l'ai trop combattu. Cependant, chère Égine, Quoi que fasse un grand cœur oii la vertu domine '*,' On ne se cache point ces secrets mouvements De la nature en nous indomptables enfants '*.

^^ Et qu'il est vertueux, puisqu'il a su me plaire*

Ce n'est pas toujours là une raison pour les femmes. Voilà d'ailleurs le mot vertueux encore répété; et plus bas, elle rabâche encore qu'elle a :

** .... un grand cœur où la vertu domine.

On peut lui accorder qu'il est grand, et ne pas convenir que la vertu y domine.

'^ De la nature en nous indomptables enfants. ' Quoique la dame Jocastc dise et redise qu'elle a un grand cœur où la vertu domine, un cœur vertueux et une vertu sévère qui résiste aUx passions, ce vers^ qui peint si élégam-r ment sa bonne santé, peut faire penser que sa vertu a eu affaire à forte partie. Elle a

de secrets mouvements

De la nature en elle indomptables enfants,

qui peuvent bien laisser croire au combat, mais non à la vic-^ •

Dans les replis de rame ils viennent nous surprendre ; Ces feux qu'on croit éteints renaissent de leur cendre. Et la vertu sévère, en de si durs combats, Résiste aux passions et ne les détruit pas.

ÉOIiVE.

Votre douleur est juste autant que vertueuse; Et de tels sentiments. . .

JOCASTE

Que je suis malheureuse !

Tu connais, chère Égine, et mon cœur et mes maux. J'ai deux fois de l'hymen allumé les flambeaux; Deux fois, de mon destin subissant l'injustice. J'ai changé d'esclavage ou plutôt de supplice ; Et le seul des mortels dont mon cœur fut touché, A mes vœux pour jamais devait être arraché ! Pardonnez-moi, grands dieux, ce souvenir funeste! D'un feu. que f ai dompté ^^ c'est le malheureux reste. Égine, tu nous via l'un et l'autre chai'més; Tu vis nos nœuds rompus aussitôt que formés.

toire, puisqu'ils sont indomptables. Au reste, tous ces détails sur l'amour sont divinement écrits, mais complètement déplacés et ridicules dans ^la bouche de Jocaste, qui doit avoir au moins quarante-cinq ans, et qui a un amant de cinquante. Ses déplorations sur leurs maux amoureux ne sont rien moins qu'intéressantes. C'est le vice de cet épisode. Il ne fallait point d'amour dans cette tragédie-ci.

** Dompter unfetf, se dit-il en français?

Mon souverain m'aima, m'obtint malgré mc^i-même.

Mon front, charge d'ennuis, fat ceint du diadème.

Il fallut oublier dans ses embrassements

Et mes premiers amours et mes premiers serments.

Tu sais qu'à mon devoir tout entière attachée,

J'étouffai de mes sens la révolte cachée **,

Et déguisant mon trouble, et dévorant mes pleurs.

Je n'osais à moi-même avouer mes douleurs.

ÉGINE

Comment donc pouviez-vous du joug de l'hyménée Une seconde fois tenter la destinée ?

JOCASTE

Hélas!

ËGINE.

M est-il permis de ne vous rien cacher?

JOCASTE

Parle.

ÉGINE

Œdipe, madame, apparu vous toucher ^'^ y

*• Rien de plus naturel, f étouffai de mes sens Içl révolte cachée : ces expressions sont un peu hasardées pour une métaphysicienne. Au reste, dans ce morceau, ainsi que dans le précédent, on doit observer avec quelle complaisance, quel amour-propre et quel plaisir sensuel cette vieille amoureuse s'étend et jase de son antique passion , qui n'intéresse plus que les gens de l'ancienne cour. Les spectateurs n'y sont pour rien. Son ridicule n'est pas même piquant : il n'est qu'ennuyeux.

*' Œdipe, madame^ a paru, vous toucher, etc.

Je soupçonne la dame d'honneur de Jocaste d'être une

Et votre coçur, du moins, sans trop de résistance. De vos États sauvés donna la récompense.

JOCASTE

Ail ! grands dieux 1

ÉGINE

Etait-il plus heureux que Laïus ?

Ou Philoctète absent ne vous touchait-il plus ? Entre ces deux héros étiez-vous partagée **?

grande persifleuse. Elle connaît Jocaste, elle sait qu'elle a les sens faciles; elle veut lui faire avouer qu'elle a eu des moments assez agréables avec le jeune successeur de Laïus, sans cesser cependant d'avoir des désirs d'en trouver de pareils avec Philoctète. C'est à quoi tend la question maligne renfermée dans ces vers :

*• ... Était-il (Œdipe) plus heureux que Laïus?

Ou VhWocthie absent ne vous touchait-il plus?

Entre ces deux héros étiez-vous partagée ? Le jeune mari de cette vieille veuve régnait sur ses sens, Philoctète sur son cœur. Dans ma tragédie comique de TanzaX et Néadamé, j'ai tâché d'imiter et j'ai étendu cette idée. Qu'on me pardonna la vanité de me citer. Le voici :

IfÉADARNÉ.

J.'adore Tanzaï; Jonquille est mon vainquenr. L'un a séduit mes sens, Tautre a aoumis mon cœur. Pareille ardeur pour Tun et pour Fautre m'enflanune. Entre ces deux héros se partage mon âme : Ils m'ont fait éprouver que l'on peut à la fois En aimer deux sans peine.

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