H sera un entier, donc
C c» CP CP
P sera un entier, donc B" cp~' + Ccp-* . . . -|- P sera divisible
par CP, donc elle le sera par c ; essayant donc de la divi-
ser par c le quotient sera B' cp-> + C cp-3 ... + — : or tous
les termes sont entiers, hors — ; donc ce quotient ne peut être
entier que P ne soit divisible par c, or P ne peut être divisible par c puisqu'il est plus petit et de plus P ne peut être c car s'il Tétait, bP serait divisible par c, ce qui ne peut avoir lieu tant que b et c sont premiers entre eux. En eflFet soit b = r. s. t. u ecc. tous nombres premiers, bP sera rP sp tP up ... Donc
l35 CONDORCET A TURGOT 1778
pour que c divise bP, il faut que c = p" s*' U' u»»' , r' , s' , t' , u' étant plus petits que p donc c et b auraient alors un diviseur commun ; donc puisqu'on peut supposer c et b sans diviseur
commun dans la formule a H jamais a H — -'ne peut deve-
nir un entier, (i)
Je verrai avec plaisir ce que l'abbé Baudot a fait sur Colbert et Mazarin, mais je voudrais que cela fût public. Le ton de l'Eloge aurait un peu mérité qu'on renvoyât Fauteur à Montauban, faire avec Simon Lefranc des réflexions sur la manière d'écrire avec modestie. Mais du moins faudra-t-il répondre. M. de Pourceaugnac avait la satisfaction de dire leur fait à ceux qui lui donnaient des soufflets ; nous sommes moins heureux que lui, mais du moins il serait trop dur de ne pas pouvoir dire leur fait, même à ceux qui veulent nous prouver que les soufflets nous font du bien et qui nous croient assez sots pour les croire.
J'ai reçu avec beaucoup de reconnaissance vos notes sur mon éloge ; j'en ferai un bon usage ; mais je me réserve de vous dire une autre fois pourquoi je ne les ai pas toutes adoptées.
Adieu, Monsieur, j'accepte avec bien du plaisir l'espérance de vous revoir de meilleure heure qu'à l'ordinaire. A présent que me voici habitant de Paris, j'ai besoin que mes amis ne fassent pas de si longues absences.
A Limoges, le 28 octobre 1773.
M"* de TEspinasse ne vous appelle plus, Monsieur, que le ci- Ci) Les propositions de la lettre xcvii et de la lettre xcix (démontrées
dans tous les cours d'arithmétique) se déduisent plus simplement de ce
théorème général : Si deux nombres sont premiers entre eux, leurs puissances sont pre*
mières entre elles.
l36 TURGOT A CONDORCET ^77^
devant bon Condorcet. Je ne sais si c'est parce que vous n'écrivez plus à vos amis. Je dois être par intérêt très-tolérant pour toute espèce de paresse et j'ai rarement droit de me plaindre, cependant je trouve votre silence hun long. Je suis arrivé ici en bonne santé et j'en repars demain pour mes courses, pendant lesquelles je serai dispensé d'écrire, faute de poste, du moins d'ici à la Toussaint. J'ai heureusement un très-beau temps, car je serai une grand^i parde du temps à cheval. J'espérais recevoir ici de vos nouvellsîs, mais je sais que vous ne perdez pas votre temps et je fais b sacrifice de mon plaisir.
L'Evêque de Rhodes m'a dit qu'un M. de Montbaron, astronome d'Auxerre, avait des instruments que l'Académie lui aurait prêtés. J'ignorais qu'elle eût des fonds pour cet emploi. Mais rien ne peut être plus avantageux pour les progrès de l'astronomie, qui souflrent de ce que presque tous les observateurs sont concentrés dans les brouillards de Paris et autres grandes villes. S'ils étaient dispersés, il échapperait beaucoup moins de phénomènes.
M. Montagne a beaucoup de zèle, d'assiduité, d'intelligence et tout cela est perdu faute d'instruments. Je lui ai fourni un très-bon quart de cercle, une lunette acromarique, mais d'une force médiocre, une pendule à seconde. Il lui faudrait encore une bonne lunette garnie d'un micromètre. Faute de ce dernier instrument, il est réduit à comparer les comètes à des étoiles souvent mal déterminées et à ne juger leur situation que par leur configuradon avec ces étoiles. Un micromètre le mettrait à portée de donner des observations précises et de profiter de la beauté du ciel de ce pays-ci. Informez-vous, je vous prie, s'il serait possible de lui en faire procurer un par le même moyen que M. de Montbaron a eu ses instruments. Si la chose n'est pas possible, je voudrais savoir du moins ce qu'il en coûterait. Il aurait aussi besoin du catalogue de Flamstead, ou de ce qu'il y a de mieux en ce genre depuis Flamstead. Je serais bien aise de savoir ce qu'il en coûterait pour cela, ou si l'on pourrait en avoir gratuitement. Je crois qu'il y a un catalogue d'étoiles zodiacales que le roi a fait graver. Je vous serai obligé de votts
iSj TURGOT A CONDORCET 1778
occuper de ces objets quand vous serez revenu à Paris et de me mander le résultat dà vos recherches.
Adieu, Monsieur, conservez-moi votre amidé et comptez sur la mienne comme sur Us démonstradons de la géométrie.
Limoges, le 12 novembre 1773.
Ce n'est pas votre lettre, Monsieur, qui s'est perdue par les chemins, c'était moi qui courais le monde comme la princesse de Babylone, lorsqu'elle est venue à Limoges, où je suis à pré* sent sédentaire jusqu'au moment où mes afiaires de famille me rappelleront à Paris. Il faut que les moutons bêlent et que les ânes braient et ruent ; il n'eût tenu qu'à moi de braire et l'on m'avait tout aussi bien sifflé que les ânes de vos cantons ; apparemment que mon gosier s'est trouvé moins propre à cette musique et je l'ai gardée toute notée dans mon portefeuille ainsi que j'ai fait dans mainte occasion toute semblable.
J'imagine comme vous que M. de Rhodes s'est trompé sur les richesses et sur les générosités de l'Académie en fait d'instruments ; mais c'est une tentadve dont le mauvais succès laisse comme on était.
Votre évèque de Laon est bien digne de son origine limousine. Il a conservé précieusement l'ignorance des vicomtes de Limoges, du dixième siècle.
Vous aurez trouvé Mademoiselle de l'Espinasse dans une bien mauvaise santé ; suivant mes dernières nouvelles elle était toujours dans la douleur ou dans la langueur. J'espère bien que vous m mstruirez exactement de son état.
N'est-ce pas demain que vous devez lire l'Eloge de Fontaine } Je vous fais d'avance mon compliment sur son succès.
Adieu, Monsieur, comptez sur toute mon amitié.
Mille choses à tous nos amis.
l38 CONDORCET A TURGOT 1778
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce 14 novembre 1773.
Mademoiselle de TE^pinasse vous a parlé de mes succès. Monsieur, et de ceux de Madame de Forcalquier; ainsi, il ne me reste plus rien à vous dire d'intéressant, à moins de vous parler de la querelle de M. Cassini et de M. de Lalande, au sujet de Tanneau de Saturne. Lalande a fait imprimer une lettre où il tourne Cassini en ridicule, d'une manière très outrageante (2). Cassini veut faire pendre Lalande , c'est-à-dire le faire exclure de TÂcadémie, ce qui est une peine capitale pour un académicien. On dit que nous allons juger cette affaire. Le plaisant est que Lalande n'a point publié sa lettre, que Cassini est presque le seul qui en ait eu un exemplaire, et qu'il va partout, apprenant à tout le monde le mal qu'on a dit de lui. Le prince de Conti a, dit-on, promis à Cassini que, si l'Académie ne chassait pas Lalande, il l'en débarrasserait en l'assonunant. Vous voyez que l'anneau de Saturne produit des querelles encore plus vives que l'exportation.
Adieu, Monsieur. L'ambassadeur de Naples (3) doit me mener à La Roche-Guyon (4). Je n'ai que le temps de vous dire que personne ne vous aime plus que moi.
Les nouvelles lettres de Madame de Sévigné paraissent. L'opéra de Marmontel (5), musique de Grétry, est tombé à la répétition.
(i) Ed. Arago et (yConnor, i, page ai5.
(2) • Lettre sur l'anneau de Saturne, écrite par Lalande à M. Cassini, au si^'et de son avis imprimé dans le journal politique d'août 1773. • Ifl-S* Toulouse.
(3) CaracdoU.
(4) Terre de Madame la duchesse d'Anville.
(5) Céphale et Procris.
l39 CONDORCET A TURGOT 1773
cm
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce 20 novembre 1773.
Uanneau de Saturae ne causera plus de guerre, Monsieur. Lalande a demandé pardon (2), et Cassini a pardonné. Ce Lalande est insupportable ; qu'il dise ce qu'il voudra de Cassini, mais qu'il laisse Voltaire en repos : lui et La Condamine lui ont écrit des injures au sujet des comètes, et ils ont trouvé le secret de ne savoir trop ce qu'ils disent.
L'abbé Morellet vous prie de lui rapporter le livre de l'abbé Galiani, sur les monnaies.
Je compte aller passer un jour à La Roche-Guyon, avec l'ambassadeur de Naples ; je vous l'ai peut-être déjà mandé.
Adieu, Monsieur. A propos, M. Necker a enfin été prendre sa médaille à l'Académie. Tout est bien ensemble ; style, opinions et conduite ; tout est également gauche et entortillé ; mais je ne dis mot ; entendez-vous ?
A Limoges, le 23^ novembre 1773.
Le temps a tout l'air. Monsieur, depuis quelques semaines, de s'arranger pour mettre MM. les astronomes dans l'impossibilité de vider leurs querelles sur l'anneau de Saturne. Nous n'avons pas vu ici une étoile qui ait montré le bout de son nez (4). Ce M. de Lalande me parait un peu hargneux ; car .il vient de mettre dans Fréron (5) une lettre qu'il a faite ou fiiit.
(i) Ed. Ârago et O'Connor, i, page 216.
(2) Lalande supprima sa lettre à Cassini,
(3) Ed. Arago et O'Connor, i, page 217.
U) Le Sicilien, de Molière, scène i'*.
(5) Dans P Année littéraire, de Fréron.
faire contre Voltaire, dont il à cru que les plaisanteries étaient dirigées contre lui, auquel je crois que Voltaire n'avait guère pensé. Cela n*est ni adroit ni prudent. M. Cassini devrait laisser faire Voltaire, qui le vengera mieux que l'Académie. A propos d'astronome, M. Montagne est à Paris. Il doit prier M. Desmarets de vous le présenter, et je vous prie de le recevoir avec bonté.
Je ne dis pas que je vous souhaite beaucoup de plaisir dans le voyage que vous devez faire à la Roche avec M. de Caraocioli ; mais je vous envie le plaisir que vous aurez Tun çt l'autre.
Je ne suis point surpris que l'opéra de Marmontel et de Grétry (i) soit tombé à la répétition ; c'est peut-être de peur qu'il ne réussît trop à la représentation.
Adieu, Monsieur ; vous savez combien vous devez compter sur mon amitié. Ne m'oubliez pas auprès de Mademoiselle de TE^pinasse et de nos autres amis.
Il vient précisément de s'élever un vent froid qui vient d'éclaircir l'horizon. Nos astronomes pourront s'amuser cette nuit, et je me hâte de me rétracter, parce que j'aime l'exactitude, quoiqu'elle soit le sublime des sots.
Ce 4 décembre 1773.
Monsieur, vous jugez le livre de FEsprit (3) avec une sévé-
(i) Ciphale et ProcriSy représentée d'abord à Versailles en 1773, pour le mariage du comte d'Artois ; ensuite à Paris le 3 mai 1775 seulement, - avec un médiocre succès, tant à VersaiUes qu'à Paris. » Qiétnoim. de Grétry, i, 379.)
(3) Ed. Ârago et O'Connor, i, page 339.
(3) Cette lettre où Turgot jugeait le livre d'Helvétios ne s'est point retrouvée.
rite qui me fait peur; je prétends contre vous que c'est un bon livre : i** parce qu'il nous donne le portrait naïf de l'âme d'Helvédus dessous les replis de son amour-propre, de l'occupadon continuelle où il était de se comparer avec les autres, et de tâcher de se trouver supérieur : or, il vaut mieux avoir le portrait par l'homme même et sans qu'il ait voulu le faire, que d'après les observations d'un moraliste. 2® Ce portrait est celui d'une foule d'honnêtes gens, comme dit M"^" de Beauveau, dont Helvétius a dit le secret. 3® Il y a beaucoup de gens que la nature ou l'éducadon ont destinés à être fripons, et qui ne deviendront honnêtes gens qu'à la manière et par les principes d'Helvédus. 4^ Il aura beau dire, il ne m'empêchera pas d'aimer mes amis ; il ne me condamnera pas à l'ennui mortel de penser sans cesse à mon mérite ou à ma gloire. Il ne me fera pas croire que, si je résous des problèmes, c'est dans l'espérance que les belles dames me rechercheront; car je n'ai pas vu jusqu'ici qu^elles raffolassent des géomètres. Ainsi, il ne me fera aucun mal, ni à moi ni aux autres bonnes gens. 5® Il prêche avec beaucoup de force contre l'intolérance de tous les clergés. Sa plus grande faute me paraît d'avoir déclamé contre le despotisme de manière à faire croire, non pas aux despotes qui ne lisent guère, ni à leurs vizirs qui lisent encore moins, mais aux sous-vizirs ou à leurs espions, que tous les gens d'esprit sont leurs implacables ennemis, ce qui peut exciter une persécution contre les gens d'esprit.
Nous vous attendons avec beaucoup d'impatience; nous raisonnerons sur tout cela, et nous ne parlerons plus d'exportation. J'ai l'air d'avoir été abîmé sous le poids de la gloire de M. Necker, lequel a été loué dans tous les journaux, parce que les journaux louent toujours les livres des gens riches . On dit que Voltaire a dit en voyant cet écrit : J'^ai vu de meilleurs papiers de lui.
ÂdieU; Monsieur^ etc., etc.
TURGOT A CONDORCET (i)
(Commencement de Décembre 1773.) Comme je ne crains pas, Monsieur, que vous fassiez jamais un livre de philosophie sans logique, de littérature sans goût et de morale sans honnêteté, je ne vois pas que la sévérité de mon jugement sur le livre de TE^^riV puisse vous efifrayer... (2). Il fait consister tout Tart des législateurs à exalter les passions, à présenter surtout le tableau de la volupté comme le prix de la vertu, des talents, et surtout de la bravoure, car on dirait qu'il ne voit de beau que les conquêtes (3).
Je conviens avec vous que ce livre est le portrait de l'auteur. Mais ôtez ce mérite et celui de quelques morceaux écrits avec une sorte d'éloquence poétique assez brillante, quoique ordinairement mal amenée, et le plus souvent gâtée par quelques traits de mauvais goût, j'avoue que je ne lui en voiis guère d'autres. Il me paraît écrit et fait avec la même incohérence qui était dans la tête d'Helvédus. Malgré un appareil affecté de définidons et de divisions, on n'y trouve pas une idée analysée avec justesse, pas un mot défini avec précision. Même dans les bons mots dont il a farci son ouvrage, il est rare que le trait ne soit manqué ou gâté par de fausses appUcadons et des paraphrases qui en émoussent toute la finesse ou l'énergie. On prétend qu'il a dit le secret de bien des gens. Je suis fâché qu'il ait dit celui de madame de B... J'avais toujours cru que ce mot était de madame du Deffant à laquelle il paraissait appartenir de droit.
(i) Publiée pour la première fois par Dupont de Nemours, {fEuwret de Turgoty tome ix, p. 288.) reproduite par M. Eugène Daire {Œuvres de Turgot,- tome 11, p. 795) cette lettre a échappé à MM. Ârago et (yConnor qui écrivent : On n'a pas retrouvé cette lettre où Turgot faisait sa profession de foi sur Helvétius et le livre de PEsprit, »
(2) Il y a ici une lacune (note de Dupont de Nemours).
(3) Il y a ici une seconde lacune (note de Dupont de Nemours).
143 TURGOT A conDCMEcer 1773
Je sais qu'il y a beancoup de passablement honnêtes gens qui ne le sont qu'à la manière ou d'après les principes du livre de FE^rUy c'est-à-dire d'après un calcul d'intérêt. J'ai sur cela pkMKUrs choses à remarquer. Pour que ce fût un mérite dans re livre, il faudrait que l'auteUr se fût attaché à prouver que les hommes ont un intérêt véritable à être honnêtes gens, ce qui était facile. Mais il semble continuellement occupé à prouver le contraire. Il répand à grands flots le mépris et le ridicule sur tous les sentiments honnêtes et sur toutes les vertus privées ; par la plus lourde et la plus absurde des erreurs en morale, et même en politique, il veut faire regarder ces vertus comme nulles, pour ne vanter que de prétendues vertus publiques beaucoup plus funestes aux hommes qu'elles ne peuvent leur être utiles. Partout il cherche à exclure l'idée de justice et de morale. Il confond avec les cagots et les moralistes hypocrites ceux qui s'occupent de ces minuties ; jamais du moins on ne le voit fonder sa morale sur la justice et il n'a pas un mot qui tende à prouver que la justice envers tous est l'intérêt de tous, qu'eUe est l'intérêt de chaque individu comme celui des sociétés. D'après cette fausse marche et ces très faux principes, il établit qu'il n'y a pas lieu à la probité entre les nadons, d'où suivrait que le monde doit être éternellement un coupe-gorge ; en quoi il est bien d'accord avec les panégyristes de Colbert. Nulle part il ne voit que l'intérêt des nations n'est autre que l'intérêt même des individus qui les composent. Nulle part il ne s'appuie sur une connaissance approfondie du cœur humain : nulle part il n'analyse les vrais besoins de l'homme qu'il semble ne faire consister que dans celui d avoir des femmes ; il ne se doute nulle part que Thomme ait besoin ai aimer. Mais un homme qui aurait senti ce besoin n'aurait pas dit que ïintérêt est Vunique principe qui fait agir les hommes. Il eut compris que dans le sens où cette proposition est vraie, elle est une puérilité et une abstraction métaphysique d'où il n'y a aucun résultat pradque à tirer, puisqu'alors elle équivaut à dire que Yhomme ne désire que ce qu'il désire. S'il parle de l'intérêt réfléchi, calculé, par lequel l'homme se compare aux autres et se
préfère, il est faux que les hommes même les plus corrompus se conduisent toujours par ce principe. Il est faux que les sentiments moraux n'influent pas sur leurs jugements, sur leurs actions, sur leurs affections. La preuve en est qu'ils ont besoin d^effort pour vaincre leur sendment lorsqu'il est en opposidon avec leur intérêt. La preuve en est qu'ils ont des remords. La preuve en est que cet intérêt, qu'ils poursuivent aux dépens de l'honnêteté, est souvent fondé sur un sentiment honnête en lui-même et seulement mal réglé. La preuve en est qu'ils sont touchés des romans et des tragédies, et qu'un roman dont le héros agirait conformément aux principes d'Helvétius, je dis à ceux qu'ils suivent, leur déplairait beaucoup. Ni nos idées ni nos sentiments ne sont innés : mais ils sont naturels^ fondés sur la constitution de notre esprit et de notre âme et sur nos rapports avec tout ce qui nous environne.
Je sais qu'il y a des hommes très peu sensibles et qui sont en même temps honnêtes, tels que Hume^ Fontenelle, etc. ; mais tous ont pour base de leur honnêteté \9i justice j et même un certain degré de bonté. Aussi reproche-je bien moins à Helvédus d'avoir eu peu de sensibilité, que d'avoir cherché à la représenter comme une bêdse ridicule, ou comme un masque d'hypocrite ; de n'avoir parlé que d'exalter les passions, sans fixer la nodon d'aucun devoir et sans établir aucun principe de jusdce.
Les honnêtes gens qui ne sont honnêtes que suivant les principes qu'il étale dans son livre sont certainement très communs. Ce sont ceux que M. le Chancelier appelle des gens d'esprit.
J'oubUais encore l'afiFectation avec laquelle il vous raconte les plus grandes horreurs de toute espèce, les plus horribles barbaries et toutes les infamies de la plus vile crapule, pour déclamer contre les moralistes hypocrites ou imbéciles qui en font, dit-il, l'objet de leurs prédicadons, sans voir que ce sont des efPeis nécessaires de telle ou telle législation donnée. A propos de tous leurs vices reladis à la débauche, il s*etend avec complaisance sur les débauches des grands hommes, comme si ces grands hommes devaient l'être pour un philoso*
14^ tURGOT A COÏJDOkCET I^jâ
phe... Quî a jamais douté que leur espèce de grandeur ne fût compatible avec tous les vices imaginables ? sans doute un débauché, un escroc, un meurtrier, peut être un Schah-Nadir, un .Cromwel, un Cardinal de Richelieu ; mais est-ce la destination de l'homme ? est-il désirable qu'il y ait de pareils hommes ? Partout Helvétius ne trouve de grand que les actions éclatantes ; ce n'est assurément point par cette façon de voir qu'on arrive à de justes idées sur la morale et le bonheur.
Je ne peux lui savoir gré de ses déclamations contre l'intolérance du clergé, ni contre le despotisipe : i" parce que je n'aime pas les déclamations ; 2"" parce que je ne vois nulle part dans son livre qiie la question de l'intolérance soit traitée dsî manière à adoucir, ni le clergé, ni les princes, mais seulement de manière à les irriter ; 2f parce que dans ses déclamations contre le despotisme, il confond toutes les idées, il a l'air d'être ennemi de tout gouvernement, et que partout encore il affecte de désigner la France : ce qui est la chose du monde la plus gauche, la plus propre à attirer sur soi l'éclat de la persécution .qui ne fait pas grand mal à un homme riche, et à en faire tomber le poids réel sur beaucoup d'honnêtes gens de lettres qui reçoivent le fouet qu' Helvétius avait mérité ; tandis qu'après la comédie des philosophes, à laquelle il avait presque seul fourni matière, il faisait sa cour à M. de Choiseul, protecteur de la pièce et de PaUssot, et l'engageait à lui faire l'honneur d'être parrain de son enfant.
Quand on veut attaquer l'intolérance et le despotisme, il faut d'abord se fonder sur des idées justes, car les inquisiteurs ont intérêt d'être intolérants, et les vizirs et sous- vizirs ont intérêt de maintenir tous les abus du Gouvernement. Comme ils sont les plus forts, c'est leur donner raison que de se réduire à sonner le tocsin contre eux à tort et à travers. Je hais le despotisme autant qu'un autre ; mais ce n'est point par des déclamations qu'il faut l'attaquer; c'est en établissant d'une manière . démonstrative les droits des hommes. — Et puis, il faut distinguer dans le despotisme des degrés ; il y a une foule d'abus du despotisme auxquels les princes n'ont point d'intérêt; il y en a
d'autres qu'ils ne se permettent que parce que Topinion pubUque n'est pas fixée sur leur injustice et sur leurs mauvais effets. *— On méritera bien mieux des nations en attaquant ces abus avec clarté, avec courage, et surtout en intéressant Thumanité, qu'en disant des injures éloquentes. Quand on n'insulte pas, il il est rare qu'on offense. Les hommes en place sont justement choqués des expressions violentes que tout le monde comprend, et n'attachent qu'une médiocre importance aux conséquences incertaines ou éloignées des vérités philosophiques souvent contestées, et regar4ées par le plus grand nombre comme des problèmes.
Il n'y a pas une forme de Gouvernement qui n'ait des incon'vénients auxquels les gouvernements eux-mêmes . voudraient pouvoir apporter remède, ou des abus qu'ils se proposent presque tous de réformer au moins dans un autre temps. On peut donc les ser\âr tous en traitant des questions de bien public, solidement, tranquillement, non pas froidement, non pas avec emportement non plus, mais avec cette chaleur intéressante qui naît d'un sentiment profond de justice et de Tamour de l'ordre. — Il ne faut pas croire que persécuter soit un plaisir. Voyez combien y. J. Rousseau a inspiré d'intérêt malgré ses folies, et combien il serait respecté si son amour-propre avait été raisonnable. Il a été décrété, il est vrai, par le Parlement; mais, i^ c'est parce qu'il avait eu la manie de mettre son nom à Emile; 2" le Parlement aurait été bien fâché de le prendre, et si Rousseau eût voulu, il eût facilement évité cet orage en se cachant deux ou trois mois. Il n'a été vraiment persécuté que par les Genevois; mais c'est parce qu'il était en effet l'occasion de leurs troubles intérieurs, et parce qu'ils avaient peur de lui.
Avec le ton d'honnêteté on peut tout dire, et encore plus quand on y joint le poids de la raison et quelques légères précautions peu difficiles à prendre. Je sais gré à Rousseau de presque tous ses ouvrages; mais quel cas puis-je faire d'un déclamateur tel qu'Helvctius, qui dit des injures véhémentes/ qui répand des sarcasmes amers sur les Gouvernements en général, et qui se charge d'envoyer à Frédéric une colonie de travailleurs
en finance ; et qui en déplorant les malheurs de sa patrie où le despotisme est, dit-il, parvenu au dernier degré d'oppression et de bassesse, ce qui n'est pas du tout vrai, va prendre pour ses héros le roi de Prusse et la Czarine ? Je ne vois dans tout cela ' que de la vanité, de l'esprit de parti, une tète exaltée ; je n'y vois ni amour de l'humanité ni philosophie.
En voilà plus long sur Helvétius que je ne croyais vous en écrire en commençant; mais je ne suis pas fâché d'avoir fait ma profession de foi à son égard. Je suis, je vous l'avoue , indigné de l'entendre louer avec une sorte de fureur qui me parait une énigme que le seul esprit de parti peut expliquer. On loue aujourd'hui les livres d'un certain genre comme on louait autrefois les livres Jansénistes ; et comme d'autres gens louent la Correspondance et les Œufs rouges. Cela me donne donc de l'humeur, et peut-être exprimerais-je moins fortement ma pensée si je n'étais animé par la contradiction. Je vois que les éloges outrés donnés à M. N. ont fait sur vous le même eflFet.
Je ne vous promets pas beaucoup de bonne fortune si vous écrivez sur la hauteur la plus avantageuse des roues pour le tirage ; mais peut-être trouverez-vous quelque satisfaction à travailler pour la facilité du transport des marchandises, et même pour le soulagement des chevaux. Au reste, il y a sûrement quelque chose dans les Mémoires de l'Académie sur cette question. Peut-être aussi cet Euler, à qui rien n'échappe , en aura traité dans sa mécanique ou ailleurs.
J'ai reçu des nouvelles par lesquelles on me marque que mon retour n'est pas pressé. Je resterai donc ici tout le mois. Ce n'est pas pour mon plaisir, ni même pour mon intérêt^ car j'aimerais bien mieux aller vous rejoindre, mes amis. Je trouve qu'il y a plus de substance dans ce vers de Lafontaine :
Qu'un ami véritable est une douce chose î que dans tout le livre de VEsprit. — J'espère que cela m'obtiendra de vous mon pardon de tout le mal que j'ai dit du héros dont j'ai osé attaquer la gloire. Vous .savez bien que c'est vouloir obscurcir le soleil en jetant de la poussière en l'air.
148 CONDORCET A TURGOT î^rS
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce lundi, i3 décembre 1773.
Je viens de recevoir, Monsieur, votre profession de foi (2), et voici la mienne. Lorsque je suis sorti du collège, je me suis mis à réfléchir sur les idées morales de la justice et de la vertu. J'ai cru obser\'er que l'intérêt que nous avions à être justes et vertueux était fondé sur la peine que fait nécessairement éprou* ver à un être sensible Tidée du mal que souffre un autre être sensible.
Depuis ce temps, de peur que d'autres intérêts me rendissent méchant, j'ai cherché à consen^er ce sentiment dans toute son énergie naturelle. J'ai renoncé à la chasse, pour qui j^avais eu du goût, et je ne me suis pas même permis de tuer les insectes, à moins qu'ils ne fassent beaucoup de mal. Je ne suis donc pas de l'avis d'Helvétius; puisque j'admets dans Thonmie un sentiment dont il ne me paraît pas qu'il ait soupçonné la force et l'influence.
Je trouve avec vous que ce livre peut faire beaucoup de tort à ce qu'on appelle les philosophes, parce qu'on regardera toujours ses opinions comme les principes secrets de tous les gens qui pensent avec liberté sur la religion et sur le Gouvernement.
Je n'aime pas aussi qu'un homme qui écrit si fortement contre le despotisme, prodigue l'encens à des despotes qui n'ont fait que du mal à l'humanité, et dont tout le mérite est d'avoir loué l'auteur et ses ouvrages.
Je pense avec Helvétius qu'on peut être très juste, très bienfaisant et très scrupuleux; que surtout on peut être un grand homme de guerre, un grand philosophe, un grand . poète, et avoir des mœurs détestables ; et qu'en établissant de l'ordre entre les vertus, il faut mettre la justice, la bienfaisance, l'amour
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page aao.
(2) Voyez la lettre précédcDte.
de la patrie, le courage (non pas celui de la guerre qu'ont tous les chiens de basse-cour), la haine des tyrans, biea loin au-dessus de la chasteté, de la fidélité conjugale, de la sobriété. Mais je crois qu'il faut distinguer, en fait de mœurs, ce qui n'est que local de ce qui est de tous les temps et de tous les lieux. Par exemple, il peut être permis ou défendu de jouir de toute femme qui y consent avec plus ou moins de restriction : ceU n'est que local ; mais il est sûr que les autres espèces de débauche et les orgies des mauvais lieux, et la violation de la promesse faite à une autre de lui être fidèle, sont partout, ou un manque de probité, ou des actions dégoûtantes et qui avilissent l'humanité.
J'ai été presque aussi en colère que vous, lorsque j'ai lu qtie les enfants haïssent leur père^ que nous n'aimons que les gens que nous pouvons mépriser y et d'autres choses qu'il serait bien malheureux qui fussent vraies.
Mais c'est M. du Muy qui a succédé absolument à Colbert dans la facilité à me mettre en colère. Sa conduite à Lille est un mélange de dureté, d'hypocrisie, d'espionnage et d'injustice qui font horreur.
Adieu, Monsieur.
Mademoiselle de l'Espinasse m'a donné. Monsieur, de fort mauvaises nouvelles de votre orteil et nous craignons bien que le plaisir de vous voir bientôt que nous nous promettions, ne soit changé au chagrin de vous voir absent et souffrant.
M. Desmare ts n'est point à Paris ; ainsi je n'ai pas vu M. Montagne et j'ai été en colère contre la négligence de M. Desmarets qui retarde l'impression de nos mémoires.
Connaissez-vous ces vers d'un jeune tacticien qui était allé voir Voltaire (i) et Voltaire ne voulait point se faire voir ce jour-là.
(i) M. de Guibert.
l5o TURGOT A CONDORCET 1778
Je dinais chez Voltaire et Voltaire au repas N'étant point, j'étais là sans plaisir et sans vie Révérend dis-je, alors au père Adam tout bas, Dans ce temple c'est donc comme à rEucharistie On Tadore, on le mange et Ton ne le voit pas. Mme D'Anville vous a écrit pour vous prémunir contre mes sollicitations ; eh bien } j'avais raison et ceux qui m'avaient voulu redresser se trompaient. M. de Muy, ne pouvant faire autre <:hose à cet imprimeur que de le tenir en prison, n'a rien su de mieux que de le donner comme suspect d'imprimer des livres impies, dans l'espérance que cela pourrait donner lieu de l'envoyer aux galères. Ces gens-là, qui se sont faits dévots de peur de n'être rien, sont une race bien détestable et bien plate. Adieu, Monsieur, n'ayez pas la goutte, je vous en prie : c'est le seul moyen de me faire croire aux causes finales.
A Limoges, le 17. décembre 1773.
Mon orteil est. Monsieur, très innocent de votre perversion, si vous ne voulez pas croire aux causes finales ; il me laisse très tranquille et n'aurait mis aucun obstacle à mon retour à Paris si ma présence y avait été nécessaire ou inutile à Limoges.
Je croyais Dcsmarets à Paris : je suis de moitié avec vous pour gourmander sa paresse et sa négligence impardonnables.
Les vers de M. de Guibert ne sont pas tournés d'une manière facile ; mais l'idée est très jolie, et cela fait sur le champ, écrit à table est certainement très bon et a dû être trouvé tel.
11 me semble que dans la proscription assez générale de la nation dévote, l'on fait ordinairement une exception en faveur de M. Du Muy qui s'est montré d'une manière très franche dans le refus qu'il a fait du ministère, qui est estimé de beaucoup d'honnôtcs gens qui ne sont point dévots, considéré
l5l CONDORCET A TURGOT 1778
nies militaires comme un tiomme instruit dans son métier, exact et honnête et adoré des soldats comme un tiomme humain.
Le résultat de tout cela est de suspendre mon jugement entre . -vous et M"*** d'Anville. Ma proscription contre lés dévots n'est pas aussi générale que la vôtre parce que j'en ai vu qui étaient dé très honnêtes gens. Le fanatisme même qui conduit à des actions fort mauvaises sur quelques points n'exclut pas toujours la probité sur les autres. Il y a des gens qui ont un coin de malhonnêteté comme il y en a qui ont un coin de folie. Je ne veux pourtant pas dire que M. de M. soit dans ce cas. Il faudrait savoir les faits et les circonstances pour en juger. Ni vous ni M}^ de l'Espinasse ne me parlez de sa santé ; je voudrais pouvoir croire que c'est bon signe. Je l'ai un peu contrariée sur le livre de M. H. Je lui mande que c'est votre exemple et son indulgence pour nos sarcasmes contre les éloges de Colbert qui m'ont gâté.
Adieu, Monsieur, soyez bien persuadé de toute; l'amitié que je vous ai vouée. Mille choses à tous nos amis.
ex
CONDORCET A TURGOT (i)
Lundi, 20 décembre 1773.
Monsieur, M"" de l'Espinasse avait été passablement depuis mon arrivée; il y a environ huit jours qu'elle va en empirant. L'insomnie et l'accablement augmentaient, et la toux est revenue hier. Peu de personnes ont été plus maltraitées, et l'ont moins mérité. Elle n'a pas même le tort de trop admirer le nouvel Helvétius, et vous avez bien moins besoin d'indulgence que moi. Elle prétend que je dois vous mander ce qui est arrivé au bon M. de Goèzman. Voici ce que j'en sais : ce grave magistrat s'est, dit-on, avisé défaire un enfant à une autre qu'à M"*® de Goëzman, apparemment dans une de ces époques où madame n'a pas sa
(i) Ed. Arago et O'Çonnor, i, page 323.
tète(i). Cet enfant, il Ta fait baptiser, et ensuite par décence, it a signe sur Tacte un autre nom que le sien. Beaumarchais a découvert ce trait de pudeur ; il Ta envenimé, et, sur la dénonciation de M. le procureur général, son digne confrère a été décrété d'ajournement personnel. Au reste, on dit que Beaumarchais a eu défense de faire paraître un mémoire contre Marin, qui a seul le privilège de diffamer qui il lui plaît. Que Tordre de la justice soit violé pour un grand, c'est sans doute un horrible mal ; mais qu'il soit violé pour un homme tel que Marin, c'est, selon moi, le comble de Tavilissement et du scandale.
Savez-vous que les professeurs d'Auxerre ont été condamnés aux galères (2) par le bailliage ? L'évèque est impliqué dans cette abomination. Leur crime est d'avoir mal parlé de personnes très respectables.-
Nous avons enfin des nouvelles du comte de Grillon. Il est à Berlin; il a vu Frédéric, il l'admire. Diderot baise à Saint- Pétersbourg les mains de l'impératrice.
Grâces au ciel ces mains ne sont pas criminelles 1
Et moi :
Je hais tous ces héros, et Nemrod et Cyrus.
Et le roi si brillant que forma Lentulus. (Voltaire.)
M. du Muy n'a jamais refusé le ministère (3). Il est maintenant en horreur au militaire. D'ailleurs il peut être dévot de bonne foi, car il est persécuteur.
Adieu, Monsieur, revenez-vous? et votre orteil? Envoyezmoi ou apportez-moi encore un peu de graine de raves du Limousin.
(i) « M"*' Goèzman (dans son second récolement) prétend qu'elle ne
• savait ce qu'eUe disait, et n'avait pas sa tête à eUe, étant dans un
• temps critique. — Critique à part, madame, lui dis-je, en baissant les yeux pour elle, etc » (Beaumarchais, suppl. au Mém. à consulter.)
(3) Voyez les lettres cxiu et cxiv.
(3) Condorcet parait mal informé. On connut la lettre à Louis xv, où M. du Muy expose au roi les raisons de son reAis.
l53 CONDORCET A TURGOT 1778
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce lundi, 27 décembre 1773.
Monsieur, M"* de TEspinasse est plus fatiguée de sa toux que jamais; elle ne nous a point vus depuis deux jours.
On dit que M. de Monteynard (2) repart, et que M. d'Aiguillon lui succède, et réunit la Marine à son département.
On dit que le pauvre hippopotame (3) est décrété pour être ouï (4), ainsi que le nigaud de Bertrand (5). C'est ce Bertrand et le Gardanne qui voulaient escroquer de votre ami Dupont (6) une pension de 100 pistoles pour Marin, et qui ont fait supprimer les Ephémérides, Vous savez que dans une certaine phrase Beaumarchais parle de l'espionnage de Marin. Marin, dans une requête pour réparation qu'il a imprimée, cite cette phrase, mais il n'a osé copier le fatal mot d'espionnage : c'est le cri de la conscience. Il prétend qu'en cas de déni de justice, il ira se vautrer aux pieds du roi.
On va donner Sophonisbe (7).
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, pa^e 334.
(3) Ministre de la Guerre. Condorcet semble faire allusion à un vaudeviUe qui courut alors, et que Bachaumont rapporte à la date du 3o décembre 1778 :
C'est monsieur de Monteynard
Qui repart Après avoir par hasard Occupé le ministère Sans penser et sans rien faire.
(.î) Marin.
(4) Dans le procès de Beaumarchais contre Goézman.
(5) Bertrand Dairolles, célèbre dans les Mémoires de Beaumarchais.
(6) Dupont de Nemours, rédacteur des Ephémérides du Citoyen, plus tard secrétaire de Turgot devenu ministre. Sur le docteur Gardaane, voyez Bachaumont, i5 janvier et 25 février 1774.
(:) De Voltaire. Voyez la lettre du 16 janvier 1774.
l54 TURGOT A CONDORCET 1778
TURGOT A CONDORCET (i)
A Limoges, le 28 décembre 1773.
Ce que vous me mandez, Monsieur, de Tétat de M"" de TEspinasse m'afflige beaucoup, et d'autant plus que Thiver ne fait que commencer.
Je lui dois d'autant plus de reconnaissance de ce que dans cet état elle pense à moi, et de ce que, non contente de me pardonner mes sorties contre Helvétius, elle me rend le bien pour le mal en m'envoyant le Mémoire de Beaumarchais, ^ en vous chargeant de me faire part de la nouvelle aventure de M. Goëzman. Ce Beaumarchais est bien méchant d'aller ainsi envenimer le respect d'un de ces Messieurs pour la décence publique ! Je trouve cependant comme vous que la défense qu'on lui fait de publier son Mémoire contre Marin (2) est très tyrannique, et d'autant plus tyrannique que son supplément m'a paru plus amusant.
Je ne sais pomt l'histoire des professeurs d'Auxerre. Je serais fâché que l'évêque eût eu part dans une pareille affaire. Cela est pis que d'admirer Frédéric (3) et de baiser les mains de Catherine seconde (4).
Je ne connais point M. du Muy par moi-même ; mais des gens que j'estime, et qui ne sont point dévots, l'aiment. et l'estiment. Il est sûr que s'il est persécuteur et délateur, il mérite toute votre colère, quelque terrible.qu'elle soit. On dit
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 225.
(3) Addition au supplément du mémoire â consulter. (Œuvres de Beau* marchais, t. m.)
(3) Comme M. de CriUon.
(4) Comiqe Diderott
l55 TURGOT A CONDORCET 1778
que TafiFaire du P. Bosco wich (i) Ta aussi allumée; je n'ai jamais su de quoi il s'agissait que d'une manière générale par M"* de l'Espinasse. Cet homme méritait un sort, mais non pas d'être mieux traité que des gens qui valent mieux que lui.
Je voulais vous écrire sur Helvétius. Nous sommes presque d'accord. Cependant il y a encore un article sur lequel nous aurions à disputer, et peut-être beaucoup, et sur lequel j'imagine encore que, malgré la différence de nos énoncés, nous pourrions bien finir par nous accorder presque tout à fait ; mais la disputé demande du temps, et je n'en ai point. Je vous dirai seulement que je ne croîs pas que la morale en elle-même puisse être jamais locale. Ses principes sont partout fondés sur la nature de l'homme et sur ses rapports avec ses semblables, qui ne varient point, si ce n'est dans des circonstances très extraordinaires. Mais le jugement à porter des actions des individus est un problème beaucoup plus compliqué, et infiniment variable, à raison des opinions locales et des préjugés d'éducation. Je suis, en morale, grand ennemi de l'indifférence et grand ami de l'indulgence, dont j'ai souvent autant besoin qu'un autre. C'est, je crois, faute d'avoir bien distingué ces deux points de vue si différents sur la manière de juger la moralité des actions, que les uns donnent dans un rigorisme excessif, en jugeant les actions individuelles d'après les idées générales de la morale, sans égard aux circonstances qui excusent l'individu ; et que les autres regardent toute action comme indifférente, et n'y voient que des faits de physique, parce qu'il en est peu qui ne puissent être excusés dans quelque circonstance donnée.
Adieu, Monsieur, recevez les assurances de toute mon amitié.
J'ignore encore le moment où je partira;.
(1) Le P. Boscowich, jésuite, professeur à l'Université de Pavic , fut appelé en France en 1778, pour occuper la place de directeur de l'optique de la marine, avec 8,000 liv. de pension. Forcé bientôt de renoncer à ce poste, il se retira à Milan, où il mourut en 1787. Ses idées sur la matière sont citées et étudiées par M. Herbert Spencer (Premiers Principes,}
l56 CONDORCET A TURGOT 1773
A Limoges, le 3o décembre 1773.
Je croîs , Monsieur, que ma lettre vous trouvera revenu de La Roche. Je vous remercie bien de vous être occupé de M. Montagne. Je suis médiocrement tenté de Tinstrument dont M. de La Lande veut se défaire, parce que j'imagine qu'il le garderait s'il était fort bon. Conune M. Montagne est à Paris, et moi assez près d'y aller, sans savoir précisément quand, je remets à ce temps à me décider.
L'abbé Morellet fait bien de me rappeler le livre de l'abbé Galiani, sur la monnaie, car je l'aurais peut-être encore oublié.
Je ne vous trahirai pas sur M. Necker. Nous sommes complices sur ce point, et j'ai aussi mon franc parler. J*en use même aujourd'hui à l'occasion de M. Helvétius.
Adieu, Monsieur. Vous connaissez tout mon attachement
Savez-vous si le problème de la hauteur la plus avantageuse des roues, pour la facilité du tirage, a été résolu bien complètement et en ayant égard à toutes les circonstances ? Il serait très intéressant pour la pratique qu'on eût levé sur cela tous les doutes. Si la chose n'était pas faite, elle mériterait qu'on s'en occupât.
cxrv
CONDORCET A TURGOT (i)
(Vers le 6 janvier 1774.)
Monsieur, votre distinction entre l'indifiërence en morale et
l'indulgence me parait mfiniment juste. Reste à savoir s'il n'en
est pas un peu de la vertu comme des talents. Il y a un degré
au-dessous duquel on est sot ; mais au-delà de ce degré, on ne
(1) Ed. Arago et 0*Connor, i, page 238.
CONDORCET A tURGÔt 1774
cultive guère un talent qu*aux dépens d'un autre ; aussi, il pourrait se faire qu'en morale on ne pût éviter absolument certains vices peu dangereux , sans risque de perdre de plus grandes vertus. E^ général, les gens scrupuleux ne sont pas propres aux grandes choses : un chrétien perdra, à dompter les aiguillons de la chair, le temps qu'il aurait pu employer à des choses utiles à l'humanité. Il n'osera s'élever contre les tyrans, de peur .d'avoir formé un jugement téméraire, etc.
L'abbé de La Ville va être fait évoque in partibus ; il aura le titre de directeur des Affaires Étrangères (i). M. d'Aiguillon restera ministre. Vous voyez à quoi cela prépare. J'ai lu le mémoire des professeurs d'Auxerre (2) : c'est une grande infamie que cette affaire. Je ne sais trop si l'évoque pourra s'en laver. Mais vouloir faire perdre leur place à ces professeurs, et pour cela leur susciter un procès criminel ; les accuser de discours séditieux, les juger sur des dépositions d'écoliers, parents des juges, de tonsurés vendus à l'évèque, de nouveaux professeurs actuellement en procès avec eux ; faire un crime d'avoir fait lire Nicole et TAncien Testament de Mezangui, c'est une grande barbarie, une plus grande absurdité, et surtout une effroyable bassesse de la part des Auxerrois
Adieu, Monsieur ; revenez donc nous voir. Mademoiselle de l'E^pinasse est mieux depuis quelques jours.
(1) L'abbé de La Ville, de l'Académie française : « M. l'abbé de La Ville, sacré évêque dimanche, est mort le jeudi suivant. Sa perte devient nulle quant aux Affaires Etrangères ; car il est décidé aujourd'hui que la place de directeur général, qu'on avait créée pour lut, n'était qu'un vain titre dont on avait décoré sa vanité, afin de reconduire plus agréablement. »
(fiachaumont, Mémoires secrets, 16 avril 1774.)
(2) Ils furent condamnés aux galères.
l58 CONDORCET A TURCOT 1774
Ce 10 janvier 1774.
J'ai lu le mémoire des Auxerrois, Monsieur, et j'ai bien peur que leur évêque ne se lave pas aisément du reproche d'être complice d'une des plus lâches atrocités qu*on ait encore vues. Jusqu'ici les noms de conspirations, de magie, avaient servi de voile à ces actes de tyrannie ; mais ici , c'est une bassesse avouée ; il y a eu plus de perversité et de cruauté dans l'affaire d'Urbain Grandier, il y a ici plus d'avilissement. L'évoque d'Auxerre n'a d'autre traité à faire avec les honnêtes gens que celui que les Hollandais proposèrent à Louis XIV aux conférences de Gertrudenberg : il faut qu'il chasse lui-même les juges qu'il a protégés et rendus insolents.
Il paraît une Gazelle de littérature pour laquelle il vous faudra souscrire à votre retour. Mademoiselle de l'Espinasse a un torticolis qui a succédé à la toux, parce qu'il est apparemment nécessaire qu'elle souffre. M. de Monteynard (a) est toujours en place. J'ai vu sa lettre circulaire. E^t-ce que depuis l'éloge des administrateurs de cet été, ils se croient obligés d'en imiter le style? On a joué hier Eugénie (3) i la Comédie-Française : elle a été reçue comme Tancrède; on a crié qu'on voulait le Barbier de Séville, pièce du même auteur, interrompue, comme vous savez, par le coup de poing que M. le duc de Chaulnes lui donna l'année passée (4) ; les rieurs
(1) Ed. Arago et O^Connor, i, page 229.
(2) Ministre de la Guerre.
(3) C*est une reprise d^Eugénie) la première représentation est de 1767. V. les Mémoires secrets ù la date du 12 février 1774.
(0 Le Barbier de Séville ne fut joué que le 23 février 1775 ; mais depuis plus de deux ans la pièce était célèbre dans le public par les hésitations de la police, qui tour à tour la permettait et la défendait.
sont pour Beaumarchais. J*ai entendu la musique de Gluck hier : un air sublime pour le pathétique ; mais cet air est ancien (i), et ceux de son nouvel opéra, que j'ai entendus après^ m'ont paru pauvres et mesquins en comparaison.
Adieu, Monsieur; revenez. Mais on dit que vous avez ici de bonnes actions à faire, que des malheureux vous y attendent ; vous reviendrez donc, car vous avez le défaut d'aiiner mieux vos devoirs que vos amis, et vous ferez plus pour le plaisir de cette bonne action que vous n'auriez fait pour nous.
A Limoges, le 14 janvier 1774.
J'avais mandé, Monsieur, à Mademoiselle de l'Espinasse, par le dernier courrier, qu'il ne fallait plus m'écrire. Je suis obligé, à mon grand regret, de me rétracter. Une colique d'estomac assez vive , que j'ai eue avant-hier , et dont il me reste encore quelques ressentiments très légers , m'a décidé à retarder mon départ , en partie parce que je veux avoir le temps de m'assurer entièrement contre le retour de cet acci-
L'affaire de Beaumarchais avec le duc de Chaulnes retarda beaucoup la pièce : le duc de Chaulnes, jaloux de Beaumarchais, quHl avait lui-même introduit chez sa maltresse, devait se battre en duel avec son rival préféré. Dans son impatience, il ne put attendre jusque-là, et, dans sa propre maison, il se précipita sur Beaumarchais, qdi fut réduit à se défendre à coups de pied et à coups de poing. Les domestiques, accourus au bruit, se mêlèrent à ce combat tragi-comique, dont le dénoûment se fit par le commissaire. • Il a fallu, dit Bachaumont, donner un garde à M. de Beaumarchais, pour le garantir des fureurs de son adversaire, dont on cherche à guérir la tête. • (17 février i7:3.) Uhistoire est contée tout au long dans le Beaumarchais de M. de Loménie.
(1) Probablement un air (T Orphée, qui était gravé à Paris depuis dix ans lorsqu'on le mit à la scène. Le nouvel opéra ne peut être (\}X^Iphigéni€ en Aulide, jouée le 19 avril suivant.
(3) Ed. Arago et O'Conaor, i^ page 33 1.
l6o TURGÔT A COhiDORCÉT I774
dent , en partie parce qu'il m*a fait perdre quatre jours de travail sur lesquels j'avais compté, et qu'il faut remplacer. — J'écrirai mardi , et je manderai si l'on peut encore m'écrire le dimanche.
Je ne suis pas trop d'avis que les vertus soient opposées les unes aux autres, si ce n'est lorsque l'on entend par vertus certaines qualités actives, qui sont peut-être autant des talents que des vertus. Au surplus, tous ces mots ont été pris dans tant d'acceptions différentes , et ont presque toujours été si mal définis , qu'on peut aisément disputer des siècles sur ces matières sans s'accorder.
La morale roule encore plus sur les devoirs que sur ces vertus actives qui, tenant aux caractères et aux passions, sont en effet rarement réunies, dans un haut degré, dans le même individu ; mais tous les devoirs sont d'accord entre eux. Aucune vertu , dans quelque sens qu'on prenne ce mot , ne dispense de la justice ; et je ne fais pas plus de cas des gens qui font de grandes choses aux dépens de la justice, que des poètes qui s'imaginent produke de grandes beautés d^imagination sans justesse. Je sais bien que l'exactitude excessive amortit un peu le feu de la composition et celui de l'action ; mais il y a un milieu à tout. Il ne s'est jamais agi, dans nos disputes, d'un capucin qui perd son temps à dompter les aiguillons de la chair (quoique, par parenthèse, dans la somme du temps perdu, le terme qui exprime le temps perdu pour les satisfaire , soit vraisemblablement beaucoup plus grand) ; il ne s'agit pas non plus d'un sot qui craint de s'élever contre les tyrans, de peur de faire un jugement téméraire.
A propos de jugement téméraire , on ne juge donc point l'affaire de Beaumarchais (i)> Messieurs craignent apparemment de juger témérairement.
Voltaire s*est mieux tiré que je l'aurais espéré , de la pro-
(i) Le jugement, rendu un mois après, le 26 février 1774, condamne les quatre mémoires publiés par Beaumarchais à être lacérés et brûlés de la main du bourreau ; ce qui fût exécuté le 5 mars suivant.
l6l CONDORCET A TURGOT 1774
position de travailler à Téloge du maréchal de Richelieu dans la Galerie des hommes illustres.
Adieu, Monsieur; recevez les assurances de mon amitié. Est-il vrai qu'on ait découvert un complot pour assassiner le comte du Muy? Ce sont les nouvelles de Marin qui parlent de ce (ait.
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce dimanche, 16 janvier 1774.
On a joué hier Sophonisbe (2), qui n'a pas été trop bien reçue. L'auteur y a laissé des familiarités qui ont fait rire, et des longueurs qui ont impatienté le parterre. Le commencement du cinquième acte a été sifflé, jusqu'au moment où Lekain dit à Scipion, en lui montrant Sophonisbe expirante : Sur ces bras tout sanglants viens essayer tes chaînes. Ce vers a été dit avec tant de force et de vérité, que le parterre a passé en un moment du rire à la terreur. Enfin, Lekain est venu Tannoncer pour
mercredi ; il semblait demander grâce : cela a réussi, on a beaucoup applaudi. D'ici à mercredi, M. de la Harpe fera des retranchements, quelques corrections, et j'espère que tout ira bien. Il y a cinquante-cinq ans, qu'on n'a joué Œdipe. Vous savez sans doute la mort du vicomte de Rohaut, que M. de La Moussetière a tué il y a un mois environ, parce qu'il était l'amant de sa femme? Elle était hier à l'agonie. Elle meurt de douleur. Cette femme n'a que vingt-cinq ans, et son lot n'aurait pas été mauvais si sa mort eût été plus prompte ; elle a été heureuse, ou du moins elle a eu de grandes jouissances pendant un an qu'a duré
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 233.
(2) De Voltaire, qui la donna comme celle de Mairet, réparée à neuf par M. Lantin. La première représentation (à Paris) eut lieu le i5 janvier
lit
sa passion. Cela vaut mieux que de vivre aussi longtemps et aussi tristement que les autres.
Ne pourriez-vous pas me rapporter encore un petit sac de graines de raves ?
Le Parlement a condamné le Bon sens (i) et le livre THelvétius (2), toujours à être lacérés et brûlés, à Texemple de Tempereur Tibère, de glorieuse mémoire. Adieu, Monsienr, j'espère que je ne vous écrirai plus de cet hiver.
A Limoges, le 21 janvier 1774.
Je suis fâché et vraiment surpris, Monsieur, du mauvais succès de Sophonisbe. La pièce est en général très bien écrite, et je n'y vois point ces familiarités qui ont fait rire le parterre, et que M. de La Harpe doit, dites-vous, retrancher. Je n'y vois pas non plus de longueurs sensibles, et le cinquième acte me parait terrible et de la plus grande beauté. Je l'avais même vu représenter à Limoges (4) par des acteurs très médiocres, à l'exception de celui qui jouait Massinissa, et le cinquième acte faisait sur moi un grand efiet. Il faut, ou que je ne me connaisse point du tout en effet théâtral, ce qui est très possible, ou que la cabale des Clément et consorts dominât dans le parterre.
J'espère que, pour cette fois, c'est tout de bon que je vous mande de ne plus m'écrire. Ce n'est pas que je n*aie encore un
(i) Du baron d'Holbach.
(2) De VEsprit,
(3) Ed. Arago et O'Connor, 1, page 235.
(4) On pourrait s'étonner que Turgot eût déjà XM représenter à Limoges une pièce dont la première représentation avait eu lieu, à Paris, sept jours seulement avant la date de sa lettre. Mais Sophonisbe était imprimée depuis 1770, lorsqu'on la joua, le i5 janvier 1774, sur le Théâtre-Français,
l63 CONDORCET A TÛRGOt 1774
peu soufiFert de ma colique d'estomac; mais je me ménagerai tant, que je me flatte de pouvoir partir la semaine prochaine.
Adieu, Monsieur; chargez-vous, je vous prie, d'être mon interprète auprès de Mademoiselle de TEspinasse et de tous nos amis.
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce 22 avril 1774.
Mademoiselle de TEspinasse et Madame d'Anville (2) vous ont donné de mes nouvelles. Monsieur, et c'est ce qui m'a empêché de vous écrire jusqu'ici. Cependant, je veux vous remercier moimême de toutes les marques de votre amitié, et vous dire combien je regrette la perte de votre société. J'espère vous revoir à mon retour, c'est-à-dire à la fin du mois prochain, où je compte revenir prendre mes fonctions. Vous m'y donnerez vos observations sur l'éloge de La Condamine, et j'en profiterai avec docilité pour le rendre moins indigne du succès que la manière de lire de M. D'Alembert et les suffrages de mes amis lui ont fait obtenir.
(1) Ed. Arago etO'Connor, 1, page 236.
(3) La duchesse d'Anville, correspondante de Voltaire , protectrice des Calas, liée avec les philosophes, était l'amie très intime de Turgot. Dans une caricature du temps de la guerre des farines, elle est représentée en cabriolet avec le ministre. L'abbé Baudeau, l'abbé Roubaud, Dupont de Nemours, de Vaines et autres économistes attelés à la voiture, la font rouler sur des tas de blés. Mais la voiture verse bientôt et l'on voit un peu plus loin le contrôleur général culbuté et la duchesse jetée à terre montrant une légende : Liberté, H ter té, liberté tout entière. {Mémoires Secrets.) L'archevêque d'Aix, Mgr de Boisgelin, l'évêque de Blois, le prince de Laon, le duc et la duchesse de la Rochefoucault, lord et lady Camelfort, lord Eyre, etc. étaient la société habituelle de la duchesse. (Arthur Young. Voyages en France, trad. Lesage, i, page 190). L'autographe et l'édition portent toujours Enville.
Personne ne m'a parlé de Gluck ; j'en conclus que Larrivée (i) est encore enrhumé, ou que les membres deFAcadémie royale de musique ne veulent pas reprendre leurs démissions. On sera forcé de former un nouveau parlement avec la troupe de Nicolet, troupe subalterne que TAcadémie royale avait persécutée, précisément comme le Parlement avait vexé le Grand Conseil.
Il fait un temps effroyable, qu'on dit être excellent pour les biens de la terre, c'est-à-dire ici pour le blé et surtout pour l'avoine et le foin, dont nous consommons beaucoup.
Adieii, Monsieur, écrivez-moi quelques nouvelles quand il y en aura, et surtout donnez-moi des vôtres.
Ce lun(U.
J'ai été très paresseux d'écrire depuis votre départ. Le calcul intégral en est la cause. Quand j'ai fait tout ce que ma t&te me permet de faire, je reste imbécile et paresseux.
Lorsque les lettres de M. de Vill. * * * réussissaient, on voulait qu'elles ne fussent pas de lui. A présent qu'elles ont moins de succès, elles lui resteront, ce que je crois juste. Je suis à Nogent jusqu'à demain au soir. Je ne passerai à Paris qu'un seul jour pour venir me remettre à mon calcul. Vous croyez bien que je ne sais rien de nouveau. J'attends avec tremblement ce que la Providence fera de nous. Ma mère a beaucoup soufiert des chaleurs; elle souffre aujourd'hui du vent ; mais son accès de suppuration est passé et elle va avoir du repos. Adieu, je vous embrasse bien tendrement. Je saurai du moins être à vous le jour de votre arrivée.
J'écrirai demain à Madame la Duchesse d'Anville.
(1) Qui chantait le rôle d*Agamemnon dans Jphiginie en Aulide.
l65 TURGOT A COKDORCET 1774
Paris, le 26 avril 1774.
Je suis tout honteux, Monsieur, que vous m'ayez prévenu* Mais chaque jour je suis de plus en plus gagné par le temps. Je ne sais comment vous faites pour faire tant de choses et être encore autant à vos amis et à la société. Je souhaite que vôtre santé n'en souffre pas, et vous exhorte à profiter de votre séjour à la campagne pour ménager surtout vos yeux.
Vous avez vu le cheval Pégase (2) : n'en êtes-vouspas enchanté? Pour moi, j'ai vu enfin cet opéra de Gluck (3). Il y a des morceaux qui m'ont fait le plus grand plaisir : tels sont le chœur de l'arrivée d'Iphigénie, les adieux d'Achille et d'Iphigénie, des deux parts; les morceaux que chante Clytemnestre à la fin du troisième acte et le quatuor de la fin. Ces morceaux m'ont paru de la plus grande beauté. Il y en a d'autres qui m'ont fait plaisir ; mais je n'y ai pas trouvé en général assez de morceaux de chant ; et tant de récitatifs, parlés ou obligés, ou d'airs qui se rapprochent beaucoup du récitatif, m'ont laissé désirer quelque chose. C'est peut-être la faute du poëte, qui n'a point donné au musicien des paroles bien coupées, liées à l'action et propres au chant. Peut-être aussi le musicien a-t-il sur cela un faux système. Je trouve, comme l'abbé Arnaud, que les chœurs gagnent plus à être en action qu'ils ne perdent à être moins compUqués que ceux de Rameau. L'ouverture m'a plu comme chant (4), mais je n'y ai rien vu de tout ce que l'enthousiasme de l'abbé Arnaud lui a fait voir. J'ai été très flatté, dans mon ignorance, de voir que mon impression était assez conforme- au jugement de l'ambassadeur de Naples (5). Le
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 237.
(2) Dialogue de Pégase et du Vieillard, par Voltaire. (3)Iphigénie en Aulide, jouée pour la première fois le 19 avril 1774. Ce fut le début de Gluck à l'Opéra de Paris.
(4) On la fit répéter à la première représentation.
(5) Garaccioli.
l66 CONDORCET A TURGOT I774
pauvre ambassadeur nous quitte sans rémission à la fin de la semaine.
Il n'y a d'ailleurs aucune nouvelle; les politiques prétendent que les co-brigands de la Pologne vont se diviser, et que M. de Lascy fait sa cour à Madame, et même à M. Dubarry, pour tâcher de nous entraîner dans cette querelle. Pour moi, j'espère beaucoup .de notre sagesse et un peu de notre impuissance. Adieu, Monsieur ; je voulais vous parler de vos af&ires et de physique, mais je n'ai que le temps de vous embrasser avec la plus véritable amitié. Mademoiselle de l'Espinasse a souffert depuis votre départ ; mais elle est mieux. Madame d'Anville est arrivée, et vous fait mille compliments.
Ce jeudi 28 avril 1774.
Je vous prie très-sérieusement. Monsieur, de ne plus me faire de compliments sur tout ce que je fais, cela me rend honteux, et puis, comme j'ai l'air de faire beaucoup, puisque vous ie trouvez, j'ai peur de ressembler à la mouche du coche, ce qui est un peu le rôle d'un secrétaire d'Académie des Sciences.
Si les brigands (i) se battaient en champs closau lieu de se battre en bataille rangée, je serais fort aise de leurs querelles. J'ai grand peur que le Roi de Prusse n'ait la gloire de feure Ecole, non pas de conquérants comme César et Alexandre qui ravageaient le monde en courant, mais de tyrans qui oppriment lentement, froidement et avec réflexion.
Les Gloukistes ne doivent pas être contents du succès. Cette querelle produit des haines ! Passe encore de se quereller pour les principes de l'Economie, mais pour des chansons, quelle frivolité ! Je me trouve bien raisonnable et bien grave.
A propos, vous m'avez demandé .une fois un professeur de
(i) Voyez la lettre précédente.
physique pour le collège de Rhodez, j*en ai trouvé un qui sait des mathématiques en même temps. J'ai prié M. Tarchevèque de Toulouse de le proposer à M. de Rhodez ; mais comme l'archevêque était sûr alors de faire revenir les jésuites, j'ai peur qu'il n'ait cru que ce n'était pas la peine de placer d'autres professeurs. Si la volonté de M. de Rhodez dent encore, je vous prie de hii annoncer mon homme qui s'appelle Garanger et qui était répétiteur à l'école de La Fère lorsqu'il y avait une École.
Adieu, Monsieur, Je vous embrasse de tout mon cœur.
TURGOT A CONDORCET (i)
A Paris, ce 2 mai 1774.
Quand vous seriez. Monsieur, dix fois plus actif que vous n'êtes, c'est-à dire quarante fois plus que moi, je vous défierais de vous agiter autant que le font en ce moment tous les habitants de la fourmilière de Versailles. Vous savez ou vous apprendrez par tout le monde que le roi a la petite vérole. Elle est confluente. Il est fort affaissé, et si peu à lui, qu'il n'a pas demandé les sacrements. Madame Dubarry l'a vu avant-hier, et hier pendant le souper de Mesdames ; mais il ne lui a point parlé. L'archevêque, qui lui-même est très-mal, a été, malgré les chirurgiens, à Versailles ; il a vu le roi. Mais les douleurs de sa néphrétique l'ont pris; il a pissé du sang, a rendu une pierre, et n'a point parlé au roi de sacrements. On dit que le grand aumônier s'en est chargé. L'archevêque est revenu à Paris. A minuit et demi, le roi était très-mal ; on prétend que les boutons s'aplatissaient, on en augure très mal (3). Cepen-* dant, il n'avait point encore été question de sacrements. Mesdames, qui n'ont point eu la petite vérole, le voient toutes trois.
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 239.
(3) Louis XV mourut huit jours après, le 11 mai 1774.
l68 CONDORCET A TURGOT I774
Vous aurez par moi ou par vos amis des nouvelles tous les jours. Madame d^AnvilIe a été hier à Versailles; mais elle n't pu que remettre à M. de Beauveau le mémoire que nous avons fait pour une pension (i). M. de. Maurepas en donnera une de son côté. Mais voi^s jugez bien que dans ce moment-ci tout est en l'air.
Le roi de Prusse a fait une chute, et on le- dit dans un véritable danger. Dieu veuille que les changements qui peuvent résulter des événements ne nous amènent pas la guerre.
J'écrirai demain à M. de Rhodez. Je vous embrasse. L'ambassadeur de Naples (2) a, comme de raison, retardé son départ.
10 mai 1774.
Il y a donc sur la terre une classe de gens qui ne peuvent prononcer une phrase entière sans montrer leur absurdité, leur bassesse et leur atrocité. Le G. A. sera donc un menteur et un fripon dans toutes les actions de sa vie. Tout lui a réussi et cela dégoûterait de la vertu, si le sentiment du mépris qu'il inspire à tous les honnêtes gens n'était pas un châtiment bien suffisant de toutes ses infamies. D'ailleurs j'espère que ces joursci M. B. fera traiter ce G. A. comme M. C. fit traiter le P. A. dans une semblable occasion et comme selon Tordre alphabétique un G. A. précède de beaucoup un P. A., il me parait raisonnable de traiter le G. A. selon sa dignité. J'ai ouï parler d'un certain Ebbon qui, dans le neuvième siècle, fut rasé, clôttré et fessé, tout archevêque de Reims qu'il était, pour avoir été ingrat et insolent.
Ne craignez-vous pas que l'incartade du G. A. ne tourmente
(i) Pour M. Suard.
(2) Le marquis de Caraccioli.
beaucoup notre vieil ami V; mais en revanche votre ami le F., qui n'est plus le mien, doit se savoir bon gré d'avoir pris à temps le bon parti et se flatter avec justice de devenir incessamment C. G., C.'B. ou C tout court (i).
Voilà une lettre qui ressemble au dialogue des lettres de Talphabet, de Lucien, car il faut imiter les Anciens.
Je suis actuellement occupé de cette grande question : la force de la gravitation universelle. Suffit-elle seule pour produire la force de projection des planètes? Mais c'est un secret dont je prie de ne point parler parce que je ne veux pas qu'on me prenne mon sujet, comme disent les auteurs de tragédies.
Je vous fais mille remerciements de tout ce que vous avez fait pour moi ou plutôt je ne vous en fais point parce que je connais toute votre amitié. J'ai demandé des titres en Dauphiné, pour me rendre digne de me dévouer au service du Mont-Carmel. Ne serait-il pas à propos que vous eussiez la bonté de voir le généalogiste afin de savoir ce qu'il faut exactement, la forme, etc. Je connais assez mes Dauphinois pour être sûr qu'ils enverront trop ou trop peu.
Je vous embrasse et vous aime de tout mon cœur.
12 mai 1774.
J'ai reçu les mauvaises nouvelles que vous me mandez. Si M. Dauphin a confiance à un de Muy, nous serons gouvernés par un des plus sots et des plus profondément méchants hommes du royaume et il n'y aura de salut pour les gens honnêtes que dans la fuite. Cependant si M. le Dauphin le voulait bien, le comte de Muy, qui n'a été dévot jusqu'ici que dans l'espérance de survivre au Roi, jouait la comédie pour lui plaire et il
(i) Ce paragraphe obscur (Voyez la lettre cxxvi) était commandé par les indiscrétions de la poste.
irait chez les filles. Louis XV était faible, mais cela vaut mieux que d'être dupe des plus plates gens du monde tels que le Muy; j'aimais mille fois mieux un Bari.
Donnez-moi de vos nouvelles si vous le pouvez.
A Paris, le 18 mai 1774.
Je n'entends rien du tout à votre algèbre (i) et je soupçonne que les données du problème vous ont été mal présentées. Car
certainement la proportion — :^ — = ""7^ — dont vous semblez
partir n'a jamais eu lieu et je ne vois même aucune apparence qui ait pu conduire à la supposer. Il est certain que les conditions réelles du problème sont totalement différentes de ce que vous avez cru qu'elles étaient. B est une quantité éranouissante et G. A. devient par là une quantité qu'on peut négliger, C. B. A. P. doit être aussi entièrement éliminé de réquation, ce qui peut conduire à une solution plus élégante qu'on ne l'aurait espéré. Quant à A. T. il n'entrera point dans la nouvelle équation ; il ne peut être ni z= c g, ni = c b, ni — c ; mais je ne pense pas pour cela que l'équation en donne un meilleur résultat. J'ai peur qu'on ne puisse parvenir à se débarrasser de ce mélange de quantités positives et négatives qui compliquaient la première équation et dont il n'a jamais été possible de tirer aucun résultat avantageux. Il faut du temps pour calculer ce que produira le nouveau facteur substitué à celui que le coefficient s m. 1 p. x, a fait disparaître.
Le problème dont vous vous occupez sur la possibilité d*une force de projection résultante dé la gravitation universelle me paraît beaucoup plus intéressant. J'aime à vous voir méditer ce sujet, parce que je compte que vos réflexions vous conduiront
(i) Voyez la lettre du 10 mai 1774.
17 1 TURGOT A CONDÔRCET Î774
à un résultat sur lequel nous ne sommes pas d*accord, mais qui me paraît indiqué par la physique qui repose et satisfait Tesprit en métaphysique, et qui donne à la morale un appui solide et doux. Ce résultat n'est combattu que par une seule objection et cette objection me paraît prise ab ignoto. Voici ce que je pense du fond du problème : je ne crois pas impossible d'expliquer par la seule gravitation universelle telle force de projection déterminée pour un mobile déterminé, circulant autour d'un foyer déterminé ; mais cette explication n'aboutira et ne peut aboutir à rien parce qu'elle-même suppose une situation déterminée de chacun des corps dont l'attraction du centre concourt au mouvement de projection qu'il s'agit d'expliquer. Je veux que telle comète puisse être placée dans l'espace de façon que l'attraction du centre des forces d'un système se combinant avec celle des autres corps placés dans ce même système, cette comète au lieu de tomber au centre décrive une parabole ou une hyperbole, qu'elle puisse voyager ainsi de système en système jusqu'à ce qu'une autre combinaison des attractions qu'elle éprouvera en chemin avec son mouvement acquis, la fixe dans un système en changeant sa parabole en ellipse, que cette ellipse ; par l'action combinée du soleil et des planètes du système et par la résistance insensible soit de la lumière, soit de la matière raréfiée de l'atmosphère solaire qu'elle rencontre dans son périhélie, devienne de moins en moins allongée et se rapproche peu à peu d'une orbite circulaire. Cette comète aura pu après des millions de millions de siècles devenir une planète : Mars, si vous voulez, ou la terre. Mais tout cela ne lève aucune difficulté; elle n'est que reculée et reste toute entière à résoudre. Car pourquoi cette- comète au point où vous l'avez prise pour commencer à calculer son cours était-elle dans tel point déterminé, avec telle ou telle vitesse, telle ou telle direction ; pourquoi tous les autres corps vers lesquels elle gravité et qui gravitent sur elle sont-ils dans tel moment, dans telle position respective, avec tel degré de vitesse dirigée suivant telle ligne ? Il est évident que c'est par la suite de tous les mouvements antérieurs, mouvements qui sont eux-mêmes le résultat de la
173 TURCOT A CONDORCET I774
combinaison de toutes les tendances de chaque corps vers tous et de tous vers chacun, avec un mouvement de projection propre à chacun. Or tous ces mouvements de projection ne peuvent être dans leur ensemble TefFet des tendances seules. La tendance n'agit que pour ramener au point d'équilibre le corps qui en est écarté. Une fois l'équilibre rompu, chaque corps arrivant par un mouvement accéléré s*en écarte de nouveau par un mouvement retardé jusqu'à un point d'où il recommence la même marche, ce qui explique très bien la conservation du mouvement; mais jamais sa production. L'umvers tout entier n'est qu*un pendule compliqué, ou si vous vouiez un pendule représente tous les systèmes de l'univers et l'univers entier, comme la formule a^ + 2 a b + b* représente tous les carrés possibles. Jamais la pesanteur ne tirera seule le pendule de son point de repos. Jamais une tendance quelconque sans cause extérieure ne tirera les corps de leur point d'équilibre et jamais aucune tendance ne produira de mouvement si les corps à mouvoir *ne sofit actuellement placés hors de leur point d'équilibre. Il n'y a point de mouvement si une cause quelconque n'a placé tous les corps dans une situation hors de leurs points d'équilibre. L'impulsion des autres corps suppose le mouvement déjà produit. L'attraction ou toute autre tendance ne peut produire par elle-même qu'un repos étemel. Il faut donc que tous les corps soient placés hors de leur point d'équilibre par un ordre de cause agissant indépendamment des principes mécaniques connus. L'expérience nous montre une cause vraiment productive du mouvement et ne nous en montre qu'une : c'est la volonté arbitraire des êtres sensibles et intelligents. Je dis arbitraire en ce sens qu'elle exerce un choix qui n'est point déterminé par des causes mécaniques extérieures et matérielles. Je ne veux point anticiper sur la grande question métaphysique de la liberté. Je ne veux point discuter les raisonnements par lesquels les philosophes irréligieux prétendent en démontrer l'impossibilité et. qui ne me paraissent nullement démonstratifs. Je ne veux point rechercha: comment le plaisir et la douleur, le désir et l'aversion influeat
8ur la détermination de la volonté: Je dis seulement que le seul principe productif de mouvement indiqué par Texpérience est la volonté des êtres intelligents qui n*est point déterminée primitivement, mais qui se détermine, non par des moteurs, mais par des motifs, non par des causes mécaniques, mais d'après des causes finales. Je dis que ces êtres sentant, pensant et voulant, se proposant des fins et choisissant des moyens, constituent un ordre de choses au moins aussi réel et aussi certain que celui des êtres supposés purement matériels agités par des causes purement mécaniques. Je dis que cet ordre de choses n'est pas plus incompréhensible que le système des êtres matériels et qu'il n'est pas moins constaté par l'expérience et par nos sensations, qu'il est même le seul dont l'existence nous soit immédiatement connue, puisque l'existence des corps n'est prouvé que par des inductions dont le résultat est certain, mais n'est pas démontré.
Voilà bien assez de métaphysique, vous pourrez trouver qu'après avoir passé de la physique à la métaphysique, je passe de la métaphysique à la théologie, comme les corps qui passent de l'état solide à celui de liquide et enfin à celui de fluide expansible ou de vapeur.
Je reviens sur la terre pour vous apprendre que Madame Du Barry a reçu une lettre de cachet pour se rendre à l'abbaye du Pont-aux-Dames près de Meaux, avec défense d'y parler à personne même à sa famille, et assurance d'ailleurs qu'on aura soin de son sort et qu'on respectera la mémoire de son aïeul. Les avis sont partagés sur ce traitement ; mais tous les )avis abandonneraient volontiers à la vindicte que demande l'hon* nêteté publique les Du Barry et toute leur séquelle. On dit La Borde chassé. Le roi verra les ministres le neuvième jour; mais ils voient la reine. On dit que Monsieur de Maurepas a été mandé àChoisy : cela n'est pas encore sûr; on raisonne à perte de vue, mais l'on ne peut rien prévoir même avec vraisemblance. Le roi a écrit au Parlement de continuer ses fonctions, sur quoi le Parlement a arrêté la grande députation et que le roi sera invité à se montrer à ses peuples dans son lit de justice. Cette
cérémonie insolite pour un roi majeur est provoquée vraisemblablement j^r le Chancelier pour consolider sa besogne et forcer les Princes à se déclarer.
Je ne sais pas qui est le généalogiste de Tordre de Saint- Lazare. Il n'y en a point sur Talmanach. Je m*en informerai.
Madame d'Anville vous fait mille compliments. Je vous embrasse.
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce samedi, (fin de mai 1774.) Monsieur, quoi! vous aussi vous êtes la dupe de frère Félix (2) ! Vous consentez à boire de ce tonneau jusqu'à la lie ! Vous ne savez pas qu'il n'en sortira jamais que du sang et de la boue ? Nous ne sommes pas si désespérés que vous pouvez le croire. Est-ce que frère Grisel et frère Billard sont morts ? C'est dommage que frère Fréron se soit adonné à rivrognerie, au lieu de se donner entièrement à Thypocrisie. Il y a encore l'abbé Nonotte, l'abbé Patouillet, l'abbé Bergier, l'abbé Boscowich, qu'on pourrait faire ministres de la guerre. Il y a l'abbé Caveyrac. Si tous ces honnêtes gens refusent le ministère, alors on pourra l'ofirir au tonneau (3) ; mais ce serait un grand malheur, quoiqu'il soit un pauvre guerrier : il est encore plus accoutumé au sang que ces Messieurs, et il le Verrait couler comme de l'eau, pourvu que ce ne soit pas le sien, qu'il a toujours bien conser^'é pour la gloire de Dieu.
Si le tonneau est ministre, nous serons brûlés avec des fagots verts. Il ressemble comme deux gouttes d'eau à Jehan
(1) Ed. Arago et 0*Connor, i, page 140.
(2) Louis-Xicolas-Victor de Félix, comte du Muy, maréchal de France et ministre de la guerre en 1774. Le maréchal du Muy mourut le 10 octobre 1775.
(S) A M. du AfuiJ.
lyS TURGOT A CONDORCET 1774
Chauvin, à l'esprit près ; car Jehan Chauvin en avait, et beaucoup, et frère Félix est un sot. Je ne dis pas une bête, prenez garde : bêtise exclut friponnerie, et sottise né l'exclut pas. Au reste, l'Évangile dit qu'on ne doit pas mettre de vin nouveau dans de vieux tonneaux, ainsi nous devons espérer qu'on ne laissera dans celui-ci que la fange qui y croupit depuis trente ans. Je suis tenté de me mettre dans une grosse colère quand je vois que vous vous rendez le protecteur d'un du Muy. Ces petits protégés, sans place, sans mérite. Ennemis des talents, des arts, des gens de bien. Qui se sont faits dévots de peur de n'être rien. Que serait le frère Félix s'il n'eût dupé le Dauphin par sa dévotion (i)?
Mes recherches sur la force des projections n'ont pas même l'honneur d'être physiques ; elles ne sont que mathématiques.
J'ai appris, par une des dernières gazettes, que X... était de l'avis de M. Necker sur l'exportation. Est-ce que M. Necker lui donne à diner avec M. Le Brun, dont il est l'ami depuis longtemps? Je trouve que Marin a encore plus parlé de vertu que le comte du Muy ; ne sera-t-il pas ministre? Adieu, Monsieur; aimez-moi toujours, et tachez de n'avoir pas assez de vertu, pour être la dupe des hypocrites. Je serai à Paris le lundi d'après la Fête-Dieu,
A Paris, ce Samedi (mai 1774).
Oh I pour cette fois le bon Condorcet est devenu un mouton
(i) Il avait été meoin du Dauphin, fils de Louis XV, qui écrivit un jour sur les heures du comte cette prière : « Mon Dieu, protégez votre fidèle serviteur du Muy, afin que si vous m'obligiez à porter le pesant fardeau de la couronne, il puisse me soutenir par sa vertu, ses leçons et ses exemples. *
176 TURGOT A CONDORCBT 1774
enragé. Je ne saurais adopter vos craintes sur le Comte de M (i) et encore moins les préférences que vous donnez sur lui aux D. B"* (2). Il est impossible que des gens comme M* D'AnviUe, Tabbé de V*" (3) et beaucoup d'autres qui le connaissent depuis longtemps et qui le regardent comme honnête, se soient trompés au point où vous le supposez. Et quand aux préjuf^s qu'il a, il me semble qu'on pourrait être tolérant avec lui. D'ailleurs, le ministère pour lequel on le nomme est précisément chez celui où ses préjugés sont le moins dangereux.
On ne sait point encore ce que la conférence de M. de Maurepas avec le roi aura produit. On dit qu'il en aura une seconde demain. En attendant, le roi a confirmé les anciens ministres et leur a écrit à tous, dit-on, des lettres dont ils sont fort contents.
Je vous prie de me marquer ce que l'on paye dans votre pays» pour l'apprentissage du métier de vannier. Je suis jusqu'à présent très peu content du travail du sieur Picard, votre protégé, qui jusqu'à présent a coûté beaucoup et n'a fait ni ouvrages, ni élèves. Mon projet actuel est de le laisser travailler pour son compte et de lui payer tant par élève qu'il formera. Il demande 120 francs pour les instruire pendant deux ans, terme au bout duquel ils doivent savoir parfaitement le métier. Il dit que c'est le prix d'usage en Picardie pour cet apprentissage; mais comme je n'ai pas une grande confiance dans sa sincérité picarde, je vous serai obligé de me mander ce qui en est.
Adieu, Monsieur, recevez les assurances de mon attachement.
A Paris, le 24 mai 1774.
Je ne saurais me rendre. Monsieur, à votre solution sur la jauge
(1) Muy.
(2) Du Barri.
3) Vér}-.
du tonneau -pu^aholique dont vous me parlez. Et malgré les inconvénients que vous trou'/\7^î\yec raison dans sa forme, je la trouve encore préférable à toutes les autres qu'on peut proposer. Il ne s'agit pas ici d'un maximum absolu, mais d'un maximum relatif et dans lequel il faut avoir égard aux gênes du local et au peu de choix entre les matériaux qu'on a sous la main.
Pour votre autre problème sur l'action de la gravitation universelle, il me semble que mes conclusions métaphysiques se lient assez bien avec les réflexions physiques et je ne puis convenir de la qualification de mythologiques que vous leur donnez.
Il n'y a rien de nouveau et beaucoup de gens croient que le ministère restera tel qu'il est. Je ne sais point de nouvelles aujourd'hui de la santé de nos trois dames (i) ; mais je sais bien que Madame d'Anville vous en donne régulièrement des nouvelles. Madame de Beauvilliers, dame d'honneur de Madame Adélaïde, a aussi gagné la petite vérole.
Ces coquins de médecins avaient fait donner aux Sutton un ordre de sortir du royaume comme exerçant la médecine sans qualité. Le roi, sur les représentations qu'on lui a faites, a fait révoquer l'ordre.
Adieu, Monsieur, vous connaissez mon inviolable attachement.
Ce mardi (mai 1774.)
Je consens que le comte du Tonneau ait le département des
massacres (2) pourvu qu'il se contente de ceux qui se font en
bataille rangée et qu'il ne fasse point assassiner en place publique
ceux qui ne sont pas de son avis, comme l'ont pratiqué tous les
(i) M"* de PEspinasse, et probablement Madame Blonde! et Madame du Marchai, deux autres amies de Turgot et des économistes.
(2) La nomination est du 4 juin 1774.
Huicr. i^e comte du T/b,Ki^ -*^ ^^ roi Robert jusqu'à M. Pas-
-^v». . onneau obligera les colonels à dire leur
chapelet, à l'exemple de l'empereur Flavien qui, selon l'histoire ecclésiastique, assura à ses troupes qu'il était impossible qu'une armée païenne gagnât des batailles. Indépendamment du goût de tonneau qu'il communiquerait à toute la besogne, ne trouvez-vous pas qu'il serait également ignominieux et funeste à la Nation de voir à sa tête un homme connu par son £uiatisme pour des opinions qui ne sont plus le partage que de quelques imbéciles ?
J'ai lu avec beaucoup de plaisir vos réflexions ; mais je n'aime pas que vous tombiez de la physique dans la mythologie. Je suis plus sûr de l'existence de mon esprit que de celle de mon corps, mais je n'ai point de certitude de l'existence des autres esprits, mais seulement une probabilité très-forte, et quant à l'existence d'une cause générale, la probabilité me semble une quantité presque évanouissante.
Adieu, Monsieur, j'espère vous embrasser au mois de juin et que vous n'aurez pas encore été retrouver vos Limouaini. Je m'informerai du prix de l'apprentissage des vanniers.
(Juillet 1774.) (i) Il y a deux ouvrages de M. Euler, qui tous deux seraient de la plus grande utilité pour les progrès de la science navale, et dont des circonstances particulières empêchent de profiter.
(i) Les Archives du Ministère de la Marine qui nous ont été libéralement ouvertes ne renferment aucun document qui puisse servir d'iUustration aux lettres qu'on va lire. Dans les recueils divers intitulés : Feuilles au Roi y Classes et décisions, Marine de ponant, Marine de Levant, Colonies^ Autres Lieux, le souci des fmances revient à chaque page : Turgot y est presque déjà contrôleur général.
L'un est la théorie complète de la manoeuvre et delà construction des vaisseaux mise à la portée de ceux qui s"* appliquent à la navigation (i). On voit ce que doit être un ouvrage élémentaire fait par M. Euler et que lui-même» appelle une théorie complète. La lecture de Touvrage n'a point trompé mon attente. Je n'ai jamais rien lu de plus simple, de plus clair, de plus lumineux, de mieux fait. Tout ce qui dans l'état actuel de la marine et de l'analyse peut être appliqué à la pratique se trouve réuni dans un petit volume in-8**. Cet excellent ouvrage ne peut remplir pour la France l'objet pour lequel il a été composé: 1° parce qu'ayant été imprimé à Pétersbourg, les droits sur le papier et les frais de transport augmentent trop le prix ; 2° parce qu'étant écrit en français, langue étrangère à Fauteur, il y a plusieurs endroits qu'une mauvaise construction grammaticale rend obscurs. Il serait donc utile qu'on en fit en France une édition où ces défauts seraient corrigés.
Le 2' est un commentaire sur le livre de Robins (2). Le commentaire est un ouvrage excellent, malheureusement imprimé en allemand. M. de Kéralio l'a traduit et ne demande pas mieux que de faire imprimer cette traduction qui formerait un assez petit in-4". On y trouverait des recherches très-profondes sur la théorie de l'artillerie. Voilà donc encore un ouvrage dont l'impression serait utile.
M. de Kéralio se chargerait d'en surveiller l'impression de sa traduction et je me chargerais volontiers des corrections à faire au livre de la Théorie des manœuvres, etc. Ainsi il n'en coûterait rien au roi pour les éditeurs français. Mais il me semble que l'on ne peut point faire imprimer les ouvrages de M. Euler sans son consentement, ou plutôt qu'il n'y a que deux moyens de s'en passer, l'un de faire imprimer les ouvrages et de faire présent
(i) Scientia navalis seu tractatus de construendis ac dirigendis navibus Saint-Pétersbourg, 174g qui parut en français sous le titre de : Théorie complète de la construction et de la manœuvre des vaisseaux.
(2) Neue Grundsàtze der Artillerie aus dem En gland des Robins ubersetzt mit Erlauterungen und Anmerfcungen, Berlin 1745.
l8o TURGOT AU ROI I774
de rédition à Tauteur ; Tautre de lui envoyer une gratification au nom du roi et alors on proposerait à un libraire d'imprimer les deux ouvrages, et je crois qu'on en trouverait aisément qui voudrait s'en charger, parce que* l'ouvrage élémentaire portant un titre imprimé par ordre du roi, aurait un débit qui le dédommagerait de la lenteur du débit de l'autre.
Par ce moyen M. Turgot aurait l'avantage de procurer deux très-bons ouvrages à la marine française, et d'ofirir au roi une occasion de donner une marque de sa bienveillance à un des hommes de l'Europe le plus admiré et le plus digne de l'être, ce qui est important dans un commencement de règne, où le roi a besoin d'établir sa réputation chez les nations étrangères.