TURGOT AU ROI
23 août 1774.
Le célèbre Léonard Euler, un des plus grands mathématiciens de l'Europe, a composé deux ouvrages qui pourraient être trèsutiles pour les Écoles de la Marine et de l'Artillerie. L'un est un Traité de la Construction et de la Manœuvre des vaisseaux; l'autre est un commentaire sur les principes d'artillerie de Robins, traduit en français. Je propose à Votre Majesté d'en ordonner l'impression qui sera peu coûteuse, parce qu'on trouvera un libraire qui se chargera des frais en lui assurant le débit d'un certain nombre d'exemplaires.
Il est à observer que cette impression, faite sans le consentement de l'auteur, blesse un peu l'espèce de propriété qu'il a sur son ouvrage. Mais il est aisé de l'en dédommager d'une manière très-flatteuse pour lui et glorieuse pour Votre Majesté. Le moyen serait qu'elle voulût bien m'autoriser à écrire de sa part au sieur Eulcr et à lui faire toucher une gratification équivalente à ce qu'il pourrait retirer de l'édition de son livre ; ce qui peut aller à peu près à cinq mille francs. Cette somme sera payée sur les dépenses secrètes de la Marine.
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CONDORCET A TURGOT (i)
Ce dimanche, juillet, 1774.
Celle-ci est, Monsieur, pour le ministre de la Marine (2).
Je crois qu'il résulterait un grand avantage du voyage de M. de Saint-Pierre.
I® Il vous rapporterait des plantes très-utiles.
2** Il pourrait deviner le secret de plusieurs préparations et Torigine de plusieurs substances qui sont des objets de commerce ou qui servent aux arts.
3** Il nous éclairerait sur l'histoire naturelle et politique de rintérieur de l'Asie, et il pourrait en résulter de nouvelles vues pour le conunerce.
4'' Il examinerait si, actuellement que le commerce de la mer Noire est libre, il nous sera aussi utile qu'on le croit. M. de Bori prétend qu'il y aurait de l'avantage à faire venir par là nos bois de construction. Cela seul mériterait un voyage jusque-là. Le chevalier de Saint-Pierre se contenterait d'une récompense modique. Je lui disais l'autre jour que je voudrais que vous établissiez à Hyères un jardin botanique, dans lequel on cultiverait les plantes des pays chauds, afin de tâcher de naturaliser celles qui seraient le plus utiles. Il ne voudrait, m'a-t-il dit, d'autre récompense de son voyage que l'intendance de ce jardin.
[ Je vous envoie le rapport fait du loock de M. Magellan : c'est l'original, ainsi je vous prie de me le renvoyer. M. Magellan me
(i) Ed. Arago et CVConnor, 1, page 244.
(2) Bernardin de Saint-Pierre, revenu depuis trois ans d'un voyage à l'Ile de France, sollicitait d'être envoyé par terre aux Indes, pour reconnaître le golfe Persique, la mer Rouge et les bords du Gange. Mademoiselle de TEspinasse et Condorcet firent tout leur possible pour faire obtenir à Bernardin ce qu'il demandait, mais ils n'y purent réussir. M. Aimé Martin, dans sa vie de Bernardin de Saint-Pierre, n'a pas fait mention de cette affaire; il représente toujours Condorcet et Mademoiselle de l'Espinasse comme les plus cruels ennemis du chevalier.
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remettra un mémoire de ce que vous lui devez, y compris ces ports, dont il n'a pas fait mention dans le premier. Il se propose de faire imprimer la description de son instrument.
Voici la liste de nos prétendants à la place d'adjoint-Géographe qui sont aussi les prétendants à celle de Géographe du dépôt.
i** M. de Bonne a présenté un mémoire qui sera imprimé dans ceux des savants étrangers, année 1778. Ce mémoire a été approuvé avec de grands éloges, par M. deCassini père et le père Pingre. J'ignore son mérite géographique, mais il roule principalement sur la manière de construire les cartes et il contient plus de connaissances mathématiques que n'en ont les Géographes, et la méthode qu'il propose pour prendre un milieu entre des observations différentes , me paraît assez ingénieuse et fort élémentaire. J'ai appris par l'extrait de ce mémoire que la machine pour tracer les cercles, qu'a introduite M. Trudaine, serait utile aux. Géographes.
2° M. Buache de la Neuville a présenté des Éléments de Géographie dont MM. Bezout, Pingre, Lalande, Cassinifils ont rendu un compte très-favorable. Ils contiennent des éléments de Géographie physique, ce qui ne se trouve pas dans les géographies ordinaires.
3° M. Robert de Vaugondi. MM. Pingre et Jeaurat, Cassini fils et Lalande ont rendu un compte favorable de ses travaux sur les terres voisines du pôle boréal et sur les terres australes. Il y parle des moyens d'aller au pôle boréal, si cela est possible.
M. Le Gentil a donné un mémoire cette année sur Tinutilité du passage par le Nord pour le commerce.
M. Bonne me paraît le meilleur, autant que j'en puis juger, mais je verrai son mémoire parce que s'il est bon, je le forai imprimer dans le i*^*^ volume des savants étrangers.
Si vous ne voulez pas lire en entier le rapport sur le loock, en voici la substance :
1° Le loock est français, car...] (i)
(1) Fragment inédit. Le manuscrit s'arrête ici,
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CONDORCET A TURGOT (i)
Lundi, juillet 1774.
Vous vous souvenez du livre du chevalier de Saint-Pierre (2), et quoique vous n'ayez point partagé notre enthousiasme, vous devez convenir que c'est l'ouvrage d'un homme d'esprit et d'un honune honnête. Il a même des vertus, de la noblesse, du désintéressement, de la reconnaissance ; il soufire le malheur et la pauvreté avec courage. Il dépend de votre département, et vous pouvez le servir et l'employer. Vous avez un si grand besoin de gens honnêtes pour opposer à toute la canaille des Colonies, des ports et des bureaux, que je me crois obligé de vous annoncer tout ce que je connais d'honnêtes gens.
Adieu, Monsieur ; fiaites-moi dire quand vous pourrez me voir. Si M. Duperron se présente à votre audience, je vous prie de lui recommander l'Académie des Sciences.
Ce lundi, (après le 20 juillet 1774.) Il a paru depuis votre départ. Monsieur, un petit ouvrage intitulé : Lettre d'un théologien à Vauteur du Dictionnaire des Trois siècles {4), Il réussit assez bien. Je l'ai trouvé fort agréable, et j'aime l'esprit dans lequel il a été composé. Si Ton ne peut donner la chasse aux bêtes féroces, il faut du moins faire du
(1) Ed. Arago et CVConnor, i, page 246.
(2) Le Voyage à Pile de France.
(3) Ed. Arago et O'Connor, i, page 242.
(4) Condorcet avait publié cet écrit (Voir Œuvres de Condorcet, Ed. Ai-ago et O^Connor, t. iv, p. 278), laissant ignorer à tous ses amis, même à Turgot et à Voltaire, qu'il en fût Tauteur.
bruit pour les empêcher de se jeter sur les troupeaux. Mais toutes ces brochures ne sont que des coups d'épingles, que le colosse de la superstition peut à peine sentir, et qui ne font qu'exciter sa fureur sans lui ôter de ses forces. Votre entrée dans le ministère est un coup de foudre. Le théologien parle des sciences en homme qui a bien lu la préface des bons livres. Je voudrais que tous les littérateurs en fissent autant; ils perdent par leur ignorance une source de grandes beautés, ou ils s'exposent à dire des choses ridicules.
On dit à Paris que vous réussissez à merveille auprès du roi; je le désire pour bien des raisons. Je ne voudrais pas que Parrangement du Parlement se fit sans vous.
Qu'il y a de choses à faire pour le bien public ! Proscrire le fanatisme et faire justice des assassins de La Barre; assigner pour chaque crime une peine légale ; supprimer la question et des supplices barbares, trop éloignés de nos mœurs; établir enfin un tribunal où le particulier insulté par un magistrat, ou qui aurait un procès avec lui, serait jugé par d'autres que par les confrères de son adversaire. C'est le défaut d'un pareil tribunal qui avait rendu les anciens parlements si insolents dans leurs capitales, et si haïs dans leurs ressorts.
On m'a dit qu'il était question de disperser les régiments de cavalerie et de dragons dans les villages. C'est une source abondante de corruption et de misère pour les campagnes, et une source d'indiscipline pour les troupes. J'ai peur que l'esprit petit et étroit de cet homme (i) ne nous fasse beaucoup de mal, et qu'à force de faire des sottises, il ne vienne à bout de persuader que M. de Choiseul est un honmie nécessaire. Prenez garde aux dévots ! Imbéciles ou fripons, il n'y a pas de milieu dans ce siècle pour ceux qui n'ont pas toujours été confinés dans une capucinière ; ils trament des méchancetés ou servent d'instruments aux méchants.
Adieu; il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je vous ai quitté; je ne puis plus me consoler en attendant de longues
(1) Maurepas.
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lettres. Je commence à sentir que j'ai perdu à votre ministère, et j'ai besoin de réflexion pour me consoler. Il faut que je pense à nos Colonies, à leurs malheureux habitants, opprimés par des gens déshonorés en Europe, et qu'on envoie chercher la fortune aux Indes ; à ces nègres que Louis XIII a abandonnés à la barbarie de leurs maîtres, dans la sainte espérance qu'on pourrait les rendre chrétiens à force de coups de fouet. Je vois d'avance le bien que vous ferez à ces infortunés. J'en jouis, et il me semble que rien ne ressemble plus à un ange envoyé du ciel pour réparer les maux de la terre, qu'un vaisseau arrivant aux Colonies, chargé de vos ordres consolateurs.
CONDORCET A TURGOT (i)
Dimanche, (juillet ou août 1774.)
Voici, Monsieur, un mémoire dont j'ai déjà eu l'honneur de vous parler, et que vous m'avez promis de mettre dans la liste de ceux à qui vous vous proposez de faire attention dans la suite.
Je vous envoie aussi une lettre du chevalier de Saint-Pierre, à qui Mademoiselle de l'Espinasse avait écrit d'aller vous trouver. Il y a un peu de Jean-Jacques dans son aflaire, mais vous ne haïssez pas Jean-Jacques.
[Mandez-moi si je pourrai vous voir aujourd'hui. Je serai jusqu'à midi chez M. de Maurepas, ensuite absolument à vos ordres jusqu'à deux heures, après quoi, je serai chez M. l'abbé De Véry, M. D'Anville et chez Mlle de l'Espinasse. Je n'ai rien à vous dire comme Ministre, mais je serais bien aise de vous voir ; vous allez partir pour Compiègne et j'irai à Ribemont peu après votre retour. Ainsi je ne veux rien perdre des instants où je pourrai vous voir avant votre départ.
Donnez-moi une heure d'ici à ce départ, pour le chevalier de Bori, qui m'a chargé de cette commission.
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 346.
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J'ai aussi à vous remercier, mais je ne veux pas vous écrire de quoi, parce que cela serait trop long.] (i)
(Août 1774.)
On commence à savoir dans le monde que le clergé ne paye point les corvées, et on en est un peu indigné. On vous accuse de faiblesse, ce qui n'est pas juste. Vous pourriez, pour réparer cela, faire imposer à la taille les fermiers d'église, proportionnellement au prix de leur bail et à la somme que la généra* lité où ils sont paye pour les chemins, et remettre au peuple une quantité de taille égale. Cela ne serait pas injuste envers ces fermiers que vous exemptez de la corvée : vous auriez par là les déclarations des biens d'église, et vous soulageriez le peuple.
Mademoiselle de TE^pinasse est toujours souffirante ; elle n'en est que plus ardente pour tirer les malheureux de peine ; elle m'a reparlé du chevalier de Saint-Pierre. Tâchez donc de faire quelque chose pour lui (3), quand ce ne serait que de lui assurer les cent pistoles qu'on lui donne. Il sait d'ailleurs assez de mathématiques pour conduire des travaux, pour lever des plans, et vous pourriez l'employer. Car vous ne devez avoir aucune confiance aux gens des Ponts et Chaussées : Peyronnet voulait, l'autre jour, faire Taqueduc de l'Yvette en forme d'escalier.
Je vous embrasse en attendant mardi. Ecrivez-nous la lettre pour les eaux-de-vie, pour que Tenon, notre directeur, puisse nommer mercredi des commissaires.
Êtes-vous content de mes vins ?
(i) Passage inédit.
(2) Ed. Arago et O'Connor, i, page 218.
(3) Voyez plus loin la réponse de Turgot (lettre cxlii, page 192).
187 CÔNDORCET A TURGOT 1774
Ce dimanche (août i774).
Voici les observations de M. Lavoisier sur la machine à distiller l'eau de la mer. Je ne suis pas de son avis et je crois qu'en envoyant un modèle bien fait, l'abbé Rochon saura le faire exécuter parfaitement à Brest.
Je n'ai pas vu M. Marguefrie. Nous causerons ensemble des livres d'Euler. Mais si ses objections se réduisent à dire qu'ils ne valent pas la peine qu'on en fasse tant de bruit, je vous répondrai d'avance que M. Marguerie n'a jamais estimé que ses propres ouvrages. Les grands hommes font encore plus de jaloux que d'enthousiastes.
Vous aurez incessamment le rapport du look ; il ne sera pas trop favorable. Ce look n'est pas nouveau. Un Français en a déjà proposé un pareil qui a même été à la mer, mais qu'on n'a pu y éprouver parce que les cordes étaient mauvaises et se sont cassées d'abord. Ainsi l'épreuve reste encore à faire.
Personne n'a pu me rien apprendre sur M. Buache ; mais j'ai demandé à M. de Fouchy les rapports des ouvrages qu'il a présentés à l'Académie et je questionnerai ensuite les conunissaires.
Le chevalier de Saint-Pierre vous demande une réponse ; il est prêt à partir si vous adoptez son projet.
Mme de Saint-Chamans m'a . écrit sur cette croix. Elle me mande que vous recevrez incessamment de M. de Nozières une réponse favorable à M. du Manoir; que depuis la promesse de M. de Boynes à M. de St-Chamans, il a donné quatre croix à des colons, qui n'avaient pas de meilleurs titres que M. du Manoir, qu'un d'eux (M. Desillet) n'avaitjamais été capitaine, avait quitté le service de milice depuis vingt ans, et, ce qui pourra rendre susceptible de grâces, on a accordé un titre de Commandant honoraire. Ces croix de Saint-Louis ont été obtenues par les bureaux qui, à ce qu'il paraît, ne sont contraires à M. du Manoir
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que parce qu'il s'est adressé directement aux ministres. Cette grâce me paraît si peu susceptible d'inconvénient que je ne sais comment expliquera Mme de St-Chamans l'impossibilité où vous êtes de l'accorder. Cette affaire lui tient fort au cœur, parce que son filsa assuré, d'après la parole de M. de Boynes, que la grâce était accordée et que cela a empêché M. du Manoir de se la procurer par les mêmes moyens que les autres, moyens qui deviennent impraticables dans votre ministère, surtout pour lui qui a des rapports avec vos amis.
Nous attendons tous de vos nouvelles avec la plus grande impatience, d'autant que nji M. Crillon, ni M. de Clausenette qui vous voient et qui n'ont rien à faire à Compiègne ne se sont pas donné la peine de nous écrire une ligne. M. de Crillon sera grondé comme il le mérite. Nous avons fait exprès de ne lui point demander de nous écrire, afin de voir s'il s'en aviserait de lui-même. Il a donné dans le piège. Jfè parle pour Mlle de TEspinasse, pour M. D'Alembert et pour nous tous. Ceux qui vous ont vu disent que vous vous portez à merveille et que vous avez l'air aussi calme que si vous n'aviez rien à faire. Je suis curieux de voir si ce visage-là tiendra contre le Contrôle général.
Adieu, Monsieur, je vous embrasse et vous aime bien tendrement.
Le Comte de Crillon m'a écrit ; mais il a la gaucherie de- ne me rien dire de vous ; il me parle de la paix des Turcs. Je crois votre santé plus importante, même en politique.
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce jeudi, août 1774.
Le chevalier de Saint-Pierre attend une réponse. Si, comme on le dit, la paix des Turcs laisse libre la mer Noire, il s'y for- Ci) Ed. Arago et O'Connor, i, page 247.
mera de nouvelles branches de commerce, et le voyage du chevalier de Saint-Pierre dans ces contrées sera fort utile. M. de Borim'a dit autrefois qu'il y aurait de l'avantage à tirer des bois de construction par la mer Noire.
Je vous envoie une requête de M. de Voltaire (i) ; je n'ai pas besoin de la recommander. Je voudrais qu'elle fût discutée dans le Conseil, que le roi vît que le plus grand écrivain de la Nation est aussi un des hommes les plus bienfaisants et un des meilleurs citoyens. C'est vraiment un homme bien extraordinaire, et, quoi qu'on en puisse dire, si la vertu consiste à faire du bien et à aimer l'humanité avec passion, quel homme a eu plus de vertu ? L'amour du bien et de la gloire sont les seules passions constantes qu'il ait connues. Ces passions deviennent celles de tous les hopimes éclairés, et c'est pourquoi il y a contre eux une ligue si puissante ; ils ont pour ennemis tous ceux qu'agitent leurs petites passions particulières. Au reste, à l'exception de l'impossibilité d'être utiles, où peut-être ne pourra-t-on pas même les réduire absolument, le reste doit leur être bien indifférent.
[Je vous envoie une lettre pour M. de Marguerie. Il a un vrai talent et l'ardeur de la jeunesse. Je suis fâché seulement qu'il n'ait pas pour Euler cette vénération qu'il me semble qu'un grand homme, à la fin de sa carrière, doit inspirer à ceux qui peuvent aspirer à le remplacer. Il me semblait qu'un ouvrage élémentaire fait par Euler était une chose précieuse et, ce qui était plus précieux encore, était une occasion de rendre hommage au génie de l'auteur, et il y a trente ans que l'Europe a prononcé sur celui de M. Euler. Je puis m'ètre trompé.] (2)
Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur, malgré votre humeur.
(1) En faveur du pays de Gex. Voyez les Œuvres de Voltaire, t. xlviii.
(2) Passage inédit.
IÇO CONDORCET A TURGOT I774
Ce dimanche.
J'ai bien regretté, Monsieur, d'être forcé de partir; mais j'ai mieux aimé revenir de meilleure heure et j'espère que cet hiver vos amis pourront vous être un peu plus utiles et que vous aurez au moins quelques instants de délassement.
J'ai reçu tout ce que vous m'avez envoyé. Je corrigerai ces vacances le style du livre d'Euler,' et à mon retour je l'enverrai à l'imprimeur.
M. D'Alembert, à qui j'ai parlé de la lettre que vous deviez lui écrire ainsi qu'à M. l'abbé Bossut et à moi, s'est déterminé à accepter cette commission.
J'ai parlé à M. l'abbé Véry de l'augmentation de fonds que l'Académie voulait vous demander et de la part que je pourrais y avoir. Il ne m'a point paru d'avis que cette augmentation eut lieu dans ce moment, et sa raison est que, dans un moment de réforme, il ne faut pas faire d'augmentation, même très-petite, que dans les cas de nécessité. Je serais assez porté à croire qu'il a raison ; si vous pensez de même, ma demande qui n'était que conditionnelle doit être regardée comme nulle et je vous prie de croire que je n'y ai songé que pour le cas où vous accorderiez à l'Académie sa demande. Il y a eu l'année dernière une maladie épidémique sur les bestiaux, le long de la rivière d'Oise. La perte, quoique de plus que les deux tiers, est déjà presque réparée. Avant l'établissement des prairies artificielles, la même perte eut été sentie dix ans. Cette difTérence vient de ce que les villages situés loin de la rivière ont des bestiaux qui n'ont point eu la maladie. Cet avantage est dû aux cendres minérales des environs de Noyon. Je vous mande tout cela parce que sur je ne sais quels raisonnements de mon confrère M. Sage, il a été rendu contre ces cendres une ordonnance qui jamais heureusement n'a été exécutée.
Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur. Soyez
quelquefois à moi ; c'est, je crois, avec les affaires que vous avez, la plus grande marque de votre amitié.
A Compiègne, le 10 août (1774),
J'étais plus près de vous à Limoges qu'à Compiègne, Monsieur, car j'avais du moins le temps de vous écrire. Voici le brevet de M. l'abbé Bezé; mais on ignore s'il doit passer au sceau. Il faut, m'a-t-on dit, écrire sur les lieux pour s'en assurer; peutêtre trouverez-vous à Paris des moyens de le savoir. Si ce brevet doit être scellé vous me le renverrez.
Je n'ai pas eu le temps de lire une panse d'à à la réserve de mémoires manuscrits ; je n'ai pas pu jeter les yeux sur le discours de M. Suard ni même sur la lettre du théologien, quelque faible qui me reste pour la Théologie.
La croix de Saint-Louis demandée pour M. Pinel est une chose impossible à vue de pays. M. de Boynes avait écrit à la Martinique et j'attendrai la réponse ; il aurait plutôt fait de dire non tout de suite.
Je donnerai la note au premier commis des fonds pour faire payer les instruments à l'abbé Magellan.
Votre ami M. Marguerie m'a fait plusieurs réflexions sur les livres d'Euler à imprimer : il vous en fera part.
Ce monsieur a bien de l'esprit et bien des connaissances ; mais une manière un peu plus précipitée que la mienne ; ses lumières m'inviteraient à lui marquer beaucoup de confiance mais je voudrais que son caractère fût plus modeste et ne dût pas me faire craindre de paraître m'y livrer trop : il a souverainement déplu à bien des gens par mille petits traits désagréables pour ceux qui les éprouvent et qui retombent à la fin sur ceux qui les font éprouver. Je ne puis vous répondre sur les autres articles de votre lettre, ce n'est pas qu'ils ne soient fort intéressants, mais il faut qu'un ministre dorme. Dites mille et mille
choses pour moi à Mlle de TE^pinasse et à tous nos amis. Il m'est absolument impossible d'écrire à personne aujourd'hui. Je vous embrasse.
A Compiègne, le 17 août 1774.
Je ne réponds point, Monsieur, à toutes vos folies. L'abbé Véry m'a dit ce qu'il en pense. Sur beaucoup de points vous prêchez un converti, sur d'autres vous n'êtes pas à portée de juger ce que les circonstances rendent possible, surtout, vous êtes trop impatient. Votre plus grand tort est d'écrire par la poste ; il ne faut rien faire qui puisse nuire à vous, ni à vos amis, parce que vous iriez directement contre votre but. Ne m'écrivez donc rien, je vous en prie, que par des occasions, ou si vous voulez, envoyez vos lettres à Mme Blonde! ; elle les donnera à mes courriers qui passent tous les jours chez elle à dix heures du matin.
Je ne crois pas trop possible ce que me propose M. de Saint- Pierre, mais je chercherai sûrement à l'employer.
Quant aux essais que j'ai à faire faire, j'en charge M. Estelle, officier de mérite, neveu de Mme Blondel, que j'envoie à la Martinique. Il s'embarquera à Brest au mois d'octobre. Je vous prie de l'aboucher avec M. Lavoisier pour la machine à dessaler l'eau de la mer. Je suis assez de l'avis de M. Lavoisier pour l'envoi d'un ouvrier à Brest qui, aidé par M. Estelle et par l'abbé Rochon, assurera la bonne exécution de l'ouvrage ; il tsMt tâcher d'être sûr de son fait et ne pas plaindre une légère dépense à l'égard de la préférence du fer blanc. J'en causerai à Paris avec M. Lavoisier. Adieu, je vous embrasse ; mille choses à tous nos amis.
Ce samedi (après le 17 août 1774).
J'ai fait toutes les commissions dont vous m'avez chargé, Monsieur, auprès de l'Académie.
On a nommé des commissaires pour les trois instruments de M. Magellan et ils m'ont promis qu'ils feraient leur rapport pendant le voyage.
.La lunette avecle micromètre est de i3 guinées et demie
Le nouveau sextant 8 guinées
Le loock 6 guinées
M. Lavoisier m'enverra sur la machine à dessaler des éclaircissements que je vous enverrai. Il propose, ou d'envoyer un homme de Paris pour exécuter la machine sur le premier vaisseau, ou de la faire exécuter à Brest sur un dessin détaillé. Vous déciderez entre ces deux moyens. J'ai demandé à M. Lavoisier s'il avait rendu compte de cette machine à l'Académie. Il m'a dit que jusqu'ici elle avait été secrète. Mandez-moi, si vous voulez qu'on en rende compte, s'il faut vous attendre pour en faire l'épreuve avec l'eau de mer ; s'il faut aussi attendre que M. Trudaine puisse voir l'expérience. M. de Marguerie pourra vous donner des éclaircissements sur la manière de faire les expériences à la mer lé plus tôt possible.
Je n'ai pu rien savoir de l'instrument de M. de Chaulnes, mais je continuerai mes informations.
Je joins ici un mémoire de M. Tabbé Godbled, avec une recommandation à la marge. Son nom sonne mal à des oreilles économistes, mais c'est un bon professeur.
M. Pankouke consent à se charger des deux livres d'Euler. Il demanderait que le roi prit deux cents exemplaires du livre de Robins, avec les commentaires d'Euler. Le libraire donnera ces deux cents exemplaires pour 1000 livres et le livre se vendra au public environ dix francs. Mandez-moi si cet arrangement vous convient, sinon je ferai des tentatives auprès de quelques
autres libraires ; mais faites-moi savoir vos intentions afin que je puisse donner une parole positive.
Je vous envoie les deux ouvrages dans deux paquets séparés. Je vous prie de me les renvoyer quand vous y aurez jeté, les yeux, parce que, pour traiter avec les librairear, îl faut les leur montrer.
M. de Clausonette compte aller à Compiègne mardi ou mercredi; il y aura l'honneur de vous voir et de vous présenter une lettre de ma part où je vous écrirai un peu moins sèchement.
M. Suard vous présentera son discours mercredi et vous verrez la réponse de Gresset. Ce sont deux terribles fléaux du goût que la dévotion et la province.
N'oubliez pas, je vous prie, la croix de M. Du Manoir.
Vendredi (1774).
Je trouve de plus en plus raisonnable l'arrangement dont je vous ai écrit hier. Le seul obstacle quej'y voyais était Tarrangement proposé pour la retraite de M. de Fouchy; mais cet obstacle me paraît aisé à lever. Vous pouvez, en donnant deux mille écus à l'Académie, prendre cent pistoles pour M. de Fouchy ; il se retirerait et je ferais sa place sans appointements pendant un, deux ou trois ans. Si cette manière paraissait trop désavantageuse pour moi, songez que d'ici à trois ans je serai plus connu, les affaires publiques en meilleur ordre, et que vous pourrez alors me donner les années où je n'aurai rien reçu et augmentation de pension selon la méthode de M. Laveidi.
On a créé une juridiction pour le canal de Picardie. Je vous demande la place de greffier pour M. Le Père, procureur à St- Quentin et greffier de la subdélégation. C'est un honune honnête, estimé dans la ville et qui m'a rendu des services.
L'abbé Morellet m'a proposé à l'Académie un mémoire pour l'engager à vous demander d'exempter de tous droits et de per-
IÇS CONDORCET A TURGOT I774
mettre l'entrée des instruments de mathématique, physique, chimie, etc. venant de l'étranger. Je ferai ce mémoire pour mercredi ; mais je voudrais y joindre une demande pour que l'art de faire des instruments fût regardé comme art libéral et exempté de toutes les entraves dont les arts mécaniques sont chargés. Dites-moi, je vous prie, si j'ai tort et si je me presse trop. Je voudrais que vous me fissiez écrire un mot sur cet objet.
Je vous envoie encore une sollicitation; c'est de la part de Mme d'Aubercourt, que nous aimons beaucoup, Mlle de l'Espinasse et moi. Mandez-moi à qui vous renverrez le mémoire, afin que je puisse le suivre.
je suis fort impatient de trouver enfin une occasion de vous voir quelques moments de suite.
Je vous envoie les lettres de correspondant de l'abbé Sigorgne (i) pour lui en épargner le port et à moi l'embarras d'une enveloppe dont, vu l'élasticité du parchemin, je ne pourrais jamais me tirer.
Nous n'avions que cinq places disputées par vingt savants de tous les coins de l'Europe, depuis Messine jusqu'à Wilna. Je vous prie de le mander à l'abbé Sigorgne afin qu'il voie que mon parchemin n'est pas un chiffon. J'espère vous aller dire adieu ce matin.
(1) L'abbé Pierre Sigorgne, (17 19- 1809) docteur en Sorbonne, plus tard professeur de physique au Collège Duplessis, puis vicaire général du diocèse de MÂcon, redevint correspondant de l'Académie en i8o3. Son principal ouvrage est intitulé : Institutions NewtonienneSj 1 vol. 8*. Il contribua vigoureusement à la chute du cartésianisme en physique.
J'aurais voulu vous parler; mais comme je crains que cela ne vous soit impossible, je vous écris de manière pourtant à ne pas fatiguer votre vue.
On dit que vous voulez ôter à M. de Lessart une place qu*ila pour la donner à M. de Fargès. Si vous le faites, on dira que vous ne voulez employer que les gens qui sont dans les mêmes systèmes que vous. Cela ne sera pas vrai; mais il y aura quelque fondement, i» M. de Lessart est un homme qui a des lumières, de Tesprit et qui surtout a le talent de plaire, ce qui équivaut ici à une excellente réputation. 2° Il n'y a rien de public contre son honnêteté que ses Maisons avec le Maréchal de Richelieu ; mais, sa famille ayant été ruinée, en partie par la faute du Maréchal ou par lui, c'est en dédommagement que le Maréchal lui a fait donner une charge de Maître des Requêtes et depuis il a pu être par reconnaissance sa société ou son conseil, mais jamais son complice. On ne voit donc rien contre lui et son déplacement paraîtra une affaire de parti.
Vous perdrez d'ailleurs un homme dont vous pouvez tirer beaucoup d'utilité et vous mettrez contre vous un homme actif, qui s'est occupé de l'administration et qui pourra nuire à la chose publique, lorsqu'il ne lui sera plus permis d'y servir.
Soyez sûr que le public ne verra pas le changement du même œil que les autres.
Je sais bien que si vous faites ce changement, c'est que le bien de la chose l'exige ; mais voyez si des considérations étrangères que je mets sous vos yeux ne peuvent pas contrebalancer le bien dans cette circonstance et si M. de Lessart étant, comme on le dit, et comme le disent des gens de mérite, M. de Garville, M. Necker, l'abbé Raynal etc. , un homme qui a des talents et de la probité, il ne vaut pas mieux le laisser que de Tôter, même pour en mettre un qui soit un peu meilleur.
Ce vendredi.
Je prie M. Turgot de vouloir bien envoyer ce paquet à Madame Suard.
On m'a parié d'un arrêt du Conseil sur la liberté du commerce intérieur des grains. Vous me feriez un grand plaisir de me l'envoyer ; je ne voudrais pas attendre pour le lire qu'il fût répandu dans les provinces. M. D'Anville me l'a promis, ainsi je vous demande pardon de cette démarche inutile.
M. de Laplace ne vous a-t-il pas présenté le projet d'un ouvrage sur les probabilités? J'ai aussi un petit ouvrage sur cet objet, mais plus métaphysique que mathématique. J'aurai l'honneur de vous le présenter cet hiver, si j'ai le temps de le finir (i), car il n'intéresse que notre petit globe et il m'a paru juste de préférer les comètes qui sont beaucoup plus grosses. Il y a pourtant lieu de craindre que l'usage si général de préférer les grands aux petits ne tombe un peu sous votre ministère.
Je me suis appliqué aux fluides depuis mon arrivée ici ; je ne suis pas sans espérance de faire quelque chose sur cette théorie. J'aurai du moins quelques notes à ajouter au livre d'Euler.
Adieu, Monsieur, je sais par M. de Crillon que vous vous portez bien. Mais en voilà assez pour des gens aussi occupés que vous et moi.
Si vous ôtez les corvées, les Picards feront des feux de joie.
Ce mardi.
Je vous envoie un petit projet que j'ai formé, afin que vous
(i) Ce travail devait paraître seulement en 1785 à la tète de l'ouvrage : Essai sur ^application de Vanalyse à la probabilité des décisions rendues à la pluralité des voies y Paris, Imprimerie royale.
puissiez m'en dire votre avis quand je vous reverrai. Je partirai ensuite pour la Picardie : mes yeux, mes nerfs, ma tête et ma réputation de géomètre en ont besoin. D'ailleurs ma mère aurait voulu que je prolongeasse mon séjour après la Saint- Martin et j'aime mieux être ici dans ce moment-là. Je vous verrais fort peu ici et je verrai en Picardie les campagnes que vous allez rendre heureuses.
L'abolition seule des corvées leur sera un bien inappréciable. On peut calculer ce que cette suppression peut épargner d'argent au peuple; mais ce qu'elle lui épargnera du sentiment pénible de l'oppression et de l'injustice est au-dessus de nos méthodes de calcul. On vous dira qu'il n'y a rien de si doux que cette administration des corvées ; mais je suis bien sûr que vous n'en croirez pas un mot.
La première fois que vous dînerez chez vous, je vous amènerai l'abbé Bossut qui est très-empressé de vous voir.
Pendant mon absence, M. de Grillon sera chargé de me donner de vos nouvelles et vous servira de secrétaire si vous avez quelque chose à me dire.
Ce jeudi.
Comme M. Dijon m'avait proposé cet hiver de vous montrer quelques mémoires qu'il avait faits, je les lui ai demandés en lui faisant dire que vous aurez dans ce moment le temps de les lire vous-même ; il me les a promis dans quelques jours. Vous. serez content de lui et, soit pour traiter avec les fermiers généraux, soit pour discuter la manière de réformer cette abominable machine, il vous serait fort utile. Je doute fort que vous trouviez en un seul homme ce dont vous avez besoin ; mais un jurisconsulte instruit des principes d'administration et un homme comme M. Dijon rempliraient votre objet. Si vous fivcz besoin de quelqu'un pour ce qui concerne les projets
199 GONDORCET A TURGOT I774
de navigation, de dessèchement, de machines, etc., vous pourrez disposer de moi jusqu'à ce que les gens que vous prendrez se soient mis au fait. Je vous plains dans cette circonstance conmie on plaint un homme qui a perdu une maîtresse qui le trompait, car je regarde comme un bonheur pour la France que ceci soit arrivé avant que vous ayez entamé avec lui quelque grande opération. Adieu, je vous embrasse.
CÔNDORCET A TURGOT (0
Jeudi, 16»
On dit que l'argent ne vous coûte rien, quand il s'agit d'obliger vos amis. Je serais au désespoir de donner à ces propos ridicules quelque apparence de fondement. Je vous prie donc de ne rien faire pour moi dans ce moment ; quoique peu riche, je puis attendre quelque temps. Laissez-moi faire la place de M. de Forbonnais (2) ; chargez-moi de m'occuper du travail important de la réduction des mesures, et attendez que mon travail ait mérité quelque récompense.
Je ne me fais pas un scrupule de recevoir de l'Etat une aisance qui me mettrait à portée de travailler davantage, et j'ai assez de vanité pour croire que l'encouragement ne serait pas au-dessus de l'utilité de mon travail. Je ne demande donc que d'attendre un an, deux ans, si cela est nécessaire. Je n'y mettrai ni ostentation ni empressement. L'Académie attendrait avec moi, ou vous pourriez lui donner deux mille écus, et ne différer que ce qui me regarde.
Ne faites aucune difficulté sur les événements (3) qui pourraient faire manquer ce dont je vous propose le retard. S'ils
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 25o.
(2) Inspecteur général des monnaies, membre de Tlnstitut, mort en 1800.
(3) La sortie de Turgot du ministère.
arrivaient, vous savez bien que ce ne serait ni pour vous ni pour moi que je m'en affligerais.
Gardez-moi le secret sur ce que je vous mande, et, 8*il faut que vous en parliez à M. de Maurepas, dites-lui que ma reconnaissance sera toujours la même.
CONDORCET A TURGOT (i)
Ce 23 septembre 1774.
J'attends avec bien de l'impatience un édît ou arrêt sur les corvées. C'est peut-être le seul bien général, prompt, sensible, que vous puissiez faire dans ce moment. Toutes les provinces attendent de vous le même bien que vous avez fait au Limousin. Leurs transports éclateront de manière à vous faire plaisir ; et peut-être TefFet que ce bien produira ne sera-t-il pas inutile à la réussite du reste. Ce mot de bien revient sans cesse, mais c'est votre faute.
Vous souvenez-vous de frère Damilaville (2), qui, après avoir été fort ennuyeux toute sa vie, a fait depuis sa mort des ouvrages remplis d'esprit (3)? La femme de son frère m'a conjuré par M. de Voltaire, par M. d'Alembert et par les mânes de frère Damilaville, de vous demander pour son mari, ou la continuation de son état, ou une direction des vingtièmes. Frère Damilaville vous a peut-être. ennuyé ; mais il est mort; il ne reste de lui que ses ouvrages posthumes et son frère. Si vous pouvez rendre service à ce frère, vous obligerez beaucoup M. de Voltaire (4), et moi par contre-coup.
(1) Ed. Arago et O'Connor, i, page 2S2.
(2) Mort en 1768.
(3) Voltaire mit sous le nom de Damilaville les Eclaircissements hisioriques, réponse à un libelle de Pabbé Nonotte.
(4) Voltaire, sollicité par cette belle-sœur de DamilaviUe, avait recommandé raffaire à Condorcet et à D^Alcmbert. Voyez sa lettre à D'Alembert du 27 auguste 177-t.
iOl CONDORCET A TURGOT Î774
Vous avez dû recevoir ma généalogie par la poste. Je vous prie de me la renvoyer ici. J'ai renoncé à mon projet d'être frère de Tordre de Saint-Lazare.
Ne croyez-vous pas que, de toutes les dépenses inutiles, la plus inutile conmie la plus ridicule serait celle du sacre (i)> Trajan n'a point été sacré.
Je ne me permettrai point d'autres questions pour cette fois.
Adieu, Monsieur ; faites-nous toujours du bien, et songez que cela fait le bonheur de votre ami en même temps que celui de la France. Si vous songez à son plaisir, il sera trop heureux.
(Octobre ou novembre 1774.)
On dit que l'ancien Parlement va revenir sans conditions, c'est-à-dire avec son insolence, ses prétentions et ses préjugés. Il résulte de cet arrangement :
1° Que toute réforme dans les lois devient impossible, car nos lois sont excellentes pour ceux qui siègent et détestables pour ceux qui sont jugés. Plus la jurisprudence criminelle est cruelle, secrète, oppressive, plus les parlements sont puissants,
2^ Que de se refuser, comme on assure qu'ils le font, à l'établissement d'un tribunal qui juge entre eux et les citoyens dans les affaires particulières, c'est avouer le projet de se dédommager de l'exil en dépouillant leurs voisins et de s'abandonner les uns aux autres leurs ennemis particuliers comme les triumvirs.
30 Que toute bonne opération de finance devient impossible et toute mauvaise, plus ruineuse, puisqu'il faudra ajouter la somme nécessaire pour acheter le silence de ces Messieurs ; car, quel ministre osera s'obstiner contre des gens à qui le Roi aura sacrifié tous les défenseurs de son autorité. .
(1) Louis XVI fut sacré à Reims le 11 juin 1775.
40 Que comme ces^ messieurs ignorent Topimon ou la méprisent, ils ne seront jamais jaloux que d'avoir la faveur de la populace; qu'ils défendront toutes les tyrannies du système prohibitif, s'opposeront à toute liberté, et exciteront des séditions contre tout ministre qui voudrait l'établir.
50 Que c'est annoncer une faiblesse dont toutes les parties du Gouvernement se ressentiront que de ne pas avoir la force d'établir de nouveaux tribunaux et de paraître croire qu'il est impossible que la justice fût bien administrée en France, si on se passait de cent cinquante gradués, dont plus de la moitié est imbécile, l'autre moitié fanatique et où l'on ne peut pas citer six honmies de bon sens.
6" Que conmie ces messieurs ont les mêmes opinions qu^avalent les sots dans le XIV* siècle, conmie ils ignorent à un point ridicule tout ce qui n'est pas dans le registre Olim, comme ils méprisent toute lumière, toute philosophie et qu'ils sont bouffis d'un orgueil digne de leur ignorance, ils seront ennemis de toutes lumières, les persécuteront et tâcheront de nous replonger dans la barbarie qu'ils appellent dans leurs remontrances la simplicité des mœurs antiques.
7® Que, quelque corrompu que soit le nouveau Parlement, cependant (à ce qui me semble) ce qu'il y a de plus contraire au bien public, c'est de confier le droit de juger de la vie des citoyens à une troupe d'assassins ; or, les assassins ont assassiné le chevalier de La Barre pour avoir chanté devant une tourière une chanson contre la Madeleine. Ils ont assassiné Thuissier Moriceau, pour avoir dit du mal d'eux, et le prêtre Ringuet, pour avoir dit que Damiens était Janséniste. Ils ont assassiné Lalli, pour avoir le plaisir d'humilier la noblesse militaire ; et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins de vingt ans et ils n'en ont pas eu un remords, ils n^ont pas perdu un degré d'insolence.
Voilà, Monsieur, quelles sont mes craintes sur un événement que j'espère n'être pas encore décidé sans ressources. Les amis de M. de Choiseul et les ennemis du Chancelier ne sont pas les amis de la Nation lorsqu'ils conseillent de pareils arran-
203 CONIX)RCET A TURGOT 1774
gements. Le Chancelier sera renvoyé, mais M. de Choiseul reviendra et il n'y aura rien de gagné pour le public.
J'espère que M. de Grillon me rapportera de vos nouvelles ; j'espère aussi que vous n'aurez fait aucun usage d'une lettre que je lui avais adressée ; cette bagatelle a été abîmée dans l'Océan des intrigues politiques ; on n'y songe plus ; elle n'existe plus.
Adieu, Monsieur, je ne puis souflBrir l'idée que vous soyez ministre et que le bien devienne impossible ; plus j'espère de vous, plus cette idée m'afflige. Aimez-moi toujours et si la France est désespérée, donnez-moi un coin dans les Colonies dont Messieurs ne pourront du moins vous empêcher de faire le bonheur.
Je vous envoie sur le champ, Monsieur, une lettre que Mme de Meulan m'a écrite ; vous verrez à la fin qu'elle n'était pas accoutumée à me voir heureux et il y avait plusieurs années qu'elle ne me l'avait vu autant qu'hier.
La recommandation pour le courrier n'a pas besoin d'explication; je vous ai parlé de l'autre ; je vous répète qu'il est laborieux, actif, honnête, qu'il aime beaucoup les manufactures et qu'il voudra qu'on dise du bien de lui.
Voilà la pure vérité et je crois qu'il vaut véritablement beaucoup mieux que ses concurrents.
Ce vendredi.
J'ai consulté un ancien secrétaire du roi, qui m'a dit que le brevet devait être scellé. Je vous le renvoie en conséquence et je vous prie de venir au secours de mon peu de connaissance en ce genre et de mon peu de crédit. Il faut que ce brevet soit prêt et signifié pour l'automne à cause de la chute des feuilles.
Le chevalier de Chastellux vous portera une petite lettre de moi: vous la trouverez peut-être ridicule. Je voudrai^ bien qu'elle le fût et je n'ai peur que d'avoir trop raison.
M. de Grillon vous parlera de la lettre théologique ; on s'est avisé de me l'attribuer ce qui pourrait me nuire si cette imputation n'était pas hors de vraisemblance.
Adieu, Monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur et je ne vous remercie point pour toutes les peines que je vous donne pour mon précepteur. Je sens si bien que vous êtes mon ami, que j'oublie que c'est du temps d'un ministre queje dispose.
Je suis fâché de cette croix de M. Dumanoir. La nature ne nous a-t-elle pas destiné assez de croix sans aller encore en inventer de factices ?
CONDORCET A TURGOT (i) (fragment) Octobre ou commencement de novembre 1774 (2).
Il y a six mois que la Lettre d'un théologien est sortie des mains de son auteur, qui ne pouvait recourir après. Ainsi ce n'est pas sa faute si elle a paru mal à propos. Ce dont pourtant je ne conviens pas, il y a trop longtemps qu'on laisse reposer cette canaille ; ils se croient protégés ; ils deviennent plus insolents ; ils intriguent pour faire revenir les jésuites ; ils prêchent des sermons où M. de Voltaire est nommé et outragé, etc. etc. Il est utile de leur donner parfois des leçons d'humilité, quand ce ne serait que pour montrer qu'ils n'ont pas tout le crédit dont ils se vantent. L'auteur avait envie de ne pas borner là sa carrière. Il avait entre autres le projet d'une tragé-
(i) Ed. Arago et O'Connor, i, page 254.
(2) L'édition Arago et O'Connor porte à tort : janvier 177S, le rétablissement des anciens parlements ayant eu lieu dans le lit de justice da 12 Nov. 1774.
die en prose au sujet d*un moine nommé Dunstan qui a assassiné une reine d'Angleterre parce qu'elle était jolie. Cela aurait pu faire un ouvrage curieux. Le fait est authentique. Hume le raconte avec beaucoup de détails, et Henri qui en convient trouve la conduite du saint assez ecclésiastique. La devise de l'auteur est qui malts parcit bonis nocet.
Je persiste à croire qu'il n'y a aucune raison ni prétexte pour rétablir les parlements sans les avoir assujettis à des conditions qui mettent les citoyens à l'abri de leur oppression, et avoir réformé ce qu'il y a de plus défectueux dans nos lois. Ces réformes deviendront plus difficiles après le rétablissement. A la vérité ils ont demandé autrefois des conférences pour examiner et corriger l'ordonnance criminelle, mais quel horrible présent serait-ce à faire à la Nation qu'un code dressé par les assassins de Lalli, de de La Barre etc., et quelle honte dans un siècle éclairé de charger d'un emploi si important des gens inférieurs, de trois siècles à leur temps, et ridicules par leurs préjugés.
Je ne vois pas que rien soit bien pressé, excepté le rappel des exilés qu'on peut regarder comme fort indépendant du reste. Il vaut mieux garder des tribunaux avilis, encore quelque temps, que d'établir des tribunaux tyranniques. D'ailleurs le but secret de toutes ces intrigues est le retour de M. de Choiseul dans le ministère. C'est pour nous donner un ministre déprédateur que l'on veut nous rendre un parlement oppresseur. J'espère que vous n'êtes point la dupe de ce projet, à la tête duquel sont des gens de vos amis , d'esprit acconunodant et souple qui, selon le vent qui souffle, veulent nous donner tantôt les jésuites et tantôt le parlement qui les a détruits.
Après le mal d'avoir une religion intolérante dont la morale dirigée par les prêtres est nécessairement abjecte et cruelle, le plus grand mal est de voir les principes de la morale publique être la risée de tous les gens éclairés. Or c'est le point où nous en sommes. Le colosse est à demi détruit, mais il faut achever de l'écraser parce qu'il est important de mettre quelque chose à sa place. D'ailleurs quoiqu'il ait perdu de sa funeste influence.
il fait encore beaucoup de maux ; la plupart de ceux qui nous affligent sont Touvrage du monstre et ne peuvent finir qu'avec lui. Hier, en revenant de Choisy, je me suis trouvé entre l'hôpital et Bicètre, et voyant d'un coup d'oeil la prison de vingt mille malheureux, je me suis dit : les prêtres ne pouvant étouffer dans les âmes tous sentiments de compassion, ont inventé les hôpitaux afin de faire servir au malheur de l'espèce humaine jusqu'au sentiment de l'humanité. Heureusement que l'excès de leur ignorance les livre à leurs ennemis, mais cela peut ne pas durer si on les laisse respirer. Le nombre des imbéciles diminue parmi eux et celui des dévots politiques, des intrigants augmente tous les jours. Un de ceux-là que nous rencontrons quelquefois et qui, pour devenir évèquejoue selon les maisons, tantôt le rôle de dévot, tantôt celui d'homme raisonnable, disait l'autre jour qu'il fallait brûler l'auteur de la lettre à Tabbé Sabatier. M. l'abbé, lui répondit-on, votre propos prouve que l'auteur a parfaitement raison. Ne demandez jamais d'évèché pour l'abbé de Puiségur.
Pourquoi, au lieu de s'en remettre au temps pour détruire les préventions du roi, ne ferait-on pas faire pour lui un ouvrage clair, modéré, bien muni d'autorités qui contiendrait le rédt de tous les assassinats, massacres, séditions, guerres, supplices, empoisonnements, noirceurs et scandales, qui forment depuis 1774 ans, rtiistoire du clergé catholique.
Je n'approuve pas du tout que le roi, qui jusqu'ici n'a montré d'autre désir que celui de faire le bien, soit réduit à l'approbation des marchands de tisanes, qu'on n'ait pas voulu, par exemple, que Voltaire, que les autres, célébrassent le choix qu'il a fait d'un homme vertueux, qu'il vit la différence que mettait le public éclairé entre ce choix et les autres. Tout ce qu'on lui a dit à l'oreille du premier homme de la Nation, les courtisans le lui diront d'un imbécile dont ils attendent de l'argent. Au lieu que ce que l'on aurait dit de vous en prose et en vers, personne n'aurait osé l'imprimer d'un autre. Vous n'avez à opposer à l'intrigue que vos talents; vos vertus et votre renommée ; il ne fallait donc pas en étouffer l'éclat, etc.
Je vous envoie, Monsieur, la lettre que vous m'avez demandée, pour M. Trudaine, relativement à la construction des ponts sur les rivières susceptibles de devenir navigables.
Je compte vous proposer bientôt un projet de loi pour débarrasser les mêmes rivières des moulins qui les barrent afin qu'il puisse s'y établir de soi-même une navigation imparfaite et pour un temps de l'année, en attendant qu'on puisse y faire les travaux nécessaires pour la rendre meilleure.
Je vous envoie une autre lettre pour M. Trudaine. Elle a pour objet la jonction de la Loire à la Saône par la Bourbence et la D'heune. On a rejeté cette communication sous prétexte qu'il n'y aurait pas assez d'eau. D'après de nouvelles informations faites dans le pays, il parait que ce prétexte est mal fondé. En fait de canaux, détiez-vous de ceux qui mettent de la vanité à faire des plans de canaux, parce qu'il faut coûte que coûte que le plan, une fois fait, l'eau vienne dans le canal. Défiezvous des gens à gloriole, qui veulent faire des monuments dignes des anciens Romains pour qu'on y lise un tel Ecuyer, Défiez-vous aussi de ces gens qui en regardant la carte de France y voient deux rivières séparées par un peu de papier blanc, proposent de joindre ces rivières et appellent cela leur projet. Ne vous fiez qu'aux gens qui, eussent-ils joint la Loire au fleuve Jaune n'en auraient pas plus de vanité pour cela, et ne croiraient avoir eu besoin que de zèle et de quelques connaissances.
CONDORCET A TURGOT Comme vous n'avez plus le temps délire, il est juste que ceux
. pour qui vous travaillez vous donnent par extrait ce qu*ils rencontrent de bon. Je lisais donc hier un livre sur Tart dramatique, imprimé chez Marc Michel (i), comme tous les livres raisonnables, on y lit ce qui suit :
c Je suppose un indigent qui dans un coin de la terre vit seul c et n'existe pas pour une société qui le dédaigne et le rejette,
< cependant Tespoir le conduit en paix, sous les yeux de VExit c suprême ; abandonné, il perd la vue de ce réduit ténébreux € où triomphent les horreurs de la misère. Il bénit chaque c souffrance parce qu'elle l'approche du terme qu'il attend et € vers lequel son âme s'élance. S'il venait un athée, qui voulût
< lui ôter cet espoir et qui lui dit que ses maux sont sans c remèdes, qu'il n'y a rien à attendre d'un Dieu qui n'est pas. c Sent-on quelle horreur inspirerait cet homme dénaturé > Eh € bien ! cet indigent est l'image du genre humain ; qui osera « lui dire : vous n'avez pas d'espérance?... »
Cela est beau, autant que le faux peut l'être, comme disait le Père Bouhours des Provinciales.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur.
18 novembre 1774.
Je vous prie. Monsieur, de vouloir bien prévenir qu'il y a déjà longtemps* qu'il règne une maladie épidémique sur les bestiaux dans le pays de Labourd et une partie de la Navarre, qui a même pénétré dans quelques paroisses de la Guyenne ; cette maladie a jusqu'à présent résisté à toutes les mesures qui ont
(i) Marc Michel Rey : il s'agit de l'ouvrage de Mercier : du théâtre ou nouvel essai dramatique, La Haye, 1778, page 11 5. Le véritable texte est : « On pourrait le (l'athée) mettre vis à vis d'un indigent •
(2) Foncin, Essai sur le Ministère de Turgot, p. 579. — Archives Nationales P. 12-l5l.
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été employées pour en arrêter le cours. Je crois qu'un objet aussi intéressant mérite l'attention particulière de l'Académie ; en conséquence, je la prie de vouloir bien désigner le plus promptement qu'Û sera possible un nombre de commissaires proportionné à Pimportance de Tobjet, pour s'occuper des moyens les plus propres à faire cesser ce fléau. Je désire quô M. de Malesherbes, Trudaine de Montigny, Duhamel, Lenoir et vous, soyez du nombre des commissaires. L'Académie voudra bien y joindre ceux de ses membres qu'elle jugera les plu$ propres à remplir sur cet objet les intentions du roi. Il est à désirer qu'au moins deux de Messieurs les commissaires puis^ sent se transporter sur les lieux pour observer par eux-mêmes l'état des choses, et en rendre compte à ceux de leurs confrères qui resteront à Paris. M. Trudaine, remettra à Messieurs les commissaires toutes leà pièces qui seront nécessaires et toii& les comptes qui me seront rendus.
Je voudrais fort que l'Académie procédât sans délai à cette nommation.
Je suis...
Vous pourriez peut-être, Monsieur, être utile à un de mes parents paternels que j'aime fort et le seul qui jusqu'ici m'ait pardonné de n'être point capitaine de Cavalerie. Voici les circonstances où il se trouve.
Conseiller au Parlement de Grenoble depuis 1741; M. dé Sausin y a toujours eu la réputation d'un homme honnête et éclairé. Son caractère l'a toujours porté à être pour les partis modérés et lorsque sa compagnie a adopté ses principes, il a été chargé plus d'une fois de la rédaction des remontrances.
Lors delà Révolution en 177 1, il a été d'avis d'accepter le plan de Constitution proposé par la Cour, et, comme on a exigé alors une Chambre des Enquêtes dans le Parlement de Dau-
phiné, on â donné à M. de Sausin une des places de Président. Je souhaiterais, si Ton conserve cette Chambre des Enquêtes, que M. de Sausin conservât sa place et qu'en tout fut traité aussi bien que les circonstances le permettront. Il tient fort peu à sa place et si une retraite dans ce moment-ci n'avait pas Pair d'une fuite ou de l'aveu d'une &ute : ce serait le parti qu^il préférerait.
Si, lorsqu'il sera question du Parlement de Dauphiné voua pouvez servir M. de Sausin, vous me ferez un grand plaisir.
J'ai été hier à la Monnaie ; j'ai vu un petit appartement qui remplira toutes mes vues pour ce moment-ci, en attendant un beau logement que M. de Fargès m'a fait espérer. Il m'a remis le brevet et m'a montré le plus grand intérêt et la plus grande envie de m'obliger. C'est à votre amitié que j'en suis redeyable. J'espère toujours que vous revenez lundi. Mlle de l'Espinasse est mieux; mais elle ne pourra encore vous aller chercher.
(i«- janvier 1775).
Quoique ce soit le jour de l'an, je ne vous parlerai point de mes souhaits pour vous, vous les devinez, et vous savez que j'ai réuni sur vous deux sentiments bien chers, une amitié tendre et tout ce que je puis sentir d'amour pour le bien public.
Je vous envoie un mémoire que je n'ai pu me dispenser de recevoir. J'en ai lu la première phiâse et j'ai vu qu'il avait été écrit pour votre prédécesseur.
On m'a parlé d'employer l'argent du sacre à soulager les provinces dévastées par la peste * épizootique, cela me paratt si juste, si chrétien que les gens qui s'y opposeraient me paraîtraient plus incompréhensibles encore qu'un ministère.
Des gens du Parlement, raisonnables et ennemis du tumulte, m'ont assuré que le troupeau se tiendrait tranquille si le rapport des examinateurs du blé était clair et concluant. Il faut donc le faire écrire par M. Tillet, car je connais la manière de rapporter de M. Duhamel, et il n'y a rien de plus propre à donner des prétextes pour épiloguer. Si par hasard, ce que je ne crois pas, les commissaires faisaient un rapport contraire au blé, je crois qu'il faudrait s'arranger de manière que le Parlement n'eût rien à dire et qu'il ne pût avoir l'air d'avoir fait quelque chose. Je voudrais même qu'on lui fit entendre que le Gouvernement n'a aucun besoin de lui pour savoir ce que le bien du peuple demande, et que ses assemblées sur le pain ne sont qu'un moyen de répandre la terreur et de renchérir le blé. Il ne &ut pas leur passer la moindre démarche ; leur but est de plaire à la populace et, s'il leur est possible, de détruire votre ouvrage. Ce sont d'odieux pédants. Je crois que j'aime encore mieux le clergé, qui après tout n'est qu'insolent et ridicule.
J'ai oublié de vous rappeler ce que je vous ai dit sur la crainte
que j'avais que le peuple ne pillât les moissons, lorsqu'elles seront encore sur terre ; si les fermiers n'ont contre le peuple d'autre protection que la justice ordinaire, il y aura certainement du désordre. Ainsi je crois qu'il faudrait le prévenir par un règlement. En regardant ce pillage, petit ou grand (je crois qu'il ne se fera qu'en petit), comme une suite des émeutes, vous êtes le maître dagir de la manière la plus convenable. Je porte mes lettres à Lisieux. Je n'en suis pas charmé, je
crois cependant qu'elles peuvent passer avec les corrections que j'y ferai. Elles suffiront pour le moment et nous pourrions £aire des vôtres un excellent ouvrage pour cet hiver.
Je vous remercie de ce que les propriétaires ont dans les capitaineries le droit de couper leur foin quand ils veulent, de ce que ceux qui ont des bois en Lorraine ne sont plus obligés de les rendre aux fermiers généraux, de ce que les salpètriers ne feront plus enrager personne. Pourquoi, quand vous ôtez une vexation ne m'en dites-vous rien ? Je suis tenté d'en être fâché contre vous, vous ne vous occupez pas assez du plaisir de vos amis. Trouverai-je l'afiaire des corvées finie à mon retour?
Il me semble qu'il aurait fallu une instruction circulaire aux officiers de police des villes. Ceux de Saint-Quentin, avec les meilleures intentions du monde, font sottises sur sottises et c'est uniquement faute de savoir ce que c'est que liberté. Ils croient que parce qu'ils n'ont pas taxé le blé, ils ont rempli toute la loi. Les troupes qui sont à Soissons restent immo-> biles, et voient tranquillement piller les campagnes voisines. On a, dit-on, laissé piller les fermiers au marché de Chauny, et parce qu'on payait le blé la moitié de son prix, les officiers du détachement d artillerie ont cru que tout était dans l'ordre. Les militaires auraient eu aussi besoin d'une instruction. Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur, et je crois que depuis huit jours je vous aime encore davantage. Le peuple ne sera tranquille que quand il saura qu'on a puni quelques-uns des brigands. En attendant, le mal gagne.
CONCORCET A TURGOT
Vous ne doutez pas que je n'aie vivement partagé tout ce que vous avez éprouvé et que je n'aie bien regretté de vous avoir quitté. J'en suis encore aux nouvelles de mercredi et l'espace de temps qui m'en sépare me parait immense. J'écrivaille toujours, je me suis occupé sans distraction de cette affaire. On (i) dit que j'en perdrai le surnom de bon ; je me croirais bien plat si je ne me sentais capable d'autres ménagements que de ceux qui me paraissent utiles au bien de la chose. Mais vous n'avez pas le temps de lire de longues lettres.
Si l'on porte à la grande direction l'affaire de Saint-Quentin contre les fermiers du domaine, souvenez-vous, je vous prie, que dans une ville de commerce l'effet rétroactif donné à des droits de lots et ventes ruinerait une foule de petits marchands qui ont successivement changé de maison plus d'une fois parce que les changements ne leur coûtaient pas de droits. J'ai peur que M. de Vaines ne fasse pas valoir cette raison.
Adieu, je vous embrasse bien tendrement. Je ne vous exhorte pas à avoir du courage, mais à ne pas avoir d'indulgence. J'apprends dans l'instant que vous n'avez pas suivi le conseil.
Je vous envoie deux lettres, l'une pour M. de Maurepas, l'autre pour M. d'Angevilliers. Je vous prie de lire celle de M. de Maurepas. Au reste ma résolution est bien prise et si je n'obtiens pas ce que je demande je quitterai ma place ; et j'irai dans quelque coin faire de la géométrie et écrire des bro-
(i> Mademoiselle de PEspinasse.
chures pour avoir de quoi faire imprimer ma géométrie. Je ne puis soufirir ni l'oppression ni l'humiliation et il n'y a point de privations que je n'aimasse mieux essuyer.
Je mande à M. d'Angevilliers de dire à M. de Chousy que M. de Maurepas a promis de demander à M. de la Viillière qu'on me rendit ma liberté, parce que je me suis souvenu que M. de Chousy avait dit à M. d'Angevilliers qu'il ne se permettait point de prendre dans cette affaire d'autre parti que celui de M. de Maurepas. Malgré son amitié pour le comte Le Clerc, M. d'Angevilliers ne peut me refuser de rappeler son engage* ment à M. de Chousy et, pour peu que M. de Maurepas veuille bien ne pas céder à la première difficulté, M. Ménard fera ce que nous voulons.
Je suis honteux de vous tant occuper de cette a£Eûre et je serais presque tenté d'envoyer promener mes confrères et les vôtres sans plus parler de rien.
Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. Ecrivez-moi un mot sur tout cela et surtout obtenez-moi une décision quelconque.
Ce dimanche.
Je n'ai point été hier à l'Académie par l'avis de M. de Malesherbes et on a remis le tout après les vacances. U faudrait que Ton pût retarder jusqu'à l'année prochaine, parce qu'alors je serais débarrassé de D'iVrci qui ne sera plus dûrecteur ; mais il ne faut pas que M. de Malesherbes nomme le chevalier de Borda, qui est beaucoup plus acharné que D'Ard, et la raison en est qu'il ne peut me pardonner que je n'aie pas voulu consentir que le chevalier D'Arci et Le Roi ses amis condamnassent injustement l'abbé Bossut, et qu'il m'accuse de plus d'être cause qu'étant ministre de la Marine, vous ayez accueilli M. de Margucriedont il est jaloux et que dans l'afiairedes canaux vous
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lui ayez préféré Fabbé Bossut. M. de Malesherbes peut nommer vice^lirecteur Tamiée prochaine ou Vaucanson, plus ancien que Borda dans la même classe et qui sera toujours pour le parti qu'il croira le plus agréable à M. le contrôleur général, ou» ce qui vaudrait beaucoup mieux, M. D'Alembert. M. de Thury et M. de Montigny qui ont moins de réputation en Europe et qui n'ont pas plus d'honnêteté et de vertu que M. D'Âlembert Font été déjà, Tun deux fois et l'autre trois fois. On n'est pas assujetti à suivre l'ordre du tableau : on s'en est écarté pour Le Monnier à cause de son caractère; celui de Borda est beaucoup plus dangereux ; c'est lui qui a rendu méchant D'Arçi, qui, sans lui, n'aurait été qu'insupportable*
Parlez de cela à M. de Malesherbes le plus tôt possible. Il fait grand cas de Borda, non à cause de ses mémoires, dont quelques-uns annoncent du talent, quoiqu'il n'en résulte rien et que jamais personne n'en a parlé et n'en reparlera, mais parce qu'il est ce qu'on appelle bon académicien, c'est-à-dire parce qu'il parle dans les assemblées de l'Académie, et qu'il ne demande pas mieux que de perdre son temps à faire des prospectus, à examiner des machines, etc., et surtout parce que, se sentant éclipsé par d'autres géomètres, il a quitté comme D'Arci la géométrie pour la physicaille.
Je voudrais bien que, pour me consoler des tracasseries académiques, vous terminassiez avant mon départ l'affaire des jauges et celle de la chaire d'hydraulique. Mais je dois vous prévenir que le chevalier de Borda qui a mal au foie depuis l'hydrodynamique de l'abbé Bossut pourra bien mourir de l'érection de cette chaire.
Je n'ai pu parler qu'un moment hier après le Conseil à M. de Maurepas et à M. de la Yrillière de votre affaire. Je les ai trouvés tous deux un peu frappés de ce que l'entrave qu'on veut
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VOUS imposer est dans le règlement, et M. de Maurepas inclinait au parti mitoyen devons afiranchir pour les éloges en laissant subsister la délibération pour les extraits. Je combàttnd cette idée à une conférence que nous devons avoir ce soir et dont je vous manderai le résultat. Vous ne devez pas douter que je ne partage votre chaleur sur une chicane aussi absurde et aussi déplacée.
Je vous embrasse.
A Versailles, mardi matin.
M. de la Vrillière n'était point hier à notre conférence. Monsieur, il était à Paris, mais M. de Maurepas m'a assuré qu'il ne donnerait point de réponse définitive. J'ai prêché M. de Maurepas démon mieux et je crois l'avoir convaincu ; mais avec lui il faut insister et réinsister, je ne m'y oublierai pas, il fout que Tabbé Véry s'y joigne.
Adieu, je vous embrasse, je n'ai pas le temps de vous écrire plus au long. La maladie des bestiaux ne m'a pas laissé respirer depuis dimanche. Il est possible que j'aiUe demain coucher à Paris pour en revenir jeudi ; mais je n'en suis pas sûr. Prévenez-en Madame D'Anville, afin qu'elle ne prenne pas ce jour là pour venir.
Pardonnez-moi de vous interrompre un moment pour vous parler de moi. Vous savez que M. de Malesherbes avait promis de prendre des moyens pour me débarrasser de mes tracasselies académiques, que d'après cela l'affaire des douze mille francs a été arrangée, et que, de concert avec M, d'Alembert,
M* Villét, M. de MaiUebois il a envoyé à TAcadémie un règlement de censure qui mettait les ouvrages du secrétaire absolu* ment de pair avec ceux des autres académiciens, ce qui était juste pour le moins. L'Académie a reçu fort bien ce règlement ; elle était disposée à Tadopter, mais à force de cabaler on est parvenu à persuader à quelques-uns de demander à M. de Malesherbes un règlement général, en laissant à TÂcadémie la liberté d*en faire à son gré, et sans aucune sanction du Gouvernement, les articles particuliers; cette idée proposée à l'Académie a été rejetée, et l'Académie avait délibéré (mercredi 24) d'examiner hier le règlement proposé, pour répondre à M. de Malesherbes. Dans l'intervalle, quelques académiciens, sans mission de l'Académie, ont été chez lui, l'ont déterminé à retirer le règlement, sur lequel J' Académie devait délibérer, lui en ont fait approuver un nouveau qui ne prononce rien, sinon (en termes équivalents) que le secrétaire n'aura aucune exemption de censure et que l'Académie fera tout ce qu'elle voudra. On a proposé ce nouveau règlement hier à l'Académie, et elle l'a accepté. Ainsi me voilà livré par M. de Malesherbes à la cabale qui veut me dégoûter de l'Académie, malgré les promesses contraires qu'il avait bien voulu me faire. Je dois à votre amitié le sacrifice des plaintes que j'aurais droit de faire et je ne dirai point que M. Le Roi, M. Duhamel ont abusée de la faiblesse de M. de Malesherbes au point de le faire manquer à des arrangements adoptés et pris par lui d'après ses propres vues. Mais je crois que vous m'estimez assez pour ne pas trouver mauvais que je prie M. de Malesherbes de reprendre les mille écus de traitement qu'il m'a accordés, je ne suis pas de ces gens qu'on paie et qu'on opprime. Je ne mérite sous aucun rapport la légèreté avec laquelle il me traite. Je- ne puis honnêtement me résoudre à le regarder comme mon bienfaiteur, tant qu'il m'estimera assez peu pour rompre des engagements pris avec moi. Son goût l'a porté à ne voir parmi les savants que des gens plats, et il croit qu'ils le sont tous. J'espère lui faire voir qu'il y a quelques exceptions. Si vous approuvez ma conduite, ne me répondez point et samedi à mon retour de Nogent, j'écrirai
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à M. de Malesherbes très respectueusement et très fermement (i). Ces deux adverbes joints font admirablement. Concevez-vous qu'un homme de sens manque d'égards à M« d'Alembert pour plaire à M. Le Roi, M. Duhamel ? Apparemment que ces gens-li boivent avec Borot.
Adieu, je vous embrasse, je ne puis être fâché de TafiBùre de mardi. On prétend à Paris que cette chaleur en impose au Gouvernement, et que les édits seront retardés. Si cela est vrai, la France est perdue.
Je n'ai pas parlé à qui que ce soit de la conduite de M. de Malesherbes à mon égard ; j'ai même dit à M. Macquer (qui a imaginé cette bêtise et qui est venu bêtement me deman* der si je n'étais pas mécontent) que je trouvais cela excellent.
Vendredi matin.
J'ai reçu votre lettre; je crois que M. de Malesherbes a été trompé. Je n'ai pas encore pu lui en parler, peut-être avez-vous raison de vouloir remettre les mille écus. Mais je voudrais que vous y réfléchissiez encore quelques jours et que nous en causassions. J'espère être lundi au soir à Paris.
Messieurs ont fait merveille et peut-être mieux qu'ils ne pensent, car ils mettent dans la nécessité absolue de ne pas reculer. Je vous embrasse.
Ce qu'il y a d'heureux, c'est qu'au milieu de tout cela, ma santé revient sensiblement.
(1) Voyez la lettre clxxi.
Ce vendredi.
M. Turgot a eu la bonté de vous dire, Monsieur, le sacrifice que je consentais à faire pour le bien de la paix. Je me flattais qu'en renonçant à une liberté dont mes prédécesseurs avaient joui, qu'en me soumettant à la même règle que Louis XV avait prescrite à l'Académie française lorsqu'il voulut la punir, je vous aurais montré combien je désire de répondre à vos vues de conciliation. Je vous demandais de vouloir bien suspendre l'effet de ce qu'on ose appeler une délibération de l'Académie. Vous me refusez cette grâce, et je ne dois plus recourir qu'à votre jusr tice.
1° L'usage général de l'Académie des Sciences est d'indiquer à huitaine les assemblées où Ton doit délibérer de quelque affaire importante. C'est à une assemblée ordinaire que j'ai été jugé, sans que l'on ait averti l'Académie qu'il dût y être question de cette aflaire : première irrégularité.
20 M. de Fouchy a demandé des commissaires, et on lui en a donné; on veut étendre cette loi sur mon travail, et on le décide sans m'entendre. J'entre dans l'assemblée au moment où quel* ques personnes réclamaient pour moi. Le chevalier de Borda me voit entrer, il crie au chevalier d'Arci : « La délibération est » finie, il faut reprendre la séance ordinaire »; on la reprend, et le chevalier me montre une heure après, la délibération qu'il a écrite sur un chiffon. Je demande si une délibération qui porte ce caractère d'injustice, mérite que M. de Malesherbes la respecte, et si du moins, je n'ai point le droit rigoureux de deman« der une délibération contradictoire avec moi.
3** Il est écrit sur les registres, c'est-à-dire sur le plumitif de M. de Fouchy : ayant lu à r Académie la proposition contenue dans récrit suivant et elle a été unanimement adoptée; et l'écrit suivant ne se trouve pas dans le plumitif. Je vous certifie ce fait sur mQn honneur. M. de Fouchy a pu, depuis que je n'ai vu
ce plumidf, y attacher avec une épingle ou un cachet toutes les propositions qu'il aura voulu, mais certainement il est impossible de regarder une telle délibération comme pouvant obliger un autre que M. de Fouchy. Le chevalier d*Arci m'a montré cette délibération écrite de sa main sur un chiffon, il n'y était pas alors question de moi, je ne sais s'il Ta depuis écrite d'une autre manière, mais certainement voilà une façon de faire des lois qui ne mérite guère les égards d'un ministre aussi juste et aussi éclairé que vous.
Après cet exposé de ce qui s'est passé, je vous demande. Monsieur, de vouloir bien suspendre l'effet de la délibération jusqu'à ce que vous vous soyez fait rendre compte des faits ; de déclarer, après l'examen que vous voudrez bien en faire, que la délibération de l'Académie est irrégulière, et qu'elle n'oblige que M. de Fouchy tout au plus; enfin de me renvoyer au jugement de l'Académie, convoquée exprès dans une assemblée, où je puisse me défendre, et où le chevalier d'Arci ne puisse se trouver comme officier. J'ose croire. Monsieur, que ce que je vous demande aujourd'hui est de la justice la plus rigoureuse.
Daignez songer d'ailleurs que les délibérations de l'Académie ne peuvent avoir force de règlement qu'étant approuvées par le roi, et que M. de la Vrillière a constamment reÂisé de donner ce consentement.
On vous a dit, Monsieur, que la délibération avait été una* nime, c'est un mensonge; quelques polissons ont battu des mains, plusieurs gens honnêtes ont réclamé, et M. d'Aici a prononcé qu'elle était unanime.
On vous a dit que l'Académie était très aigrie ; c'est un second mensonge; plusieurs de mes confrères m'ont témoigné des dispositions toutes contraires ; mais il faut pour qu'ils disent . leur avis, qu'on le leur demande sans leur imposer silence par des criailleries; il faut donc qu'ils puissent parler dans une assemblée régulièrement convoquée, et où la présence, ou du Ministre, ou du moins du président, les mette à l'abri de l'inso* lence et des mauvais propos.
On vous a dit que si vous détruisiez cette délibération vont
révolteriez TAcadémie ; c'est un troisième mensonge. Vous y rétabliriez la paix, parce que tout le bruil est Touvrage de deux ou trois personnes, et que la première désapprobation de votre part fera tomber toute leur influence.
On vous a dit que M. Tabbé Rochon se plaignait, avec plu-» sieurs autres, de ce que je demandais pour moi une partie des fonds, qui devaient être employés à payer leurs expériences. M. Fabbé Rochon est venu chez moi exprès pour me dire qu'il n'était pas capable d'une pareille infamie.
Vous m'avez parlé de conciliation mercredi matin et mercredi au soir, le comité de librairie voulait me forcer à m'expliquer sur le champ sur le parti que je voulais prendre pour les extraits, et ils veulent que demain j'aille à l'assemblée prendre leurs ordres pour cette affaire. Vous me parlez de céder à des gens qui s'acharnent à me persécuter: c'est à quoi. Monsieur, il m'est impossible de consentir. J'ai eu l'honneur de vous proposer hier par M. Turgot, le seul sacrifice que je puisse faire. Je n'en ferai point d'autre. Je saurai souffrir l'oppression, et non pas m'y soumettre. Si demain on me demande ma résolution, je dirai que je veux bien consentir à faire examiner mes extraits par deux académiciens de mon choix, que je proteste contre la délibération illégale prise à mon insu , que je demande une nouvelle assemblée convoquée régulièrement, et où M. le chevalier d'Arci ne soit pas ofScier ; si on me refuse, je ne me soumettrai point, et cependant je ne donnerai pas ma démission. Je ne veux pas d'une oppression secrète, je veux qu'elle soit publique, que l'Académie prononce mon exclusion et que le Conseil confirme.
Depuis que le chevalier d'Arci est à la tête de l'Académie, on ne s'y occupe plus de science mais de projets de règlements, de Mémoires aux Ministres, de vexations contre les académiciens ; enfin on y est uniquement occupé de l'esprit de cabale qu'on honore du nom d'esprit de corps. Le parti que vous avez pris de respecter toute cette conduite va rendre cet esprit plus actif ; j'en serai la première et non la seule victime, et je doute fort que tout cela contribue au bien des sciences.
Je m'y suis consacré tout entier; j'y ai sacrifié les avantages que j'aurais pu trouver ailleurs; ma récompense unique sera la persécution, la calomnie. Je ne m'en plains pas; je m'y étais attendu; mais ce qui m'étonne, ce qui m'afflige profondément, c'est de voir M. de Malesherbes mettre à cette persécution le sceau de son autorité, et ce qui est bien plus cruel, celui de son opinion.
Daignez, je vous supplie. Monsieur, me faire connaître vos intentions demain matin, ou je prendrai la liberté d'aller à Versailles solliciter votre justice. 11 faut que je sache, avant d'aller à l'Académie, ce qu'il faudra que je réponde à mes ennemis. Recevez, je vous prie. Monsieur, les assurances de mon respectueux dévouement.
Le marquis de Condorcet.
Il faut donc que je vous ennuie encore de mes tracasseries académiques. Vous savez qu'on veut m'obliger à soumettre l'histoire de l'Académie et les éloges à la censure d'un comité. M. de la Vrillière dit que cela est porté par les anciens professeurs; je crois qu'il se trompe, mais enfin cette censure n'a pas eu lieu depuis soixante-quinze ans que dure l'Académie. Dans celle des Inscriptions, établie sur les mêmes principes, le secrétaire jouit de toute sa liberté. U est clair que la délibération prétendue de l'Académie n'est que l'ouvrage d'une cabale, qu'elle n'a d'autre objet que de me dégoûter des fonctions de seciitaire, qu'ils espèrent me forcer à la quitter, qu'ils l'ont déjà annoncé à M. Bailli. M. de la Vrillière convient que la délibération est illégale et il me semble qu'on pouvait répondre que le Gouvernement désirait que l'Académie s'en tînt à un usage dont pendant soixante-seize ans on n'avait éprouvé aucun inconvénient. M. de Maurepas trouvait cela fort naturel. 11 m'a fût dire de ne faire aucune démarche auprès de l'Académie pour changer la dé-
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libération. Maintenant on a eu l'honnêteté de lui dire que je ne voulais être libre que pour introduire dans TAcadémie le venin de TEncyclopédie, et toute sa bonne volonté pour moi a disparu comme par une conjuration magique. L'abbé de Véry, qui trouve très-plaisants les dégoûts qu'on veut me donner, lui a parlé de cette affaire avec tant de zèle pour moi, qu'il n'en a rien obtenu, et que maintenant je suis à attendre ce que M. de la Vrillière voudra décider après avoir vu M. de Courtanvaux, qui a pris mon parti sans me connaître, avec beaucoup d'honnêteté et de force et M. le comte de BufiFon, chef de la tracasserie. Vous voyez donc que si M. de la Vrillière confirme la délibération en tout ou en partie, je demeure exposé pendant dix ans peut-être à toute l'humeur, à toutes les tracasseries, à tous les dégoûts qu^une cabale voudra me donner, que ma place n^est plus qu^une source d'amertume, si je ne veux pas faire la guerre, et une source de querelles si je veux défendre mes écrits. Je n'écrirai donc plus^ l'Académie se plaindra et on me chassera. Parlez donc si vous le pouvez à M. de Maurepas, dites-lui qije c^est l'intérêt qu'il m*a témoigné dans l'affaire de la retraite de Fouchy qui a ameuté toute cette cabale, qu'il n'est pas vrai que la manière dont j'ai été fait secrétaire y entré pour rien, que la petite haine de chacun a des motifs très-connus, très-petits et très-bas, que je ne suis pas plus encyclopédiste que ceux qui m'en accusent, que ces accusateurs d'Encyclopédie ne prouvent qu'une chose, c'est qu'ils sont des fripons, que j'aurais fait changer la délibération par l'Académie même, si mes amis et moi nous nous étions donné quelque mouvement, que c'est par le conseil de M. de Maurepas même que je me suis tenu tranquille, que je n'ai mérité ni la manière dont la cabale académique m'a traité, ni même l'indifférence avec laquelle M. de Maurepas me livre à leurs tracasseries. Je suis sûr que vous ne rirez point de me voir forcé à soumettre tout ce que j'écrirai à des gens aigris, jaloux, dont le seul but sera de détruire dans ce que je leur lirai tout ce qu'il y aura de supportable pour dire ensuite que je ne fais que des choses médiocres. Si vous pouvez faire quelque chose pour moi, ne perdez pas de temps, parce que le
comte de BufFon n'en perdra pas et que M. de la Vrillière écrira peut-être sa lettre pour rassemblée de TAcadémie. On peut bien lui rendre demain à son audience une réponse verbale. Adieu Je vous demande pardon et vous embrasse. Faites-moi écrire un mot sur cette af&ire avant mercredi.
Ce samedi.
Il n'y a pas eu d'Académie aujourd'hui, ainsi la lettre n'a pas été lue et il y aura pendant les vacances le temps de la retirer.
J'ai vu sur les registres de l'Académie les délibérations relatives à cet objet. II n'y est question que de M. de Fouchy.
La v^ porte à peu près : ayant fait à l'Académie la proposition contenue dans l'écrit suivant, elle a été unanimement acceptée, et le bonhomme a oublié de transcrire l'écrit suivant sur le registre.
La 2® porte que M. de Fouchy ayant demandé des commissaires, on lui en a nonmié et que la même nomination se fera d'année en année. Il résulte de là qu'il vaut mieux laisser calmer les esprits et que lorsqu'ils seront apaisés et que j'aurai un volume d'histoire à faire, on pourra avec plus d'avantage faire décider la question.
Ne pourriez-vous pas me rapporter mardi le mémoire sur les machines et vos réflexions afin de pouvoir statuer quelque chose sur cet objet avant mon départ. Cette opération est importante et plaira au public raisonnable.
Adieu, Monsieur, n'aurai-je point mardi le plaisir de vous embrasser?
Ce vendredi.
Je vous renvoie, Monsieur, ce mémoire que vous m'aviez confié avec une réponse faite en votre nom par M. Bertrand, dont M. de Malesherbes et moi nous vous avons parlé. Peut-être le trouverez-vous trop détaillé ; mais il vous sera aisé, en expliquant vos intentions à M. Bertrand, d'avoir de lui des lettres telles qu'un ministre les doit écrire.
Je ne sais si vous connaissez cette pièce de M. de La Harpe ; je vous l'envoie, quoique je doute fort que vous ayez le temps 'de lire.
Linguet est plus fou que jamais; il prétend qu'il y a dix ans que la liberté du commerce des blés fait mourir de faim le royaume et cependant il a écrit en 1766, en faveur de cette liberté.
L'Académie doit aller lundi présenter son mémoire à M. le duc de la Vrillière. Il faudrait que M. de Maurepas le prévint sur ce qu'il faut qu'il réponde. Je crois que pour ce moment où Ton n'a point le consentement de M. de Fouchy, il faut que M. de la Vrillière se borne à dire qu'il rendra compte au roi de la demande de l'Académie et qu'il ne nous dise rien qui fasse soupçonner ses intentions ou plutôt les vôtres.
Adieu, j'espère avoir mardi le plaisir de dîner avec vous.
L'ingénieur dont on se plaint dans ce mémoire est un homme dur et injuste. Je sais qu'il a employé constamment un piqueur, connu publiquement pour un ivrogne et un fripon, qu*il menaçait les paysans pour les empêcher de se plaindre et qu'il leur tenait parole lorsqu'ils s'avisaient de le faire. Il n'était pas même délicat sur les moyens ; il ne me serait pas difficile de me procurer deux de ses procès-verbaux , ou de son
piqueur, reconnus faux dans des occasions de cette espèce. Quant au fait de Vervins, il passe pour constant que le désir de plaire à un homme qui lui donnait à dîner a décidé de la direction du chemin, quoi qu'il pût en coûter aux propriétaires voisins et aux fonds des Ponts et Chaussées. Vous verrez dans le mémoire que les voisins craignent déjà la chute d*un mur destiné à soutenir le terrain et qui ne soutient rien encore, ce qui ne prouve pas l'adresse du constructeur. Mais cependantsi vous envoyez ce mémoire aux Ponts et Chaussées, on vous répondra, d'après l'avis de l'ingénieur en chef qui a des raisons pour être content, que cet ingénieur est un excellent sujet.
Ainsi, à moins que vous ne preniez la peine d'ordonner que l'on mette sous vos yeux le plan du chemin dont on se plaint, et que vous n'ajoutiez surtout pour le comparer avec celui que les gens qui se plaignent pourront fournir j vous ne pandendrez pas à connaître la vérité.
Ce mercredi.
J'étais bien sûr. Monsieur, qu'on vous rendrait le compte le plus favorable de M. de Beauvisage ; mais il ne faut calomnier personne, pas même .les pauvres habitants de Ribemont. /// a longtemps que les tyrans traitent de rebelles les peuples qui ne souffrent pas assez patiemment la tyrannie^ et que les administrateurs de petites places traitent de mutins ceux qui ^eman^en/;M^//ce. Si l'homme en qui vous avez confiance ose citer un fait qui prouve la mutinerie des habitants de Ribemont, j'ai tort ; mais s'il vous en a imposé sur cet objet, il mérite de perdre votre confiance. Je sais que M. de Beauvisage traite les paysans avec dureté et avec insolence ; je sais que Pinsolence envers des malheureux manquant de pain et condamnés au tra* vail est une inhumanité infâme. Si c'est là *ce que ringénieur en chef du Soissonnais appelle fermeté, nous ne parions pas
la même langue. Je sais que M. de Beauvisage, après avoir employé une année à faire une tranchée auprès du mont d'Origny, a employé Tannée suivante à la faire remplir des mêmes terres: ce qui n'est pas preuve d'une grande intelligence. Je sais qu'il a fait condamner ces habitants de Ribemont une ou deux fois à des amendes, que l'intendant a jugé mal prononcées, une fois entre autres pour n'avoir pas travaillé à des réparations dans un temps où les terrains étaient inondés. Je sais qu'il a été pour la chaussée de Ribemont de trois ou quatre avis différents, et je n'ai vu à cette variation d'autres causes ; i** que les égards de M. l'intendant du Soissonnais pour cette communauté, 2" la pauvreté de la plupart des laboureurs. Elle va avoir un troisième tort ; celui que j'ai osé adresser à vous pour elle ; mais j'ose vous prier de vous en rapporter au compte que vous rendra M. de Brie et d'y avoir plutôt égard qu'au commentaire que l'ingénieur de Guise dictera à l'ingénieur en chef.
Je n'ai encore rencontré personne qui se soit plaint de M. de Brie ; on dit seulement qu'il est trop humaifiy qu'il compte trop les hommes pour quelque chose, et, à l'exception de l'ingénieur en chef et du piqueur de Guise qui ont d'excellentes raisons pour [le ménager,] je n'ai encore vu personne qui ne rendît à M. de Beauvisage la même justice que moi.
Le subdélégué de Ribemont dont on vous parle est mon oncle : il n'a bien voulu se charger de cette placé qu'à condition que jamais il ne serait chargé d'aucune partie de l'administration où il pourrait y avoir des actes de rigueur ; voilà pourquoi il ne commandera jamais aucune corvée...
Voici le plan que M. Marteau a apporté un peu trop tard. Je compte emporter avec moi la grande carte, parce que, comme je tie serai pas loin de l'endroit où l'ingénieur fera ses opérations, j e pourrai conférer quelquefois avec lui.