‹ Correspondance inédite de Condorcet et de Turgot 1770-1779: publie?e avec des notes et uneChapitre 6 sur 29 · INTRODUCTION XXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXIII

Condorcet comprit l'inhabilité de cet acte, et le Parlement ne tarda pas à justifier les prévisions de Condorcet. (i)

C'était un préjugé populaire que le gouvernement pouvait faire baisser le prix du blé ; or le blé était cher, et Turgot ne pouvait que le constater. De là ces émeutes appelées la Guerre des Farines : nées de l'instinct populaire, un complot des Anciens Monopoleurs vint encore les attiser : « Rien ne m'étonne, écrivait à ce propos le bailli de Mirabeau, si ce n'est l'atrocité et la sottise de ceux qui osent apprendre à la populace quel est le secret de sa force. Je ne sais où on prend la confiance qu'on arrêtera la fermentation des têtes; mais si je me trompe, de pareilles émeutes ont toujours précédé les révolutions. » Le déchaînement des hommes fut suivi d'un déchaînement de brochures parmi lesquelles on regrette de voir l'ouvrage de Necker sur la Législation et le Commerce des Grains. Le moment était au moins mal choisi de venir préconiser l'échelle mobile. Condorcet répondit par des arguments, des plaisanteries et des injures dans ses Lettres sur le Commerce des Grains, dans ses Réflexions sur le Commerce des Blés, dans sa Lettre d'un laboureur de Picardie à M. N,.. auteur prohibitif, (2)

Ces tristes expériences ne ralentirent pas la

(1) Lettres CLII et CLV(pp. 201 et 204).

(2) Arago dit à tort (p. lxxv) que la Lettre et un laboureur est antérieure aux Réflexions : la publication des Lettres était déjà commencé d quand le 4 mai Voltaire envoie à son ami quelques exemplaires des Réflexions ; il remercie Condorcet de renvoi de la Lettre au prohibitif dans aat lettre datée du 7 août {Œuvres de Condorcet, I, pp. 80, 83).

XXIV LETTRES DE CONDORCET A TURCOT

marche des réformes: le 6 Mai 1775, Malesherbes, dont Turgot réchauffait le ^èle, présentait ses fameuses Représentations de la Cour des Aides : le 28 Mai, Turgot résiliait le bail des poudres et le convertissait en régie, il répandait Tart desnitrières artificielles et invitait l'Académie à proposer un prix sur la fabrication du Salpêtre. Le 2 Juin, le roi était sacré à Reims ; Turgot restait à Paris pour expédier lesaffaires. Le 21 Juillet, il avait la joie de voir son ami Malesherbes remplacer à la Maison du roi le duc de la Vrillière.

Turgot eut alors une heure d'illusion. La reine désarmait en ses intrigues : une terrible épizootie qui avait dévasté le Midi pendant les derniers mois de 1774 faisait trêve ; les blés étaient beaux ; la paix était assurée : le Contrôleur Général, qui avait eu d'horribles attaques de goutte, se sentait mieux ; la confiance était générale.

Les premiers soucis vinrent de l'Assemblée du Clergé qui s'était réunie le 3 Juillet ; la précédente assemblée de 1770 avait supprimé l'Encyclopédie. Celle-ci ne se montra pas plus tolérante : Elle rappelait le roi à l'exécution de l'odieuse législation de l'Édit de Nantes contre les protestants ; elle le suppliait d'arrêter la vente des livres impies ; elle faisait supprimer un article du Mercure^ où La Harpe louait la Diatribe à Tauteur des Ephémérides, un pamphlet de Voltaire sur la Guerre des Farines; elle faisait donner à l'abbé Raynal, l'auteur de V Histoire philosophique des deux Indes ^ l'ordre de s'expatrier. Elle revendiquait énergiquement l'immunité de ses biens. Le roi, auquel Turgot avait fait la leçon, accueillit froidement les remon-

INTRODUCTIOM XXV

trances et demanda un don gratuit de seize millions. Le Clergé se sépara mécontent de la Cour et surtout de Turgot.

Le ministre continuait son œuvre. Il détruisait les abus et les monopoles qui contribuaient encore çà et là à élever le prix des grains : il séparait du bail des postes les baux des messageries et diligences, qu'il cassa ; il créait une nouvelle régie des messageries. Ses diligences étaient meilleures, moins chères, plus sûres, plus rapides : on les appela des turgotines. Il s'occupait aussi très activement des canaux : le 7 Mars 1775, il avait chargé D'Alembert, Condorcet et l'abbé Bossut de recherches théoriques et expérimentales sur les fluides ; le i®^ Octobre, il chargeait l'abbé Bossut d'un cours d'hydrodynamique. Et peu s'en fallut que ses contemporains ne lui aient dû un système uniforme de poids et mesures ; il songeait à faire constater la longueur précise du pendule à secondes, à la latitude de 45°. Messier, de l'Académie des Sciences, devait être chargé de l'opération. L'instruction avait été rédigée par Condorcet : malheureusement une pendule de Berthoud, sur laquelle on avait compté, était à réparer ; il fallut attendre six mois et Turgot était disgracié.

Le 10 Octobre, le comte de Muy mourait ; un officier général, populaire parmi les soldats et qui avait passé la plus grande partie de son existence à l'Étranger, rêvant et exécutant des plans d'organisation militaire, le comte de Saint-Germain, était nommé à sa place. Turgot et Malesherbes espéraient trouver en lui un auxiliaire docile ; ils se trompaient. Le comte de Saint-Germain se rattacha à Maurepas et

XXVI LETTRES DE CONDORCET A TURGÔT

se ligua bientôt avec les ennemis de Turgot.Ala fin de 1775, cette ligue pour les abus, que Turgot avait prévue, était toute prête : le Clergé et le Parlement, deux ennemis, se réconciliaient pour s'unir avec la finance : Turgot était antipathique à la reine et à la Cour pour ses économies et cependant dans son budget de 1776 il inscrivait pour la Cour un supplément de cinq millions.

En Janvier 1776, il présenta au roi un mémoire sur des projets d'édits qu'il préparait depuis longtemps ; les deux plus importants supprimaient les corvées et les jurandes. Dans le premier, il forçait les propriétaires privilégiés ou non, à concourir par un impôt à l'entretien des routes : dans le second, il donnait à l'Industrie la liberté qu'il avait accordé à l'Agriculture par le libre commerce des grains. Malgré les objections de Miromesnilet l'hostilité ouverte du Parlement , le roi approuva les édits ; mais il fallut un lit de justice pour les faire enregistrer au Parlement. C'était une victoire pour Turgot, mais une victoire qui lui coûta cher. L'appareil du lit de justice troubla le roi ; les pamphlets contre Turgot qui alors redoublèrent d'énergie, les scènes violentes suscitées par diverses publications économistes ébranlèrent sa foi. Puis vinrent des intrigues de Maurepas, de ténébreuses menées d'un certain marquis de Pezai auxquelles se trouve mêlé Necker, enfin l'affaire du comte de Guines. Ce personnage, ambassadeur à Londres, avait pris sur lui de dire au Ministre anglais, à propos des démêlés de l'Espagne et du Portugal, que si l'Angleterre ne soutenait pas le Portugal, la France n'assisterait pas l'Espagne. Il répéta ce mot à l'ambassadeur d'^

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pagne qui le communiqua à sa cour et celle-ci demanda des explications. Le comte fut rappelé et Marie-Antoinette, qui avait pris sous sa protection l'ambassadeur, s'en prit à Turgot et à Vergennes d'une détermination parfaitement juste qu'ils avaient appuyée, mais qui était du roi. Elle obtint le renvoi de Turgot : pour le comte de Guines le titre de duc et les honneurs du Louvre. Malesherbes avait depuis longtemps l'intention de se retirer ; les deux amis quittèrent le Ministère ensemble ; les privilégiés purent respirer.

Bientôt une intrigue portait au Contrôle général l'intendant de Bordeaux, Clugny, un ivrogne débauché, qui renouvela bien vite en sa faveur les pots de vin et les croupes. Le 30 Juin, il instituait une loterie royale de France, expédient immoral qui constrastait étrangement avec les réformes de Turgot. Le II Août, les corvées étaient rétablies. Ce jour-là, Turgot fondit en larmes. Le 19, c'était le tour des jurandes ; quelques métiers infimes étaient seuls laissés libres. Le 19 Septembre, les cultivateurs et les marchands de blés étaient forcés d'approvisionner de dix lieues à la ronde, partout où Sa Majesté ferait séjour, le marché de sa résidence. Le 18 Octobre, Clugny mourait. Le 19 Décembre, le Parlement ressaisissait, pour les enrégimenter, les professions demeurées libres. Ainsi s'évanouissait l'œuvre de Turgot. Louis XVI, après avoir inspiré les plus grandes espérances, revenait non-seulement à son point de départ, mais en arrière, puisque le Parlement triomphait. Et par une singulière contradiction il s'apprêtait à soutenir en Amérique la cause de la liberté.

XXVIII LETTRES DH CONDORCET A TURGOT

Turgot chercha dans l'étude des consolations au bien qu'il n'avait pu faire; il mourut en 1781. Condorcet avait publié dans les premiers mois de 1776 une édition des Pensées de Pascal. C'était une œuvre de parti : l'histoire des travaux scientifiques du grand penseur y est racontée sans exactitude (i) et il y a des suppressions absolument regrettables (2). Turgot désapprouva ce travail : l'auteur n'en répandit les exemplaires que parmi ses amis, jusqu'au jour où Voltaire voulut le rééditer (1778). En 1777 il publiait l'éloge du Chancelier de l'Hôpital, En 1782 il entrait à l'Académie française ; il continuera ses études de mathématique politique jusqu'au jour où il entrera dans la vie active pour se noyer dans le tourbillon révolutionnaire.

Un mot sur le plan et l'origine de cette publication. Nous suivons, autant que possible, l'ordre chronologique, mais sans nous y astreindre absolument, ayant quelquefois groupé les lettres de même objet. — Notre publication a une double source. A l'Institut sont conservées des copies de lettres que MM. Arago et O'Connor ont imprimées pour la première fois, mais en en retranchant d'importants passages : nous les avons toutes rééditées, en ayant soin de compléter les documents mutilés et d'indiquer les passages inédits. Cette bibliothèque possède en outre dans

(i) Desboves, Etude sur Pascal pp. 48 et suiv. 53 et sulv.

(2) Par exemple cette belle pensée est retranchée : • La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité ; car elle est surnaturelle. •

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